L’Encyclopédie/1re édition/ZONE

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ZONE, s. f. en terme de Géographie, est une division du globe terrestre, relative à la chaleur du climat. Voyez Terre & Chaleur, voyez aussi Climat. Zone vient de ζώνη, bande.

La terre est partagée en cinq zones par des cercles appellés paralleles. Ces zones sont appellées torride, glacées & tempérées. Virgile a décrit ces zones au premier livre de ses Géorgiques en cette maniere.

Quinque tenent cœlum zonæ quarum una corusco
Semper sole rubens, & torrida semper ab igne
Quam circum extrèmæ dextrâ lœvâque feruntur,
Cæruleâ glacie concretæ atque imbribus atris,
Has inter mediamque duæ mortalibus ægris
Munere concessæ divûm.

Virg. I. Georg. v. 233.

La zone torride est une bande ou partie de la surface de la terre terminée par les deux tropiques, & partagée en deux parties égales par l’équateur. Voyez Tropiques & Equateur.

La largeur de cette bande est de 46d 58′. savoir 23 degrés 29 minutes d’un côté de l’équateur, & 23 degrés 29 minutes de l’autre, de sorte qu’elle est divisée en deux parties égales par l’équateur autrement appellé la ligne. Le soleil ne sort jamais de dessus la zone torride, & chaque jour de l’année il y a des peuples sous cette zone auxquels il est vertical.

Les anciens croyoient que la zone torride étoit inhabitée. Voyez Torride.

Les zones tempérées sont deux bandes de la surface de la terre terminées chacune par un tropique & par un cercle polaire. Leur largeur à l’une & à l’autre est de 43 degrés 2 minutes. Voyez Tempérée. Voyez Cercle polaire. Le soleil ne passe jamais par-dessus ces zones ; mais il s’en approche plus ou moins dans son mouvement.

Les zones glacées sont les segmens de la surface de la terre, terminés l’un par le cercle polaire arctique, l’autre par le cercle polaire antarctique. Leur largeur à chacune est de 46d. 58. Voyez Arctique & Antarctique. Voyez aussi Glacé.

Les zones sont différenciées par une grande quantité de phénomenes. 1°. Dans la zone torride le soleil passe au zénith deux fois l’année. De même deux fois l’année le soleil s’éloigne de l’équateur d’une quantité égale, à 23 degrés 29 minutes environ.

2°. Dans tous les lieux qui sont dans les zones tempérées & dans les zones glacées, la hauteur du pole surpasse toujours la plus grande distance du soleil à l’équateur ; c’est pourquoi les habitans de ces zones n’ont jamais le soleil à leur zénith. Si on compare les hauteurs méridiennes du soleil observées le même jour dans deux lieux quelconques de ces zones, celui où la hauteur méridienne sera la plus grande, sera le plus méridional.

3°. Dans les zones tempérées le soleil passe toujours dessous l’horison, à cause que sa distance au pole excede toujours la hauteur du pole ; & dans tous les lieux de ces zones, excepté sous l’équateur, les jours artificiels sont inégaux, & cela d’autant plus que ces lieux sont plus voisins des zones glacées. Voyez Jours.

4°. Dans les lieux qui séparent les zones tempérées d’avec les zones glacées, c’est-à-dire sous les cercles polaires, la hauteur du pole est égale à la distance du soleil au pole lorsque le soleil est dans le tropique d’été. Donc les peuples qui habitent ces lieux, voient une fois l’année le soleil achever sa révolution sans passer sous l’horison.

5°. Dans tous les lieux des zones glacées, la hauteur du pole est plus grande que la moindre distance du soleil au pole. Donc pendant plusieurs jours la distance du soleil au pole est moindre que la hauteur du pole, & par conséquent le soleil doit être pendant ce tems-là non seulement sans se coucher, mais sans toucher l’horison. Lorsqu’ensuite le soleil vient à s’éloigner du pole d’une plus grande distance que celle qui mesure la hauteur du pole, alors il s’éleve & se couche tous les jours comme dans les autres zones.

Les académiciens qui, par ordre du roi, ont été mesurer le degré du méridien dans la zone froide septentrionale, pour déterminer la figure de la terre, ont joui de ce jour de 24 heures que l’on doit avoir dans cette zone au solstice d’été ; & la longueur des jours compense tellement le peu de chaleur directe du soleil, que l’été y est fort chaud & fort incommode. Une chose bien singuliere, c’est que les Hollandois qui firent, il y environ 150 ans, un voyage à la nouvelle Zemble où ils passerent l’hiver, & où ils eurent plusieurs nuits de suite, revirent le soleil quinze jours plutôt qu’ils n’auroient dû le revoir eu égard à la latitude où ils étoient. Il n’y a pas d’apparence qu’ils se soient trompés dans le calcul du jour, comme il seroit naturel de le croire à cause des nuits consécutives qu’ils avoient passées ; car outre que leur journal paroît fort exact & daté jour-par-jour, ils revirent le soleil un jour qu’il devoit arriver, suivant les éphémérides, une occultation d’étoiles par la lune, laquelle arriva effectivement ce jour-là. Il paroit difficile d’attribuer ce phénomene à l’effet des réfractions, qui semble ne devoir pas être assez grand pour accélérer la venue du jour d’une quantité si considérable ; enfin c’est un fait que les philosophes & les astronomes n’ont pas encore trop bien expliqué. Voyez Jour, Nuit, Coucher, Lever, &c. Chambers.

Zone, (Géog. mod.) on nomme zones, en géographie, des bandes ou ceintures de la terre, terminées par deux cercles paralleles entr’eux, savoir par les deux cercles polaires & par les deux tropiques. Zone est un mot grec qui signifie ceinture, bande ; & c’est de cette maniere que les géographes ont divisé la surface du globe terrestre par rapport au ciel.

Du mouvement annuel & diurne de la terre résulte une division de la surface de la terre en cinq parties qu’on appelle zones. Comme le soleil décrit par son mouvement une ligne appellée écliptique, qui coupe l’équateur en deux points opposés, & fait une déclinaison de 23 degrés 30 minutes, il doit nécessairement être tantôt plus près, & tantôt plus éloigné de l’équateur : ce qui fait le changement des saisons, & occasionne la chaleur, le froid, la pluie, le vent dans les lieux par où il passe.

La surface de la terre entre les deux tropiques se nomme zone torride. Celles qui sont entre les poles & les cercles polaires, sont les deux zones glaciales ; & celles qui se trouvent entre les deux cercles polaires & les tropiques, sont appellées les deux zones tempérées : ce qui fait en tout cinq zones.

Les lieux dont la latitude est moindre que 23 degrés 30 minutes, sont sous la zone torride. S’ils sont précisément à 23 degrés 30 minutes, ils sont sous les tropiques ou à l’extrémité de la zone torride. Ceux qui ont plus de 23 degrés 30 minutes de latitude, mais moins de 66 degrés 30 minutes, sont sous les zones tempérées. Ceux qui ont précisément 66 degrés 30 minutes de latitude, sont à l’extrémité de la zone tempérée ; & enfin s’ils ont plus de latitude, ils sont situés sous la zone glaciale.

Il est aisé de calculer la largeur & la quantité de chaque zone en milles ou en toute autre mesure connue.

La largeur de la zone torride est de 47 degrés, c’est-à-dire 23 degrés 30 minutes de chaque côté de l’équateur. La largeur de chaque zone tempérée est de 43 degrés, & celle des deux zones glaciales est de 47 degrés : ces degrés réduits en milles, à compter 15 milles d’Allemagne pour un degré, donneront 705 milles pour la largeur de la zone torride, 645 milles pour chaque zone tempérée, & 352 milles pour chaque zone glaciale.

On peut connoître la surface de chacune par cette proportion tirée de la géométrie ; comme le sinus de 90 degrés 100000 est au sinus de 23 degrés & demi, savoir 39875, de même la moitié de la surface de la terre qu’on a trouvée être 4639090 milles quarrés, est à la superficie de la moitié de la zone torride, savoir 1849837 milles quarrés ; & par conséquent la surface de toute la zone torride est de 3699674 milles.

Ensuite comme tout le sinus 100000 est à la différence des sinus de 23 degrés 30 minutes, & 66 degrés 30 minutes 51831, de même la moitié de la surface de la terre ou 4639090 milles quarrés est à la surface d’une des zones tempérées, 2404487 milles quarrés. Si donc on retranche la surface de la moitié de la zone torride, & celle de la zone tempérée, de la moitié de la surface de la terre, il ne restera plus que la surface d’une des zones glaciales 384766 milles quarrés. Quelques astronomes sont d’avis que la déclinaison de l’écliptique n’est pas toujours la même, & qu’ainsi la largeur des zones n’est pas toujours égale ; mais la différence est petite ; & Tycho-Brahé doutoit qu’il y en eût aucune ; ainsi cela ne vaut pas la peine d’y faire attention.

Il nous importe davantage d’indiquer les principales causes qui contribuent le plus à former la lumiere, la chaleur, le froid, les pluies & les autres météores, & à les entretenir dans les différentes zones ; voici donc ces causes.

1°. L’obliquité plus ou moins grande, ou la perpendicularité avec laquelle les rayons tombent sur le lieu. La derniere fait la plus grande chaleur, & les deux autres causent plus ou moins de chaleur, à proportion de leur obliquité.

2°. La durée du soleil sur l’horison du lieu.

3°. La dépression plus ou moins grande du soleil sous l’horison pendant la nuit : ce qui donne plus ou moins de lumiere & de chaleur, de pluies, de nuées épaisses, &c. d’où résulte un crépuscule plus long ou plus court.

4°. Le plus ou moins de tems que la lune reste sur l’horison ou dessous, son élévation plus ou moins grande dessus l’horison, ou sa dépression au-dessous.

5°. Les mers & les lacs voisins : c’est de-là que viennent la plus grande partie des vapeurs humides de l’air ; d’ailleurs, la mer ne réfléchit pas les rayons avec tant de force que la terre.

6°. La situation des lieux ; car le soleil influe sur les montagnes différemment que sur les vallées. Souvent les montagnes empêchent les rayons d’arriver jusqu’aux vallées : ce qui attire aussi à elles en quelque sorte les vapeurs. De-là vient que les montagnes changent les saisons des lieux voisins, causent la chaleur, la pluie, &c. ce qui n’arriveroit pas, si les montagnes ne s’y rencontroient.

7°. Les vents, & sur-tout ceux qui sont généraux & réglés. Ainsi les vents réglés de l’est temperent la chaleur de la canicule ; & sous la zone torride le vent général, & sur-tout les vents d’est au Pérou, y causent une chaleur modérée ; tandis qu’à l’ouest de l’Afrique on sent une chaleur violente ; car le vent général n’est pas si sensible dans ces lieux. Les vents de nord sont froids & secs. Les vents du midi sont chauds & humides.

8°. Enfin les nuages & la pluie diminuent la lumiere & la chaleur.

Sous la zone tempérée & la zone glaciale, les quatre saisons célestes sont presque de la même longueur ; mais sous la torride elles sont inégales ; la même saison y est différente, selon les pays.

Dans les lieux situés sous cette zone le soleil approche du zénith à midi ; mais à minuit il en est fort éloigné sous l’horison ; les lieux y sont presque dans le milieu de l’ombre de la terre, & les rayons du soleil n’éclairent ni n’échauffent l’air.

Sous la zone glaciale, comme le soleil est fort loin du zénith, même à midi, il ne s’éloigne pas beaucoup sous l’horison pendant la nuit, & envoie dans l’air par réflexion plusieurs rayons.

Sous la zone tempérée, le soleil est à une distance ordinaire du zénith à midi, & à minuit il est assez avancé sous l’horison en hiver ; mais en été il envoie dans l’air quelques rayons par réflexion.

Dans les lieux de la zone torride, le crépuscule est le plus court ; il est le plus long sous la zone glaciale ; & sous la zone tempérée il tient un milieu entre les deux.

Sous l’équateur & dans les lieux voisins, le crépuscule est environ d’une heure ; mais l’expérience fait voir qu’il ne dure qu’une demi-heure ou un peu plus, parce que l’air y est trop grossier & trop bas pour former un crépuscule à 18 degrés de dépression du soleil sous l’horison. Sous la zone glaciale le crépuscule dure quelques jours, quand le soleil est encore sous l’horison. Sous la zone tempérée, le crépuscule dure trois, quatre, cinq ou six heures, & même toute la nuit en certains lieux pendant l’été, selon que ces lieux sont plus ou moins proche de la zone glaciale.

C’en est assez sur les zones en général ; nous développerons sous chacune les détails particuliers qui les concernent, & ces détails seront étendus. Ainsi Voyez Zone torride, Zones glaciales, Zones tempérées. (Le chevalier de Jaucourt.)

Zone torride (Géog. mod.) Cette zone est terminée par les deux cercles tropiques, & se trouve entre les deux zones tempérées. L’équateur la divise en deux parties égales, l’une septentrionale, & l’autre méridionale. Elle a 47 degrés de largeur qui valent 1175 lieues, de vingt-cinq au degré. On l’appelle torride, parce qu’étant directement sous le lieu par où le soleil passe en faisant son cours, elle est frappée à plomb de ses rayons, & en souffre une chaleur excessive ; mais le milieu de cette zone est beaucoup plus tempéré que ses extrémités, tant à à cause de l’égalité des jours & des nuits, qu’à cause qu’il n’y a pas un aussi long solstice que sous les tropiques.

Les peuples qui demeurent précisément au centre de la zone torride, ont un continuel équinoxe ; les jours, ainsi que les nuits, y sont perpétuellement de douze heures, & les crépuscules y sont très-courts, parce que le soleil descendant perpendiculairement sous l’horison, arrive bien-tôt au dix-huitieme degré, qui est la fin du crépuscule du soir, & le commencement de l’aurore.

On donne à la zone torride, neuf mille lieues de 25 au degré en son circuit sous l’équateur, ce qui est sa plus grande étendue ; & environ huit mille 253 lieues dans ses extrémités sous les tropiques.

On dit que les anciens ne croyoient la zone torride ni habitée, ni habitable, & c’étoit-là effectivement l’opinion générale. Mais il est à-propos de remarquer, que notre zone torride est presque le double de celle des anciens : la nôtre s’étend d’un tropique à l’autre, la leur n’alloit que du douzieme degré de latitude septentrionale & un peu plus, au douzieme degré de latitude méridionale, & quelque chose au-delà. Strabon est formel là-dessus. Il dit qu’à trois mille stades de Méroé, en tirant droit au midi, on parvient aux lieux où personne ne peut habiter à cause de la chaleur ; que ces lieux ont le même parallele que la région Cinna Momifere ; que c’est-là où l’on doit mettre les bornes de notre terre habitée du côté du midi.

Ajoutons à ces trois mille stades, les cinq milles que Strabon compte de Syéne à Méroé, nous aurons huit mille stades, ou ce qui est la même chose, du tropique du cancer au commencement de la zone torride ; reste donc huit mille huit cent stades de ce dernier point à l’équateur ; or huit mille huit cent stades, sont 12 degrés & un peu plus, suivant le calcul de Strabon, puisqu’il compte seize mille huit cent stades de Syéne, ou du tropique à l’équateur.

Quoique la plûpart des anciens ne crussent pas leur zone torride habitable, il s’est trouvé néanmoins quelques-uns de leurs philosophes qui n’ont pas suivi le torrent. Strabon lui-même, qui tenoit pour l’opinion commune, dit que Polybe & Eratosthène étoient d’un avis contraire. On ne voit pas en effet, comment avec un peu de philosophie on pouvoit croire la terre habitée en-deçà du douzieme degré, & inhabitable au-delà. D’ailleurs dans le fait, il paroît que Strabon & tous les auteurs qu’il cite, connoissoient des positions au-delà du douzieme degré. Si le mont Elephas dont parle ce géographe après Arthémidore, est le mont Frellet d’aujourd’hui, comme il y a bien de l’apparence, si le Νότου Κέρας, est le cap d’Orfai, ou un autre encore plus méridional, suivant Ptolémée, nous voilà assurément au-delà du douzieme degré.

L’équateur divise la zone torride en deux parties égales, qu’on peut regarder comme deux zones torrides, l’une au nord, & l’autre au sud de l’équateur.

Sous la zone torride, sont situés une grande partie de l’Afrique, l’Abassie, l’Océan indien, une partie de l’Arabie, Camboye, l’Inde & les îles de la mer des Indes, Java, Ceylan, le Pérou, l’Espagne mexicaine, une grande partie de l’Océan atlantique, l’ile de sainte Helene, le Bresil & la nouvelle Guinée.

Le tropique du cancer passe un peu au-delà du mont Atlas, sur la côte orientale d’Afrique, sur les frontieres de la Lybie & autres lieux dans l’intérieur de l’Afrique, par Syéne en Ethiopie ; il traverse la mer Rouge, au-delà de Sinai, & la Mecque, les pays Mahométans, & l’Arabie heureuse ; il entre ensuite dans la mer des Indes, touche les bords de la Perse, & traverse Cambaye, l’Inde, Camboye, ou les limites du royaume de Siame, jusqu’à ce qu’il arrive à la mer Pacifique. Après l’avoir traversée, au-dessous de la Chersonnèse d’Amérique & la Californie, il passe par le royaume de Mexique, par l’océan atlantique, & touche les côtes de l’île de Cuba, & ensuite retourne à la côte occidentale d’Afrique.

Le tropique du capricorne, ne passe que par un petit nombre de pays, il traverse presque par-tout des mers ; il passe d’abord par la partie méridionale, ou la langue d’Afrique, le Monomotapa, Madagascar, dans l’océan Indien, dans la nouvelle Guinée, l’Océan pacifique, le Pérou, le Bresil & l’Océan atlantique.

Ce n’est point le froid qui fait l’hiver sous la zone torride, ce sont les pluies, ou une chaleur moindre que dans l’été ; pareillement, il n’y a dans bien des endroits de la zone torride, que deux saisons par an, savoir l’hiver & l’été. Plusieurs causes contribuent à diversifier les saisons, la chaleur, le froid, les pluies, la fertilité ou la stérilité qui regne dans les différentes régions de la zone torride.

