L’Encyclopédie/1re édition/SATYRE

Satyre, s. f. (Poésie.) poëme dans lequel on attaque directement le vice, ou quelque ridicule blâmable.

Cependant la satyre n’a pas toujours eu le même fonds, ni la même forme dans tous les tems. Elle a même éprouvé chez les Grecs & les Romains, des vicissitudes & des variations si singulieres, que les savans ont bien de la peine à en trouver le fil. J’ai lu, pour le chercher & pour le suivre, les traités qu’en ont fait, avec plus ou moins d’étendue, Casaubon, Heinsius, M M. Spanheim, Dacier & le Batteux. Voici le précis des lumieres que j’ai puisées dans leurs ouvrages.

De l’origine des satyres parmi les Grecs. Les satyres dans leur premiere origine, n’avoient pour but que le plaisir & la joie ; c’étoient des farces de villages, un amusement, ou un spectacle de gens assemblés pour se délasser de leurs travaux, & pour se réjouir de leur récolte, ou de leurs vendanges. Des jeux champêtres, des railleries grossieres, des postures grotesques, des vers faits sur le champ, & recités en dansant, produisirent cette sorte de poésie, à laquelle Aristote donne le nom de satyrique & de danse. C’est d’elle que naquit la tragédie, qui n’eut pas seulement la même origine, mais qui en garda assez long-tems un caractere plus burlesque, pour ainsi dire, que sérieux. Quoique tirée du poëme satyrique, dit Aristote, elle ne devint grave que long-tems après. Ce fut quand ce changement lui arriva, que ce divertissement des compositions satyriques, passa de la campagne sur les théatres, & fut attaché à la tragédie même, pour en tempérer la gravité qu’on s’étoit enfin avisé de lui donner.

Comme ces spectacles étoient consacrés à l’honneur de Bacchus, le dieu de la joie, & qu’ils faisoient partie de sa fête, on crut qu’il étoit convenable d’y introduire des Satyres, ses compagnons de débauche, & de leur faire jouer un rôle également comique par leur équipage, par leurs actions & par leurs discours. On voulut par ce moyen égayer le théatre, & donner matiere de rire aux spectateurs, dans l’esprit desquels on venoit de répandre la terreur & la tristesse par des représentations tragiques. La différence qui se trouvoit entre la tragédie & les satyres des Grecs, consistoit uniquement dans le rire que la premiere n’admettoit pas, & qui étoit de l’essence de ces dernieres. C’est pourquoi Horace les appelle d’un côté, agrestes satyros, eu égard à leur origine, & risores satyros, par rapport à leur but principal.

Du tems auquel on jouoit ces pieces satyriques. Ainsi le nom de satyre ou satyri, demeura attaché parmi les Grecs, aux pieces de théatre dont nous venons de parler ; & qui d’abord furent entremélées dans les actes des tragédies, non pas tant pour en marquer les intervalles, que comme des intermedes agréables, à quoi les danses & les postures bouffonnes de ces satyres ne contribuerent pas moins que leurs discours de plaisanterie. On joua ensuite séparément ces mêmes pieces, après les représentations des tragédies ; ainsi qu’on joua à Rome, & dans le même but, les especes de farces nommées exodes. Voyez Exode.

Ces poëmes satyriques firent donc la derniere partie de ces célebres représentations des pieces dramatiques, à qui on donna le nom de tétralogie parmi les Grecs. Voyez Tétralogie.

Des personnages des satyres. Si dans les commencemens les pieces satyriques n’avoient pour acteurs que des satyres ou des sylènes, les choses changerent ensuite. Le Cyclope d’Euripide, les titres des anciennes pieces satyriques & plusieurs auteurs, nous apprennent que les dieux, ou demi dieux, & des héroïnes, comme Omphale, y trouvoient leurs places, & en faisoient même le sujet principal. Le sérieux se mêla quelquefois parmi le burlesque des acteurs qui faisoient le rôle des Sylènes ou des Satyres. En un mot, la satyrique, car on la nommoit aussi de ce nom, tenoit alors le milieu entre la tragédie & l’ancienne comédie. Elle avoit de commun avec la premiere la dignité des personnages qu’on y faisoit entrer, comme nous venons de voir, & qui d’ordinaire étoient pris des tems héroïques ; & elle participoit de l’autre, par des railleries libres & piquantes, des expressions burlesques, & un dénouement de la fable, dénouement le plus souvent gai & heureux. C’est ce que nous apprend le grand commentateur grec d’Homere, Eusthathius. C’est le propre du poëme satyrique, nous dit-il, de tenir le milieu entre le tragique & le comique. Voilà presque le comique larmoyant de nos jours, dont l’origine est toute grecque, sans que nous nous en fussions douté.

