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Imprimerie Deverver-Deweuwe (p. 40-46).

V. — LE MONDE ANGLO-SAXON

Pour comprendre le vertige qui s’est emparé de l’Angleterre depuis quelques années — car telle est bien la forme qu’a revêtue chez elle le nationalisme — il faut se représenter l’extase en laquelle tomberait un architecte qui aurait construit inconsciemment un chef-d’œuvre et s’en apercevrait tout à coup. L’Empire britannique est un chef-d’œuvre.

On peut, certes, admirer son étendue et sa prospérité. Pourtant, si grandes soient-elles, il y a quelque chose de plus étonnant, c’est son unité. Il semble qu’aucune entreprise n’eût dû donner des résultats plus disparates. Celle-ci fut conduite sans aucun plan d’ensemble, le plus souvent par les seules forces de l’initiative privée et dans les conditions les plus contradictoires. En vain les théoriciens se complaisent-ils à étiqueter les colonies anglaises, à les cataloguer, à les ranger sous diverses rubriques. De tels classements sont inexacts ou fictifs. La présence antérieure des Français dans le nord de l’Amérique et des Hollandais au sud de l’Afrique ne constitue pas un motif suffisant d’assimiler le Canada au Cap. La comparaison entre deux antiques civilisations ne fait pas que l’œuvre accomplie dans l’Inde ait le moindre rapport avec celle qui se poursuit actuellement en Égypte ; la formation politique de l’Australie est unique en son genre ; la création de Hong-Kong l’est également. Partout les institutions et les procédés de gouvernement sont dissemblables, autant que le sol ou le climat.

Et malgré cela l’unité a été réalisée, l’unité la plus rare, la plus précieuse et aussi la plus imprévue de toutes : l’unité morale. D’un bout à l’autre de cet immense empire « sur lequel le soleil ne se couche pas », des hommes qui ne sont pas tous du même sang et qui n’appartiennent pas à la même religion, vivent pourtant la même vie morale, ont de l’existence la même conception, conçoivent le devoir sous les mêmes traits, regardent le destin sous le même angle ! Aucune force n’est comparable à celle que dégage une telle entente. La puissance romaine, à un certain moment, parut près d’y atteindre, mais son organisation obstinément aristocratique constituait une infériorité : l’Empire britannique a l’avantage d’être une démocratie. La force des idées qui forment sa base est multipliée par le nombre énorme des citoyens qui le peuplent[1].

Cette supériorité enviable fut lente à se révéler. Les Anglais eux-mêmes longtemps l’ignorèrent. Ils n’avaient pas conscience de la transformation radicale par laquelle ils avaient passé entre 1830 et 1840, transformation d’origine modeste, d’allure discrète, propagée par l’éducation sous le couvert de la religion, accomplie au fond des cœurs et des instincts sans que les aspects extérieurs en parussent modifiés ou renouvelés. Et surtout la leçon du siècle dernier pesait sur eux. Tout en regrettant les fautes commises, ils demeuraient convaincus qu’ils s’étaient bornés, en les commettant, à précipiter un dénouement inévitable. Personne ne doutait que l’Australie ne dût, fatalement, imiter l’exemple des États-Unis, ni que le Canada ne fût condamné à être absorbé tôt ou tard par la grande république américaine. Cette conviction était partagée, d’ailleurs, par l’Europe entière. Historiens et économistes proclamaient à l’envi que la sécession d’avec la mère-patrie d’une colonie parvenue à maturité s’opère en vertu d’une loi historique ou économique aussi inéluctable que celle qui fait tomber de l’arbre un fruit mûr. Il en résultait en Angleterre une certaine mélancolie dans la façon d’envisager l’avenir de toutes ces communautés vouées à l’ingratitude obligatoire. Certes, on ne s’en désintéressait pas, on suivait avec une joie sincère et une légitime fierté leurs progrès étonnants, leurs succès rapides, mais on se résignait à n’en point partager le profit, on renonçait d’avance à toute participation aux bénéfices futurs, on s’entraînait pour ainsi dire dans la résolution d’accepter sans résistance, le grand jour venu, les rigueurs du destin, de lui sourire même, afin d’ôter à la séparation les apparences d’une brouille. On entendait se réserver pour disputer à la Russie la possession de l’Inde, lutte que des prophètes, très en vogue en ce temps-là, proclamaient inévitable et dont la perspective ne laissait pas d’assombrir l’horizon britannique. En vain quelques hommes clairvoyants s’efforçaient-ils de remonter le courant ; timidement, comme inquiets de leur audace, ils rappelaient que les temps avaient changé, les circonstances aussi, ils indiquaient les nombreuses raisons qu’avaient les colonies de souhaiter le maintien de l’union, ils expliquaient la possibilité de mettre d’accord leurs intérêts économiques avec ceux de la métropole. On les traitait d’utopistes, et leurs exposés de divagations et de songes creux.