Les pays situés à l’ouest de l’Afrique, depuis le tropique du cancer jusqu’au cap verd, qui est à quatorze degrés de latitude nord, sont tous fertiles en blé, en fruits de plusieurs sortes, en bestiaux, & les habitans y ont des corps robustes. La chaleur n’y est gueres au dessus d’un juste milieu ; les habitans vont aisément nuds, à l’exception des riches qui portent des habits. Les causes de cette fertilité, & de l’air tempéré qui y regne (quoique ce soit la zone torride), sont 1°. plusieurs rivieres, dont les principales, le Sénéga & le Gambéa, arrosent le pays, & rafraîchissent l’air ; 2°. le voisinage de la mer qui fournit des vapeurs humides & des vents frais.

Dans la partie méridionale d’Afrique, appellée Guinée, qui s’étend à l’est & à l’ouest, & qui est à quatre degrés ou plus de latitude nord, il y fait une chaleur continuelle sans aucune fraîcheur. Il y fait dans certain mois une pluie abondante, de tonnerres, des éclairs si fréquens & des tempêtes si terribles, qu’il faut l’avoir vu pour le concevoir. Les campagnes y restent désertes pendant les mois pluvieux, & le bled n’y croît pas. Mais quand ils sont passés, on creuse le terrein qui est sec, qui a bû toute la pluie, & on y mêle du charbon broyé au lieu de fumier, qu’on y laisse pourrir pendant dix jours ; après cette préparation de la terre, on seme & l’on recueille ensuite la moisson.

Les tempêtes, les éclairs & les pluies semblent provenir de ce que le soleil enleve une grande quantité de vapeurs de la mer & d’exhalaisons sulplureuses de la terre de la Guinée, qui ne sont dissipées par aucun vent constant. Quand ces pluies tombent, l’air est tiede, le soleil est vertical, & la chaleur qui regne, cause une grande difficulté de respirer.

Quoique leurs campagnes soient en friche pendant les mois pluvieux, leurs arbres portent sans cesse du fruit. Le jour y est presque égal à la nuit toute l’année ; le soleil se leve & se couche à six heures ; mais on le voit rarement se lever & se coucher, parce qu’il se leve le plus souvent couvert de nuages, & qu’il se couche, après avoir été enveloppé dans les nues.

Viennent ensuite les pays situés dans la langue de terre d’Afrique, qui s’étend au nord & au sud, comme le Manicongo, Angola, &c. depuis le second degré de latitude nord, jusqu’au tropique du capricorne ; car le royaume de Congo commence au second degré de latitude sud. L’hiver y est à-peu-près comme le printems en Italie, d’une chaleur tempérée : on n’y change jamais d’habits, & il fait chaud, même sur le sommet des montagnes. L’hiver pluvieux y arrive avec le mois d’Avril & dure jusqu’au milieu de Septembre ; alors l’été commence & dure jusqu’au quinze Mars, & pendant tout cet intervalle, l’air y est toujours serein ; mais en hiver on voit rarement le soleil à cause des nuages ou des pluies. Il n’y pleut pas néanmoins tout le jour, mais seulement deux heures avant midi, & deux heures après.

Dans la province de Loango qui borde la mer, & n’est pas loin de Congo, à quatre degrés de latitude, il y a aussi des mois d’hiver pluvieux, & des mois d’été fort clairs ; mais le singulier, c’est que les pluies arrivent en des mois différens dans ces deux royaumes voisins.

Quand on tourne autour du cap, à la côte orientale de la langue de terre d’Afrique, où sont situés Sophala, Mozambique & Quiloa, jusqu’à l’équateur, l’hiver y dure depuis le premier Septembre jusqu’au premier Février, & l’été regne tout le reste de l’année.

Les autres pays situés depuis cette côte jusqu’à l’embouchure du golfe d’Arabie, & delà, jusqu’au tropique du cancer, nous sont trop inconnus pour dire l’arrangement de leurs saisons. Nous savons seulement, que tout cet espace de terre est stérile, sablonneux, extrèmement chaud, & sans presque aucune riviere qui l’arrose.

Passons de l’Afrique aux pays de l’Asie, qui sont situés sous la zone torride ; nous y trouvons l’Arabie sur la mer Rouge, depuis la Mecque jusqu’à Aden, à douze degrés de latitude-nord. Il y regne de grandes chaleurs en Mars & en Avril ; & encore plus quand le soleil y passe par le zénith, & qu’il en reste voisin en Mai, Juin, Juillet & Août. La chaleur y est si grande, qu’on est obligé de se faire jetter de l’eau sur le corps pendant le jour, ou de se tenir dans des citernes remplies d’eau. Les marchands s’assemblent la nuit à Aden pour les affaires de leur commerce, & même alors, ils ont encore bien chaud. On peut supposer avec Varenius, que cette extrème chaleur vient de ce qu’il ne sort point de vapeurs aqueuses de la terre, qui est pierreuse & qui manque d’eau. Quant aux vapeurs qui s’élevent de la mer Rouge, le vent général, quoique foible en cet endroit, les emporte vers l’ouest. Il y a aussi beaucoup de sables qui conservent toute la nuit la chaleur qu’ils ont reçue le jour, & la communiquent à l’air.

A Cambaye, & dans l’Inde qui est sous le tropique du cancer, & sur la côte de Malabar aux Indes orientales, du côté de l’ouest ; la saison humide dure depuis le 10 Juin jusqu’au 10 d’Octobre, plus ou moins long-tems, & plus ou moins constamment.

Sur la côte orientale de l’Inde appellée Coromandel, la chaleur est insupportable depuis le 4 Mai jusqu’au 4 Juin ; le vent souffle du nord, & l’on ne peut pas se tourner de ce côté-là sans sentir un air brûlant, tel qu’on en ressent auprès d’une fournaise ardente : car le soleil est alors au nord à midi, & les pierres & le bois sont brûlans ; mais l’eau des puits est froide : de sorte que plusieurs personnes sont mortes pour en avoir bu ayant bien chaud.

Dans les pays situés sur la côte de la mer, à l’embouchure du Gange, qui sont opposés aux côtes de Coromandel, & qui sont aussi au nord de la zone torride, comme Siam, Pégu, & la presqu’île de Malacca, les mois pluvieux qui font déborder les rivieres, sont Septembre, Octobre & Novembre : mais dans le pays de Malacca, il pleut toute l’année deux ou trois fois par semaine, excepté dans le mois de Janvier, Février & Mars, où la sécheresse est continuelle. Tout cela est contraire au cours du soleil, il faut donc en rejetter la cause sur les montagnes, les vents reglés ou la mer adjacente. Le débordement des rivieres, & les vents reglés y temperent la chaleur, & y produisent une récolte abondante de toutes sortes de fruits.

En quittant l’Asie, & traversant la mer Pacifique, nous arrivons à l’Amérique, qui est sous la zone torride, tant au nord qu’au sud. La partie qui est au sud comprend le Pérou & le Brésil, qui quoique fort proches, ont pourtant leurs saisons en différens tems. Le Pérou se divise en pays maritimes, qui sont ceux où sont les montagnes ; & en plaines qui sont au-delà des montagnes. Dans la partie du Pérou voisine de la mer, il n’y tombe point de pluies, mais les nuages se tournent en rosées, qui chaque jour humectent les vallées, & les fertilisent.

Il y a quelques cantons sous la zone torride, où il fait un froid considérable ; car dans la province de Paitoa, au Popayan, & dans la vallée d’Artifina, l’été & l’hiver y sont si froids, que le blére peut pas y croître. Dans les campagnes voisines de Cusco, environ au milieu du chemin de l’équateur au tropique du capricorne, il y regne quelques gelées, & on y trouve quelquefois de la neige.

La partie méridionale d’Amérique, nommé le Brésil, qui s’étend à l’est depuis deux jusqu’à vingt-quatre degrés de latitude sud, jouit çà & là d’une température saine. Dans sa partie antérieure il regne un vent frais, qui semble être un vent général, & non pas un vent d’est périodique. Il rafraîchit les hommes, & rend supportable la chaleur violente du soleil, qui est précisément au-dessus de leurs têtes. Si la mer flue avec ce vent, il s’éleve dès le matin ; mais si la mer s’éloigne de la côte, on ne le sent que plus tard. Il ne se ralentit pas le soir, comme il arrive dans tous les lieux de l’Inde ; mais il se fortifie avec le soleil, qui court avec lui à l’ouest, & continue jusqu’à minuit.

La plupart des campagnes du Brésil sont parsemées de collines, & l’on voit dans l’espace de plusieurs milles des vallées arrosées de petites rivieres, qui les rendent fertiles dans le tems de pluies ; mais les montagnes sont desséchées par l’ardeur du soleil, au point que l’herbe & les arbres y meurent.

Si de l’Amérique méridionale nous passons à l’Amérique septentrionale, nous trouverons que dans la grande province de Nicaragua, dont le milieu est à dix degrés de latitude nord, il pleut pendant six mois, depuis le premier de Mai jusqu’au premier Novembre ; & dans les six autres mois, il fait un tems sec la nuit aussi-bien que le jour : ce phénomene ne s’accorde pas au mouvement du soleil ; car en Mai, Juin, &c. le soleil est au zénith ou bien proche ; & alors il devroit y avoir de la chaleur & du tems sec au-lieu de pluies : au contraire, il est plus éloigné en Novembre & Décembre ; & ce devroit être le tems des pluies.

Enfin de l’examen des diverses saisons qui regnent dans la zone torride, on doit en conclure, 1°. qu’il y a plusieurs endroits où on sens à peine aucun froid dans aucun tems, & où l’hiver ne consiste que dans un tems pluvieux. 2°. Que dans un petit nombre d’autres endroits, le froid est assez sensible. 3°. Qu’il se fait sentir sur-tout à la fin de la nuit, le soleil étant alors fort enfoncé sous l’horison. 4°. Que la grande raison qui fait qu’on supporte la chaleur, & qu’on peut habiter ces lieux, est qu’il n’y a point de longs jours, mais que tous sont à-peu-près de même longueur que les nuits ; car s’ils étoient aussi longs que sous la zone tempérée & la zone glaciale, on ne pourroit pas y habiter. 5°. Les vents moderent aussi beaucoup la chaleur du soleil. 6°. Les différens lieux, quoique près les uns des autres, y ont l’été & l’hiver en différens tems. 7°. Les endroits qui ont la chaleur & la sécheresse contre le cours du soleil, sont situés à l’ouest, & ont une chaîne de montagnes à l’est, excepté le Pérou. 8°. Les saisons en différens lieux ne suivent pas de regle certaine. 9°. La plûpart des habitans de la zone torride, comptent deux saisons, suivant le rapport des voyageurs ; savoir, la seche & l’humide : cependant on doit en compter quatre, y compris un printems & un automne ; car comme le printems chez nous tient un peu de l’été, & l’automne de l’hiver, de même aussi on peut partager les saisons seches & humides sous la zone torride. 10°. Il y a dans certains endroits un automne continuel ; dans d’autres il arrive deux fois l’année ; & dans quelques-uns seulement dans une partie de l’année.

Nous croyons que ce détail, tiré de Varénius, tout nécessaire qu’il est en géographie, ne soit devenu ennuyeux à la plûpart des lecteurs ; mais nous allons les dédommager avec usure de notre sécheresse, par le tableau poétique que le célebre peintre des saisons a fait de ce climat merveilleux & brûlant, auprès duquel le firmament que nous voyons est, pour ainsi dire, de glace.

C’est dans la zone torride que le soleil s’éleve tout-à-coup perpendiculairement, & chasse du ciel à l’instant le crépuscule, qui ne fait que paroitre. Environné d’une flamme ardente, il étend ses fiers regards sur tout l’air éblouissant. Il monte sur son char enflammé ; mais il fait sortir devant lui des portes du matin, les vents alisés, pour tempérer ses feux, & souffler la fraîcheur sur un monde accablé. Scènes vraiment grandes, couronnées d’une beauté redoutable, & d’une richesse barbare, dont le pere de la lumiere parcourt continuellement le théatre, & jouit du privilege de doubler les saisons.

Là les montagnes sont enflées de mines, qui s’élevent sur le faîte de l’équateur, d’où plusieurs sources jaillissent, & roulent de l’or. Là sont de vastes forêts qui s’étendant jusqu’à l’horison, offrent une ombre immense, profonde, & sans bornes. Ici, des arbres inconnus aux chants des anciens poëtes, mais nobles fils des fleuves & de la chaleur puissante, percent les nuages, portent dans les cieux leurs têtes hérissées, & voilent le jour même en plein midi. Ailleurs, des fruits sans nombre, nourris au milieu des rochers, renferment sous une rude écorce une pulpe salutaire ; & les habitans tirent de leurs palmiers un vin rafraîchissant, préférable à tous les jus frénétiques de Bacchus.

La perspective varie à l’infini, soit par des plaines à perte de vue, soit par des prés qui sont sans bornes. De riches vallées changent leurs robes éclatantes en un brun rougeâtre, & revêtissent encore promptement leur verdure, selon que le soleil brûlant, les rosées abondantes, ou les torrens de pluie, prennent le dessus. Le long de ces régions solitaires, loin des foibles imitations de l’art, la majestueuse nature demeure dans une retraite auguste. On n’apperçoit que des troupeaux sauvages, qui ne connoissent ni maître, ni bergerie. Des fleuves prodigieux roulent leurs vagues fertiles. Là, entre les roseaux qu’ils baignent, le crocodile moitié caché & renfermé dans ses écailles vertes, couvrant le terrain de sa vaste queue, paroît comme un cedre tombé. Le flux s’abbaisse, & l’hippopotame revêtu de sa cotte de mailles, éleve sa tête ; la flêche lancée sur ses flancs, se brise en éclats inutiles ; il marche sans crainte sur la plaine, ou cherche la colline pour prendre différente nourriture ; les troupeaux en cercle autour de lui oublient leurs pâturages, & regardent avec admiration cet étranger sans malice.

L’énorme élephant repose paisiblement sous les arbres antiques qui jettent leur ombre épaisse sur le fleuve jaunâtre du Niger, ou aux lieux où le Gange roule ses ondes sacrées, ou enfin au centre profond des bois obscurs qui lui forment un vaste & magnifique théatre. C’est le plus sage des animaux, doué d’une force qui n’est pas destructive, quoique puissante. Il voit les siecles se renouveller & changer la face de la terre, les empires s’élever & tomber ; il regarde avec indifférence ce que la race des hommes projette. Trois fois heureux, s’il peut échapper à leur méchanteté, & préserver ses pas des pieges qu’ils lui tendent, soit par une cruelle cupidité, soit pour flatter la vanité des rois, qui s’enorgueillissent d’être portés sur son dos élevé ; soit enfin pour abuser de sa force, en l’employant, étonné lui-même de nos fureurs, à nous détruire les uns les autres.

Les oiseaux les plus brillans s’assemblent en grand nombre sous l’ombrage le long des fleuves. Ils paroissent de loin comme les fleurs les plus vives. La main de la nature, en se jouant, prit plaisir à orner de tout son luxe ces nations panachées, & leur prodigua ses couleurs les plus gaies. Mais toujours mesurée, elle les humilie dans leur chant. N’envions pas les belles robbes que l’orgueilleux royaume de Montézuma leur prête, ni ces légions d’astres volans, dont l’éclat sans bornes réflechit sur le soleil : nous avons Philomele ; & dans nos bois, pendant le doux silence de la nuit tranquille, ce chantre, simplement habillé, fredonne le s plus doux accens.

C’est au milieu du plein midi, que le soleil quelquefois tout-à-coup accablé, se plonge dans l’obscurité la plus épaisse ; l’horreur regne ; un crépuscule terrible mêlé de jour & de nuit qui se combattent, & se succedent, paroît sortir de ce groupe effrayant. Des vapeurs continuelles roulent en foule jusqu’à l’équateur, d’où l’air raréfié leur permet de sortir. Des nuages prodigieux s’entassent, tournent avec impétuosité entraînés par les tourbillons de vents, où sont portés en silence, pesamment chargés des trésors immenses qu’exhale l’Océan. Au milieu de ces hautes mers condensées, autour du sommet des montagnes élevées, théatre des fiers enfans d’Eole, le tonnerre pose son trône terrible. Les éclairs furieux & redoublés percent & pénetrent de nuage en nuage ; la masse entiere cédant ensuite à la rage des élemens, se précipite, se dissout, & verse des fleuves & des torrens.

Ce sont des trésors échappés à la recherche des anciens, que les lieux d’où avec une pompe annuelle le puissant roi des fleuves, le Nil enflé, se dérobe des deux sources dans le brûlant royaume de Goiam. Il sort comme une fontaine pure, & répand ses ondes, encore foibles, à-travers le lac brillant du beau Dambéa. Là, nourri par les nayades, il passe gaiement sa jeunesse au milieu des îles odoriférantes, qui sont ornées d’une verdure continuelle. Devenu ambitieux, le fleuve courageux brise tout obstacle, & recueille plusieurs rivieres ; grossi de tous les trésors du firmament, il tourne & s’avance majestueusement ; tantôt il roule ses eaux au milieu de splendides royaumes ; tantôt il erre sur le sable inhabité, sauvage & solitaire ; enfin content de quitter ce triste desert, il verse son urne le long de la Nubie ; allant avec le bruit d’un tonnerre de rochers en rochers, il inonde & réjouit l’Egypte ensevelie sous ses vagues debordées.

Son frere le Niger, & tous les fleuves dans lesquels les filles d’Afrique lavent leurs piés de jai, ouvrent leurs urnes. Tous ceux qui depuis l’étendue des montagnes & des bois se répandent dans les Indes abondantes, & tombent sur la côte de Coromandel ou de Malabar, depuis le fleuve oriental de Menam, dont les bords brillent au milieu de la nuit par ces insectes, qui sont autant de lampes, jusqu’aux lieux où l’aurore répand sur les bords des Indes les pluies de roses ; tous enfin dans la saison favorable, versent une moisson sans travail sur la terre.