Différence entre les pieces satyriques & comiques. Quelque rapport qu’il y eût entre les pieces satyriques & celles de l’ancienne comédie, je ne crois pas qu’elles aient été confondues par des auteurs anciens. Il restoit des différences assez grandes qui les distinguoient, soit à l’égard des sujets qui dans les pieces satyriques étoient pris d’ordinaire des fables anciennes, & des demi-dieux ou des héros, soit en ce que les satyres y intervinrent avec leurs danses, & dans l’équipage qui leur est propre, soit de ce que leurs plaisanteries avoient plutôt pour but de divertir & de faire rire, que de mordre & de tourner en ridicule leurs concitoyens, leurs villes & leurs pays, comme Horace dit de Lucilius, l’imitateur d’Aristophane & de ses pareils. J’ajoute que la composition n’en étoit pas la même, & que l’ancienne comédie ne se lia point aux vers Iambiques, comme firent les pieces satyriques des Grecs. Concluons que ce fut aux poëmes dramatiques, dans lesquels intervenoient des Satyres avec leurs danses & leurs équipages, que demeura attaché parmi les Grecs le même nom de satyre, celui de satyrique ou de pieces satyriques, σατύροι, σατυρικὰ δράματα.

Des satyres romaines. Ce fut parmi les Romains que le mot de satyre, de quelque maniere qu’on l’écrive, satira, satyra, satura, ou quelque origine qu’on lui donne, fut appliqué à des compositions différentes, & d’autre nature que les poëmes satyriques des Grecs, c’est-à-dire qui n’étoient, comme ceux-ci, ni dramatiques, ni accompagnés de Satyres, de leurs équipages & de leurs danses, ni faites d’ailleurs dans le même but. On donna ce nom à Rome, en premier lieu à un poëme réglé & mêlé de plaisanteries, & qui eut cours avant même que les pieces dramatiques y fussent connues, mais qui cessa ou y changea de nom, & fit place à d’autres passetems, comme on l’apprend de Tite-Live.

On communiqua ensuite le nom de satyre à un poëme mêlé de diverses sortes de vers, & attaché à plus d’un sujet, comme firent les satyres d’Ennius, ou comme Cicéron l’appelle, poëma varium & elegans, en parlant de celles de Varron, qui étoient tout ensemble un mélange de vers & de pieces de littérature & de philosophie, dont il nous apprend lui-même dans cet orateur, le but & la variété.

On donna enfin ce nom de satyre au poëme de Lucilius, qui au rapport d’un de ses imitateurs, avoit tout le caractere de l’ancienne comédie ; hinc omnis pendet Lucilius, c’est-à-dire par la même licence qu’il s’y donna, d’y reprendre non-seulement les vices en général, mais les vicieux de son tems d’entre ses citoyens, sans y épargner même les noms des magistrats & des grands de Rome.

Ce fut là, si on en croit Horace & bien d’autres, la premiere origine & le premier auteur de ce poëme inconnu aux Grecs, à qui le nom de satyre demeura comme propre & attaché parmi les Romains, & tel qu’il l’est encore aujourd’hui dans l’usage des langues vulgaires. C’est aussi sur ce modele que furent formés ensuite, comme on sait, les satyres du même Horace, de Perse & de Juvenal, sans toucher ici au caractere particulier que chacun d’eux y apporta, suivant son génie, ou celui de son siecle. Et c’est enfin sur ces grands exemples que les auteurs modernes françois, italiens, anglois & autres, ont formé les poëmes qu’ils ont publiés sous ce même nom de satyres.

Je laisse maintenant à juger de la contestation de deux savans critiques du siecle passé, dont l’un Casaubon, prétend que la satyre des Romains n’a rien de commun avec les pieces satyriques des Grecs, ni dans l’origine & la signification du mot, ni dans la chose, c’est-à-dire dans la matiere & dans la forme ; & dont l’autre, Daniel Heinsius, au contraire, y croit trouver une même origine, une même matiere, une même forme & un même but. Il est certain qu’il y a des différences trop essentielles entre les unes & les autres pour les confondre ; & par conséquent, l’on doit plutôt s’en rapporter au sentiment de Casaubon, qui a le premier débrouillé cette matiere dans le traité qu’il en a mis au jour. Je vais exposer en peu de mots ces différences, parce que le traité de Casaubon est latin, & qu’on n’a rien publié sur cette matiere en françois, même dans les mémoires de l’académie des Inscriptions jusqu’à ce jour, pour la décision de cette dispute.

Différence entre les satyres des Grecs, & les satyres latines. La premiere différence, dont on ne peut disconvenir, c’est que les satyres, ou poëmes satyriques des Grecs, étoient des pieces dramatiques ou de théatre, ce qu’on ne peut pas dire des satyres Romaines prises dans aucun genre. Les Latins eux-mêmes, quand ils font mention de la poésie satyrique des Grecs, lui donnent le nom de fabula, qui signifie le drame des Grecs, & n’attribuent jamais ce mot aux satyres latines.