Je me souviens d’avoir suivi de près les humbles débuts de l’Imperial Federation League. Lord Rosebery la présidait avec cette sorte de désinvolture, qui implique une médiocre confiance dans l’avenir d’une œuvre et le souci de ne point trop se compromettre en la patronnant. Peu de bruit se faisait autour de ses réunions et de ses publications, pourtant fort intéressantes ; on s’en moquait à l’étranger, et les Anglais n’étaient pas éloignés d’en faire autant. Cette belle indifférence était pour moi le sujet d’un perpétuel étonnement. Je me demandais si l’Angleterre ne finirait pas par user elle-même les liens qui l’unissaient à ses colonies, à force d’en proclamer la faiblesse et d’en annoncer la rupture. Tout cela changea brusquement. Peu d’années suffirent à un complet renversement des idées et des sentiments. Cette évolution colossale tint tout entière entre les deux jubilés de la Reine. Celui de 1887 fut tout européen ; les princes du continent saluaient leur doyenne. Les souverains ou leurs héritiers l’accompagnèrent à Westminster, lui formant le plus brillant, mais aussi le plus international des cortèges. Au milieu de toute cette pompe, les représentants des colonies semblaient égarés : seuls, les princes indiens, grâce à leur physionomie exotique et à leurs riches costumes, attiraient quelque attention. Quand le prince de Galles posa la première pierre de l’Institut impérial, cette cérémonie parut n’avoir aucun sens aux yeux des assistants ; on plaisanta même une fondation dont on ne comprenait ni le but ni la portée. Les fêtes, cependant, donnèrent lieu à toutes sortes d’enquêtes rétrospectives. On se prit à jeter un regard d’admiration sur ce long règne que l’opinion qualifiait déjà de « Victorian Era ». On en dressa le bilan, et dans ce bilan les colonies occupèrent tout de suite la première place. Rien que la liste des territoires acquis depuis cinquante ans avait une ampleur significative. Que dire des budgets, des statistiques, du mouvement des ports, de la population, des chemins de fer ?… Les chiffres prenaient une éloquence terrible, grisante. Vit-on jamais succès pareils ? Et tout cela, en somme, avait coûté peu de sang. Presque partout la charrue avait été l’instrument pacifique de la conquête. Là où il avait fallu se battre, l’armée anglaise avait suffi, armée de métier composée de volontaires et accomplissant avec ses ressources restreintes ce que d’autres pays, pourvus par la conscription de troupes trois fois plus nombreuses, n’auraient même pas osé entreprendre. Et derrière cette conquête venaient l’ordre, la justice, l’amélioration du sol, l’augmentation du bien-être, bienfaits que les populations indigènes les plus réfractaires au joug anglais s’empressaient de reconnaître et d’attester.

Ce n’est pas seulement à Londres que l’on jugeait les choses ainsi. À Montréal, à Auckland, à Sydney, à Melbourne, au Cap, le point de vue était le même. Les hommages que l’étranger avait rendus à la souveraine sous les voûtes de sa vieille cathédrale, avaient été pour ses sujets lointains une leçon de choses. Conviés par la solennité des circonstances à un retour vers eux-mêmes, ils s’étaient sentis unis dans une même émotion patriotique ; ils avaient célébré leur origine commune et maintenant un avenir nouveau se révélait à eux. Pourquoi donc se séparer quand on venait, de concert, d’accomplir une œuvre sans précédent, de créer une puissance sans pareille ? Et dix ans s’étant passés, la Reine de nouveau traversa Londres pour aller rendre grâces à Dieu qui lui avait permis de régner près de deux tiers de siècle. Combien différent du premier fut ce deuxième jubilé ! L’Europe, cette fois, tint un rôle effacé et tous les honneurs, tous les enivrements de la popularité furent pour les représentants des gouvernements coloniaux et pour les troupes aux pittoresques uniformes venues des antipodes. Les acclamations qui saluaient ces soldats et ces premiers ministres d’États souverains — ils le sont de fait, sinon de droit — avaient une signification sur laquelle on ne saurait trop méditer. Elles proclamaient l’accomplissement d’une révolution dont l’influence sur le monde ne sera pas moindre que celle des événements mémorables dont la France de 1789 et l’Allemagne de 1870 ont été le théâtre. Elles consacraient l’avènement de la Confédération anglo-saxonne. Et c’est avec celle-ci que désormais le monde doit compter.