Ton nouveau monde, illustre Colomb, ne l’abreuve pas moins de ces eaux abondantes & annuelles ; il est aussi rafraîchi par l’humidité prodigue de l’année. L’Orénoque, qui a cent embouchures, roule sur ses îles un déluge d’eaux fangeuses, & contraint les habitans du rivage à chercher leur salut au haut des arbres qui leur fournissent tout-à-la-fois, la nourriture, le vetement & des armes.

Accru par un million de sources, le puissant Orellana, descend avec impétuosité, se précipitant des Andes rugissantes, immense chaîne de montagnes, qui s’étendent du nord au sud jusqu’au détroit de Magellan. A peine ose-t-on envisager cette masse énorme de torrens qui y prennent leur naissance. Que dire de la riviere de la Plata, auprès de laquelle toutes nos rivieres réunies ne sont que des ruisseaux quand elles tombent dans la mer. Avec une force égale, les fleuves que je viens de nommer cherchent fierement l’abysme, dont le flux vaincu recule du choc, & cede au poids liquide de la moitié du globe, tandis que l’Océan repoussé tremble pour son propre domaine.

Mais à quoi sert-il que des fleuves semblables à des mers traversent des royaumes inconnus, & coulent dans des mondes de solitude, où le soleil sourit envain, où les saisons sont infructueusement abondantes ? Pour qui sont ces déserts fleuris, cette pompe de la création, cette profusion riante de la nature prodigue, ces fruits délicieux qui n’ont pas été plantés & qui sont dispersés par les oiseaux, ou par les vents furieux ? Pour qui les insectes brillans de ces vastes régions filent-ils leurs soies superbes ? Pour qui les prés produisent-ils des robes végétales ? Quel avantage procurent aux habitans les trésors cachés dans les entrailles de la terre, les diamans de Golconde, & les mines du triste Potosi, antique séjour des paisibles enfans du Soleil ? De quelle utilité est-il que les rivieres d’Afrique charrient de l’or, que l’ivoire y brille avec abondance ?

La race infortunée qui habite ces climats, ne connoît ni les doux arts de la paix, ni rien de ce que les Muses favorables accordent aux humains. Elle ne possede point cette sagesse presque divine d’un esprit calme & cultivé, ni la vérité progressive, ni la force patiente de la pensée, ni la pénétration attentive dont le pouvoir commande en silence au monde, ni la lumiere qui mene aux cieux, & gouverne avec égalité & douceur, ni le régime des lois, ni la liberté protectrice, qui seule soutient le nom & la dignité de l’homme.

Le soleil paternel semble même tyranniser ce monde d’esclaves, & d’un rayon oppresseur il flétrit la fleur de la beauté, & lui donne une couleur sombre & des traits grossiers ; ce qui est pis encore, les actions cruelles de ces peuples, leurs jalousies furieuses, leur aveugle rage, & leur vengeance barbare, allument sans cesse leurs esprits ardens. L’amour, les doux regards, la tendresse, les charmes de la vie, les larmes du cœur, l’ineffable délire de la douce humanité n’habitent point dans ce séjour ; toutes ces choses sont des fruits de plus doux climats. Là tout est confondu dans le desir brutal & dans la fureur sauvage des sens ; les animaux mêmes brûlent d’un horrible feu.

Le serpent d’un verd effrayant, sortant à midi de son repaire sombre, que l’imagination craint de parcourir, déploie tout son corps dans les orbes immenses ; s’élançant alors de nouveau, il cherche la fontaine rafraichissante auprès de laquelle il quitte ses plis, & tandis qu’il s’éleve avec une langue menaçante & des machoires mortelles, ce monstre dresse sa crête enflammée. Tous les autres animaux, malgré leur soif, fuient effrayés & tremblans, ou s’arrêtent à quelque distance, n’osant approcher.

Aussi-tôt que le jour pur a fermé son œil sacré, le tigre s’élance avec fureur, & fixe ses regards sur sa proie ; l’ornement du désert, le vif & brillant léopard, tacheté de différentes couleurs, méprise aussi tous les artifices que l’homme invente pour l’apprivoiser. Tous ces animaux indomptables sortent des bois inhabités de la Mauritanie ou des îles qui s’élevent au milieu de la sauvage Libye. Ils admirent leur roi hérissé, qui marchant avec des rugissemens impérieux, laisse sur le sable la trace de ses pas. Les troupeaux domestiques sont saisis de frayeur à l’approche de ces monstres. Le village éveillé tressaillit, & la mere presse son enfant sur son sein palpitant. Le captif échappé de l’antre du pirate & des fers du fier tyran de Maroc, regrette ses chaînes, pendant que les cris font retentir les déserts depuis le mont Atlas jusqu’au Nil effrayé.

Malheureux celui qui séparé des plaisirs de la société, est laissé seul au milieu de cette région d’horreur & de mort. Tous les jours il s’assied tristement sur la pointe de quelque rocher, & regarde la mer agitée, espérant que de quelque rivage éloigné où la vague forme un tourbillon, il découvrira des vaisseaux qu’il se trace dans les nuages. Le soir il tourne un œil triste au coucher du soleil, & son cœur mourant sans secours, se plonge dans la tristesse, quand le rugissement accoutumé vient se joindre au sifflement continuel, pendant la nuit, si longue & si terrible.

Souvent les élémens furieux semblent porter dans cette aride zone, le démon de la vengeance. Un vent suffoquant souffle une chaleur insupportable de la fournaise immense du firmament, & de la vaste & brillante étendue du sable brûlant. Le voyageur est frappé d’une atteinte mortelle. Le chameau, fils du désert, accoutumé à la soif & à la fatigue, lent son cœur percé & desseché par ce souffle de feu.

Mais c’est principalement sur la mer & sur ses vagues flexibles que l’orage exerce son cruel empire. Dans le redoutable Océan, dont les ondes flottent sous la ligne qui entoure le globe, le typhon tournoie d’un tropique à l’autre, & le terrible ecnéphia regne ; des vents rugissans, des flammes & des flots combattant, se précipitent & se confondent en masse. Tout l’art du navigateur est inutile. Opprimé par le destin rapide, son vaisseau boit la vague, s’enfonce, & se perd dans le sein du sombre abysme. Gama combattit contre une semblable tempête pendant plusieurs jours & plusieurs nuits, voguant sans cesse autour du cap orageux, conduit par une ambition hardie, & par la soif encore plus hardie de l’or.

Le requin, antropophage, accroît la terreur de cette tempête ; il paroît avec ses mâchoires armées d’une triple défense ; attiré par l’odeur des morts & des mourans, il fend les vagues irritées aussi promptement que le vent porte le vaisseau ; il demande sa part de la proie aux associés de ce cruel voyage, qui va priver de ses enfans la malheureuse Guinée : le destin orageux obéit, la mort enveloppe les tyrans & les esclaves ; à l’instant leurs membres déchirés lui servent de pâture ; il teint la mer de sang, & se livre à ce repas vengeur.

Le soleil regarde tristement ce monde noyé par les pluies équinoxiales ; il en attire l’odeur infecte, & il naît un million d’animaux destructifs de ces marécages mal-sains où la putréfaction fermente. Dans l’ombre des bois, retraite affreuse, enveloppée de vapeurs & de corruption, & dent la sombre horreur ne fut jamais pénétrée par le plus téméraire voyageur ; la terrible puissance des maladies pestilencielles établit son empire. Des millions de démons hideux l’accompagnent, & flétrissent la nature affoiblie ; fléau terrible, qui souffle sur les projets des hommes, & change en une désolation complette les plus hautes espérances de leur orgueil. Tel fut dans ces derniers tems le désastre qui altéra la nation britannique, prête à réduire Carthagène.

Faut-il que je raconte la rigueur de ces climats, où la peste, cette cruelle fille de la déesse Némésis, descend sur les villes infortunées. Cette destructrice du monde est née des bois empoisonnés de l’Ethiopie, des matieres impures du grand Caire, & des champs infectés par des armées de sauterelles, entassées & putréfiées. Les animaux échappent à sa terrible rage ; l’homme intempéré, l’homme seul lui sert de proie. Elle attire un nuage de mort sur sa coupable demeure, que des vents tempérés & bienfaisans ont abandonnée : ce nuage est taché par le soleil d’un mélange empoisonné, & cet astre se montre lui-même sous un aspect irrité.

Tout alors n’est que désastre. La sagesse majestueuse détourne son œil vigilant ; l’épée & la balance tombent des mains de la justice, désormais sans fonctions ; on n’entend plus le bruit du travail ; les rues sont désertes & l’herbe y croît tristement. Les demeures agréables des hommes se changent en des lieux pires que des déserts ; rien ne se montre, hormis peut-être quelque malheureux, qui frappé de frénésie, brise ses liens, & s’échappe de la maison fatale, séjour funeste de l’horreur, & fermée par la crainte barbare : cet infortuné pousse des cris au ciel & l’accuse d’inhumanité. La triste porte qui n’est pas encore infectée craint de tourner sur ses gonds ; elle abhorre la société, les enfans, les amis, les parens ; l’amour lui-même, éteint par le malheur, oublie le tendre lien & les doux engagemens du cœur sensible. Mais sa tendresse même est inutile ; le firmament & l’air qui anime tout, sont semés des traits de la mort ; chacun à son tour frappé, tombe dans des tourmens solitaires, sans secours, sans derniers adieux, & sans que personne le pleure. Ainsi le noir desespoir étend son aîle funèbre sur la ville terrassée, tandis que pour achever la scène de désolation, les gardes inéxorables dispersés tout-au-tour, refusent toute retraite, & donnent une mort plus douce au malheureux qui fuit.

Ce ne sont pas là tous les désastres de l’intempérie des élémens brûlans. La fureur d’un ciel d’airain, les champs de fer, la sécheresse, n’offrent pour moisson que la faim & la soif. La montagne en convulsion, pousse des colonnes de flamme, allumées par la triple rage de la torche du midi, qui produit le tremblement de terre. Ce dernier fléau se forme dans le monde souterrein ; il frappe, ébranle, renverse sans effort les villes les plus célebres, & fait sortir du fond des mers de nouvelles îles couvertes de pierres calcinées, inconnues aux siecles précédens.

Arrêtons, c’est assez, j’ai moi-même besoin de respirer ; outre que d’autres scènes d’horreur & d’épouvante doivent entrer dans le tableau des zones glaciales : lisez-en l’article. (Le chevalier de Jaucourt.)

Zones glaciales, (Géog. mod.) les géographes distinguent deux zones glaciales : elles sont renfermées entre les deux cercles polaires qui les embrassent, l’une autour du pole arctique, & l’autre autour de pole antarctique. On les appelle glaciales, parce que pendant la plus grande partie de l’année il y fait un froid excessif, tant par les longues nuits de plusieurs mois qui s’y rencontrent, qu’à cause de l’obliquité des rayons du soleil quand il les éclaire.

Il y a dans ces zones quantité d’étoiles qui ne se couchent jamais, & quantité d’autres qui sont toujours cachées au-dessous de l’horison. Les habitans ont une si grande inégalité de jours & de nuits, que le soleil paroît sur l’horison pendant plusieurs jours, & quelquefois plusieurs mois ; les nuits y sont aussi de plusieurs jours & de plusieurs mois. Ils ont le soleil très-éloigné de leur zénith, & ne voient qu’un solstice, savoir celui de l’été, le solstice d’hiver étant caché sous l’horison. La lune s’y leve quelquefois devant le soleil, & se couche quelque tems après, savoir lorsqu’elle est au signe du taureau, & le soleil au commencement du signe des poissons ou du bélier.

Ceux qui sont sous le cercle polaire, n’ont qu’un jour de 24 heures, le soleil étant au solstice d’été, & ont aussi une nuit de 24 heures, le soleil étant au solstice d’hiver. Les crépuscules y sont fort grands, le pole étant élevé sur l’horison de soixante-six degrés & demi ; & depuis le 5 d’Avril jusqu’au 9 de Septembre il n’y a point de nuits closes.

Ceux qui habitent au milieu des zones glaciales, c’est-à-dire sous les poles, ont la sphere parallele, & n’ont en toute l’année qu’un jour & qu’une nuit, chacune de six mois. Les étoiles qui sont dans l’hémisphere supérieur, ne se couchent jamais, & celles qui sont dans l’hémisphere inférieur, ne se levent jamais, parce que les poles sont au zénith & au nadir. Ils n’ont aucun orient ni aucun occident, parce que le soleil fait toutes ses révolutions paralleles à l’horison, & n’ont par conséquent qu’une ombre circulaire.

Le cercle polaire arctique passe presque par le milieu de l’Islande, la partie septentrionale de la Norwege, par l’Océan du Nord, le pays de Laponie, la baie de Russie, le pays des Samoyedes, la Tartarie, l’Amérique septentrionale & le Groenland.

Ce cercle polaire arctique passe par la terre du Sud ou Magellanique dont nous ne connoissons rien.

Il y a sous la zone glaciale septentrionale, moitié de l’Islande, la partie septentrionale de Norwege & de Laponie, le Finmare, la Samogitie, la nouvelle Zemble, le Groenland, le Spitzberg & quelques pays septentrionaux d’Amérique encore inconnus.

Il y a sous la zone glaciale méridionale, de la terre ou de la mer ; mais nous ne savons pas laquelle des deux.

Le soleil ne se couche ni ne se leve pendant quelques jours pour ceux qui sont sous les zones glaciales ; & plus il y a de ces jours, plus le lieu est proche du pole, de sorte que sous le pole même, il ne se couche ni ne se leve pendant six mois entiers ; les lieux situés sous les cercles arctique & antarctique ont un jour pendant lequel le soleil ne se couche point, & un autre pendant lequel il ne se leve point ; mais dans les autres tems il se leve & se couche.

Pour démontrer cette proposition, choisissez un lieu sous la zone glaciale, & élevez le pole suivant sa latitude ; ensuite appliquant un morceau de craie ou un crayon au nord de l’horison, c’est-à-dire proche du pole, décrivez un parallele en faisant tourner le globe : ce parallele coupera l’écliptique en deux points, où le soleil arrivant, ainsi qu’aux points intermédiaires, il ne se couche point ; car tous les paralleles qui passent à-travers ces points dans la rotation du globe, sont au dessus de l’horison. Si on applique le crayon au point opposé, & qu’on décrive un cercle parallele, il passera par deux points de l’écliptique, où le soleil arrivant, ainsi qu’aux points intermédiaires, il ne s’éleve point au-dessus de l’horison ; mais il en arrivera tout autrement si on choisit le lieu dans l’autre zone glaciale. Ainsi par rapport aux lieux situés sous les cercles arctique & antarctique, si on éleve le globe à 66 degrés 30 minutes, & qu’on le fasse tourner, le premier degré du cancer touchera précisément l’horison, & ne se couchera point ; de même le soleil ne se levera point pour ce lieu, étant au premier dégré du capricorne ; mais il aura son lever & son coucher dans les autres degrés de l’écliptique.

Un lieu étant donné sous la zone glaciale, voici comme on peut déterminer quels sont les jours où le soleil ne s’y couche ni ne s’y leve, & quand ces jours commenceront & finiront.

Prenez un globe, mettez le lieu sous le méridien, & élevez le pole suivant sa latitude ; ensuite faisant tourner le globe, remarquez les deux points de l’écliptique qui ne descendent point sous l’horison. Le premier qui est proche du bélier, montre le jour que le soleil ne se couche point, & celui d’auprès de la balance indique le jour où il commence à se lever ; les deux jours dans lesquels le soleil est dans ces points, il ne fera que toucher l’horison, & son centre sera un peu au-dessus ; c’est ainsi qu’on trouve les jours pendant lesquels le soleil sera sous l’horison dans la partie opposée de l’année.

Les jours augmentent continuellement dans les lieux septentrionaux, tant que le soleil avance depuis le premier degré du capricorne jusqu’au premier du cancer ; c’est-à-dire depuis le 21 Décembre jusqu’au 21 Juin ; mais il en arrive tout autrement dans les lieux méridionaux ; c’est-à-dire quand le soleil se meut depuis le cancer jusqu’au capricorne, ou depuis le 21 Juin jusqu’au 21 Décembre.

Pour prouver cette proposition, prenez un lieu quelconque au nord de l’équateur, & élevez le pole suivant sa latitude ; prenez deux lieux ou plus dans l’écliptique, & vous trouverez que le plus proche du premier degré du cancer restera le plus long tems sur l’horison. La même chose arrivera pour les lieux qui sont au sud de l’équateur ; si on éleve le pole du sud à la latitude du lieu, les degrés les plus proches du premier du capricorne seront ceux qui resteront le plus long-tems sur l’horison.

Les causes des saisons & de la durée du jour sont les suivantes, sous la zone glaciale.

1°. Le centre du soleil ne monte pas au-dessus de l’horison pendant quelques jours ou quelques mois, selon que le soleil est éloigné du pole.

2°. Quand le soleil est au-dessus de l’horison, ses rayons tombent obliquement, pendant qu’il tourne autour de l’horison.

3°. Le soleil ne va pas beaucoup au-dessous de l’horison, même pour les lieux situés au pole arctique ou aux environs ; & quoique son centre ne monte pas, une partie de son disque paroît quelques jours avant le centre ; car le demi-diametre du soleil soutient un angle de 15 minutes. Par exemple, choisissez un lieu près du pole arctique, dont la latitude soit de 67 degrés ; élevez le globe à cette latitude, vous verrez qu’aucun degré de l’écliptique, depuis le dix-neuvieme du sagittaire, jusqu’au onzieme du capricorne, où le centre du soleil à ces degrés ne paroîtra sur la partie du nord de l’horison pendant 23 jours, depuis le 30 Novembre jusqu’au 21 Décembre, & que cependant une partie du soleil sera sur l’horison pendant tout ce tems. Le 10 Décembre le bord touche l’horison, le 30 Novembre & le 31 Décembre la moitié du soleil sera au-dessus, & le centre sera dans l’horison ; quand son centre aura atteint le quatorzieme degre du capricorne, il sera tout-à-fait au-dessus de l’horison, vers le 24 de Décembre, & aussi quand il est au seizieme degré du sagittaire ou vers le 26 Novembre.

Mais à 75 degrés de latitude ou même à 70, la différence entre le lever du centre & du bord sera petite, & à peine d’un jour ou un jour & demi ; car la déclinaison du soleil commence alors à croitre & décroître fort vîte.

