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Imprimerie Deverver-Deweuwe (p. 32-39).

IV. — ESPRIT PUBLIC & NATIONALISME

Si bref que soit ce résumé — et nul, plus que l’auteur, n’en regrette l’aspect trop condensé et l’inévitable sécheresse — il suffit pourtant à établir les données caractéristiques de la « question d’Europe ». Elle a ceci de particulier et de nouveau que sa gravité ne réside pas dans les remaniements territoriaux, mais bien dans les évolutions gouvernementales qu’ils occasionnent. Nous ne sommes plus aux temps de la Paix de Westphalie ou des traités de Vienne ; et pourtant quelque chose se prépare qui paraît devoir y ressembler. Au centre de l’Europe sont réunis les éléments d’un dernier partage : seulement, ce partage est obligatoire ; l’ambition ni les calculs politiques n’y seront pour rien ; le double effort du xixe siècle vers le développement économique et vers l’affirmation des nationalités l’aura rendu nécessaire ; il s’opérerait au besoin de lui-même et la volonté des gouvernants ne pourrait jamais qu’en retarder l’exécution. Jusqu’ici pareil fait ne s’était point présenté dans l’histoire. Rien ne marque plus clairement le passage d’une phase de la civilisation à une autre, l’entrée en jeu de principes nouveaux, rien ne fait mieux pressentir les modifications profondes qui se préparent dans le droit international.

À cet égard, les philosophes du socialisme sont dans le vrai lorsqu’ils proclament l’avènement de la fatalité. Il n’est point certain que la fatalité entre dans leurs vues et réalise leurs prophéties, mais il est évident que son rôle gagne en importance à mesure que monte le flot démocratique. Les événements qui jadis dépendaient de l’intervention de quelques hommes, de leur travail réfléchi ou parfois de leur caprice, échappent aujourd’hui à qui prétend les conduire ; ils sont le résultat de forces collectives qui ressemblent à des fleuves ; on peut les canaliser, hausser ou baisser leur niveau, ralentir ou précipiter leur cours et, dans certains cas, les faire communiquer entre eux ; mais les ramener vers leurs sources ou les conduire d’une vallée dans une autre, est une impossibilité. Aussi les leaders modernes — qu’ils se nomment Cavour, Bismarck, Gladstone, Castelar ou Léon xiii — sont-ils des hommes dont le premier mérite a été de comprendre leur pays et leur époque, de se tenir en harmonie avec l’opinion, de se guider sur les grands courants qu’ils surent apercevoir ou deviner.

La succession d’Autriche participe de ce caractère fatal. Si elle doit provoquer dans l’avenir la réunion de quelques congrès, leur action se trouvera forcément limitée : ils seront impuissants à en modifier l’ensemble. Guillaume ii et Nicolas ii n’ont plus, comme leurs ancêtres, la faculté de procéder à des échanges de territoires et de troquer leurs sujets. Ils ne peuvent s’offrir Koenigsberg à la place de Cracovie ou Prague au lieu de Munich ; ils ne peuvent arrêter dans leur développement logique les conséquences de Sadowa, ni décréter que les sentiments pangermaniques ne devront pas franchir l’Inn. Pour les mêmes raisons, François-Joseph n’a point de testament à rédiger ; il n’a rien à léguer. La géographie et l’ethnographie ont désigné d’avance la part de chacun de ses héritiers. Ce serait là, sans doute, un précieux gage de paix ; mais le malheur veut que ces parts d’héritage entraînent pour ceux qui les recueilleront de pénibles sacrifices et des changements redoutables. Si la France ou l’Espagne étaient forcées de prévoir la nécessité éventuelle de l’annexion de la Belgique et du Portugal et que ces annexions dussent avoir pour conséquence de porter au pouvoir ici les collectivistes et là les césariens, l’opinion, à Paris et à Madrid, aurait le droit de s’émouvoir. Sous bien des rapports on peut à Budapest, à Berlin et à Pétersbourg, nourrir des appréhensions analogues. La crise détruira l’équilibre gouvernemental actuel : il faudra le rétablir aussitôt sur d’autres bases, au milieu peut-être de circonstances adverses, d’effervescences sociales, de désordres imprévus. La perspective n’a rien de séduisant. Sans doute, le défilé franchi, les horizons deviendront plus clairs et plus vastes ; l’Allemagne ayant réalisé une situation géographique admirable, la Russie étant sortie de son impasse politique, la Hongrie libérée des liens qui l’entravent, n’auraient rien à regretter du passé ; mais, ce défilé, il faut le franchir, et de quels écueils n’est-il pas semé ! Encore une fois, l’Allemagne peut-elle s’émanciper du préceptorat prussien et la Russie échapper à l’autocratisme absolu, sans en être, l’une et l’autre, remuées jusqu’en leurs fondements ? Évidemment non.

