L’Avare (Conscience)/4

L’Avare
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 98-111).
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IV


IV



Le lendemain ; dans l’après-dînée, le soleil brillait dans le ciel aussi pur que la veille ; mais comme il s’inclinait déjà vers l’occident, il ne répandait plus qu’un éclat notablement affaibli.

La neige, privée des rayons étincelants de l’astre du jour, était terne et sans vie ; déjà les oiseaux les plus fidèles de l’hiver avaient cherché un refuge contre le froid du soir qui s’approchait ; un morne silence régnait sur la nature endormie.

À la ferme de la Chapelle on n’entendait rien non plus, ni voix humaines, ni bruits, échos du travail. Si de temps en temps la vache n’eût mugi dans l’étable, on eût pu croire qu’il ne se trouvait plus un être vivant dans ces lieux.

Jeannette était assise devant un rouet auprès de la marmite aux vaches. Sans nul doute une vive préoccupation devait captiver son esprit, car le fil se brisait très-souvent dans sa main, ou dans sa distraction elle posait le pied à côté et continuait de filer, bien que le rouet ne tournât pas.

Son regard était fixé sur l’horloge ; elle semblait compter chaque coup du balancier, et fréquemment elle contemplait les aiguilles, trop lentes à son gré, avec une expression d’impatiente colère, comme s’il eût dépendu de l’horloge d’accélérer sa marche.

Tout à coup elle fut arrachée à ses distractions par un événement imprévu ; la marmite soumise à un feu trop ardent déborda, et l’eau coula à flots dans le feu.

— Eh bien ! Jeannette, cria la mère Anne qui, du fond de l’étable, était accourue au bruit, bientôt tu laisseras l’eau bouillante tomber sur toi sans t’en apercevoir. Ma fille, ma fille, depuis la dernière kermesse tu es devenue si songeuse que je n’y comprends rien.

La jeune fille parut troublée et confuse :

— Allons, allons, mère, répondit-elle avec précipitation, portons la marmite à l’écurie. J’irai ensuite bien vite jusqu’au village chercher du fil vert pour Cécile ; elle me l’a demandé.

— Si Cécile l’a demandé, vas-y tout de suite, bientôt il sera trop tard, mon enfant.

Tout en parlant elles avaient transporté la marmite à l’écurie.

Jeannette revint seule dans la chambre ; elle jeta un coup d’œil satisfait sur l’horloge, et franchit précipitamment la porte avec un cri de joie à grand’peine comprimé.

Dès qu’elle fut à quelque distance dans le chemin, et après avoir tourné deux fois la tête vers la ferme, elle se mit à rire de bon cœur et se dit à elle-même :

— Ah ! ah ! la mère ! Comme elle va ouvrir les yeux tout à l’heure ! Elle saura bien alors pourquoi j’ai laissé couler l’eau de la marmite.

Elle se mit en même temps à sauter et à courir si vivement que la neige volait en flocons sous ses pieds.

Elle n’avait pas encore atteint le village, lorsqu’elle entendit, derrière la sapinière, le hennissement d’un cheval.

— Ah ! les voilà ! s’écria-t-elle avec Joie. Notre Bles [1] est content d’arriver à la maison ; mais si la pauvre bête savait quelque chose de l’affaire, elle serait capable de prendre le galop.

Bientôt elle vit son frère paraître au loin avec sa charrette au détour du bois. Et bien qu’elle ne pût se faire comprendre à une pareille distance, elle cria de toutes ses forces, en se mettant à courir plus vite encore qu’auparavant.

— Barthélemy ! Barthélemy ! L’as-tu ? As-tu le mouchoir ?

Le jeune paysan comprit sans doute ses gestes, car il se leva debout dans la charrette et jeta sa casquette en l’air, si bien qu’elle retomba à quelques pas dans le chemin et qu’il fut forcé de faire arrêter le cheval pour aller la ramasser.

Sur ces entrefaites, sa sœur, toute en nage, arrivait en courant jusqu’à lui.

— Eh bien ! Barthélemy, s’écria-t-elle, as-tu le mouchoir ?