Il s’ensuit de ce peu de dépression qu’il doit y avoir quelques jours de crépuscule avant le lever du soleil & après son coucher ; & quand même le soleil seroit un jour entier sans se lever, cependant il y a de la lumiere à presque toutes les heures du jour. Une autre cause qui fait qu’on apperçoit le soleil avant qu’il soit élevé au-dessus de l’horison, est la réfraction des rayons. Non-seulement le soleil paroît plutôt, mais le crépuscule arrive plutôt dans l’air qu’il ne feroit, s’il n’y avoit point de réfraction.

4°. La lune étant pleine ou presque pleine, reste plusieurs jours sur l’horison, quand le soleil reste dessous ; & ce tems est d’autant plus long que le lieu est plus voisin du pole ; cependant elle n’est pas assez haute pour pouvoir donner aucune chaleur ; mais quand le soleil reste sur l’horison pendant toute une révolution, la pleine lune n’est jamais au-dessus.

5°. Les mêmes étoiles fixes se trouvent presque toujours sur l’horison ; mais non les mêmes planetes. Saturne est au-dessus de l’horison pendant quinze ans auprès du pole & quinze ans au-dessous ; Jupiter en est six au-dessus & six au dessous ; Mars un an ; Mercure & Vénus environ six mois : ce qui met encore beaucoup de différence entre les saisons.

6°. La terre est pleine de pierres & de rochers en beaucoup d’endroits ; & dans cette zone il n’y a guere de terre sulphureuse, grasse, bitumineuse. Dans le premier cas, la terre est un peu stérile, & dans le second, elle est assez fertile.

7°. Les lieux de la zone glaciale sont entourés de mers ; on ne connoit guere l’intérieur des terres.

8°. Il y a des pays sous la zone glaciale où se trouvent de hautes montagnes, & d’autres où il n’y a que de vastes plaines.

9°. Il souffle du pole des vents fort froids ; le vent d’est y est rare, & celui d’ouest encore plus ; mais les vents du nord regnent sous la zone glaciale arctique ; & sous l’antarctique ce sont les vents de sud.

10°. On y voit des nuages & des pluies très-fréquentes.

On peut juger par ce détail quelles sont les saisons des zones froides ; l’air en hiver y est obscur, nébuleux & gelé : ces lieux ont cependant la lumiere de la lune qui reste long-tems sur l’horison ; mais la froideur du climat fait qu’il n’y croît rien du tout. Au printems le froid est plus modéré ; cependant le pays n’est pas encore exempt de neiges, de pluies & des vents glacés qui viennent du nord. Le froid se ralentit lorsque le soleil passe du premier degré du bélier jusqu’au premier de l’écrevisse. Alors commence la chaleur, chaleur qui cependant n’est pas assez forte pour fondre la neige. L’été arrive quand le soleil entre dans le signe de l’écrevisse, & dure jusqu’à ce qu’il vienne au premier degré de la balance ; mais cet été même est quelquefois traversé par la neige ; de-là vient que le blé ne peut pas mûrir, excepté en quelques endroits voisins du cercle polaire arctique.

Voilà d’après Varenius, le tableau de la zone glaciale ; c’est à M. Thompson qu’il appartient de le colorier ; vous allez voir une seconde fois comme il sait peindre ; car je suppose que vous avez déja lu la description de la zone torride.

Notre hiver, quelque rigoureux qu’il soit, dit cet aimable poëte, seroit bien foible, si nos yeux étonnés perçoient dans la zone glaciale, où durant les tristes mois, une nuit continuelle exerce sur une immense étendue son empire étoilé. Là le russe exilé dans des prisons sans bornes, erre arrêté par la main de la nature qui s’oppose à sa fuite. Rien ne s’offre à sa vue que des deserts ensévelis dans la neige, des bois qui en sont surchargés, des lacs gelés, & dans le lointain, de rustiques habitans, qui ne savent des nouvelles du genre humain, que quand les caravanes dans leurs courses annuelles tournent vers la côte dorée du riche Cathay. Cependant ces peuples fourrés vivent tranquilles dans leurs forêts ; ils sont vêtus d’hermines blanches comme la neige qu’ils foulent aux piés, ou de martres du noir le plus luisant, orgueil somptueux des cours !

Là les daims s’assemblent en troupe & se serrent pour s’échauffer. L’élan avec son bois éleve sa tête de dessous la neige, & reste endormi dans l’abysme blanc. L’ours difforme, sauvage habitant de ces lieux, est encore défiguré par les glaçons qui pendent autour de lui. Il marche seul, & avec une patience fiere, dédaignant de se plaindre, il s’endurcit contre le besoin pressant.

Dans les régions spatieuses du Nord, qui voient le bouvier céleste conduire son char à pas lents, une race nombreuse en butte aux fureurs du Caurus glacial, ne connoit point le plaisir, & ne craint point les peines. Ce peuple ralluma une fois la flamme du genre humain éteinte dans un esclavage policé ; il chassa courageusement & avec une rapidité terrible, les tribus errantes de la Scythie, les poussa sans qu’elles pussent résister, jusqu’au sud affoibli, & donna une nouvelle forme à l’univers vaincu.

Les fils de Lapland méprisent au contraire le métier barbare & insensé de la guerre ; ils ne demandent que ce que la simple nature peut leur donner ; ils aiment leurs montagnes, & jouissent de leurs orages. Les faux besoins, enfans de l’orgueil, ne troublent point le cours paisible de leur vie, & ne les engagent point dans les détours agités de l’ambition. Leurs rennes font toutes leurs richesses ; ils en tirent leurs tentes, leurs robes, leurs meubles, une nourriture saine, une boisson agréable. La tribu de ces animaux débonnaires, docile à la voix du maître, tend le col au harnois qui l’attache à la voiture, & ils l’emportent rapidement à-travers les collines & les vallons, qui ne sont qu’une plaine endurcie sous une croûte de glace bleuâtre.

Ces peuples trouvent même dans la profondeur de la nuit polaire un jour suffisant pour éclairer leur chasse, & pour guider leurs pas hardis vers les belles plaines de Finlande ; ils sont conduits par la clarté vacillante des météores, dont la lueur réfléchit sans cesse sur les cieux, & par des lunes vives, & des étoiles plus lumineuses, qui brillent d’un double éclat dans le firmament. Le printems leur arrive du sud rembruni. L’aurore obscure s’avance lentement ; le soleil ne fait d’abord que paroître ; il étend ensuite son cercle enflé, jusqu’à ce qu’il soit vu pendant des mois entiers ; toujours faisant la ronde, il continue sa course spirale ; & il est prêt à submerger son orbe enflammé, il tourne encore, & remonte au firmament.

Dans cette joyeuse saison, les habitans tirent leur pêche des lacs & des fleuves aux lieux où s’élevent les montagnes de Néemi fréquentées par les fées, & où le Tenglio, orné de quelques roses, roule les flots argentins : ils retournent gaiement le soir chargés de poisson à leurs tentes, où leurs femmes douces & pures, qui tout le jour ont vaqué à des soins utiles, allument du feu pour les recevoir. Race trois fois heureuse ! A l’abri, par la pauvreté du pillage des lois & du pouvoir rapace, l’intérêt ne jette jamais parmi vous la semence du vice, & vos bergers innocens n’ont point été-ternis par le souffle de l’amour infidele !

Si l’on s’avance au-delà du lac de Tornéa & jusqu’au mont Hécla, on y voit, chose étonnante, les flammes percer à-travers les neiges. Ensuite s’offre le Groënland, pays le plus reculé & jusqu’au pole lui-même, terme fatal où la vie décline graduellement & s’éteint enfin. Là nos yeux suspendus sur la scène sauvage & prodigieuse considerent de nouvelles mers sous un autre firmament. Ici l’hiver assis sur un trône azuré tient dans son palais sa terrible cour ; dans son empire aërien, on entend à jamais la confusion & les tempêtes. C’est-là que le froid, sombre tyran, médite sa rage ; c’est-là qu’il arme les vents d’une gelée qui subjugue tout, qu’il forme la fiere grele, & qu’il ramasse en trésors les neiges dont il accable la moitié du globe.

De-là tournant à l’est jusqu’à la côte de Tartarie, on parcourt transi le bord mugissant de la mer, où des neiges entassées sur des neiges résident depuis les premiers tems, & semblent ménacer les cieux. Là des montagnes de glaces amoncelées pendant des siecles paroissent de loin au matelot tremblant, un atmosphere de nuages blancs & sans forme. Des alpes énormes & horribles à la vue se ménacent réciproquement, & penchent sur la vague, ou se précipitant avec un bruit affreux, qui semble annoncer le retour du cahos, fendent l’abyme, & ébranlent le pole même. L’Océan, tout puissant qu’il est, ne peut résister à la fureur qui lie tout ; accablé jusqu’au fond de ses entrailles par l’effort victorieux de la gelée, il est enchainé lui-même, & il lui est ordonné de ne plus rugir. Tout enfin n’est qu’une étendue glacée, couverte de rochers ; tristes plages dépourvues de tous les habitans, qui s’enfuient au sud par un instinct naturel dans ces mois terribles. Combien sont malheureux ceux qui, embarrassés dans les amas de glace, reçoivent en ces lieux le dernier regard du soleil couchant, tandis que la très longue nuit, nuit de mort & d’une gelée dure & dix fois redoublée, tombe avec horreur sur leurs têtes. Elle les glace en un clin-d’œil, les rend stupidement immobiles, & les gele comme des statues qui blanchissent au souffle du nord.

Ah, que les licentieux & les orgueilleux, qui vivent dans la puissance & dans l’abondance, refléchissent peu à ces malheurs ! Ceux qui nagent dans la volupté ne pensent pas ; tandis qu’ils se plongent dans les plaisirs, combien il en est qui éprouvent les douleurs de la mort, & les différens maux de la vie ; combien périssent dans les mers, dans les forêts, dans les sables ou par le feu ; combien versent leur sang dans des disputes honteuses entre l’homme & l’homme ; combien languissent dans le besoin & dans l’obscurité des prisons, privés de l’air commun à tous, & de l’usage commun aussi de leurs propres membres ; combien mangent le pain amer de la misere, & boivent le calice de la douleur ; combien n’ont d’autre demeure que la chétive cabane de la triste pauvreté, ouverte aux injures de l’hiver !

Dans le vallon paisible où la sagesse aime à demeurer avec l’amitié, la paix & la méditation, combien en est-il qui, remplis de sentimens vertueux, languissent dans des malheurs secrets & profonds, qui, panchés sur le lit de mort de leurs plus chers amis, marquent & reçoivent leur dernier soupir ! Hommes livrés au délire des passions, retracez-vous de telles idées ; songez à tous ces maux, & à mille autres qui ne se peuvent nommer, & qui font de la vie une scène de travail, de souffrances & de cruelles peines. Si vous vous en occupiez, le vice qui vous domine paroîtroit effrayé dans sa carriere, vos mouvemens guidés au hasard & intercadens deviendroient des pensées utiles, votre cœur pénétré s’échaufferoit de charité, la bienfaisance dilateroit en vous ses desirs, vous apprendriez à soupirer, à mêler vos larmes à celles des malheureux, ces mouvemens se tourneroient en goûts, & ces goûts perfectionnés graduellement établiroient en vous l’exercice de l’humanité, la plus belle vertu dont les mortels puissent être épris. (Le chevalier de Jaucourt.)

Zones tempérées, (Géog. mod.) les deux zones tempérées sont entre la torride & les glaciales, c’est-à-dire entre les tropiques & les cercles polaires ; chacune contient 43 degrés de largeur : celle qui est entre le tropique de l’Ecrevisse & le cercle polaire arctique (comme celle où nous habitons) est appellée zone tempérée septentrionale ; & l’autre qui est entre le tropique du Capricorne & le cercle polaire antarctique, se nomme méridionale à l’égard de la nôtre.

Ces deux zones sont dites tempérées à cause de leur situation entre la torride & les glaciales ; leurs extrémités néanmoins participent beaucoup de l’excès du froid & du chaud, ensorte qu’il n’y a que le milieu qui mérite à juste titre le nom de tempéré, les autres parties de cette zone étant ou trop froides ou trop chaudes, à proportion qu’elles sont plus ou moins près des autres zones.

Ceux qui habitent l’une ou l’autre des zones tempérées n’ont jamais le soleil sur la tête, & les jours y sont toujours moindres que de vingt-quatre heures, parce que l’horison coupe tous les paralleles du soleil, qui par conséquent se leve & se couche chaque jour : l’équinoxe arrive deux fois l’année au tems ordinaire, & le pole y est toujours plus élevé que de vingt-trois degrés & demi, & moins que de soixante-six degrés & demi, ce qui fait que hors des tems des équinoxes les jours sont inégaux aux nuits.

Il y a plusieurs étoiles (plus ou moins, selon l’obliquité de la sphere) qui sont hors du cercle polaire, proche du pole élevé, & qui ne se couchent point ; & d’autres qui sont hors du cercle polaire opposé, & qui ne se levent jamais ; les crépuscules y sont plus grands que dans la zone torride, parce que le soleil descendant plus obliquement sur l’horison n’arrive pas si-tôt à l’almicantarath éloigné de l’horison de dix-huit degrés, que s’il descendoit perpendiculairement : l’inégalité des jours s’augmente d’autant plus que le pole est élevé sur l’horison, ce qui fait qu’il y a des nuits qui ne sont qu’un crépuscule en plusieurs années des zones tempérées, comme il arrive à Paris pendant quelques jours de l’été ; savoir environ huit jours devant & après le solstice d’été, parce que le soleil pendant ce tems-là ne descend jamais dix-huit degrés sous l’horison.

Personne n’ignore que la zone tempérée septentrionale comprend toute l’Europe, l’Asie, (excepté la Chersonese d’or & les îles de la mer indienne), une grande partie de l’Amérique septentrionale, de l’Océan atlantique & de la mer Pacifique.

La zone tempérée méridionale contient peu de pays, encore ne sont-ils pas tous connus : mais il y a beaucoup de mers, une partie de l’Afrique méridionale, du Monomotapa, le cap de Bonne-Espérance, une bonne partie de la terre Magellanique, une portion du Brésil, le Chili, le détroit de Magellan, & une grande partie des mers Atlantique, Indienne & Pacifique.

Quoique l’approche ou l’éloignement du soleil dirigent principalement les saisons des zones tempérées, il y a cependant bien d’autres causes qui y produisent le chaud ou le froid suivant les lieux, comme nous allons le voir.

D’abord les saisons différent dans divers endroits de la zone tempérée, ensorte que sous le même climat il fait plus chaud ou plus froid, plus sec ou plus humide dans un lieu que dans un autre ; cependant les saisons ne different jamais de l’hiver à l’été, ni de l’été à l’hiver ; les variétés qui se rencontrent dépendent de la nature du sol, haut ou bas, pierreux ou marécageux, proche ou loin de la mer.

La plûpart des lieux voisins du tropique sont fort chauds en été ; quelques-uns ont une saison humide, à-peu-près semblable à celle de la zone torride. Ainsi dans la partie du Guzarate qui est au-delà du tropique, il y a les mêmes mois de sécheresse & d’humidité qu’en-dedans du tropique, & l’été se change en un tems pluvieux. Chez nous, nous ne jugeons pas de l’hiver & de l’été par la secheresse & l’humidité, mais par le chaud & le froid.

Sur les cotes de Perse & au pays d’Ormus, il y a tant de chaleur en été, à cause du voisinage du soleil, que les habitans, hommes & femmes, dorment la nuit dans des citernes pleines d’eau. Il fait aussi très-chaud en Arabie.

Dans presque toute la Barbarie, (c’est ainsi qu’on nomme les pays d’Afrique situés sur la Méditerranée), il commence à regner après le milieu d’Octobre un froid vif & des pluies, suivant le rapport de Léon l’africain ; & aux mois de Décembre & de Janvier, le froid est plus violent (ainsi que par-tout ailleurs sous la zone tempérée), mais ce n’est que le matin ; au mois de Février, la plus grande partie de l’hiver est passée, quoique le tems reste très-inconstant ; au mois de Mars, les vents de nord & d’ouest soufflent fortement, & les arbres sont alors charges de fleurs ; en Avril, les fruits sont formés, de sorte qu’à la fin de ces mois on a des cerises ; au milieu de Mai, on commence à cueillir des figues sur les arbres ; l’on trouve des raisins murs dans quelques endroits à la mi-Juin. La moisson des figues est en état d’être faite en Août.

Le printems terrestre commence le 15 Février, & finit le 18 Mai, dans lequel tems il y a toujours un vent frais. S’il ne tombe pas de pluie entre le 25 Avril & le 5 Mai, on estime que c’est un mauvais signe ; on compte que l’été dure jusqu’au 16 Août. Le tems est alors chaud & serein. On place l’automne entre le 17 Août & le 16 Novembre, & la chaleur n’est pas si grande dans ces deux mois. Cependant les anciens comptoient le tems le plus chaud entre le 15 Août & le 15 Septembre, parce que c’étoit celui où les figues, les coings & tous les autres fruits murissoient ; & ils plaçoient leur hiver depuis le 15 Novembre jusqu’au 15 Février, qu’ils s’occupoient à labourer les plaines. Ils étoient persuadés qu’il y avoit toujours dans l’année quarante jours de grandes chaleurs qui commençoient le 12 Juin, & autant de jours de froidure, qui commençoient le 12 Décembre. Le 16 de Mars & de Septembre sont les jours de leurs équinoxes, & ceux de leurs solstices arrivent le 16 de Juin & de Décembre.

Sur le mont Atlas, qui est à 30 degrés 20 minutes de latitude-nord, on ne divise l’année qu’en deux parties ; car on a un hiver constant depuis Octobre jusqu’en Avril, & l’été dure depuis Avril jusqu’en Octobre : cependant il n’y a pas un seul jour où le sommet des montagnes ne soit couvert de neige.