C’est là ce qui, dans cette question de l’Europe centrale, donne une si haute portée aux éléments moraux. Elle comporte des principes adverses, des germes inéluctables d’oppositions, mais non pas nécessairement des causes de conflits armés. On peut dire que la paix ou la guerre en sortiront, selon ce que vaudra l’esprit public. L’esprit public est une grande puissance dont l’action se fait sentir là même où on lui refuse des moyens réguliers de s’exprimer ; de plus en plus il interviendra dans toutes les querelles, sans souci des frontières. Il importe donc de préciser maintenant ses allures et ses tendances dans l’Europe continentale, afin de déterminer ensuite en quel sens les sociétés anglo-saxonnes paraissent devoir l’influencer.

Les bases de l’esprit public dans le monde moderne sont l’enseignement, la presse et la religion. C’est par l’enseignement et la presse que l’opinion peut arriver à la connaissance des faits sociaux ; la religion doit lui apprendre à les juger avec bienveillance. La connaissance de la vérité et la bienveillance du jugement, n’est-ce pas là l’idéal supérieur de l’esprit public ? Il est évident que nous sommes loin, bien loin d’un tel idéal : certains événements donnent même l’impression d’un recul, d’une sorte de faillite morale. Ni l’enseignement, ni la presse, ni même la religion ne sont, à l’heure actuelle, à la hauteur de leur mission. Aux nations comme aux individus, la crainte et l’intérêt tiennent trop souvent lieu de sagesse. L’erreur et la malveillance dominent. Pourtant il ne faut pas désespérer. Avant que de s’abandonner au pessimisme, il convient de rechercher les causes de cet état de choses pour savoir si elles sont fondamentales ou accessoires, définitives ou passagères.

En ce qui concerne l’enseignement, la civilisation se trouve dans une situation transitoire. Le savoir pour l’élite et l’ignorance pour la masse était le système d’hier : le savoir pour tous sera la formule de demain. Nous sommes à mi-route. Or, rien n’est dangereux et troublant comme le demi-savoir. D’autant que la culture ainsi répandue est principalement scientifique. La prédominance des sciences exactes, de notre temps, s’explique par plusieurs raisons : d’abord le prestige que leur assurent des progrès rapides et d’étonnantes découvertes ; puis l’intérêt plus immédiat qui s’en dégage et leur utilité au point de vue des applications politiques ; enfin, la faculté d’en doser plus aisément l’acquisition selon les moyens des élèves et le temps dont ils disposent. La philosophie présente précisément les caractères inverses ; elle s’est égarée dans un labyrinthe de complications, son utilité ne s’impose qu’à la réflexion et loin de se résoudre en vérités indiscutables, il n’est presque pas un point sur lequel elle ne donne naissance à des controverses sans fin. Quant à l’histoire, en outre de l’extrême difficulté qu’éprouvent ceux qui l’écrivent à se soustraire aux préjugés héréditaires et à redresser les déformations habituelles du rayon visuel national, la façon dont on l’enseigne en fausse les proportions. Il est convenu qu’on doit posséder sur son propre pays toutes sortes de détails qu’il est superflu de connaître lorsqu’il s’agit des autres pays. Comment, dès lors, assigner à chaque peuple sa place véritable dans l’histoire ? Comment apprécier d’une façon équitable sa part dans l’œuvre collective ? Pour connaître les dimensions réelles d’un objet lointain par rapport à un objet rapproché, il faut non seulement de la réflexion, mais de l’expérience, et les plus exercés se trompent encore sur la distance. Tel est pourtant le travail sous-entendu auquel seraient astreints, dans la plupart des cas, ceux qui reçoivent un enseignement historique, travail qu’ils n’entreprennent point, puisqu’ils n’en ont même pas les moyens.