La seconde différence vient de ce qu’il y a même quelque diversité dans le nom ; car les Grecs donnoient à leurs poëmes le nom de satyrus, ou satyri, de satyrique, de pieces satyriques, à cause des satyres, ces hôtes des bois, & ces compagnons de Bacchus qui y jouoient leur rôle, d’où vient qu’Horace appelle ceux qui en étoient les auteurs, du nom de satyrorum inscriptores ; au lieu que les Romains ont dit satira ou satura, en parlant des premiers poëmes. Cicéron appelle poema varium, les satyres de Varron, & Juvenal donne le nom de farrago à ces satyres.

La troisieme différence, est que l’introduction des Svlènes & des Satyres qui composoient les chœurs des poëmes satyriques des Grecs en constituent l’essence, tellement qu’Horace s’arrête à montrer de quelle maniere on doit y faire parler les satyres, & ce qu’on leur doit faire éviter ou conserver. On peut y ajouter l’action de ces mêmes Satyres, puisque les danses étoient si fort de l’essence de la piece, que non-seulement Aristote les y joint, mais qu’Athenée parle nommément des trois différentes sortes de danses attachées au théatre, la tragique, la comique & la satyrique.

La quatrieme différence résulte des sujets assez divers des uns & des autres. Les satyres des Grecs prenoient d’ordinaire le leur de sujets fabuleux ; des héros, par exemple, ou des demi-dieux des siecles passés. Les satyres romaines s’attachoient à reprendre les vices, ou les erreurs de leur siecle & de leur patrie ; à y jouer des particuliers de Rome, un Mutius entr’autres, & un Lupus dans Lucilius ; un Milonius, un Nomentanus dans Horace ; un Crispinus & un Locutius dans Juvenal. Je ne parle point ici de ce que ce dernier n’y épargne pas Domitien, sous le nom de Néron ; & qu’après tout, il n’y avoit rien de feint dans ces personnages, & dans les actions qu’ils en étalent, ou dans les vers qu’ils en rapportent.

La cinquieme différence paroît encore de la maniere dont les uns & les autres traitent leurs sujets, & dans le but principal qu’ils s’y proposent. Celui de la poésie satyrique des Grecs, est de tourner en ridicule des actions sérieuses ; de travestir pour ce sujet leurs dieux ou leurs héros ; d’en changer le caractere selon le besoin ; en un mot, de rire & de plaisanter : de sorte que de tels ouvrages s’appellent en grec des jeux & des jouets, joci, comme dit Horace ; & c’est à quoi contribuoient d’ailleurs leurs danses & leurs postures, au lieu que les satyres romaines, témoin celles qui nous restent, & auxquelles ce nom d’ailleurs est demeuré comme propre, avoient moins pour but de plaisanter, que d’exciter de la haine, de l’indignation, ou du mépris : en un mot elles s’attachent plus à reprendre & à mordre, qu’à faire rire ou à folâtrer. Les auteurs y prennent la qualité de censeurs, plutôt que celle de bouffons.

Je ne touche pas la différence qu’on pourroit encore alléguer de la composition diverse des unes & des autres, par rapport à la versification. Les satyres romaines, du moins celles qui nous ont été conservées jusqu’à ce jour, ayant été écrites le plus généralement en vers héroïques ; & les poëmes satyriques des Grecs, en vers iambiques. Cette réflexion est cependant d’autant plus remarquable, qu’Horace ne trouve point d’autre différence entre l’inventeur des satyres romaines, & les auteurs de l’ancienne comédie, comme Cratinus & Eupolis, sinon que les satyres du premier étoient écrites dans un autre genre de vers.

Enfin il y a lieu, ce me semble, de s’en tenir au jugement d’Horace, de Quintilien, & d’autres auteurs anciens, qui assurent que l’invention de la satyre, à qui ce nom est demeuré particulierement appliqué chez les Romains, & depuis dans les langues vulgaires ; que cette invention, dis-je, est dûe toute entiere à Lucilius ; que c’est une sorte de poésie purement romaine, comme il y paroît, & totalement inconnue aux Grecs ; d’où je conclus hardiment, qu’on ne peut aujourd’hui être là-dessus d’aucune autre opinion.

Ce n’est pas après tout, que les satyres des Grecs, leurs danses & leurs railleries, n’aient été connues des Romains. On sait que dans leurs fêtes & dans leurs processions, il y avoit entr’autres des chœurs de Sylènes & de Satyres, vétus & parés à leur mode, & qui par leurs danses & leurs singeries, égayoient les spectateurs. La même chose se pratiquoit dans la pompe funebre des gens de qualité, & même dans les triomphes ; & ces vers licentieux & ces railleries piquantes, que les soldats qui accompagnoient la pompe chantoient contre les triomphateurs, montroient que ces sortes de jeux satyriques, si l’on me permet cette expression, furent bien connus des Romains.