— Jeannette, Jeannette, répondit-il avec une joyeuse exaltation, j’ai tous les bonheurs ! Pense un peu, le monsieur à qui je devais livrer mes cercles, — c’est un confiseur, — m’a demandé pourquoi je paraissais si heureux au moment où il me payait.

— Oui, Barthélemy, demanda la jeune fille trépignant d’impatience dans la neige, c’est bien, mais as-tu le mouchoir ?

— Certainement que j’ai le mouchoir ; mais écoute un peu, reprit le jeune homme. J’ai parlé à ce monsieur de notre mère et de sa fête.

— Laisse-le-moi voir, Barthélemy, laisse-le-moi voir !

— Et le monsieur, Jeannette, sais-tu ce qu’il a fait ? Il a dit que, lui aussi, il voulait faire son cadeau à la mère.

— Vraiment ! Mon Dieu, voilà qui est beau !

— Oui, et il m’a donné de bel et bon ouvrage pour tout l’hiver.

— Et c’est là le cadeau de la mère ?

— Non, Jeannette ; il m’a glissé dans la main une belle pièce de cinq francs toute neuve, et il m’a dit que je devais l’ajouter au prix du mouchoir pour pouvoir en acheter un très-beau.

— Cinq francs ! et que coûte donc le mouchoir ?

— Huit francs et demi, Jeannette ! huit francs et demi !

— Que Dieu me soit en aide ! Il y avait là, cher Barthélemy, de quoi vivre tout un mois pour toute la maisonnée. Laisse-le-moi donc voir ?

— Oui, mais auparavant j’ai encore quelque chose à te dire. Le monsieur m’a ensuite conduit chez lui, où il y avait une quantité de pots de cuivre, — tout à fait comme les cruches à lait [2] — il y en avait bien mille, je crois. Et tous ces pots étaient pleins, mais tout à fait pleins de sucre !

— Mille cruches pleines de sucre ! s’écria la Jeune fille en levant les mains au ciel.

— Mais, Barthélemy, si tu dis vrai, qui donc mange tout ce sucre-là ?

— Les gens riches, bien sûr, Jeannette. Et puis le monde est si grand ! Mais le plus beau de toute l’affaire, Jeannette, c’est qu’il m’a donné pour la mère cinq ou six gros paquets de sucre candi : il y en a du blanc, du jaune, du roux, du brun, du noir, et que sais-je encore ; enfin, de toutes les couleurs !

— Du noir ?

— Oui, aussi noir que la poix. La mère ne saura rien. Nous allons joliment rire ! Allons, en route maintenant, notre Bles commence à avoir froid ; je vais te montrer le mouchoir. Fais attention, ne le froisse pas. Montre-moi tes mains, Jeannette.

— Oh ! je viens de laver des navets, il n’y a qu’un instant.

Barthélemy était monté sur la charrette pour prendre le mouchoir, et tout en procédant à l’opération, il continua :

— C’est seulement pour dire, chère sœur, que ce sont là des choses qu’il ne faudrait pas toucher sans mitaines. Huit francs et demi !

Il descendit de la charrette avec un paquet enveloppé de papier, alla, avec des gestes mystérieux, se poster au bord du chemin, et là dénoua avec précaution la ficelle qui entourait le paquet. Jeannette était penchée au-dessus ; ses grands yeux étincelaient de curiosité ; un sourire de joyeuse attente s’épanouissait sur ses traits.

Enfin elle vit le mouchoir ! Muette d’admiration elle contemplait fixement le paquet ouvert.

— Eh bien, Jeannette, qu’en dis-tu ? demanda Barthélemy.

La jeune fille fut un instant sans répondre. Tout à coup elle se mit à battre des mains et à sauter de joie. Barthélemy en fit autant… et on eût pu les voir, dans leur joie naïve, danser dans la neige comme des enfants.

Le cheval tourna la tête comme pour demander ce qui arrivait.

— Que c’est beau ! mon Dieu, que c’est beau ! s’écria Jeannette. Oh ! comme la mère va être contente ! Rouge, bleu, jaune… Il y a de quoi en devenir aveugle !