Pour tous ces motifs, le mouvement scientifique n’a pas eu jusqu’ici sur l’esprit public européen l’heureuse influence qu’on pouvait en attendre. Il s’est même produit un phénomène singulier. L’opinion moyenne a échappé à l’élite qui l’avait guidée jusqu’alors. Elle s’est sentie assez instruite pour s’émanciper, pour juger par elle-même ; elle a appliqué à la vie sociale les méthodes rigoureuses et les raisonnements mathématiques auxquels on venait de l’initier, toute fière d’en faire usage. Elle a montré cette certitude déconcertante, cette assurance sans répliques de l’adolescent qui croit que le monde finit là où s’arrête son regard. Tout cela est fâcheux sans être anormal. Le niveau se rétablira plus ou moins vite, mais il se rétablira toujours. Au naïf orgueil du jeune bachelier succédera l’hésitation prudente du candidat à l’agrégation, déjà habitué aux aspects variés d’un même problème.

Ce jour-là, la question de la presse aura fait un grand pas. La presse et l’enseignement se tiennent de près. Les défauts et les lacunes de l’une se reflètent dans toutes les manifestations de l’autre. L’un ne peut s’élever sans que l’autre monte aussi, et il est bien difficile que là où la presse est captive, la science soit tout à fait libre. Il y a toutefois un mal auquel la presse est seule sujette : c’est la vénalité. Peut-être le public, volontiers ingrat quand il s’agit d’une institution qui lui rend de tels services, s’en exagère-t-il les ravages ; il y a, somme toute, dans le monde du journalisme européen, plus d’honnêteté que ne le croient abonnés et lecteurs. La vénalité provenait jusqu’à présent de deux causes principales : d’abord la situation précaire d’un grand nombre de journalistes plus ou moins besogneux et obligés de vivre au jour le jour. La presse est encore à ses débuts ; l’Europe a souri en apprenant qu’une université américaine s’était annexé une école de journalisme ; avant 1950, toutes les universités d’Europe en auront fait autant ; mais aujourd’hui la presse n’est pas encore classée comme carrière ; on n’admet pas que des connaissances spéciales soient nécessaires pour y réussir ; aussi sert-elle de refuge à une quantité de fruits secs et de déséquilibrés ; des feuilles se fondent qui ne prolongent leur existence qu’à l’aide de subterfuges inavouables. Tout cela est éminemment favorable aux progrès du mal. Une seconde cause, ce sont les mœurs financières. Les hommes d’affaires les moins véreux manquent parfois de scrupules lorsqu’il s’agit d’attirer des capitaux pour créer ou soutenir une entreprise. L’honnête réclame qui ne se cache pas ou se dissimule joyeusement derrière un jeu de mots ne convient point à un aussi grave sujet qu’un placement d’argent. Alors on prend des chemins détournés qui côtoient plus ou moins l’indélicatesse ; pour cela, il faut le concours de la presse, et on se le dispute à prix d’or.