Mais il est tems de venir à l’histoire particuliere de la satyre chez les Romains, & de peindre les différens caracteres de leurs poëtes célebres en ce genre.

Caracteres des poëtes satyriques romains. Ce furent les Toscans qui apporterent la satyre à Rome ; & elle n’étoit autre chose alors qu’une sorte de chanson en dialogue, dont tout le mérite consistoit dans la force & la vivacité des reparties. On les nomma satyres, parce que, dit-on, le mot latin satura, signifiant un bassin dans lequel on offroit aux dieux toutes sortes de fruits à la fois, & sans les distinguer ; il parut qu’il pourroit convenir, dans le sens figuré, à des ouvrages où tout étoit mêlé, entassé sans ordre, sans régularité, soit pour le fond, soit pour la forme.

Livius Andronicus, qui étoit grec d’origine, ayant donné à Rome des spectacles en regle, la satyre changea de forme & de nom. Elle prit quelque chose du dramatique, & paroissant sur le théatre, soit avant, soit après la grande piece, quelquefois même au milieu, on l’appelloit isode, piece d’entrée, εἰσόδιον ; ou exode, piece de sortie, ἐξόδιον ; ou piece d’entr’acte, ἔμϐολον. Voilà quelles furent les deux premieres formes de la satyre chez les Romains.

Elle reprit son premier nom sous Ennius & Pacuvius, qui parurent quelque tems après Andronicus ; mais elle le reprit à cause du mélange des formes, qui fut très-sensible dans Ennius ; puisqu’il employoit toutes sortes de vers, sans distinction, & sans s’embarrasser de les faire symmétriser entr’eux, comme on voit qu’ils symmétrisent dans les odes d’Horace.

Térentius Varron fut encore plus hardi qu’Ennius dans la satyre qu’il intitula Ménippée, à cause de sa ressemblance avec celle de Ménippe cynique grec. Il fit un mélange de vers & de prose : & par conséquent il eut droit plus que personne de nommer son ouvrage satyre, en faisant tomber la signification du mot sur la forme.

Enfin arriva Lucilius qui fixa l’état de la satyre, & la présenta telle que nous l’ont donné Horace, Perse, Juvenal, & telle que nous la connoissons aujourd’hui. Et alors la signification du mot satyre ne tomba que sur le mélange des choses, & non sur celui des formes. On les nomma satyres, parce qu’elles sont réellement un amas confus d’invectives contre les hommes, contre leurs desirs, leurs craintes, leurs emportemens, leurs folles joies, leurs intrigues.

Quidquid agunt homines, votum, timor, ira, voluptas
Gaudia, discursus, nostri est farrago libelli.

Juv. Sat. I.

On peut donc définir la satyre d’après son caractere fixé par les Romains, une espece de poëme dans lequel on attaque directement les vices ou les ridicules des hommes. Je dis une espece de poëme, parce que ce n’est pas un tableau, mais un portrait du vice des hommes, qu’elle nomme sans détour, appellant un chat un chat, & Néron un tyran.

C’est une des différences de la satyre avec la comédie. Celle-ci attaque les vices, mais obliquement & de côté. Elle montre aux hommes des portraits généraux, dont les traits sont empruntés de différens modeles ; c’est au spectateur à prendre la leçon lui-même, & à s’instruire s’il le juge à propos. La satyre au contraire va droit à l’homme. Elle dit : C’est vous, c’est Crispin, un monstre, dont les vices ne sont rachetés par aucune vertu.

La satyre en leçons, en nouveautés fertile,
Sait seule assaisonner le plaisant & l’utile ;
Et d’un vers qu’elle épure aux rayons du bon sens,
Détrompe les esprits des erreurs de leur tems.
Elle seule bravant l’orgueil & l’injustice,
Va jusques sous le dais faire pâlir le vice :
Et souvent sans rien craindre, à l’aide d’un bon mot,
Va venger la raison des attentats d’un sot.

Boileau.

Comme il y a deux sortes de vices, les uns plus graves, les autres moins ; il y a aussi deux sortes de satyres : l’une qui tient de la tragédie, grande Sophoelæo carmen bacchatur hiatu ; c’est celle de Juvenal. L’autre est celle d’Horace, qui tient de la comédie, admissus circum præcordia ludit.

Il y a des satyres où le fiel est dominant, fel : dans d’autres, c’est l’aigreur, acetum : dans d’autres, il n’y a que le sel qui assaisonne, le sel qui pique, le sel qui cuit.