M. de Beust disait jadis : « Je ne vois plus l’Europe ». Si Gladstone vivait encore, il aurait le droit de dire : « Je ne vois plus l’Angleterre ». Où est-elle, en effet, son Angleterre, celle qui donnait les îles Ioniennes à la Grèce et rendait la liberté au Transvaal, celle pour laquelle il rêvait l’honneur de transformer la vie morale de l’univers, celle dont il voulait faire le champion de la justice et du droit ? Quand il est mort, elle s’est inclinée, fière de lui, devant son cercueil et l’a enseveli à Westminster, parmi les rois, mais aussitôt elle a tourné le dos à sa tombe. Elle n’est plus libre. Son armée et sa marine ont mission désormais d’exécuter les plans grandioses que conçoit un Cecil Rhodes et que chante un Rudyard Kipling. Et pourquoi s’en défendrait-elle ? Elle a le vertige. L’œuvre qu’elle a accomplie est trop belle, trop vaste, trop unique ; elle ne peut plus se contenir et, dans cette œuvre, elle adore la force de son propre génie.

Ce génie, d’ailleurs, elle le retrouve dans une œuvre antérieure, accomplie inconsciemment, méconnue, puis comprise enfin et admirée. Les États-Unis ne sont-ils pas issus de son sang et les voici qui, à la même heure, changent de voie, eux aussi, grisés comme elle par le brusque éblouissement de destins longtemps inaperçus ? Nous autres, gens d’Europe, nous avons fait preuve dans nos jugements sur l’Amérique d’une légèreté et d’une sottise sans égales. À quoi sert l’étude des siècles passés si elle ne nous apprend pas que la richesse n’a jamais suffi à un peuple, qu’une nation ne peut vivre de progrès matériel, sans idéal et sans gloire ? Pénétrés de cette vérité, nous eussions aperçu, à travers l’enveloppe mercantile de la civilisation transatlantique, le travail de formation morale, intense et ininterrompu depuis le premier jour. Or, ce travail s’accomplit dans le sens des origines anglo-saxonnes ou bien il en diverge ; de là son extrême importance pour tout l’Univers. Nous avons cru qu’il divergeait. Un reste d’aigreur dans les relations, quelques échanges de mauvais procédés, certains traits originaux que l’amour-propre des Américains met en relief volontiers, ont suffi à nous le faire croire. Mais, si même il y avait eu là des indices probants d’une animosité durable ou d’une antinomie notoire, nous n’aurions pas été en droit d’en conclure, comme nous l’avons fait, à l’impossibilité d’un rapprochement entre les deux pays. L’Empire britannique ne se compose pas des seuls Anglais ; il comprend encore des Écossais et des Irlandais contre lesquels les Américains n’ont point de griefs, et puis tous ces peuples nouveaux, Canadiens, Australiens, Zélandais, Sud-Africains qui leur ressemblent par tant de côtés et pour lesquels ils n’éprouvent que de la sympathie. Il y eut là une querelle de famille dont le souvenir va s’éteignant ; avec les vieux parents qui l’ont provoquée on demeure un peu sur la défensive ; avec les jeunes cousins qui n’y eurent aucune responsabilité on s’empresse de rétablir des rapports affectueux et confiants.

C’est ainsi que les États-Unis sont entrés dans la Confédération anglo-saxonne : étrange confédération qui n’a pas de formule légale, qu’aucun homme d’État n’a voulue, qu’aucun traité n’a consacrée, qui ne repose même pas sur une solidarité absolue d’intérêts et qui non seulement s’est créée et se fortifie, mais vibre à l’unisson en toutes circonstances, même lorsqu’il s’agit de s’entêter, aux Philippines, dans une folie, ou de perpétrer, au Transvaal, un crime politique ; confédération elliptique dont la puissance et l’élasticité viennent de ce qu’elle a deux foyers, Londres et Washington ; des capitales ? non pas, mais plutôt des offices centraux pourvus de vastes enregistreurs où, par les soins du Président de la République et du premier ministre de la Reine, tout s’inscrit, se coordonne et se résout en actes contresignés par la majorité de l’opinion. Ce que durera cet état de choses, Dieu le sait. Rien n’est éternel. Mais il s’est préparé très lentement et est à peine réalisé d’hier, si bien que beaucoup se refusent encore à une évidence qui les déroute et les contrarie.