Les saisons de l’année passent aussi fort vîte en Numidie ; on y recueille le blé en Mai, & les dattes en Octobre ; le froid commence au milieu de Septembre, & dure jusqu’en Janvier. Quand il ne tombe pas de pluie en Octobre, les laboureurs perdent toute espérance de pouvoir semer. Il en est de même quand il ne pleut pas en Avril. Léon l’Africain nous assure, qu’il y a dans le voisinage du tropique du cancer, beaucoup de montagnes chargées de neiges.

La partie septentrionale de la Chine, est à-peu-près à la même latitude que l’Italie, puisqu’elle s’étend depuis le 30e degré jusqu’au 42e degré de latit. cependant le froid qui vient selon les apparences, des montagnes neigeuses de Tartarie, s’y fait sentir si vivement, que les grandes rivieres & les lacs se gelent.

La nouvelle Albion, quoique située à 42 degrés de latitude-nord, & aussi proche de l’équateur que l’Italie, est cependant si froide au mois de Juin, que quand l’amiral Drake y alla, il fut forcé de retourner au sud, parce que les montagnes étoient alors couvertes de neiges.

Prosper Alpin dit dans son livre de la Médecine égyptienne, que le printems de l’année en Egypte, arrive en Janvier & Février ; que l’été y commence en Avril, & dure en Juin, Juillet & Août ; que l’automne arrive en Septembre & Octobre ; & l’hiver, en Novembre & Décembre. On coupe le blé en Avril, & on le bat aussi-tôt ; de sorte qu’on ne voit pas un épi dans la campagne au 20 de Mai, ni aucun fruit sur les arbres.

Au détroit de Magellan & dans les pays voisins, qui sont à 52 degrés latitude ; l’été est froid, car les Hollandois trouverent dans une baie de ce détroit, un morceau de glace en Janvier, qui devroit être le mois le plus chaud ; & sur les montagnes de la côte, on voit de la neige pendant tout l’été. On remarque en général que dans les pays de la zone temperée méridionale, le froid est plus grand, les pluies plus fortes, & la chaleur moindre en été que sous la zone tempérée septentrionale. Seroit-ce que le soleil resteroit plus long-tems dans la partie septentrionale de l’ecliptique, & qu’il s’y meut plus lentement que dans la partie méridionale ?

Aux environs de la ville du Pérou, dans la province du Potosi, il fait si froid, que rien ne peut croître a 4 milles à la ronde. Au royaume du Chili, qui s’étend depuis le 30 jusqu’au 50e degré de latitude-sud, le printems commence au mois d’Août, plutôt qu’il ne devroit, suivant le cours du soleil, & finit au milieu de Novembre. Ensuite vient l’été qui dure jusqu’au milieu de Février ; l’automne succede jusqu’au milieu de Mai. Alors commence l’hiver, qui est humide & fort neigeux sur les montagnes. Le froid est aussi considérable dans les vallées, à cause d’un vent vif & piquant qui l’accompagne.

Au Japon, l’hiver est neigeux, humide, & plus froid que dans d’autres pays qui ont la même latitude, parce que ce royaume est entrecoupé de détroits, & qu’il est entouré de la mer.

Enfin, il n’est point sur la terre de température plus heureuse & plus favorable que celle d’une partie de l’Espagne, de l’Italie, & sur-tout de la France. C’est ici que les gelées de l’hiver préparent sans horreur leur nitre & leur fécondité. Ici, le printems varié & fleuri, modere par des pluies douces & fertiles, le feu de la nature agissante. Ici, le soleil éclairant les nuages, produit une chaleur vivifiante, darde ses influences sur l’homme, sur les animaux, sur les végétaux, couvre la terre de fruits, & les amene à leur maturité. Ici, l’automne couronnée d’épis qui s’agitent sur nos champs dorés, met sa faulx dans la main du cultivateur, pour qu’il recueille avec reconnoissance, la moisson abondante des présens de Cerès, de Pomone, & du fils aimable de la crédule Sémélé. Telles sont les saisons de notre zone : mais ma voix trop foible pour chanter leurs délices, veut que j’emprunte de nouveau les peintures brillantes & spirituelles qu’en a fait M. Thompson. Sa muse plaît autant qu’elle instruit. Vous jugerez pour la troisieme fois, comme elle sait employer dans ses descriptions la variété, l’harmonie, l’image & le sentiment.

Quand le soleil quitte le signe du bélier, & que le brillant taureau le reçoit, l’atmosphere s’étend, & les voiles de l’hiver font place à des nuages légers, épars sur l’horison. Les vents agréables sortent de leurs retraites, délient la terre, & lui rendent la vie. Diffugere nives.

La neige a disparu ; bien-tôt par la verdure
Les côteaux seront embellis :
La terre ouvre son sein, & change de parure ;
Les fleuves coulent dans leur lit.

Le laboureur plein de joie, se félicite. Il tire de l’étable ses bœufs vigoureux, les mene à leurs travaux, pese sur le soc, brise la glêbe, & dirige le sillon, en rangeant la terre des deux côtés. Plus loin un homme vêtu de blanc, seme libéralement le grain ; la herse armée de pointes, suit & ferme la scène.

Ce que les douces haleines des zéphirs, les rosées fécondes, & les fertiles ondées ont commencé, l’œil du pere de la nature l’acheve ; il darde profondément ses rayons vivifians, & pénetre jusques dans les retraites obscures de la végétation. Sa chaleur se subdivise dans les germes multipliés, & se métamorphose en mille couleurs variées sur la robe renaissante de la terre. Tu concours sur tout à nos plaisirs, tendre verdure, vêtement universel de la nature riante ; tu réunis la lumiere & l’ombre ; tu réjouis la vûe, & tu la fortifies ; tu plais enfin également sous toutes les nuances.

Sortez du sein des violettes,
Croissez feuillages fortunés ;
Couronnez ces belles retraites,
Ces détours, ces routes secrettes
Aux plus doux accords destinés !
Ma muse par vous attendrie,
D’une charmante rêverie
Subit déja l’aimable loi ;
Les bois, les vallons, les montagnes,
Toute la scène des campagnes
Prend une ame, & s’orne pour moi.

L’herbe nouvelle produite par l’air tempéré, se propage depuis les prés humides jusques sur la colline. Elle croît, s’épaissit, & rit à l’œil de toutes parts ; la seve des arbrisseaux pousse les jeunes boutons, & se développe par degré. La parure des forêts se déploie, & déja l’œil ne voit plus les oiseaux dont on entend les concerts. La main de la Nature répand à la fois dans les jardins, des couleurs riantes sur les fleurs, & dans l’air, le doux mêlange des parfums. Le fruit attendu n’est encore qu’un germe naissant, caché sous des langes de pourpre.

Des objets si charmans, un séjour si tranquille,
La verdure, les fleurs, les oiseaux, les beaux jours ;
Tout invite le sage à chercher un asyle
Contre le tumulte des cours.

Puissai-je dans cette saison, quitter la ville ensevelie dans la fumée & dans le sommeil ! Qu’il me soit permis de venir errer dans les champs, où l’on respire la fraîcheur, & où l’on voit tomber les gouttes tremblantes de l’arbuste penché ! Que je promene mes rêveries dans les labyrinthes rustiques, où naissent les herbes odoriférantes, parfums des laitages nouveaux ! que je parcoure les plaines émaillées de mille couleurs tranchantes, & que passant de plaisir en plaisir, je me peigne les trésors de l’automne, à travers les riches voiles qui semblent vouloir borner mes regards !

La fécondité des pluies printanieres perce la nue, abreuve les campagnes, & répand une douce humidité dans tout l’atmosphere. La bonté du ciel verse sans mesure l’herbe, les fleurs & les fruits. L’imagination enchantée, voit tous ces biens au moment même où l’œil de l’expérience ne peut encore que le prévoir. Celle-ci apperçoit à peine la premiere pointe de l’herbe ; & l’autre admire déja les fleurs, dont la verdure doit être embellie.

La terre reçoit la vie végétative ; le soleil change en lames d’or les nuages voisins : la lumiere frappe les montagnes rougies : ses rayons se répandent sur les fleuves, éclairent le brouillard jaunissant sur la plaine, & colorent les perles de la rosée. Le paysage brille de fraîcheur, de verdure, & de joie ; les bois s’épaississent ; la musique des airs commence, s’accroit, se mêle en concert champêtre au murmure des eaux.

Les troupeaux belent sur les collines : l’écho leur répond du fond des vallons. Le zéphir souffle ; le bruit de ses aîles réunit toutes les voix de la nature égayée. L’arc-en-ciel au même instant sort des nuages opposés : il développe toutes les couleurs premieres, depuis le rouge jusqu’au violet, qui se perd dans le firmament que l’arc céleste embrasse, & dans lequel il semble se confondre. Illustre Newton, ces nuages opposés au soleil, & prêts à se résoudre en eau, forment l’effet de ton prisme, dévoilent à l’œil instruit l’artifice admirable des couleurs, qu’il n’étoit réservé qu’à toi de découvrir, sous l’enveloppe de la blancheur qui les dérobe à nos regards !

Enfin l’herbe vivante sort avec profusion, & la terre entiere en est veloutée. Le plus habile botaniste ne sauroit en nombrer les especes, quand attentif à ses recherches, il marche le long du vallon solitaire ; ou quand il perce les forêts, & rejette tristement les mauvaises herbes, sentant qu’elles ne sont telles à ses yeux, que parce que son savoir est borné ; ou lorsqu’il franchit les rochers escarpés, & porte au sommet des montagnes des pas diriges par le signal des plantes qui semblent appeller son avide curiosité ; car la nature a prodigué par-tout ses faveurs ; elle en a confie les germes sans nombre aux vents favorables, pour les déposer au milieu des élemens qui les doivent nourrir.

Lorsque le soleil dardera ses rayons du haut de son trône du midi, repose-toi à l’abri du lilas sauvage, dont l’odeur est délectable. Là, la primevere penche sa tête baignée de rosée, & la violette se cache parmi les humbles enfans de l’ombre ; si tu l’aimes mieux, couche-toi sous ce frêne, d’où la colombe à l’aile rapide prend son essort bruyant ; ou bien enfin assis au pié de ce roc sourcilleux, résidence éternelle du faucon, laisse errer tes pensées à travers ces scènes champêtres, que le berger de Mantoue illustra jadis par l’harmonie incomparable de ses chants :

Tu vois sur ces côteaux fertiles
Des troupeaux riches & nombreux ;
Ceux qui les gardent sont heureux,
Et ceux qui les ont sont tranquilles.

Puisse-tu, à leur exemple, assoupi par les échos des bois & le murmure des eaux, réunir mille images agréables, émousser dans le calme les traits des passions turbulentes, & ne souffrir dans ton cœur que les tendres émotions, sentiment pur, également ennemi de la léthargie de l’ame, & du trouble de l’esprit.

Toi que j’adore, toi que les graces ont formée, toi la beauté même, viens avec ces yeux modestes, & ces regards mesurés où se peignent à-la-fois une aimable légereté, la sagesse, la raison, la vive imagination, & la sensibilité du cœur ; viens, ma Thémire, honorer le printems qui passe couronné de roses. Permets-moi de cueillir ces fleurs nouvelles, pour orner les tresses de tes cheveux, & parer le sein délicieux qui ajoute encore à leur douceur.

Vois dans ce vallon comme le lis s’abreuve du ruisseau caché, & cherche à percer la tousse du pâturage. Promenons-nous sur ces champs couverts de féves fleuries, lieux où le zéphir qui parcourt ces vastes campagnes, nous apporte les parfums qu’il y a rassemblés ; parfums mille fois plus salubres & plus flatteurs, que ne furent jamais ceux de l’Arabie. Ne crois pas indigne de tes pas cette prairie riante ; c’est le négligé de la nature que l’art n’a point défigure. Ici remplissent leur tâche de nombreux essains d’abeilles, nation laborieuse, qui fend l’air, & s’attache au bouton dont elle suce l’ame éthérée ; souvent elle ose s’écarter sur la bruyere éclatante de pourpre, où croit le thym sauvage, & elle s’y charge du précieux butin.

L’Océan n’est pas loin de ce vallon ; viens, belle Themire, considerer un moment la merveille de son flux.

Que j’aime alors qu’il se retire
De le poursuivre pas-a-pas ;
Au reflux il a des appas
Que l’on sent, & qu’on ne peut dire.
Ici les cailloux font du bruit ;
Delà le gravier se produit ;
La vague y blanchit, & s’y creve ;
La son écume à gros bouillons
Y couvre, & découvre la greve,
Baisant nos piés sur les sablons.
Que j’aime à voir sur ces rivages
L’eau qui s’ensuit & qui revient,
Qui me présente, qui retient,
Et laisse enfin ses coquillages.

Cependant il est tems de nous rendre dans les jardins que le Nostre a formes, jardins admirables par leurs perspectives & leurs allées de boulingrins. Dans les bosquets où regne une douce obscurité la promenade s’étend en longs détours, & s’ouvrant tout-à-coup, offre aux regards surpris le firmament qui s’abaisse, les rivieres qui coulent en serpentant, les étangs émus par les vents légers, des groupes de forêts, des palais qui fixent l’œil, des montagnes qui se confondent dans l’air, & la mer que nous venons de quitter.

Le long de ces bordures regne, avec la rosée, le printems qui développe toutes les graces. Mille plantes embellissent le partere, reçoivent & préparent les parfums ; les anémones, les oreilles d’ours enrichies de cette poudre brillante qui orne leurs feuilles de velours, la double renoncule d’un rouge ardent, décorent la scène. Ensuite la nation des tulipes étale ses caprices innocens, qui se perpétuent de race en race, & dont les couleurs variées se mélangent à l’infini, comme font les premiers germes. Tandis qu’elles éblouissent la vue charmée, le fleuriste admire avec un secret orgueil, les miracles de sa main. Toutes les fleurs se succedent depuis le bouton, qui naît avec le printems, jusqu’à celles qui embaument l’été. Les hyacinthes du blanc le plus pur s’abaissent, & présentent leur calice incarnat. Les jonquilles d’un parfum si puissant ; la narcisse encore penché sur la fontaine fabuleuse ; les œillets agréablement tachetés ; la rose de damas qui décore l’arbuste ; tout s’offre à la-fois aux sens ravis : l’expression ne sauroit rendre la variété, l’odeur, les couleurs sur couleurs, le souffle de la nature, ni sa beauté sans bornes.

Dans cette saison où l’amour, cette ame universelle, pénetre, échauffe l’air, & souffle son esprit dans toute la nature, la troupe aîlée sent l’aurore des desirs. Le plumage des oiseaux mieux fourni, se peint de plus vives couleurs ; ils recommencent leurs chants long-tems oubliés, & gazouillent d’abord foiblement ; mais bientôt l’action de la vie se communique aux organes intérieurs ; elle gagne, s’étend, & produit un torrent de delices, dont l’expression se déploie en concerts, qui n’ont de bornes que celle d’une joie qui n’en connoît point.

La messagere du matin, l’alouette s’éleve en chantant à-travers les ombres qui fuyent devant le crépuscule du jour ; elle appelle d’une voix haute les chantres des bois, & les reveille au fond de leur demeure ; toute la troupe gazouillante forme des accords. Philomele les écoute, & leur permet de s’égayer, certaine de rendre les échos de la nuit préférables à ceux du jour.

Je demeure saisi
D’entendre de sa voix l’harmonie & la grace ;
Vous croiriez sur la foi de ses charmans accords,
Que l’ame de Linus, ou du chantre de Thrace
A passé dans ce petit corps,
Et d’un gosier si doux anime les ressorts.
Les faunes & les nayades,
Pan, & les amadryades,
Au goût délicat & fin,
Au chant qui les captive
Tenant une oreille attentive,
En appréhendent la fin.

Toute cette musique n’est autre chose que la voix de l’Amour ! C’est lui qui enseigne le tendre art de plaire aux oiseaux, & chacun d’eux en courtisant sa maitresse, verse son ame toute entiere. D’abord à une distance respectueuse, ils font la roue dans le circuit de l’air, & tâchent par un million de tours d’attirer l’œil rusé de leur enchanteresse, volontairement distraite. Si elle semble ne pas désapprouver leurs vœux, leurs couleurs deviennent plus vives. Animés par l’espérance, ils avancent promptement ; ensuite comme frappés d’une atteinte invisible, ils se retirent en desordre ; ils se rapprochent encore, battent de l’aîle, & chaque plume frissonne de desir. Les gages de l’hymen sont reçus ; les amans s’envolent où les conduisent les plaisirs, l’instinct & le soin de leur sûreté.

Muse, ne dédaigne pas de pleurer tes freres des bois, surpris par l’homme tyran, & renfermés dans une étroite prison. Ces jolis esclaves, privés de l’étendue de l’air, s’attristent ; leur plumage est terni, leur beauté fanée, leur vivacité perdue. Ce ne sont plus ces notes ravissantes qu’ils gazouilloient sur le hêtre. O vous amis des tendres chants, épargnez ces douces lignées, laissez-les jouir de la liberté, pour peu que l’innocence, que les doux accords, ou que la pitié aient de pouvoir sur vos cœurs.

Gardez-vous surtout d’affliger Philomele, en détruisant ses travaux. Cet Orphée des bocages est trop délicat pour supporter les durs liens de la prison. Quelle douleur pour la tendre mere, quand, revenant le bec chargé, elle trouve ses chers enfans dérobés par un ravisseur impitoyable. Elle jette sur le sable sa provision désormais inutile ; son aîle languissante & abattue, peut à peine la porter sous l’ombre d’un peuplier voisin. Là, livrée au désespoir, elle gémit & déplore son malheur pendant des nuits entieres ; elle s’agite sur la branche solitaire ; sa voix toujours expirante s’épuise en sons lamentables. L’écho soupire à son chant, & répete sa douleur. L’homme seul seroit-il insensible ? Ah plutôt qu’il considere que la bonté divine voit d’un œil également compatissant toutes ses créatures !

Que ne puis-je peindre la multitude des bienfaits qu’elle verse à pleines mains sur notre hémisphere dans cette brillante saison ; mais si l’imagination même ne peut suffire à cette tâche délicieuse, que pourroit faire le langage ? Contentons-nous de dire que dans le printems la maladie leve sa tête languissante, la vie se renouvelle, la santé rajeunit, & se sent régénérée. Le soleil pour la fortifier, nous échauffe tendrement de ses rayons du midi, & même paroît s’y plaire.