Le fiel vient de la haine, de la mauvaise humeur, de l’injustice : l’aigreur vient de la haine seulement & de l’humeur. Quelquefois l’humeur & la haine sont enveloppées ; & c’est l’aigre-doux.

Le sel qui assaisonne ne domine point, il ôte seulement la fadeur, & plaît à tout le monde ; il est d’un esprit délicat. Le sel piquant domine & perce, il marque la malignité. Le cuisant fait une douleur vive, il faut être méchant pour l’employer. Il y a encore le fer qui brûle, qui emporte la piece avec escarre, & c’est fureur, cruauté, inhumanité. On ne manque pas d’exemples de toutes ces especes de traits satyriques.

Il n’est pas difficile, après cette analyse, de dire quel est l’esprit qui anime ordinairement le satyrique. Ce n’est point celui d’un philosophe qui, sans sortir de sa tranquillité, peint les charmes de la vertu & la difformité du vice. Ce n’est point celui d’un orateur qui, échauffé d’un beau zele, veut réformer les hommes, & les ramener au bien. Ce n’est pas celui d’un poëte qui ne songe qu’à se faire admirer en excitant la terreur & la pitié. Ce n’est pas encore celui d’un misantrope noir, qui haït le genre humain, & qui le haït trop pour vouloir le rendre meilleur. Ce n’est ni un Héraclite qui pleure sur nos maux, ni un Démocrite qui s’en moque : qu’est-ce donc ?

Il semble que, dans le cœur du satyrique, il y ait un certain germe de cruauté enveloppé, qui se couvre de l’intérêt de la vertu pour avoir le plaisir de déchirer au-moins le vice. Il entre dans ce sentiment de la vertu & de la méchanceté, de la haine pour le vice, & au-moins du mépris pour les hommes, du desir pour se venger, & une sorte de dépit de ne pouvoir le faire que par des paroles : & si par hasard les satyres rendoient meilleurs les hommes, il semble que tout ce que pourroit faire alors le satyrique, ce seroit de n’en être pas fâché. Nous ne considérons ici l’idée de la satyre qu’en général, & telle qu’elle paroît résulter des ouvrages qui ont le caractere satyrique de la façon la plus marquée.

C’est même cet esprit qui est une des principales différences qu’il y a entre la satyre & la critique. Celle-ci n’a pour objet que de conserver pures les idées du bon & du vrai dans les ouvrages d’esprit & de goût, sans aucun rapport à l’auteur, sans toucher ni à ses talens, ni à rien de ce qui lui est personnel. La satyre au contraire cherche à piquer l’homme même ; & si elle enveloppe le trait dans un tour ingénieux, c’est pour procurer au lecteur le plaisir de paroître n’approuver que l’esprit.

Quoique ces sortes d’ouvrages soient d’un caractere condamnable, on peut cependant les lire avec beaucoup de profit. Ils sont le contrepoison des ouvrages où regne la mollesse. On y trouve des principes excellens pour les mœurs, des peintures frappantes qui réveillent. On y rencontre de ces avis durs, dont nous avons besoin quelquefois, & dont nous ne pouvons guere être redevables qu’à des gens fâchés contre nous : mais en les lisant, il faut être sur ses gardes, & se préserver de l’esprit contagieux du poëte qui nous rendroit méchans, & nous feroit perdre une vertu à laquelle tient notre bonheur, & celui des autres dans la société.

La forme de la satyre est assez indifférente par elle-même. Tantôt elle est épique, tantôt dramatique, le plus souvent elle est didactique ; quelquefois elle porte le nom de discours, quelquefois celui d’épître ; toutes ces formes ne font rien au fond ; c’est toujours satyre, dès que c’est l’esprit d’invectives qui l’a dictée. Lucilius s’est servi quelquefois du vers ïambique : mais Horace ayant toujours employé l’hexametre, on s’est fixé à cette espece de vers. Juvenal & Perse n’en ont point employé d’autres ; & nos satyriques françois ne se sont servis que de l’alexandrin.