Il ne faudrait pas du reste confondre l’existence de la Confédération avec sa politique actuelle ; ce sont des choses distinctes. L’impérialisme, avons-nous dit — et cela est vrai des États-Unis aussi bien que de l’Empire britannique — est une maladie de croissance, un vertige ; il passera, il reviendra et passera encore. Tout n’est pas perdu parce que cette fois l’influence pernicieuse de M. Chamberlain l’a emporté et qu’on s’est lancé, à Londres, dans une aventure contre laquelle protestent à la fois le bon sens et la justice ; tout ne sera pas gagné si, dans quelques mois, la candidature présidentielle de M. Bryan, qui s’annonce comme résolument antiimpérialiste, triomphe aux élections américaines. La lutte entre un organisme robuste et le principe morbide qui l’attaque aura des péripéties variées. On conçoit quel rôle capital l’esprit public est appelé à jouer dans la guérison. Nous sommes ainsi amenés à nous demander quelle action exercent sur le monde anglo-saxon l’enseignement, la presse et la religion, ces bases de l’esprit public.

Dans l’enseignement, une tradition et une tendance qui, malheureusement, s’opposent, apparaissent nettement. La tradition vient d’Angleterre ; elle s’est formée peu à peu, moins sous l’influence de ces classiques grecs et latins auxquels les lettrés d’outre-Manche rendent un culte à la fois si fidèle et si infécond que sous celle de Shakespeare et de Dante, ces deux grands amis de l’âme anglaise. C’est, en tous les cas, une belle et large tradition, basée sur l’étroite union de la littérature et de la philosophie et visant à l’épanouissement total de la pensée. Elle a laissé partout des traces ; elle a influé sur la haute culture scientifique aussi bien que sur l’enseignement populaire que l’University Extension et les autres sociétés similaires distribuent aux ouvriers. La tendance contre laquelle elle se heurte vient d’Amérique. Ignoré de l’Europe, dédaigné de l’Angleterre, l’enseignement transatlantique a grandi dans l’isolement et s’en ressent. Il s’est hâté vers les résultats ; il ressemble un peu à ces manuels d’examen dans lesquels il n’y a pas de place pour les réflexions ; il est comme la démocratie, enclin à la sécheresse et à l’abus de l’affirmation, porté à tout simplifier, à toujours conclure trop rapidement, en un mot, aussi mal outillé que possible pour la critique qui est pourtant le seul préservatif certain contre les erreurs propres à l’esprit humain. Mais tel qu’il est, cet enseignement clair, séduisant, rapide est fait pour plaire aux pays neufs, aux jeunes civilisations. Aux États-Unis, d’ailleurs, il est embelli par les qualités de ceux qui le donnent, leur foi enthousiaste, leur ardeur zélée et jusqu’à cette hâte qui, servie par d’heureuses intuitions, leur constitue souvent un prestige de plus. Son pire défaut, au point de vue qui nous occupe, c’est qu’il est producteur de nationalisme. Rien ne vous incite à vous adresser aux étrangers lorsque vous croyez avoir chez vous, à portée, de quoi satisfaire à tous vos besoins, à toutes vos aspirations ; rien non plus ne vous encourage à de longues investigations dans le passé quand vous avez la conviction qu’il n’y a plus rien à y découvrir, qu’on peut le résumer en quelques chapitres — quand il vous semble surtout que vous n’en êtes pas issus, qu’entre ceux qui l’ont vécu et vous il y a un fossé, une interruption… Ce point de vue qui, aux États-Unis, est celui de la grande majorité, gagne évidemment du terrain dans la plupart des États australiens et sud africains ; le Canada y est plus réfractaire. En Angleterre même la vieille tradition est battue en brèche, mais elle résiste ; ses racines sont profondes.