Barthélemy chanta d’une voix pleine et sonore qui réveilla les échos de la sapinière :


À bas chagrin et tristesse,
Demain ce sera kermesse !


— Oh ! Jeannette ! Jeannette !

— Oh ! Barthélemy ! Barthélemy !

— Allons, monte en voiture, il est temps ! dit le jeune homme.

— Oui, et fais un peu courir Bles !

— Non, Jeannette, il faut d’abord nous entendre sur ce que nous allons faire.

Tous deux montèrent dans la charrette. Le cheval continua sa route.

— As-tu les fleurs ? demanda la jeune fille en regardant tout autour d’elle dans la charrette.

— Elles sont sous moi dans le panier, avec un cruchon de bière d’orge, répondit Barthélemy. J’allais oublier que j’ai une commission de Frans pour toi.

— Pour moi ? de Frans ? demanda Jeannette les joues empourprées d’une pudique rougeur.

Barthélemy ouvrit le panier et en tira quelques petites fleurs toutes mignonnes.

— Voilà ! dit-il, Frans m’a prié de te donner cela.

— Que puis-je faire de cela ? demanda la jeune fille pensive.

— Sais-tu, sœur, comment ces fleurs s’appellent ? reprit le jeune homme. Je ne le savais pas non plus, mais Frans me l’a dit. Oh ! c’est un si beau nom !

— Comment s’appellent-elles donc ?

— Elles s’appellent : Ne m’oubliez pas !

La jeune fille tourna brusquement le dos à Barthélemy pour cacher la vive rougeur qui enflammait son visage. Son frère la regarda un instant en riant, puis demanda :

— Jeannette, Cécile est-elle auprès de la mère ?

— Elle n’est pas encore venue chez nous aujourd’hui, répondit la jeune fille. Je suis allée au couvent pour savoir ce que cela signifie. Le méchant Mathias m’a reçue comme si je venais voler quelque chose.

— Et Cécile ne viendra-t-elle pas ?

— Elle viendra ; elle viendra vers le soir, a dit Mathias, mais avec un sourire !… tout à fait comme un chien qui va mordre.

— Bah ! peu nous importe, pourvu qu’elle vienne. — La mère pourra la reconduire à la maison si elle demeurait un peu tard. Allons, sœur, assieds-toi sur le panier à côté de moi, et voyons comment nous allons arranger cela.

Ils entamèrent un dialogue entremêlé de gestes joyeux et de battements de mains de la jeune fille, mais à voix si basse et si mystérieusement qu’un passant n’eût pu en saisir un seul mot.

Lorsqu’ils furent arrivés devant la porte de la ferme, Jeannette sauta à bas de la charrette, et entra dans la maison ; Barthélemy détela le cheval et le conduisit à l’écurie. Il apporta ensuite avec une foule de précautions le paquet et le panier.

— Ah ! bonjour, mère, s’écria-t-il en entrant dans la chambre. Tendez la main, j’ai du bel et bon argent pour vous.

Tout en mettant dans la main de sa mère quelques pièces de monnaie, il parcourut la chambre du regard ; tout à coup son visage s’assombrit, et prit l’expression d’une profonde tristesse.

— Tu crois sans doute, dit la mère, que je ne te donnerai pas de pourboire parce que la veuve du maçon Jean doit venir dîner ici avec ses enfants ? Non, Barthélemy, non, mon garçon, bois une pinte, le dimanche, comme c’est ton habitude : tu es beaucoup trop brave pour t’en priver.

Barthélemy prit distraitement quelques cents que lui offrait sa mère, et comme celle-ci allait mettre l’argent à part dans sa chambre à coucher, il s’approcha de sa sœur et lui dit avec un gros soupir :

— Cécile n’est pas ici !

— Elle ne viendra plus maintenant, dit la jeune fille ; dans une demi-heure il fera noir. Mais nous lui raconterons l’affaire demain. Allons, va-t’en là-haut et retiens la mère en bavardant, comme nous en sommes convenus.

— Voulons-nous attendre encore un peu ? demanda Barthélemy.

— Attendre ? Alors nous ne parviendrons plus à faire quitter sa chambre à la mère.