Le grand astre dont la lumiere
Eclaire la voute des cieux,
Semble pour nous de sa carriere
Suspendre le cours glorieux ;
Fier d’être le flambeau du monde,
Il contemple du haut des airs
L’Olympe, la terre & les mers
Remplis de sa clarté féconde ;
Et jusques au fond des enfers,
Il fait entrer la nuit profonde
Qui lui disputoit l’univers.

L’influence de l’année renaissante opere également sur l’un & l’autre sexe. Maintenant une rougeur plus fraîche & plus vive que l’incarnat rehausse l’éclat du teint d’une aimable bergere ; le rouge de ses levres devient plus foncé ; une flamme humide éclate dans ses yeux ; son sein animé, s’éleve avec des palpitations inégales ; un feu secret se glisse dans ses veines, & son ame entiere s’enivre d’amour. Le trait vole, pénétre l’amant, & lui fait chérir le pouvoir extatique qui le domine. Jeunes beautés, gardez alors avec plus de soin que jamais vos cœurs fragiles ! sur-tout que les sermens qui cachent le parjure sous le langage de l’adulation, ne livrent pas vos doux instans à l’homme séducteur dans ces bosquets parfumés de roses, & tapissés de chevrefeuil, au moment dangereux où le crépuscule du soir tire ses rideaux cramoisis !

Vous dont l’heureuse sympathie a formé les tendres nœuds par des liens indissolubles, en confondant dans un même destin vos ames, vos fortunes & votre être, jouissez à l’ombre des myrthes amoureux dans vos embrassemens mutuels, de tout ce que l’imagination la plus vive peut former de bonheur, & de tout ce que le cœur le plus avide peut former de desirs. Puisse un long printems orner vos têtes de ses guirlandes fleuries, & puisse le déclin de vos jours arriver doux & serain !

Mais l’éclatant été vient dorer nos campagnes, suivi des vents rafraîchissans ; les gémeaux cessent d’être embrasés, & le cancer rougit des rayons du soleil. La nuit n’exerce plus qu’un empire court & douteux ; à peine elle avance sur les traces du jour qui s’éloigne, qu’elle prévoit l’approche de celui qui va lui succéder. Déjà paroît le matin, pere de la rosée. Une lumiere foible l’annonce dans l’orient tacheté. Bientôt cette lumiere s’étend, brise les ombres, & chasse la nuit, qui fuit d’un poids précipité. La belle aurore offre à la vue de vastes paysages. Le rocher humide, le sommet des montagnes couvert de brouillards, s’enflent à l’œil, & brillent à l’aube du jour. Les torrens fument, & semblent bleuâtres à-travers le crépuscule. Les bois retentissent de chants réunis. Le berger ouvre sa bergerie, fait sortir par ordre ses nombreux troupeaux, & les mene paître l’herbe fraîche.

Des nuits l’inégale couriere
S’éloigne, & pâlit à nos yeux ;
Chaque astre au bout de sa carriere
Semble se perdre dans les cieux.

Quelle fraîcheur ! L’air qu’on respire
Est le souffle délicieux
De la volupté qui soupire
Au sein du plus jeune des dieux.

Déjà la colombe amoureuse
Vole du chêne sous l’ormeau ;
L’amour vingt fois la rend heureuse

Sans quitter le même rameau.

Triton sur la mer applanie
Promene sa conque d’azur,
Et la nature rajeunie
Exhale l’ambre le plus pur.

Au bruit des Faunes qui se jouent
Sur le bord tranquille des eaux,
Les chastes Nayades dénouent
Leurs cheveux tressés de roseaux.

Réveille-toi, mortel esclave du luxe, & sors de ton lit de paresse ; viens jouir des heures balsamiques, si propres aux chants sacrés : le sage te montre l’exemple ; il ne perd point dans l’oubli la moitié des momens rapides d’une trop courte vie ! totale extinction de l’ame éclairée ! Il ne reste point dans un état de ténebres, quand toutes les muses, quand mille & mille douceurs l’attendent à la promenade solitaire du matin d’été.

Dejà le puissant roi du jour se montre radieux dans l’orient ; l’azur des cieux enflammé, & les torrens dorés qui éclairent les montagnes, marquent la joie de son approche. L’astre du monde regarde sur toute la nature avec une majesté sans bornes, & verse la lumiere sur les rochers, les collines, & les ruisseaux errans, qui étincellent dans le lointain.

Autour de ton char brillant, œil de la nature, les saisons menent à leur suite dans une harmonie fixe & changeante, les heures aux doigts de roses, les zéphirs flottans nonchalamment, les pluies favorables, la rosée passagere, & les fiers orages adoucis. Toute cette cour répand successivement tes bienfaits, odeurs, herbes, fleurs, & fruits, jusqu’à ce que tout s’allumant successivement par ton souffle divin, tu décores le jardin de l’univers.

Voici l’instant où le soleil fond dans un air limpide les nuages élevés, & les brouillards du cancer, qui entourent les collines de bandes diversement colorées.

De sa lumiere réfléchie
Cet astre vient remplir les airs,
Et par degrés à l’univers
Donner la couleur & la vie.

Bien-tôt totalement dévoilé, il éclaire la nature entiere, & la terre paroît si vaste, qu’elle semble s’unir à la voûte du firmament.

La fraîcheur de la rosée tombante se retire à l’ombre, & les roses touffues en cachent les restes dans leur sein. C’est alors que je médite sur un verd gazon, auprès des fontaines de crystal, & des ruisseaux tranquilles. Je vois à mes piés ces fleurs délicates qui, épanouies ce matin, seront fannées ce soir. Telle une jeune beauté languit & s’efface, quand la fievre ardente bouillonne dans ses veines. La fleur au contraire qui suit le soleil, se referme quand il se couche, & semble abattue pendant la nuit ; mais si-tôt que l’astre reparoît sur l’horison, elle ouvre son sein amoureux à ses rayons favorables.

Maintenant

Le bruit renaît dans les hameaux,
Et l’on entend gémir l’enclume
Sous les coups fréquens des marteaux.
Le regne du travail commence.
Monté sur le trône des airs,
Eclairez leur empire immense,
Soleil, apportez l’abondance,
Et les plaisirs a l’univers.

Les nombreux habitans du village se répandent sur les prés rians ; la jeunesse rustique pleine de santé & de force, est un peu brunie par le travail du midi. Semblables à la rose d’été, les filles demi-nues, & rouges de pudeur, attirent d’avides regards, & toutes leurs graces allumées paroissent sur leurs joues. L’âge avancé fournit ici sa tâche ; la main même des enfans traine le rateau : surchargés du poids odoriférant, ils tombent, & roulent sur le fardeau bienfaisant : la graine de l’herbe s’éparpille tout-au-tour. Les faneurs s’avancent dans la prairie, & étendent au soleil la récolte qui exhale une odeur champêtre. Ils retournent l’herbe séchée : la poussiere s’envole au long du pré ; la verdure reparoît ; la meule s’éleve épaisse & bien rangée. De vallon en vallon, les voix réunies par un travail heureux, retentissent de toutes parts ; l’amour & la joie sociable perpétuent gaiment le travail jusqu’au soir prêt à commencer.

Le dieu qui doroit nos campagnes
Va se dérober à nos yeux ;
Il fuit, & son char radieux
Ne dore plus que les montagnes.
Les nymphes sortent des forêts
Le front couronne d’amaranthes ;
Un air plus doux, un vent plus frais
Raniment les roses mourantes ;
Et descendant du haut des monts,
Les bergeres plus vigilantes
Rassemblent leurs brebis bêlantes
Qui s’égaroient dans les vallons.

Je perce en ces momens dans la profonde route des forêts voisines, où les arbres sauvages agitent sur la montagne leurs cimes élevées. A chaque pas grave & lent, l’ombre est plus épaisse ; l’obscurité, le silence, tout devient imposant, auguste, & majestueux ; c’est le palais de la réflexion, le séjour où les anciens poëtes sentoient le souffle inspirateur.

Reposons-nous près de cette bordure baignée de la fraicheur de l’air humide. Là, sur un rocher creux & bisarrement taillé, je trouve un siége vaste & commode, double de mousse, & les fleurs champêtres ombragent ma tête. Ici le disque baissé du soleil éclaire encore les nuages, ces belles robes du ciel qui roulent sans cesse dans des formes vagues, changeantes, & semblables aux rêves d’une imagination éveillée.

La terre sera bien-tôt couverte de fruits : l’année est dans sa maturité. La fécondité suivie de ses attributs, portera la joie dans toute l’étendue de ce beau climat ; mais les douces heures de la promenade sont arrivées pour celui qui, comme moi, se plaît solitairement à chercher les collines. Là, il s’occupe à faire passer dans son ame par un chant pathétique, le calme qui l’environne. Des amis réciproquement unis par les liens d’une douce société, viennent le joindre. Un monde de merveilles étale ses charmes à leurs yeux éclairés, tandis qu’elles échappent à ceux du vulgaire. Leurs esprits sont remplis des riches trésors de la Philosophie, lumiere supérieure ! La vertu brûle dans leurs cœurs, avec un enthousiasme que les fils de la cupidité ne peuvent concevoir. Invités à sortir pour jouir du déclin du jour, ils dirigent ensemble leurs pas vers les portiques des bois verds, vaste lycée de la nature. Les épanchemens du cœur fortifient leur union dans cette douce école, où nul maître orgueilleux ne regne. Maintenant aussi les tendres amans quittent le tumulte du monde, & se retirent dans des retraites sacrées. Ils répandent leurs ames dans des transports que le dieu d’amour entend, approuve, & confirme.

Enfin :

Le soleil finit sa carriere,
Le tems conduit son char ardent,
Et dans des torrens de lumiere,
Le précipite à l’occident :
Sur les nuages qu’il colore
Quelque tems il se reproduit ;
Dans leurs flots azurés qu’il dore,
Il rallume le jour qui suit.

L’astre de la nature s’abaissant, semble s’élargir par degrés ; les nuages en mouvement entourent son trône avec magnificence, tandis que l’air, la terre, & l’océan sourient. C’est en cet instant, si l’on en croit les chantres fabuleux de la Grece, que donnant relâche à ses coursiers fatigués, Phœbus cherche les nymphes, & les bosquets d’Amphitrite. Il baigne ses rayons, tantôt à moitié plongé, tantôt montrant un demi-cercle doré ; il donne un dernier regard lumineux, & disparoît totalement.

Ainsi passe le jour, parcourant un cercle enchanté, trompeur, vain, & perdu pour jamais, semblable aux visions d’un cerveau imaginaire ; tandis qu’une ame passionnée, perd en desirs les momens, & que l’instant même ou elle desire, est anéanti. Fatale vérité, qui ne présente à l’oisif speculateur qu’une vie inutile, & une vue d’horreur au coupable, qui consume le tems dans des plaisirs honteux ! Fardeau à charge à la terre ; il dissipe bassement avec ses semblables, ce qui auroit pû rendre l’être à une famille languissante, dont la modestie ensevelit le mérite.

Les nuages s’obscurcissent lentement ; la tranquille soirée prend son poste accoutume au milieu des airs. Des millions d’ombres sont à ses ordres : les unes sont envoyées sur la terre ; d’autres d’une couleur plus foncée, viennent doucement à la suite ; de plus sombres encore succedent en cercle, & se rassemblent tout autour pour fermer la scene. Un vent frais agite les bois & les ruisseaux ; son souffle vacillant fait ondoyer les champs de blés, pendant que la caille rappelle sa compagne. Le vent rafraîchissant augmente sur la plaine, & le serein chargé d’un duvet végétal, se répand agréablement ; le soin universel de la nature ne dédaigne rien. Attentive à nourrir ses plus foibles productions, & à orner l’année qui s’avance, elle envoie de champ en champ, le germe de l’abondance sur l’aile des zéphirs.

Le berger lestement vétu, revient content à sa cabane, & ramene du parc son tranquille troupeau ; il aime, & soulage la laitiere vermeille qui l’accompagne ; ils se prouvent leur amour par des soins & des services réciproques. Ils marchent ensemble sans soucis sur les collines, & dans les vallons solitaires, lieux où sur la fin du jour, des peuples de fées viennent en foule passer la nuit d’été dans des jeux nocturnes, comme les histoires des villages le racontent. Ils évitent seulement la tour deserte, dont les ombres tristes occupent les voûtes ; vaine terreur que la nuit inspire à l’imagination frappée ! Dans les chemins tortueux, & sur chaque haie de leur route, le ver-luisant allume sa lampe, & fait étinceler un mouvement brillant à-travers l’obscurité.

La Soirée cede le monde à la Nuit qui s’avance de plus en plus, non dans sa robe d’hiver d’une trame massive, sombre & stygienne, mais négligemment vêtue d’un manteau fin & blanchâtre. Un rayon foible & trompeur, réfléchi de la surface imparfaite des objets, présente à l’œil borné les images à demi, tandis que les bois agités, les ruisseaux, les rochers, le sommet des montagnes qui ont plus longtems retenu la lumiere expirante, offrent une scene nageante & incertaine.

Les ombres, du haut des montagnes,
Se répondent sur les côteaux ;
On voit fumer dans les campagnes
Les toits rustiques des hameaux.

Sous la cabane solitaire
Des Philémons & des Baucis,
Brûle une lampe héréditaire,
Dont la flamme incertaine éclaire
La table où les dieux sont assis.

Rangés sur des tapis de mousse ;
Le vent qui rafraîchit le jour,

Remplit d’une lumiere douce
Tous les arbustes d’alentour.

Le front tout couronné d’étoiles,
La Nuit s’avance noblement,
Et l’obscurité de ses voiles
Brunit l’azur du firmament.

Les Songes traînent en silence
Son char parsemé de saphirs ;
L’Amour dans les airs se balance
Sur l’aile humide des zéphirs.

La douce Vénus, brillante au ciel de ses rayons les plus purs, amene en faveur de ce cher fils, les heures mystérieuses, qu’elle consacre à ses plaisirs. Son lever joyeux, du moment où le jour s’efface, jusqu’à l’instant où il renaît, annonce le regne de la plus belle lampe de la nuit. Je considere, j’admire sa clarté tremblante ; ces lumieres errantes, feux passagers que le vulgaire ignorant regarde comme un mauvais présage, descendent du firmament, ou scintillent horisontalement dans des formes merveilleuses.

Du milieu de ces orbes radieux, qui non-seulement ornent, mais encore animent la voûte céleste, paroît dans des tems calculés, la comete rapide, qui se précipite vers le soleil ; elle revient de l’immensité des espaces avec un cours accéléré ; tandis qu’elle s’abaisse & ombrage la terre, sa criniere redoutable est lancée dans les cieux, & fait trembler les nations coupables. Mais au-dessus de ces viles superstitions, qui enchaînent le berger timide, livré à la crédulité & à l’étonnement aveugle ; vous, sages mortels, dont la philosophie éclaire l’esprit, dites à ce glorieux étranger, salut. Ceux-là éprouvent une joie ravissante, qui jouissant du privilege du savoir, ne voient dans cet objet effrayant que le retour fixe d’un astre qui, comme tous les autres objets les plus familiers, est dans l’ordre d’une providence bienfaisante. Qui sait si sa queue n’apporte pas à l’univers une humidité nécessaire sur les orbes que décrit son cours elliptique ; si ses flammes ne sont pas destinées pour renouveller les feux toujours versés du soleil, pour éclairer les mondes, ou pour nourrir les feux éternels ?

Comètes que l’on craint à l’égal du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la terre ;
Dans une ellipse immense achevez votre cours,
Remontez, descendez près de l’astre des jours ;
Lancez vos feux, volez, & revenant sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Dés que le signe de la vierge disparoît, & que la balance pese les saisons avec égalité, le fier éclat de l’été quitte la voûte des cieux, & un bleu plus serain, mêlé d’une lumiere dorée, enveloppe le monde heureux.

Le Soleil, dont la violence

Nous a fait languir quelque tems,
Arme de feux moins éclatans
Les rayons que son char nous lance,
Et plus paisible dans son cours,
Laisse la céleste Balance
Arbitre des nuits & des jours.

L’Aurore, désormais stérile
Pour la divinité des fleurs,
De l’heureux tribut de ses pleurs
Enrichit un dieu plus utile ;
Et sur tous les côteaux voisins,
On voit briller l’ambre fertile
Dont elle dore nos raisins.

C’est dans cette saison si belle
Que Bacchus prépare à nos yeux,
De son triomphe glorieux

La pompe la plus solemnelle.
Il vient de ses divines mains
Sceller l’alliance éternelle
Qu’il a faite avec les humains.

Autour de son char diaphane,
Les ris voltigeant dans les airs,
Des soins qui troublent l’univers,
Ecartent la foule profane.
Tel sur des bords inhabités,
Il vint de la chaste Ariane,
Calmer les esprits agités.

Les Satyres, tous hors d’haleine,
Conduisant les Nymphes des bois,
Au son du fifre & du haut-bois,
Dansent par troupes dans les plaines ;
Tandis que les sylvains lassés,
Portent l’immobile Sylène
Sur leurs thyrses entrelacés.

L’astre du jour temperé s’éleve maintenant sur notre hémisphere, avec ses plus doux rayons. La moisson étendue & mûre sur la terré, soutient sa tête pesante ; elle est riche, tranquille & haute ; pas un souffle de vent ne roule ses vagues légeres sur la plaine ; c’est le calme de l’abondance. Si l’air agité sort de son équilibre, & prépare la marche des vents, alors le manteau blanc du firmament se dechire, les nuages fuyent épars, le soleil tout-à-coup dore les champs éclairés, & par intervalle semble chasser sur la terre des flots d’une ombre noire. La vue s’étend avec joie sur cette mer incertaine ; l’œil perce aussi loin qu’il peut atteindre & s’égaie dans un fleuve immense de blé. Puissante industrie, ce sont-là tes bienfaits ! tout est le fruit de ses travaux, tout lui doit son lustre & sa beauté, nous lui devons les délices de la vie.