Pour l’œuvre de paix, la presse, jusqu’ici, promet peu. Par un phénomène des plus singuliers, la presse anglo-saxonne a des qualités et des défauts également contraires à ceux de la race. Les hommes de vrai talent et de hautes vertus privées qui collaborent à tel ou tel des grands journaux anglais semblent, en prenant la plume pour rédiger leurs articles, faire abstraction d’eux-mêmes, comme s’ils revêtaient la peau d’un autre personnage ; leur individualité s’efface, leur franchise et leur impartialité naturelle défaillent et on les voit avec surprise se livrer à une casuistique digne d’exciter la verve d’un second Pascal. Comment s’étonner, dès lors, qu’ils s’attirent du dehors de fréquentes accusations de mauvaise foi et de vénalité, rarement méritées, mais toujours explicables ? Prenez, par exemple, les « campagnes » successivement menées depuis dix ans par certains journaux anglais contre la Russie, l’Allemagne et la France — et cela en dehors même des périodes où des incidents comme l’occupation de Fachoda, le télégramme de l’empereur Guillaume au Président Krüger ou l’intervention en faveur de la Chine légitimaient certaines attaques et certains ressentiments. La violence perce sous la modération : on sent le parti pris ; les faits, au lieu d’être vus de face, sont analysés obliquement sous un faux jour. Puis, tout d’un coup, la querelle cesse, le nuage s’évapore ; le calme et l’aménité reparaissent. Il y a là, j’en demeure convaincu, de l’habitude bien plus que du calcul : ce n’est pas du Machiavel, c’est du Palmerston. Moins calculée encore est la presse des États-Unis. Elle participe de la hâte dont je signalais tout à l’heure l’influence sur l’enseignement, elle n’a pas le loisir de se livrer à des consultations dogmatiques, de mener des campagnes, de développer des thèses ; sa besogne favorite consiste à dévoiler l’avenir ; elle fait un peu un métier de somnambule, non sans verve d’ailleurs. Il lui arrive de toucher juste, mais comme ses informations sont, en général, mal prises et très insuffisantes, elle touche plus souvent à coté ; mais elle ne s’en alarme point, déjà occupée, an moment où l’événement dément ses prévisions, à en formuler de nouvelles. Les Anglo-Saxons taxeront d’injuste ma critique d’une presse à laquelle ils sont accoutumés et qu’ils apprécient d’autant plus qu’elle diffère davantage d’eux-mêmes ; dans les autres pays où l’opinion volontiers charge cette même presse anglo-saxonne de tous les crimes, on me reprochera mon indulgence. Ce qui est, en tout cas, certain, c’est que malgré de généreuses indépendances, de nobles exceptions qui valent d’être mentionnées, une telle presse cultive trop peu la Vérité pour pouvoir servir efficacement la Paix.

Reste la Religion. Là est le grand espoir. La race, au sein de laquelle, ont pris naissance le mouvement d’Oxford et l’Armée du Salut, qui a tenu les revivals et organisé le Parlement de Chicago, qui a fondé un Toynbee Hall et un Hull-House, qui a donné le jour à un Arnold et à un Livingstone qui a entendu un Wesley et un Ireland, cette race-là a évidemment devant elle un avenir de rénovation religieuse. Peu importe que les Églises résistent, que le Pape ait à demi condamné l’américanisme ou qu’une assemblée présidée par l’archevêque de Cantorbéry discute gravement les cas de conscience les plus moyenâgeux. Le sentiment est plus fort que la forme : il brise les cadres et déborde comme une marée montante. Le signe de fécondité de ce mouvement, c’est qu’il est avant tout charitable, par conséquent actif. Au premier coup-d’œil donné à cette charité anglo-saxonne, qui a créé, depuis cinquante ans, en Angleterre, aux États-Unis, dans le monde entier, les œuvres les plus étonnantes et les plus géniales, on sent qu’il y a là le principe d’une orientation nouvelle de l’humanité, autrement précise, autrement irrésistible que celle qui résulterait de tous les évangiles socialistes, marxistes ou autres — qu’on pourrait prêcher aux hommes.

La charité peut rester nationale : elle ne peut pas devenir nationaliste ; si elle limite sa sphère d’opération, elle ne saurait limiter sa sphère de sentiment. Le geste s’arrêtera peut-être aux frontières : la pensée d’amour et de pitié ira au delà. Toute religion basée sur la charité tendra vers la Paix. On dirait que les trois vertus théologales du christianisme correspondent à une gradation dans la perfectibilité humaine : la Foi, vertu guerrière, arme volontiers les bras des fidèles ; l’Espérance adoucit leurs cœurs, sans les désarmer ; seule, la Charité sait faire rentrer l’épée au fourreau.

Si des confins de ce monde anglo-saxon, aujourd’hui contaminé par l’épidémie impérialiste, doit souffler demain une brise pacifiante, on en sera redevable à tous ces précurseurs, connus et inconnus, humbles ou illustres, qui auront préparé par l’avènement de la charité le règne de la tolérance.

  1. Voir A French View of the British Empire dans la Fornightly Review.