— C’est vrai, dit le jeune homme. J’aurais pourtant été si content que Cécile fût là. Allons, dépêche-toi, Jeannette, — et quand ce sera fait, frappe avec le soufflet sur les pincettes.

Jeannette courut en toute hâte à l’écurie, en rapporta le panier, posa sur la table cinq ou six assiettes dans lesquelles elle versa les paquets de sucre candi, disposa tout auprès le mouchoir à demi déployé, noua les fleurs au cruchon de bière, et mit à côté trois tasses pour la boire, car il n’y avait pas de verres dans la maison.

Puis elle frappa si fort du soufflet sur les pincettes que la mère cria d’en haut :

— Hé ! ne cassez rien en bas !

Barthélemy descendit quatre à quatre l’escalier ; la mère le suivait.

Ce fut un singulier mais touchant tableau que de voir les yeux de la brave femme toute surprise, aller de la table si bien ornée à ses enfants souriants, et regardant tout d’un air interrogateur comme pour y trouver l’explication de toutes ces belles choses.

— Vive Anne ! vive Anne ! crièrent Barthélemy et sa sœur ; et transportés de joie ils volèrent au cou de la vieille mère, et appliquèrent sur ses joues plus d’un gros baiser tout plein d’amour.

Le jeune paysan se dégagea le premier de l’étreinte, prit le mouchoir neuf, le mit sur les épaules de sa mère, courut au mur prendre un petit miroir, et s’écria :

— Voyez, voyez, mère, voilà votre cadeau. Vous n’irez plus à l’église maintenant avec ce vilain mouchoir.

La mère comprit seulement alors ce que signifiait la joie de ses enfants. Elle était tellement émue qu’elle ne put dire un mot ; et tout interdite, elle regarda fixement le mouchoir.

Une larme s’échappa enfin de ses yeux. Elle attira ses enfants sur son sein et les couvrit de baisers à son tour :

— Oh ! comme Dieu est bon ! murmura-t-elle d’une voix altérée.

Et tandis qu’elle gardait toujours sa fille enfermée dans ses bras, Barthélemy courut à la table, remplit de bière les trois jattes, et dit d’une voix tendre et grave :

— Mère, à votre santé ! Puissions-nous vivre longtemps ensemble, une vie d’amour et de vertu ! que je reste en bonne santé afin de travailler pour ma bonne mère, et que Dieu nous donne sa bénédiction ici-bas et plus tard dans le ciel ! Vive Anne !

Il portait la jatte à sa bouche, mais il s’arrêta soudain à un cri de sa sœur, qui s’élança dehors en disant :

— Voilà Cécile là-bas ! Ah ! voilà Cécile !

— Hourra ! hourra ! dit Barthélemy avec allégresse, et lui aussi courut hors de la maison.

La mère n’était seule que depuis un instant lorsque ses enfants reparurent sur le seuil avec Cécile.

Mais hélas ! quel changement s’était fait en eux ! leur visage était triste et abattu, ils marchaient la tête basse, et regardaient de temps à autre Cécile avec une curiosité mêlée d’effroi.

Cécile s’avança, muette, jusqu’à la table, s’affaissa sur une chaise, et se mit à sangloter et à pleurer tellement que les autres, frappés de stupéfaction, la contemplaient en tremblant.

La mère s’approcha la première de la pauvre affligée, et lui dit en lui prenant la main :

— Seigneur Dieu ! chère Cécile, qu’est-il arrivé ? Un malheur ?

Elle n’obtint pas de réponse.

Barthélemy vint à son tour près de la jeune fille et s’écria d’une voix déchirante et pleine de larmes :

— Cécile ! Cécile !

Soit que cet appel parti d’un cœur navré eût vivement frappé la jeune fille, soit que les larmes mêmes qu’elle avait versées l’eussent un peu soulagée, elle leva la tête et répondit d’une voix faible :

— Ô mes chers amis, le chagrin m’ôte la parole. Laissez-moi pleurer encore un peu.