Dussé-je être taxé d’optimisme exagéré, je n’hésiterai pas à dire que, pour moi, ces deux causes de vénalité sont passagères : à mesure que se fera l’éducation du public, le niveau intellectuel et moral de la presse ira se relevant et son rôle financier perdra de l’importance. Aussi bien le danger n’est-il pas là ; il est dans une troisième source de corruption qui vient d’apparaître. Nous avons vu naître et se développer depuis peu d’années ce qu’on pourrait appeler la vénalité officielle ; ce ne sont plus des particuliers, ce sont des gouvernements qui ont osé propager l’erreur ou barrer la route à la vérité. Ils y sont parvenus. Le silence qui s’est fait sur les massacres d’Arménie est un symptôme effrayant. Sans doute, il s’agissait de la Turquie, mais l’exemple a néanmoins porté à travers toute l’Europe. Dans beaucoup de pays, on accordait aux journaux des subventions prises sur les fonds secrets et destinées à les rendre favorables à la politique gouvernementale. Ces subventions ont changé d’objet : au lieu de porter sur un ensemble un peu vague, elles portent sur des points précis ; ainsi spécialisées, elles sont devenues mille fois plus dangereuses. La guerre greco-turque, la guerre hispano-américaine ont donné lieu à des « campagnes » tendancieuses, systématiques ; en même temps des dépêches, des correspondances ont été tronquées et parfois falsifiées. Tout ceci est une conséquence d’un phénomène plus général qu’il faut signaler : l’habitude du mensonge. Dans la société européenne actuelle, on ment effroyablement. Sur beaucoup de points, l’individualité humaine est en progrès et son perfectionnement s’affirme ; sur celui-là, le recul est marqué. On oublie d’enseigner aux enfants le culte de la vérité, on oublie de le rappeler à leurs maîtres, de l’exiger des fonctionnaires, d’en faire la base de toute prédication et de toute autorité.

Un troisième élément entre, avons-nous dit, dans la formation de l’esprit public : la religion. À l’heure actuelle, dans presque toutes les religions d’Europe se manifeste un double courant contradictoire. D’une part, le sentiment s’épure et s’élargit ; de l’autre, les cadres et les idées se resserrent. La religion se nationalise, devient une étiquette recouvrant quelque chose d’ici-bas, quelque chose d’éminemment temporel. Par calcul ou par impulsion, des citoyens qui sont, au fond, indifférents ou incrédules, se groupent sous sa bannière, tandis que vivent en dehors d’elle, en apparence, des hommes qui professent et mettent en pratique les principes sur lesquels, à l’origine, se basaient ses doctrines. Un dénombrement des différentes confessions donnerait des résultats fort inexacts : beaucoup de ceux qui ne pratiquent pas sont des croyants, tandis que beaucoup de ceux qui ont l’air de pratiquer ne s’embarrassent ou ne s’inquiètent, en réalité, d’aucune croyance. Seulement les premiers sont des isolés et des silencieux ; les seconds se groupent avec éclat et témoignent d’un zèle d’autant plus bruyant qu’il est moins sincère. Leur action est donc puissante et effective. L’esprit de paix et de charité n’y trouve guère son compte ; l’intolérance, au contraire, y trouve le sien, une intolérance nouvelle qui ne naît point du dogme, mais d’idées politiques et d’intérêts auxquels le dogme sert de déguisement.

Ainsi les défauts que nous relevons à la charge de l’enseignement, de la presse et de la religion sont graves, mais ce ne sont pas des défauts essentiels, incorrigibles ; bien plus, il semble qu’ils puissent se corriger d’eux-mêmes par le simple jeu de l’évolution, car nous avons noté des germes d’amélioration que le temps doit suffire à développer. Une autre constatation rassurante, c’est que ces défauts sont inégalement répandus en Europe. Les petits pays en sont beaucoup plus indemnes que les grands. Or, ce sont ceux précisément où l’esprit public est le mieux formé et le nationalisme le moins en vogue ; le lien entre les deux phénomènes est donc évident ; il y a là un rapprochement curieux qui prête à des réflexions suggestives.