Caius Lucilius, né à Aurunce, ville d’Italie, d’une famille illustre, tourna son talent poétique du côté de la satyre. Comme sa conduite étoit fort réguliere, & qu’il aimoit par tempérament la décence & l’ordre, il se déclara l’ennemi des vices. Il déchira impitoyablement entr’autres un certain Lupus, & un nommé Mutius, genuinum fregit in illis. Il avoit composé plus de trente livres de satyres, dont il ne nous reste que quelques fragmens. A en juger par ce qu’en dit Horace, c’est une perte que nous ne devons pas fort regretter : son style étoit diffus, lâche, les vers durs ; c’étoit une eau bourbeuse qui couloit, ou même qui ne couloit pas, comme dit Jules Scaliger. Il est vrai que Quintilien en a jugé plus favorablement : il lui trouvoit une érudition merveilleuse, de la hardiesse, de l’amertume, & même assez de sel. Mais Horace devoit être d’autant plus attentif à le bien juger, qu’il travailloit dans le même genre, que souvent on le comparoit lui-même avec ce poëte ; & qu’il y avoit un certain nombre de savans qui, soit par amour de l’antique, soit pour se distinguer, soit en haine de leurs contemporains, le mettoient au-dessus de tous les autres poëtes. Si Horace eût voulu être injuste, il étoit trop fin & trop prudent pour l’être en pareil cas ; & ce qu’il dit de Lucilius est d’autant plus vraissemblable, que ce poëte vivoit dans le tems même où les lettres ne faisoient que de naître en Italie. La facilité prodigieuse qu’il avoit n’étant point reglée, devoit nécessairement le jetter dans le défaut qu’Horace lui reproche. Ce n’étoit que du génie tout pur & un gros feu plein de fumée.

Horace profita de l’avantage qu’il avoit d’être né dans le plus beau siecle des lettres latines. Il montra la satyre avec toutes les graces qu’elle pouvoit recevoir, & ne l’assaisonna qu’autant qu’il le falloit pour plaire aux gens délicats, & rendre méprisables les méchans & les sots.

Sa satyre ne présente guere que les sentimens d’un philosophe poli, qui voit avec peine les travers des hommes, & qui quelquefois s’en divertit : elle n’offre le plus souvent que des portraits généraux de la vie humaine ; & si de tems en tems elle donne des détails particuliers, c’est moins pour offenser qui que ce soit, que pour égayer la matiere & mettre la morale en action. Les noms sont presque toujours feints : s’il y en a de vrais, ce ne sont jamais que des noms décriés & de gens qui n’avoient plus de droit à leur réputation. En un mot, le génie qui animoit Horace n’étoit ni méchant, ni misantrope, mais ami délicat du vrai, du bon, prenant les hommes tels qu’ils étoient, & les croyant plus souvent dignes de compassion ou de risée que de haine.

Le titre qu’il avoit donné à ses satyres & à ses épîtres marque assez ce caractere. Il les avoit nommés sermones, discours, entretiens, réflexions faites avec des amis sur la vie & les caracteres des hommes. Il y a même plusieurs savans qui ont rétabli ce titre comme plus conforme à l’esprit du poëte & à la maniere dont il présente les sujets qu’il traite. Son style est simple, léger, vif, toujours modéré & paisible ; & s’il corrige un sot, un faquin, un avare, à peine le trait peut-il déplaire à celui même qui en est frappé.

Je suis bien éloigné de mettre la poésie de son style & la versification de ses satyres au niveau de celles de Virgile, mais du-moins on y sent par-tout l’aisance & la délicatesse d’un homme de cour, qui est le maître de sa matiere, & qui la réduit au point qu’il juge à propos, sans lui ôter rien de sa dignité. Il dit les plus belles choses, comme les autres disent les plus communes, & n’a de négligence que ce qu’il en faut pour avoir plus de graces.

Perse (Aulus Persius Flaccus) vint après Horace, il naquit à Volaterre, ville d’Etrurie, d’une maison noble & alliée aux plus grands de Rome. Il étoit d’un caractere assez doux, & d’une tendresse pour ses parens qu’on citoit pour exemple. Il mourut âgé de 30 ans, la 8e année du regne de Néron. Il y a dans les satyres qu’il nous a laissées des sentimens nobles ; son style est chaud, mais obscurci par des allégories souvent recherchées, par des ellipses fréquentes, par des métaphores trop hardies.

Perse en ses vers obscurs, mais serrés & pressans,
Affecta d’enfermer moins de mots que de sens.

Quoiqu’il ait tâché d’être l’imitateur d’Horace, cependant il a une seve toute différente. Il est plus fort, plus vif ; mais il a moins de graces. Il est même un peu triste : & soit la vigueur de son caractere, soit le zele qu’il a pour la vertu, il semble qu’il entre dans sa philosophie un peu d’aigreur & d’animosité contre ceux qu’il attaque.

Juvénal (Decimus Junius Juvenalis) natif d’Aquino, au royaume de Naples, vivoit à Rome sur la fin du regne de Domitien, & même sous Nerva & sous Trajan. Ce poëte

Elevé dans les cris de l’école,
Poussa jusqu’à l’excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages tous pleins d’affreuses vérités
Etincellent pourtant de sublimes beautés :
Soit que sur un écrit arrivé de Caprée,
Il brise de Séjan la statue adorée,
Soit qu’il fasse au conseil courir les sénateurs,
D’un tyran soupçonneux pâles adulateurs…
Ses écrits pleins de feu par-tout brillent aux yeux.