— Ah ! Cécile, Cécile, vous me ferez mourir ! s’écria Barthélemy tout hors de lui. Qu’y a-t-il ? Pour l’amour de Dieu, parlez !

— Jugez combien je suis malheureuse, dit la jeune fille, c’est la dernière fois que vous me voyez !

Une suite d’exclamations douloureuses répondit à cette révélation inattendue.

— Je ne puis plus venir jamais ici, reprit Cécile en versant un torrent de larmes ; je ne puis plus adresser la parole à aucun de vous. Et, hélas ! hélas ! je dois obéir ?

— Vous ne pouvez plus nous parler ! demanda la veuve d’une voix étonnée et incrédule. Pourquoi ? Nous n’avons cependant fait de mal à personne ?

— Ah ! ne me demandez rien, dit la jeune fille d’un ton suppliant ; je ne puis parler.

La colère de Barthélemy éclata, ses dents grincèrent, il serra les poings convulsivement et reprit :

— Oh ! je le pensais bien ! C’est encore ce serpent de Mathias qui a tout fait. — Voyez-vous, je suis bon, je n’ai jamais fait de mal même à une grenouille… mais si ce bourreau me tombe entre les mains, et que je ne lui arrache pas des épaules son infernale tête, alors…

La vieille mère lui mit la main sur la bouche et coupa court à sa vindicative imprécation.

— Barthélemy, dit Cécile suppliante, si vous avez quelque amitié pour moi, chassez bien loin ces mauvaises pensées. Mon oncle lui-même me l’a ordonné. Il n’y a rien à faire : c’est mon sort.

— Mon Dieu ! je ne vous reverrai donc plus jamais ! s’écria le jeune homme avec désespoir, et il posa sa tête sur la table et se mit à pleurer amèrement.

— Je ne viendrai plus jamais ici, répondit Cécile ; mais lorsque, seule et abandonnée, je passerai mes jours entiers au vieux couvent, ô mes amis, alors je penserai toujours, toujours à vous. Ce n’est que d’à présent que je sais combien je vous aime tous.

Ces derniers mots mirent le comble à la désolation, et tous, le cœur brisé, fondirent en larmes.

Tout à coup Cécile jeta au dehors un regard plein d’anxiété, et sans doute elle aperçut quelque chose qui lui inspirait une terreur profonde, car elle se leva toute tremblante, et rassembla à la hâte quelques objets épars sur une armoire.

— Ciel ! dit-elle, je l’avais déjà oublié ? Je suis venue prendre mon coussin à coudre ; adieu, adieu, je dois partir !

Barthélemy se retourna frappé du ton inquiet de ces paroles.

Lui aussi regarda au dehors, et soudain la flamme de la colère étincela dans ses yeux.

— Le voilà là-bas dans le chemin, le méchant démon ! Va-t’en, scélérat, va-t’en !

Il voulut franchir la porte ; mais sa mère se suspendit à son cou, et le retint de toutes ses forces, bien qu’il mugît comme un taureau furieux et s’efforçât d’échapper à l’étreinte qui l’arrêtait.

Cependant Cécile avait tiré précipitamment de son sein une croix d’or. Elle mit le bijou dans la main de Jeannette et lui dit :

— J’ai promis à la veuve de Jean le maçon que je lui viendrais en aide. Je ne le puis pas. Voici une croix qui vient de ma mère morte. Qu’elle la vende et achète du pain pour ses enfants. Mère Anne, Barthélemy, Jeannette, mes chers et bons amis, adieu. Pensez à moi, Priez Dieu, priez-le qu’il me protége !… Je vais souffrir, me consumer, mourir de douleur, car…

Sa voix s’éteignit ; elle s’enfuit en sanglotant et les mains devant les yeux.

Un instant après, les habitants de la ferme de la Chapelle pleuraient en silence.

Le mouchoir gisait oublié sur une chaise, et déjà une profonde obscurité couvrait la terre avant qu’aucun d’eux fût sorti de cette morne consternation, et eût trouvé quelque adoucissement à sa navrante douleur.

  1. Équivalent flamand du Bayard traditionnel.
  2. Le lait se transporte en Flandre dans de grandes cruches en cuivre.