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Imprimerie Deverver-Deweuwe (p. 47-48).

VI. — CONCLUSIONS

Le moment est venu de résumer et de conclure.

L’avenir de l’Europe ! On pouvait assurément l’envisager à bien des points de vue. J’ai choisi le point de vue de la Paix, parce qu’il m’a semblé les résumer tous. À d’autres époques, la guerre a été la génératrice de hautes vertus, elle a purifié et redressé. Mais le temps des croisades est passé. Ce n’est pas par les armes que sera assuré désormais le respect du Droit et de la Justice. Si la violence éclate, ce sera pour opprimer l’un et entraver l’autre. La Paix n’est donc pas seulement une nécessité économique : elle est devenue une nécessité morale, le gage de tout perfectionnement, la condition de tout progrès. C’est pourquoi j’ai tenté d’analyser ici, le plus impartialement possible, les chances de guerre et les espoirs de paix.

Deux faits s’imposent qui dominent les autres : l’agonie de l’Autriche et la captivité de l’Angleterre.

L’Autriche se meurt ; le danger de sa disparition vient de l’impossibilité où seront ses héritiers de répudier sa redoutable succession. Elle a cinq héritiers : l’Italie pour le Trentin, l’Empire allemand pour les provinces germaniques, la Bohême, la Hongrie et la Pologne. L’annexion des provinces germaniques aura l’avantage de mieux équilibrer l’Empire allemand et de lui faciliter les débouchés économiques sur l’Adriatique ; mais elle déplacera son centre de gravité politique, nécessitera une refonte de ses rouages gouvernementaux et obligera le roi de Prusse à séparer, au lieu de les confondre, ses deux souverainetés ; en un mot, elle arrachera l’Allemagne à la suprématie prussienne, Cela peut-il se faire sans résistance ? — La libération de la Pologne autrichienne aura pour résultat immédiat de poser à nouveau la question polonaise dans des conditions telles qu’il sera presque impossible de l’étouffer. À la Russie de la résoudre ; elle le pourra en rendant à la Pologne son autonomie ; mais cela équivaudra à renoncer pour elle-même à l’autocratisme. Ce serait à vrai dire un grand bienfait, car l’autocratisme est une impasse politique. Seulement, cela aussi peut-il se faire sans résistance ? Voilà donc les deux plus grands États de l’Europe remués jusqu’en leurs fondements par cette succession d’Autriche qui, d’autre part, exposera les Hongrois et les Tchèques à un nombre infini de difficultés gouvernementales ; le tout sans préjudice de troubles presque inévitables dans les Balkans. Où vit-on jamais un pareil ensemble d’éventualités menaçantes ?

Ce n’est pas tout. L’Angleterre est prisonnière de ses enfants, prisonnière de ce magnifique système anglo-saxon qu’elle a créé, dont elle est justement fière et qui la domine à présent. Les éléments qui le composent, ce système, sont unis par des liens moraux d’une extrême solidité. Ainsi s’est formée une confédération qui ira s’affirmant, et dans laquelle, de plus en plus, l’Angleterre exercera la présidence honoraire et les États-Unis la présidence effective. Il y a là trop de force jeune, d’ivresse facile, d’ambition naïve et d’orgueil excusable pour que les semences de guerre ne s’y développent pas, inconsciemment, en quelque sorte.

En face de ces dangers, où sont les espoirs pacifiques ? Je n’en conçois qu’un, mais il peut acquérir une puissance infinie. C’est l’esprit public. Il est le maître et il sera ce que les convaincus voudront qu’il soit.

Présentement, le mensonge l’égare.

Le mensonge est le grand pourvoyeur de la guerre, car si les peuples se connaissaient et se comprenaient, combien rarement ils voudraient s’entr’égorger !

Travailler sans relâche et chasser de l’enseignement les faux points de vue qu’un tortueux patriotisme y a semés, découvrir et dénoncer ces « Histoires » impudentes et ces « Géographies » falsifiées au bas desquelles de soi-disant éducateurs ont mis leurs signatures déshonorées — percer à jour les plans criminels d’hommes d’État sans scrupules — arracher la presse à ceux qui la pervertissent et trafiquent de ses faiblesses — pousser hors de la religion les mesquines intolérances et les haines déguisées, voilà l’Œuvre de Paix. Elle n’a rien d’utopique : elle ne vise point à faire des anges avec des hommes ; elle prétend seulement enlever les pierres du chemin ; si simple que soit la besogne, ceux qui conduisent l’humanité ne peuvent l’accomplir ; il faut des éclaireurs. Or, pour cette œuvre — et voilà une constatation consolante sur laquelle je veux clore mon enquête — pour cette œuvre, il se lève de tous côtés des travailleurs imprévus : il en vient de partout. Parmi eux sont des riches et des pauvres, des puissants et des modestes, des réfléchis et des instinctifs, des instruits et des ignorants ; ils parlent toutes les langues et ce qui fut dans la légende primitive une cause de confusion et d’impuissance, est ici un gage d’entente et de succès.

Alors pourquoi désespérer ?


Pierre de COUBERTIN.