Perse a peut-être plus de vigueur qu’Horace ; mais en comparaison de Juvénal, il est presque froid. Celui-ci est brûlant : l’hyperbole est sa figure favorite. Il avoit une force de génie extraordinaire, & une bile qui seule auroit presque suffi pour le rendre poëte. Il passa la premiere partie de sa vie à écrire des déclamations. Flatté par le succès de quelques vers qu’il avoit faits contre un certain Paris, pantomime, il crut reconnoître qu’il étoit appellé au genre satyrique. Il s’y livra tout entier, & en remplit les fonctions avec tant de zele, qu’il obtint à la fin un emploi militaire, qui, sous apparence de grace, l’exila au fond de l’Egypte. Ce fut-là qu’il eut le tems de s’ennuyer & de déclamer contre les torts de la fortune, & contre l’abus que les grands faisoient de leur puissance. Selon Jules Scaliger, il est le prince des poëtes satyriques : ses vers valent beaucoup mieux que ceux d’Horace ; apparemment parce qu’ils sont plus forts : ardet, inflat, jugulat.

Ce qui a déterminé Juvénal à embrasser le genre satyrique, n’est pas seulement le nombre des mauvais poëtes ; raison pourtant qui pouvoit suffire. « Il a pris les armes à cause de l’excès où sont portés tous les vices. Le désordre est affreux dans toutes les conditions. On joue tout son bien ; on vole, on pille ; on se ruine en habits, en bâtimens, en repas ; on se tue de débauche ; on assassine, on empoisonne. Le crime est la seule chose qui soit récompensée ; il triomphe par-tout, & la vertu gémit ».

La quatrieme satyre de ce poëte présente les traits les plus mordans, & l’invective la plus animée. Il en veut à l’empereur Domitien, & pour aller jusqu’à lui comme par degré, il présente d’abord ce favori nommé Crispin, qui d’esclave étoit devenu chevalier romain. Cette satyre a pour date :

Cum jam semianimum laceraret Flavius orbem
Ultimus, & calvo serviret Roma Nerone.

« Lorsque le dernier des Flavius achevoit de déchirer l’univers expirant, & que Rome gémissoit sous la tyrannie du chauve Néron » ; vous voyez qu’il ne dit pas sous l’empire de Domitien, comme un autre auroit pû dire. Il le surnomme Néron, pour peindre d’un seul mot sa cruauté ; il l’appelle chauve, qui étoit un reproche injurieux dans ce tems-là. Enfin on voit dans ce morceau toute la force, tout le fiel, toute l’aigreur de la satyre. Ce ton se soutient par-tout dans l’auteur ; ce n’est pas assez pour lui de peindre, il grave à traits profonds, il brûle avec le fer.

Sa satyre X. est encore très-belle, sur-tout l’endroit où il brise la statue de Séjan, après avoir raillé amérement l’ambition de ce ministre, & la sottise du peuple de Rome qui ne jugeoit que sur les apparences :

Turba Remi sequitur fortunam, ut semper & odit
Damnator.

C’en est assez sur les anciens satyriques romains ; parlons à-présent de ceux de notre nation qui ont marché sur leurs traces.

Caracteres des poëtes satyriques françois.

Regnier (Mathurin), natif de Chartres, & neveu de l’abbé Desportes, fut le premier en France qui donna des satyres. Il y a de la finesse & un tour aisé dans celles qu’il a travaillées avec soin ; son caractere est aisé, coulant, vigoureux. Despréaux dit en parlant de ce poëte :

Regnier seul parmi nous formé sur leurs modeles,
Dans son vieux style encore a des graces nouvelles.

Il est quelquefois long & diffus. Quand il trouve à imiter, il va trop loin, & son imitation est presque toujours une traduction inférieure à son modele ; mais ses vers sont pleins de sens & de naïveté : Heureux !

Si du son hardi de ses rimes cyniques
Il n’allarmoit souvent les oreilles pudiques.

Ce qu’on peut dire pour diminuer sa faute, c’est que ne travaillant que d’après les satyriques latins, il croyoit pouvoir les suivre en tout, & s’imaginoit que la licence des expressions étoit un assaisonnement dont leur genre ne pouvoit se passer.

Regnier est mort à Rouen en 1613, âgé de 40 ans. On connoît l’épitaphe pleine de naïveté qu’il a faite pour lui, & dans laquelle il s’est si bien peint :

J’ai vécu sans nul pensement
Me laissant aller doucement
A la bonne loi naturelle :
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi
Qui ne songeai jamais en elle.

Jean de la Frenaye Vauquelin, publia quelques satyres peu de tems avant la mort de Regnier ; mais comme il n’avoit ni la force, ni le feu, ni le plaisant nécessaire à ce genre de poëme, il ne mérite pas de nous arrêter.