Aussi-tôt que l’aurore matinale vacille sur le firmament, & que sans être apperçue elle déploie le jour incertain sur les champs féconds, les moissonneurs se rangent en ordre, chacun à côté de celle qu’il aime, pour alléger son travail par d’utiles services ; ils se baissent tous à la fois, & les gerbes grossissent sous leurs mains. Le maître arrive le dernier, plein des espérances flatteuses de la moisson ; témoin de l’abondante recolte, ses regards se portent de toutes parts, son œil en est rassasié, & son cœur peut à peine contenir sa joie. Les glaneurs se répandent tout-au-tour ; le rateau succède au rateau, & ramasse les reste épars de ces trésors. O vous, riches laboureurs, évitez un soin trop avare ! laissez tomber de vos mains libérales quelques épis de vos gerbes ; c’est le vol de la charité ! offrez ce tribut de reconnoissance au dieu de la moisson qui verse ses biens sur vos champs, tandis que vos semblables, privés du nécessaire, viennent comme les oiseaux du ciel pour ramasser quelques grains épars, & requiérent humblement leur portion ! Considerez que l’inconstance de la fortune peut forcer vos enfans à demander eux-mêmes quelque jour, ce que vous donnez aujourd’hui si foiblement & avec tant de répugnance !

On voit en effet quelquefois le sud brûlant, armé d’un souffle pernicieux, ravager par des grêles la récolte de l’année ; cruel désastre qui détruit en un clin-d’œil les plus belles espérances ! dans cet événement fatal, le cultivateur désolé gémit sur le malheureux naufrage de tout son bien ; il est accablé de douleur ; les besoins de l’hiver s’offrent en cet affreux moment à sa pensée tremblante ; il prévoit, il croit entendre les cris de ses chers enfans affamés. Vous, maîtres, soyez occupés alors de la main rude & laborieuse qui vous a fourni l’aisance & l’élégance dans laquelle vous vivez ; donnez des vêtemens à ceux dont le travail vous procura la chaleur, & la parure de vos habits ; veillez aux besoins de cette pauvre table, qui couvrit la vôtre de luxe & de profusion ; soyez compatissans, & gardez vous sur-tout d’exiger la moindre chose de ce que les vents orageux & les pluies affreuses ont emporté ; enfin que votre bienfaisance tarisse les larmes, & vous procure mille bénédictions !

Les plaisirs de la chasse, le tonnerre des armes, le bruit des cors, amusemens de cette saison, ne sont pas faits pour ma muse paisible, qui craindroit de souiller ses chants innocens par de tels récits ; elle se complait à voir toute la création animale confondue, nombreuse, & tranquille. Quel misérable triomphe que celui qu’on remporte sur un lievre saisi de frayeur ? quelle rage que celle de faire gémir un cerf dans son angoisse, & de voir de grosses larmes tomber sur ses joues pommelées ? s’il faut de la chasse à la jeunesse guerriere, dont le sang ardent bouillonne avec violence, qu’elle combatte ce lion terrible qui dédaigne de reculer, & qui marche lentememt & avec courage, au-devant de la lance qui le menace, & de la troupe effrayée qui se dissipe & s’enfuit ; attaquez ce loup ravisseur qui sort du fond des bois ; détachez sur lui son ennemi plein de vengeance, & que le scélérat périsse ; courez à ce sanglier dont les heurlemens horribles & la hure menaçante, présagent le ravage ; que le cœur de ce monstre soit percé d’un dard meurtrier.

Mais si notre sexe martial aime ces fiers divertissemens, du moins que cette joie terrible ne trouve jamais d’accès dans le cœur de nos belles ! que l’esprit de la chasse soit loin de ce sexe aimable ; c’est un courage indécent, un savoir peu convenable à la beauté, que de sauter des haies, & de tenir les renes d’un cheval fougueux ; le bonnet, le fouet, l’habit d’homme, tout l’attirail mâle, alterent les traits délicats des dames, & les rend grossiers aux sens ; leur ornement est de s’attendrir ; la pitié que leur inspire le malheur, la prompte rougeur qui colore leur visage au moindre geste, au moindre mot ; voila leur lustre & leurs agrémens ; leur crainte, leur douceur, & leur complaisance muette, nous engagent même en paroissant reclamer notre protection.

Puissent leurs yeux enchanteurs n’appercevoir d’autres spectacles malheureux que les pleurs des amans ! que leurs membres délicats flottent négligemment dans la simplicité des habits ! qu’instruites dans les doux accords de l’harmonie, leurs levres séduisantes captivent nos ames par des sons ravissans ! que le luth s’attendrisse sous leurs doigts ! que les graces se developpent sous leurs pas, & dans tous leurs mouvemens ! qu’elles tracent la danse dans ses contours ! qu’elles sachent former un verd feuillage sur la toile d’un blanc de neige ; qu’elles guident le pinceau ; que l’art des Amphions n’ait rien d’inconnu pour elles ; ou que leurs belles mains daignant cultiver quelques fleurs, concourrent ainsi à multiplier les parfums de l’année !

Que d’autre part, leur heureuse fécondité perpétue les amours & les graces ; que la société leur doive sa politesse & ses goûts les plus fins ; qu’elles fassent les délices de l’homme économe & paisible ; & que par une prudence soumise, & une habileté modeste, adroite, & sans art, elles excitent à la vertu, raniment le sentiment du bonheur, & adoucissent les travaux de la vie humaine ! telle est la gloire, tel est le pouvoir & l’honneur des belles.

Après avoir quitté les champs de la moisson, parcourons dans un songe agréable le labyrinthe de l’automne ; goûtons la fraîcheur & les parfums du verger chargé de fruits. Le plus mûr se détache & tombe en abondance, obéissant au souffle du vent & au soleil qui cache sa maturité. Les poires fondantes sont dispersées avec profusion ; la nature féconde qui rafine tout, varie à-l’infini la composition dé ses parfums, tous pris dans la matiere premiere mêlangée des feux tempérés du soleil, d’eau, de terre & d’air. Tels sont les trésors odoriférans qui tombent fréquemment dans les nuits fraiches ; ces tas de pommes dispersées çà & là, dont la main de l’année forme la pourpre des vergers, & dont les pores renferment un suc spiritueux, frais, délectable, qui aiguise le cidre piquant d’un acide qui flatte & désaltere. Ici la pêche m’offre son duvet ; là je vois le pavis rouge, & la figue succulente cachée sous son ample feuillage.

Plus loin, la vigne protégée par un soleil puissant, s’enfle & brille au jour, s’étend dans le vallon, ou grimpe avec force sur la montagne, & s’abreuve au milieu des rochers de la chaleur accrue. par le réflet de tous les aspects. Les branches chargées plient sous le poids. Les grappes pleines, vives & transparentes, paroissent sous leurs feuilles orangées. La rosée vivifiante nourrit & perfectionne le fruit, & le jus exquis qu’il renferme, se prépare par le mélange de tous les rayons. Les jeunes garçons & les filles qui s’aiment innocemment, arrivent pour cueillir les prémices de l’automne : ils courent & annoncent en dansant le commencement de la vendange. Le fermier la reçoit & la foule ; les flots de vin & d’écume coulent en telle abondance, que le marc écrasé en est couvert. Bientôt la liqueur fermente, se rafine par degrés. & remplit de liesse la coupe des peuples voisins. Là se prépare. le vin brillant, dont la couleur en le buvant rappelle à notre imagination animée la levre que nous croyons pressée. Ici se fait le bourgogne délicieux ou le joyeux champagne, vif comme l’esprit qu’il nous donne.

Les Hyades, Vertumne, & l’humide Orion,
Sur la terre embellie ont versé leurs largesses ;
Et Bacchus échappé des fureurs du lion,
A bien su tenir ses promesses.

Jouissons en repos de ce lieu fortuné,
Le calme & l’innocence y tiennent leur empire ;
Et des soucis affreux le souffle empoisonné
N’y corrompt point l’air qu’on respire.

Pan, Diane, Apollon, les Faunes, les Sylvains,
Peuplent ici nos bois, nos vergers, nos montagnes ;
La ville est le séjour des profanes humains ;
Les dieux habitent les campagnes.

Quand l’année commence à décliner, les vapeurs de la terre se condensent, les exhalaisons s’épaisissent dans l’air, les brouillards paroissent & roulent autour des collines ; le soleil verse foiblement ses rayons ; souvent il éblouit plus qu’il n’éclaire, & présente plusieurs orbes élargis, effroi des nations superstitieuses ! Alors les hirondelles planent dans les airs, & volent en rasant la terre. Elles se rejoignent ensemble pour se transporter dans des climats plus chauds, jusqu’à ce que le printems les invite à revenir, & nous ramene cette multitude légere sur les aîles de l’amour.

Oiseaux, si tous les ans vous changez de climats
Dès que le vent d’hyver dépouille nos bocages,
Ce n’est pas seulement pour changer de feuillages,
Ni pour éviter nos frimats ;
Mais votre destinée
Ne vous permet d’aimer que la saison des fleurs ;
Et quand elle a passé, vous la cherchez ailleurs,
Afin d’aimer toute l’année.

Il est cependant encore des momens dans le dernier période de l’automne, où la lumiere domine & où le calme pur paroît sans bornes. Le ruisseau dont les eaux semblent plutôt frissonner que couler, demeure incertain dans son cours, tandis que les nuages chargés de rosée imbibent le soleil, qui darde à-travers leurs voiles, sa lumiere adoucie sur le monde paisible. C’est en ce tems que ceux qui sont guidés par la sagesse, savent se dérober à la foule oisive qui habite les villes, & prenant leur essort au-dessus des foibles scènes de l’art, viennent fouler aux piés les basses idées du vice, chercher le calme, antidote des passions turbulentes, & trouver l’heureuse paix dans les promenades rustiques.

O doux amusemens, ô charme inconcevable
A ceux que du grand monde éblouit le cahos :
Solitaires vallons, retraite inviolable
De l’innocence & du repos.

Puissé-je, retiré, pensif, & rêveur, venir errer souvent dans vos sombres bosquets, où l’on entend le gazouillement de quelques chantres domestiques qui égaient les travaux du bucheron, tandis que tant d’autres oiseaux dont les chants sans art formoient, il y a peu de tems, des concerts ; maintenant privés de leur ame mélodieuse, se perchent en tremblant sur l’arbre dépouillé. Cette troupe découragée, qui a perdu l’éclat de ses plumes, n’offre plus à l’oreille que des tons discords. Mais que le fusil dirigé par l’œil inhumain, ne vienne pas détruire la musique de l’année future, & ne fasse pas une proie barbare de ces foibles & innocentes especes.

L’année déclinante inspire des sentimens pitoyables. La feuille seche & bruyante tombe du bosquet, & réveille souvent comme en sursaut l’homme réfléchissant qui se promene sous les arbres. Tout semble alors nous porter à la mélancolie philosophique. Quel empire son impulsion n’a-t-elle pas sur les ames sensibles ? Tantôt arrachant des larmes subites, elle se manifeste sur les joues enflammées ; tantôt son influence sacrée embrase l’imagination. Mille & mille idées se succedent, & l’œil de l’esprit créateur en conçoit d’inaccessibles au vulgaire. Les passions qui correspondent à ces idées aussi variées, aussi sublimes qu’elles, s’élevent rapidement. On soupire pour le mérite souffrant ; on sent naître en soi le mépris pour l’orgueil tyrannique, le courage pour les grandes entreprises, l’admiration pour la mort du patriote, même dans les siecles les plus reculés. Enfin l’on est ému pour la vertu, pour la réputation, pour les sympathies, & pour toutes les douces émanations de l’ame sociale.

Le soleil occidental ne donne plus que des jours racourcis ; les soirées humides glissent sur le firmament, & jettent sur la terre les vapeurs condensées. En même-tems la lune perçant à-travers les intervalles des nuages, se montre en son plein dans l’orient cramoisi ; les rochers & les eaux repercutent ses rayons tremblans ; tout l’atmosphere se blanchit par le reflux immense de sa clarté qui vacille autour de la terre. La nuit est déjà plus longue, le matin paroît plus tard, & développe les derniers beaux jours de l’automne, brillans d’éclat & de rosée. Toutesfois le soleil en montant dissipe encore les brouillards. La gelée blanche se fond devant ses rayons ; les gouttes de rosée étincellent sur chaque arbre, sur chaque rameau & sur chaque plante.

Pourquoi dérober la ruche pesante, & massacrer dans leur demeure ses habitans ? Pourquoi l’enlever dans l’ombre de la nuit favorable aux crimes, pour la placer sur le soufre, tandis que ce peuple innocent s’occupoit de ses soins publics dans ses cellules de cire, & projettoit des plans d’économie pour le triste hyver ? Tranquille & content de l’abondance de ses trésors, tout-à-coup la vapeur noire monte de tous côtés, & cette tendre espece accoutumée à de plus douces odeurs, tombant en monceau par milliers de ses domes mielleux, s’entasse sur la poussiere. Race utile ! étoit-ce pour cette fin que vous voliez au printems de fleurs en fleurs ? étoit-ce pour mériter ce sort barbare que vous braviez les chaleurs de l’été, & que dans cet automne même vous avez erré sans relâche, & sans perdre un seul rayon du soleil ? Homme cruel, maitre tyrannique ! combien de tems la nature prosternée gémira-t-elle sous ton sceptre de fer ? Tu pouvois emprunter de ces foibles animaux leur nourriture d’ambroisie ; tu devois par reconnoissance les mettre à-couvert des vents du nord, & quand la saison devient dure, leur offrir quelque portion de leur bien. Mais je me lasse de parler à un ingrat qui ne rougit point de l’être, & qui le sera jusqu’au tombeau. Encore un coup d’œil sur la fin de cette saison.

Tous les trésors de la moisson maintenant recueillis, sont en sûreté pour le laboureur ; & l’abondance retirée défie les rigueurs de l’hyver qui s’approche. Cependant les habitans des villages se livrent à la joie sincere & perdent la mémoire de leurs peines. La jeune fille laborieuse, s’abandonnant au sentiment qu’excite la musique champêtre, saute rustiquement, quoiqu’avec grace, dans la danse animée ; légere & riche en beauté naturelle, c’est la perle du hameau. Accorde-t-elle un coup d’œil favorable, les jeux en deviennent plus vifs & plus intéressans. La vieillesse même fait des efforts pour briller, & raconte longuement à table les exploits de son jeune âge. Tous enfin se réjouissent & oublient qu’avec le soleil du lendemain, leur travail journalier doit recommencer encore.

Le centaure cede au capricorne le triste empire du firmament, & le fier verseau obscurcit le berceau de l’année. Le soleil penché vers les extrémités de l’univers, répand un foible jour sur le monde ; il darde obliquement ses rayons émoussés dans l’air obscurci.

Déjà le départ des pléyades
A fait retirer les nochers ;
Et déjà les froides hyades
Forcent les frilleuses driades,
De chercher l’abri des rochers.

Le volage amant de Clytie
Ne caresse plus nos climats ;
Et bientôt des monts de Scythie,
Le fougueux amant d’Orythie
Va nous ramener les frimats.

Les nuages sortent épais de l’orient glacé, & les champs prennent leur robe d’hiver. Bergers, il est tems de renfermer vos troupeaux, de les mettre à l’abri du froid, & de leur donner une nourriture abondante. Voici les jours sereins de gelée ; le nitre éthéré vole à-travers le bleu céleste, & ne peut être apperçu ; il chasse les exhalaisons infectes & verse de nouveau dans l’air épuisé les trésors de la vie élémentaire. L’atmosphere s’approche, se multiplie, comprime dans ses froids embrassemens nos corps qu’il anime. Il nourrit & avive notre sang, rafine nos esprits, pénetre avec plus de vivacité, & passant par les nerfs qu’il fortifie, arrive jusqu’au cerveau, séjour de l’ame, grande, recueillie, calme, brillante comme le firmament. Toute la nature sent la force renouvellante de l’hiver qui ne paroît que ruine à l’œil vulgaire. Un rouge plus foncé éclate sur les joues. La terre resserrée par la gelée attire en abondance l’ame végétale, & rassemble toute la vigueur pour l’année suivante. Les rivieres plus pures & plus claires, présentent dans leur profondeur un miroir transparent au berger, & murmurent plus sourdement à-mesure que la gelée s’établit.

Alors la campagne devient plus déserte & les troupeaux reposent tranquillement enfermés dans leurs chaudes étables. Le bœuf docile ne se montre que lorsque traînant un chariot du bois qu’un bucheron a coupe dans la forêt prochaine, il l’amene à l’entrée de la cabane du laboureur. On n’apperçoit plus d’autres oiseaux que la rustique mésange, le mignon roitelet qui sautille cà & là, & le hardi moineau qui vient jusques dans nos granges bequeter les grains échappés au vanneur.

Cependant l’hiver déploie des beautés ravissantes. J’admire les germes du grain qui percent la neige de leurs tendres pointes. Que ce verd naissant se marie bien avec le blanc qui regne à-l’entour ! Il est agreable de voir le soleil dorer les collines blanchies par les frimats. Les noires souches des arbres, & leurs branches chauves, forment un contraste majestueux avec le tapis éblouissant qui couvre la plaine. Les sombres buissons d’épines rehaussent la blancheur des champs, par ce brun même qui en coupe l’aspect trop uniforme. Quel éclat jettent les arbres, lorsque la rosée en forme de perles, est suspendue à leurs foibles rameaux, auxquels s’entrelacent des fils legers qui voltigent au gré du vent.

Dans ces jours froids & serains, je choisis pour ma retraite près de la ville, un séjour agréable situé sur un côteau fort élevé, couvert d’un côté par des forêts, ouvert de l’autre au magnifique spectacle de la nature, & m’offrant dans l’eloignement, la vue sans bornes des vagues, tantôt agitées, & tantôt tranquilles. C’est dans cet abri solitaire, que lorsque le foyer brillant, & les flambeaux allumés bannissent l’obscurité de mon cabinet, je m’assieds, & me livre fortement à l’étude.