Prenons, par exemple, la Suisse, la Hollande, la Suède, le Danemark, la Grèce… Ce ne sont pas les questions troublantes qui font défaut. La Suède a son conflit avec la Norwège ; la Suisse, sa lutte entre le centralisme et le fédéralisme ; la Hollande gouverne un vaste empire colonial ; le Danemark a été démembré ; la Grèce fut constituée sans recevoir une dot suffisante. Tous ces peuples pourraient souffrir de leur déchéance relative et en concevoir de l’amertume. Les Grecs ne peuvent oublier qu’ils possédèrent Constantinople, ni les Suédois que toutes les rives de la Baltique furent à eux ; les Danois formèrent jadis un grand royaume ; les Suisses et les Hollandais, s’ils n’ont guère perdu de territoires, ont vu diminuer leur influence et s’amoindrir leur rôle international. Les uns et les autres pourraient se montrer intolérants en matière religieuse. La Suisse, à cet égard, a des traditions orageuses ; les Suédois sont passionnément luthériens ; les Grecs ont contracté une dette d’infinie reconnaissance envers l’orthodoxie qui, pendant les siècles d’esclavage, entretint parmi eux le culte de la patrie ; la majorité des Hollandais auraient le droit d’envisager avec inquiétude les progrès sur leur sol du catholicisme, peu conforme au génie de leur race. Ce sont là, semble-t-il, des conditions propres à éveiller des jalousies, à entretenir des rancunes, à légitimer certaines étroitesses en même temps qu’à faire naître des ambitions d’autant plus âpres qu’elles sont moins avouées. Or, de quoi le nationalisme est-il fait, sinon d’ambition, d’étroitesse, de rancune et de jalousie ?

Eh bien ! non. Ces petits pays y échappent. Ils se gouvernent avec une sagesse que devraient imiter bien des grands États. Leur patriotisme ne se répand pas en vaines paroles : il est discret, mais agissant. Certains d’entre eux, comme la Hollande et la Suède, donnent une impression de solidité morale, d’harmonieux équilibre que, nulle part ailleurs, on ne ressent à un pareil degré. Avec de moindres ressources, il leur arrive d’éluder ou de résoudre nombre de problèmes dont les lourdes administrations de leurs puissants voisins ne peuvent venir à bout. Le progrès, chez eux, s’opère en détail, avec plus de modestie, mais plus de sûreté, et ils savent, à l’occasion, se montrer fiers et ne point reculer devant l’opportunité d’une initiative hardie. Ils ont l’esprit national à l’état de santé, non à l’état morbide. Les grandes puissances, au contraire, sont devenues la proie du nationalisme. Nous avons noté au passage les formes variées sous lesquelles il s’y manifeste. En Allemagne, c’est le culte inconscient du Jéhovah germanique, la croyance en une mission providentielle dévolue à la race. En Russie, ce sont les rêves, un peu vagues, mais grandioses, des slavophiles et des panslavistes. En Hongrie, c’est l’orgueil magyar avivé par une lutte interminable et par une victoire chèrement achetée. En Italie, c’est la mégalomanie que de dures expériences n’ont pas suffi à décourager. La nation la plus atteinte est encore la France. La vanité y revêt un caractère tout particulier. Nombre de Français, même des plus cultivés, croient à l’existence d’une sorte de franc-maçonnerie universelle dirigée contre leur pays et disposant de sommes énormes qu’elle emploierait naïvement à corrompre leurs compatriotes. Pareille démence est presque sans précédent dans l’histoire.