Despréaux (Nicolas Boileau sieur) fleurit environ 60 ans après Regnier, & fut plus retenu que lui. Il savoit que l’honnêteté est une vertu dans les écrits comme dans les mœurs. Son talent l’emporta sur son éducation : quoiqu’il fût fils, frere, oncle, cousin, beau-frere de greffier, & que ses parens le destinassent à suivre le palais, il lui fallut être poëte, & qui plus est poëte satyrique

Ses vers sont forts, travaillés, harmonieux, pleins de choses ; tout y est fait avec un soin extrème. Il n’a point la naïveté de Regnier ; mais il s’est tenu en garde contre ses défauts. Il est serré, précis, décent, soigné par-tout, ne souffrant rien d’inutile, ni d’obscur. Son plan de satyre étoit d’attaquer les vices en genéral, & les mauvais auteurs en particulier. Il ne nomme guere un scélérat ; mais il ne fait point de difficulté de nommer un mauvais auteur qui lui déplaît, pour servir d’exemple aux autres, & maintenir le droit du bon sens & du bon goût.

Ses expressions sont justes, claires, souvent riches & hardies. Il n’y a ni vuide, ni superflu. On dit quelquefois malignement le laborieux Despréaux ; mais il travailloit plus pour cacher son travail, que d’autres pour montrer le leur. Ses ouvrages se font admirer par la justesse de la critique, par la pureté du style & par la richesse de l’expression. La plûpart de ses vers sont si beaux, qu’ils sont devenus proverbes. Il semble créer les pensées d’autrui, & paroît original lorsqu’il n’est qu’imitateur.

On lui reproche de manquer d’imagination ; mais où la voit-on plus brillante, plus riche & plus féconde que dans son poëme du Lutrin, ouvrage bâti sur la pointe d’une aiguille, comme le disoit M. de Lamoignon ; c’est un château en l’air, qui ne se soutient que par l’art & la force de l’architecte. On y trouve le génie qui crée, le jugement qui dispose, l’imagination qui enrichit, la vertu qui anime tout, & l’harmonie qui répand les graces.

Son art poétique est un chef-d’œuvre de raison, de goût, de versification. Enfin Despréaux a une réputation au-dessus de toutes les apologies, & sa gloire sera toujours intimement liée avec celle des belles-lettres françoises.

Il naquit au village de Crône, auprès de Paris en 1636. Il essaya du barreau, & ensuite de la sorbonne. Dégoûté de ces deux chicanes, dit M. de Voltaire, il ne se livra qu’à son talent, & devint l’honneur de la France. Il fut reçu à l’académie en 1684, & mourut en 1711. Tous ses ouvrages ont été traduits en anglois. Son Art poétique a été mis en vers portugais ; & plusieurs autres morceaux de ses poésies ont été traduits en vers latins & en vers italiens. La meilleure édition qu’on ait donnée de ses œuvres en françois, avec d’amples commentaires, a vu le jour à Paris en 1747, cinq vol. in-8°.

Parallele des satyriques romains & françois. Si présentement on veut rapprocher les caracteres des poëtes satyriques dont nous venons de parler, pour voir en quoi ils se ressemblent, & en quoi ils different : « il paroît, dit M. le Batteux, qu’Horace & Boileau ont entr’eux plus de ressemblance, qu’ils n’en ont ni l’un ni l’autre avec Juvenal. Ils vivoient tous deux dans un siecle poli, où le goût étoit pur, & l’idée du beau sans mélange. Juvenal au contraire vivoit dans le tems même de la décadence des lettres latines, lorsqu’on jugeoit de la bonté d’un ouvrage par sa richesse, plutôt que par l’économie des ornemens. Horace & Boileau plaisantoient doucement, légerement ; ils n’ôtoient le masque qu’à demi & en riant ; Juvenal l’arrache avec colere : ses portraits ont des couleurs tranchantes, des traits hardis, mais gros ; il n’est pas nécessaire d’être délicat pour en sentir la beauté. Il étoit né excessif, & peut-être même que quand il seroit venu avant les Plines, les Séneques, les Lucains, il n’auroit pû se tenir dans les bornes légitimes du vrai & du beau.

Perse a un caractere unique qui ne sympatise avec personne. Il n’est pas assez aisé pour être mis avec Horace. Il est trop sage pour être comparé à Juvenal ; trop enveloppé & trop mystérieux pour être joint à Despréaux. Aussi poli que le premier, quelquefois aussi vif que le second, aussi vertueux que le troisieme, il semble être plus philosophe qu’aucun des trois. Peu de gens ont le courage de le lire ; cependant la premiere lecture une fois faite, on trouve de quoi se dédommager de sa peine dans la seconde. Il paroît alors ressembler à ces hommes rares dont le premier abord est froid ; mais qui charment par leur entretien quand ils ont tant fait que de se laisser connoître ». (Le chevalier de Jaucourt.)