Je converse avec ces morts illustres, ces sages de l’antiquité, révérés comme des dieux, bienfaisans comme eux, héros donnés à l’humanité pour le bonheur des arts, des armes & de la civilisation. Concentré dans ces pensées motrices de l’inspiration, le volume antique me tombe des mains ; méditant profondément, je crois voir passer devant mes yeux étonnés, ces ombres sacrées, objets de ma vénération.

Socrate d’abord, demeuré seul vertueux dans un état corrompu, seul ferme & invincible. Il brava la rage des tyrans, sans craindre pour la vie, ni pour la mort, & ne connoissant d’autres maitres que les saintes loix d’une raison éclairée, cette voix de Dieu qui retentit intérieurement à la conscience attentive.

Solon, le grand oracle de la morale, qui fonda sa république sur la vaste base de l’équité. Il sçut par des loix douces, reprimer un peuple fougueux, lui conserver son courage, & ce feu vif, par lequel il devint si supérieur dans le champs glorieux des lauriers, & des beaux-arts, & de la noble liberté, & qui le rendit enfin l’orgueil de la Grece & du genre humain.

Lycurgue, cet homme souverainement grand, ce génie sublime, qui plia toutes les passions sous le joug de la discipline la plus étroite, & qui par l’infaillibilité de ses institutions, conduisit Sparte à la plus haute gloire, & rendit son peuple, en quelque sorte, le législateur de la Grece entiere.

Après lui, s’avance ce chef intrépide, qui s’étant dévoué pour la patrie, tomba glorieusement aux Thermopyles, & pratiqua ce que l’autre avoit établi.

Aristide leve son front où brille la candeur, cœur vraiment pur, à qui la voix sincere de la liberté, donna le beau nom de juste. Respecté dans sa pauvreté sainte & majestueuse, il soumit au bien de sa patrie jusqu’à sa propre gloire, & accrut la réputation de son rival trop orgueilleux, mais immortalisé par la victoire de Salamine.

J’apperçois Cimon son disciple, couronné d’un rayon plus doux ; son génie s’élevant avec force, repoussa au loin la molle volupté. Au-dehors le fléau de l’orgueil des Perses, au-dedans il étoit l’ami du mérite & des arts ; modeste & simple au milieu de la pompe de la richesse.

Je vois ensuite paroître & marcher pensifs les derniers hommes de la Grece sur son déclin, héros appellés trop tard à la gloire, & venus dans des tems malheureux. Thimoléon, l’honneur de Corinthe, homme heureusement né, également doux & ferme, & dont la haute générosité pleure son frere dans le tyran qu’il immole. Les deux Thébains égaux aux meilleurs, dont l’héroïsme combiné, éleva leur pays à la liberté, à l’empire & à la renommée. Le grand Phocion, disciple de Platon, & rival de Démosthène, dans le tombeau duquel l’honneur des Athéniens fut enseveli : sévere comme homme public, inexorable au vice, inébranlable dans la vertu ; mais sous son toit illustre, quoique bas, la paix & la sagesse heureuse adoucissoient son front ; l’amitié ne pouvoit être plus flatteuse, ni l’amour plus tendre. Agis, le dernier des fils du vieux Lycurgue, fut la généreuse victime de l’entreprise toujours vaine de sauver un état corrompu ; il vit Sparte même, perdue dans l’avarice servile.

Les deux freres Achéens ferment la scene : Aratus qui ranima quelque tems dans la Grece la liberté expirante, & l’aimable Philopœmen, le favori, & le dernier espoir de son pays, qui ne pouvant en bannir le luxe & la pompe, sçut le tourner du côté des armes ; berger simple & laborieux à la campagne, & habile & intrépide au champ de Mars.

Un peuple, roi du monde, race de héros, s’avance. Sen front-plus severe n’a d’autre tache (si c’en est une), qu’un amour excessif de la patrie, passion quelquefois trop ardente & trop partiale. Numa, la lumiere de Rome, fut son premier & son meilleur fondateur, puisqu’il fut celui des mœurs. Le roi Servius posa la base solide sur laquelle s’éleva la vaste république qui domina l’univers.

Viennent ensuite les grands & vénérables consuls Lucius Junius Brutus ; dans qui le pere public, du haut de son redoutable tribunal, fit taire le pere privé : Camille, que son pays ingrat ne put perdre, & qui ne sçut que venger les injures de sa patrie : Fabricius, qui foule aux piés l’or séducteur : Cincinnatus redoutable à l’instant où il quittoit sa charrue : & toi, Régulus, victime volontaire de Carthage, impétueux à vaincre la nature, tu t’arraches aux larmes de ta famille, pour garder ta foi, & pour obéir à la voix de l’honneur ! Scipion, ce chef également brave & humain, qui parcourt rapidement & sans tache, tous les différens degrés de gloire. Ardent dans la jeunesse, il sçut goûter ensuite les douceurs de la retraite avec les muses, l’amitié & la philosophie : Cicéron, dont la puissante éloquence, arrêta quelque tems le rapide destin de Rome : Caton, semblable aux dieux, & d’une vertu invincible ; & toi malheureux Brutus, héros bienfaisant, dont le bras tranquille poussé par la vertu même, plongea l’épée romaine dans le sein de ton ami. Mille autres encore demandent & méritent le tribut de mon admiration. Mais qui peut nombrer les étoiles du ciel, qui peut célébrer leurs influences sur ce bas monde ?

Quel est celui qui s’approche d’un air modeste, doux, & majestueux comme le soleil du printems ? C’est Phébus lui-même, ou le berger de Mantoue. Le sublime Homere, rapide & audacieux pere du chant, paroît devant lui. L’un & l’autre ont percé l’espace, sont parvenus d’un plein vol au sommet du temple de la renommée.

Les savantes immortelles
Tous les jours de fleurs nouvelles
Ont soin de parer leur front ;
Et, par leur commun suffrage,
Ce couple unique partage

Le sceptre du double mont.
Là, d’un Dieu fier & barbare,
Orphée adoucit les lois ;
Ici le divin Pindare
Charme l’oreille des rois ;
Dans de douces promenades,
Je vois les folles Ménades,
Rire au-tour d’Anacréon,
Et les nymphes plus modestes
Gémir des ardeurs funestes
De l’amante de Phaon.

Enfin, toutes les ombres de ceux dont la touche pathétique savoit passionner les cœurs ; tous ceux qui entraînoient les grecs au théatre, pour les frapper des grands traits de la morale, ainsi que tous ceux qui ont mélodieusement réveillé la lyre enchanteresse, s’offrent à moi tour-à-tour.

Société divine, ô vous les prémices d’entre les mortels, ne dédaignez pas m’inspirer dans les jours que je vous consacre ! Faites que mon ame prenne l’essor, & puisse s’élever à des pensées semblables aux vôtres ! Et toi, silence, puissance solitaire, veille à ma porte ; éloigne tout importun qui voudroit me dérober les heures que je destine à cette étude ? N’excepte qu’un petit nombre d’amis choisis, qui daigneront honorer mon humble toit, & y porter un sens pur, un savoir bien digéré, une fidélité extrème, une ame honnête, un esprit sans artifice, & une humeur toujours gaie.

Présent des dieux, doux charme des humains,
O divine amitié, viens pénétrer nos ames ;
Les cœurs éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n’ont que des jours serains !
C’est dans tes nœuds charmans, que tout est jouissance ;
Le tems ajoute encore un lustre à ta beauté ;
L’amour te laisse la constance ;
Et tu serois la volupté
Si l’homme avoit son innocence.

Entourés de mortels dignes de toi, je voudrois passer avec eux & les jours sombres de l’hiver, & les jours brillans de l’année.

Nous discuterions ensemble, si les merveilles infinies de la nature furent tirées du cahos, ou si elles furent produites de toute éternité par l’esprit éternel. Nous rechercherions ses ressorts, ses lois, ses progrès & sa fin. Nous étendrions nos vues sur ce bel assemblage ; nos esprits admireroient l’étonnante harmonie qui unit tant de merveilles. Nous considérerions ensuite le monde moral, dont le désordre apparent est l’ordre le plus sublime, préparé & gouverné par la haute sagesse qui dirige tout vers le bien général.

Nous découvririons peut-être en même tems, pourquoi le mérite modeste a vécu dans l’oubli, & est mort négligé ; pourquoi le partage de l’honnête homme dans cette vie fut le fiel & l’amertume ; pourquoi la chaste veuve & les orphelins dignes d’elle, languissent dans l’indigence, tandis que le luxe habite les palais, & occupe ses basses pensées à forger des besoins imaginaires ; pourquoi la vérité, fille du ciel, tombe si souvent flétrie sous le poids des chaînes de la superstition ; pourquoi l’abus des lois, cet ennemi domestique, trouble notre repos, & empoisonne notre bonheur…… ?

D’autres fois la sage muse de l’histoire nous conduiroit à-travers les tems les plus reculés, nous feroit voir comment les empires s’accrurent, déclinerent, tomberent & furent démembrés. Nous développerions sans doute les principes de la prospérité des nations. Comment les unes doublent leur sol par les miracles de l’agriculture & du commerce, & changent par l’industrie, les influences d’un ciel peu favorable de sa nature, tandis que d’autres languissent dans les climats les plus brillants & les plus heureux. Cette étude enflammeroit nos cœurs, & éclaireroit nos esprits de ce rayon de la divinité, qui embrase l’ame patriotique des citoyens & des héros.

Mais si une humble & impuissante fortune, nous force à reprimer ces élans d’une ame généreuse ; alors supérieure à l’ambition même, nous apprendrons les vertus privées, nous parcourrons les plaisirs d’une vie douce & champêtre ; nous saurons comment on passe dans les bois & dans les plaines des momens délicieux. Là, guidés par l’espérance dans les sentiers obscurs de l’avenir, nous examinerons avec un œil attentif les scenes de merveilles, où l’esprit dans une progression infinie, parcourt les états & les mondes. Enfin pour nous délasser de ces pensées profondes, nous nous livrerons dans l’occasion aux saillies de l’imagination enjouée, qui sait peindre avec rapidité, & effleurer agréablement les idées.

Les villes dans cette saison fourmillent de monde. Les assemblées du soir où l’on traite mille sujets divers, retentissent d’un bourdonnement formé du mélange confus de différens propos, dont on ne tire aucun profit. Les enfans de la débauche s’abandonnent au torrent rapide d’une fausse joie qui les conduit à leur destruction. La passion du jeu vient occuper l’ame empoisonnée par l’avarice ; l’honneur, la vertu, la paix, les amis, les familles & les fortunes, sont par-là précipitées dans le gouffre d’une ruine totale.

Les salles des appartemens de réception sont illuminées avec art, & c’est-là que le petit maître, insecte hermaphrodite & léger, brille dans sa parure passagere, papillonne, mord en volant, & secoue des aîles poudrées.

Ailleurs, la pathétique Melpomene, un poignard à la main, tient dans le saisissement une foule de spectateurs de l’un & de l’autre sexe. Tantôt c’est Atrée qui me fait frissonner.

Ce monstre que l’enfer a vomi sur la terre,
N’assouvit la fureur dont son cœur est épris,
Que par la mort du pere après celle du fils.
A travers les détours de son ame parjure,
Se peignent des forfaits dont fremit la nature ;
Le barbare triomphe en de funestes lieux,
Dont il vient de chasser, & le jour & les dieux.

D’autrefois c’est le sort d’Iphigénie qui me perce le cœur, & coupe ma respiration par des sanglots.

On saisit à mes yeux cette jeune princesse.
Eh, qui sont les bourreaux ? tous ces chefs de la Grece,
Ulysse..... Mais Diane a soif de ce beau sang :
Il faut donc la livrer a Calchas qui l’attend.
L’aimable Iphigénie au temple est amenée,
Et d’un voile aussi-tôt la victime est ornée ;
Tout un grand peuple en pleurs s’empresse pour la voir ;
Son pere est auprès d’elle outré de désespoir.
Un prêtre sans frémir, couvre un fer d’une étole ;
A ce spectacle affreux, elle perd la parole,
Se prosterne en tremblant, se soumet à son sort,
Et s’abandonne en proie aux horreurs de la mort.
Helas ! que lui sert-il à cette heure fatale,
D’être le premier fruit de la couche royale ;
On l’enleve, on l’entraîne, on la porte à l’autel,
Où, bien loin d’accomplir un hymen solemnel,
Au lieu de cet hymen sous les yeux de son pere,
Calchas en l’immolant à Diane en colere,
Doit la rendre propice au départ des vaisseaux ;
Tant la religion peut enfanter de maux !
Il n’est point de pitié, l’oracle seule commande :

La piété sévere exige son offrande ;
Le roi, de son pouvoir, se voit déposseder,
Et voilant son visage, est contraint de céder.

Clitemnestre en fureur, maudit la Grece entiere ;
Elle dit dans l’excès de sa douleur altiere :
Quoi, pour noyer les Grecs, & leurs nombreux vaisseaux,
Mer, tu n’ouvriras pas des abîmes nouveaux !
Quoi, lorsque les chassant du port qui les recele,
L’Aulide aura vomi leur flotte criminelle,
Les vents, les mêmes vents si long-tems accusés,
Ne te couvriront point de ses vaisseaux brisés ?
Et toi soleil, & toi, qui dans cette contrée,
Reconnois l’héritier, & le vrai fils d’Atrée,
Toi, qui n’osas du pere éclairer le festin,
Recule ; ils l’ont appris ce funeste chemin !
Mais cependant, ô ciel, ô mere infortunée !
De festons odieux ta fille couronnée,
Tend la gorge aux couteaux par un prêtre apprêtés :
Calchas va dans son sang ...... barbares, arrêtez,
C’est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre ;
J’entends gronder la foudre, & sens trembler la terre ......

Enfin, la terreur s’empare de nos cœurs, & l’art fait couler des pleurs honnêtes.

Thalie appuyée contre une colonne, & tenant un masque de la main droite, fait rire le public du tableau de ses propres mœurs. Quelquefois même, l’art dramatique s’éleve, & peint les passions des belles ames. On voit dans Constance & dans Dorval, que la vertu est capable de sacrifier tout à elle-même.

C’en est fait, l’hiver répand sa derniere obscurité, & regne sur l’année soumise ; le monde végétal est enseveli sous la neige. Arrête-toi, mortel livré aux erreurs & aux passions ; contemple ici le tableau de ta vie passagere, ton printems fleuri, la force ardente de ton été, ton automne, âge voisin du midi, où tout commence à se faner, & l’hiver de ta vieillesse, qui, bientôt fermera la scene. Que deviendront alors ces chimeres de grandeur, cet espoir de la faveur, brillante & volage divinité des cours ;

Qui seme au loin l’erreur & les mensonges,
Et d’un coup d’œil enivre les mortels ;
Son foible trône est sur l’aîle des songes ;
Les vents légers soutiennent ses autels.

que deviendront ces rêves d’une vaine renommée, ces jours d’occupations frivoles, ces nuits passées dans les plaisirs & les festins, ces pensées flottantes entre le bien & le mal ? toutes ces choses vont s’évanouir. Apprens que la vertu survit, & qu’elle seule méritoit ton amour ! « Malheur à celui ne qui lui a pas assez sacrifié pour la préférer à tout, ne vivre, ne respirer que pour elle, s’enivrer de sa douce vapeur, & trouver la fin de ses jours dans cette noble ivresse ». C’est ainsi que parle & que pense le philosophe vertueux, le digne & célebre auteur du Fils naturel ou des Epreuyes de la vertu, acte III. scene III. pag. 105. (Le chevalier de Jaucourt.)

Zone, (Conchyl.) les Conchyliographes nomment zones les bandes, cercles ou fasces que l’on remarque sur la robe d’une coquille ; ces zones ou bandes sont quelquefois de niveau, d’autres fois saillantes, & d’autres fois gravées en creux. (D. J.)

Zone, (Antiq. Rom.) en latin zona, car c’est ainsi qu’on nommoit la ceinture des Romains. Comme la chemise ou tunique qu’ils avoient sous la toge étoit fort ample, ils se servoient d’une zone ou ceinture pour l’arrêter & pour la retenir quand il étoit nécessaire. Ces ceintures étoient différentes selon le sexe, le tems & les âges ; mais l’on ne pouvoit être vêtu décemment sans zone, & c’étoit une marque de dissolution & de débauche de n’en point avoir, ou de la porter trop lâche ; de là l’expression latine discinctus, un efféminé & c’est pour cette raison que Perse dit, non pudet ad morem discincti vivere nattæ.

Les hommes affectoient de la porter fort haute, & les dames la plaçoient immédiatement sous le sein, & elle servoit à le soutenir, car elles n’usoient point de corps ni de corsets. Cette zone ou ceinture des femmes se nommoit castata.

Sur la fin de la république, elles joignirent à cette ceinture un ornement qui y étoit attaché, & qui marquoit la séparation de la gorge ; il étoit ordinairement enrichi d’or, de perles ou de pierreries, & fait de maniere qu’il formoit une espece de petit plastron.

Il y eut un tems chez les Romains, que les hommes attachoient à leur zone une bourse dans laquelle ils mettoient leur argent. Aulugelle, l. XV. c. xij. rapporte le discours que Cornelius Gracchus fit au peuple Romain, auquel il rendit compte de la conduite qu’il avoit tenue dans son gouvernement, & en finissant, il lui dit : « enfin, messieurs, j’emportai de Rome ma bourse pleine d’argent, & je la rapporte vuide » : Itaque, Quirites, quùm Romam profectus sum, zonas quas plenas argenti extuli, eas ex provinciâ inanes retuli. A quoi il ajoûte ces paroles remarquables, alii vini amphoras quas plenas tulerunt, argento plenas domum reportaverunt. Cette coutume n’a pas été abolie, & subsistera toujours dans les pays où l’argent est plus précieux que la vertu. (D. J.)

Zone, s. f. (Hydr.) en fait de fontaines, se dit d’un espace vuide d’environ une ligne ou deux de large, percée circulairement sur la platine d’un ajutage à l’épargne. Ce peut être encore une bande tracée sur la platine d’une gerbe, pour y percer d’espace en espace des fentes ou portions de couronne ou des parallelogrammes d’une ligne ou de deux de large. (K)

Zone, (Jardinage.) se dit d’une ligne épaisse dentelée, placée horisontalement sur l’extrémité des feuilles des arbres.