Cette poussée du nationalisme paraît d’autant plus extraordinaire que, loin d’avoir à se plaindre, toutes les grandes puissances ont grandi et prospéré depuis 50 ans. L’Allemagne et l’Italie ont atteint, avec une rapidité inespérée, le but de leurs efforts ; la Russie a recouvré ce qu’on lui avait pris en Orient, rétabli son prestige en Europe et réalisé, en Asie, d’énormes avances matérielles. La Hongrie n’a qu’à regarder en arrière pour mesurer ce qu’elle a gagné. La France, enfin, a non seulement trouvé sous la République la stabilité gouvernementale vainement cherchée depuis près d’un siècle, mais elle s’est taillé, sans trop de frais ni de labeur, un empire colonial dont elle oublie souvent d’admirer les dimensions et la richesse ; et ces résultats, elle les a obtenus au lendemain d’une guerre qui lui enlevait deux provinces et semblait devoir la ruiner. L’Espagne seule fait exception. Encore que la patrie de Canovas, de Sagasta et de l’illustre Castelar puisse revendiquer le gain moral du quart de siècle qui vient de s’écouler pour elle, sous la royauté d’Alphonse xii et la régence de sa noble veuve, la perte de ses colonies l’a cruellement éprouvée. Or, chose étrange, c’est peut-être elle la moins nationaliste de toutes. Le nationalisme serait-il donc un produit du succès, un appétit vulgaire venu en mangeant, une manière d’intoxication brutale poussant les nations du gain légitime à l’excès et de l’excès à la folie ? S’il en était ainsi, c’est dans le plateau de la guerre que tomberait l’épée anglo-saxonne, et le monde serait voué, pour une période du moins, à toutes les tristesses et à tous les dangers de la violence sans scrupules.

Mais il n’en est pas ainsi. Le nationalisme est simplement une conséquence de l’imperfection et du revirement de l’esprit public. Si les petits pays paraissent épargnés par la contagion, c’est que l’enseignement y est plus éclectique, la presse plus indépendante, la religion plus désintéressée. Quelque unanimes que soient ses sujets dans leur attachement à la foi protestante, Oscar ii ne se sent pas comme Guillaume ii (dont pourtant le royaume n’a pas la même unité de croyances) le chef de l’Évangélisme ; sa souveraineté temporelle ne se double pas d’une souveraineté spirituelle. En Grèce, le culte orthodoxe n’est pas, comme en Russie, un instrument de domination et d’expansion ; et jamais la Hollande n’a eu à se préoccuper aux Indes des obligations qui, en Orient et en Extrême-Orient, incombent à la France en qualité de fille aînée de l’Église. En ce qui concerne l’enseignement, les oppositions sont encore plus marquées. Ce n’est pas seulement l’obligation d’apprendre plusieurs langues qui élargit, dans la plupart des petits pays, l’horizon intellectuel, c’est le fait de s’assimiler, avec les éléments d’un langage, les bases d’une littérature, des modes de culture différents, des points de vue nouveaux ; c’est surtout la possibilité d’étudier les annales du pays à leur vraie place et dans leurs justes proportions, sans grossissements et sans déformations. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut faire de la Suisse ou du Danemark le centre de la civilisation, tandis que les petits Allemands et les petits Français sont habitués à considérer leurs patries respectives comme le foyer de toute lumière, la source de tout progrès et à croire que l’Univers n’a vécu et ne s’est amélioré que grâce à leur génie. Ces tendances à l’éclectisme et à la tolérance ont leur contre-coup sur la presse. Il y a telles exagérations des gazettes allemandes, telles rodomontades des feuilles françaises (et je ne parle que des journaux sérieux) dont à Amsterdam ou à Stockholm on n’oserait pas s’inspirer. Le public y est plus exigeant parce qu’il n’est pas myope. La myopie est une des caractéristiques de l’opinion dans les grands pays. La presse a un dernier avantage : elle est moins exposée aux tentations. Son concours n’a pas autant d’importance ; on n’est pas disposé à d’aussi gros sacrifices pour se l’assurer.

En tout ceci, nous n’avons pas parlé de l’Angleterre, comme si elle ne faisait pas partie du système européen. C’est qu’en effet elle s’en est détachée de plus en plus au profit de ce système anglo-saxon qu’elle a créé et qui la domine aujourd’hui. Il nous reste à en examiner brièvement les traits fondamentaux au point de vue du contact avec l’Europe et ce qui peut en résulter pour elle de bon ou de mauvais.