L’Avare (Conscience)/2

L’Avare
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 62-78).
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II


II



Un peu plus loin que la morne demeure de l’avare, au bord de la bruyère dépouillée, s’élevait une petite ferme dont les murs maçonnés d’argile attestaient suffisamment que ses habitants appartenaient à la plus humble classe de laboureurs. Cependant, quelque pauvre que parût cette habitation, quelque monotone que fût la blancheur des campagnes qui l’entouraient, il régnait autour de la modeste métairie une sorte de mouvement et de vie, voire même de joie, qui rendait ce lieu aussi riant qu’un tableau créé par la poétique imagination d’un artiste.

Auprès du puits qui balançait ses longs bras dans l’air, une jeune paysanne tirait l’eau destinée à laver les carottes pour le bétail. Elle avait une figure florissante de santé et plus fraîche qu’une rose. Elle ne craignait pas de plonger ses bras nus dans l’eau à moitié gelée, et chantait à pleine voix d’un ton si joyeux qu’à l’entendre on n’eût pas manqué de songer au futur mois de mai.

À côté de la porte de la ferme se tenait un jeune paysan aussi bien portant que sa voisine. Ses beaux yeux pleins de douceur révélaient la paix de l’âme et la bonté du cœur ; toute sa physionomie, empreinte d’une douce animation, semblait sourire à la vie. Il y avait dans ses traits, dans son attitude quelque chose de si spirituel, de si franc et en même temps de si distingué, qu’au milieu de cent paysans de son âge, on l’eût infailliblement désigné comme le mieux doué sous le rapport du sentiment et de l’intelligence.

Il était occupé à fendre de longues branches de coudrier propres à faire des cercles, et menait l’ouvrage grand train ; ses mouvements étaient libres et dégagés, les branches volaient dans ses mains. Telle était son activité qu’il ne demeurait pas un instant sans changer les pieds de place ; on eût dit qu’il prenait plaisir à danser tout en travaillant. Et en effet, tandis que sa sœur chantait auprès du puits sa sautillante chansonnette, il se mit à siffler avec elle et sans qu’elle le sût, à mouvoir en mesure pieds et mains.

Un chien noir à la queue frétillante sautait en jouant aux mains du jeune homme et aboyait par intervalles comme s’il eût voulu marier sa voix au chant.

Le gentil rouge-gorge sautillait dans les cerisiers voisins ; le pinson répétait gaiement son refrain sur les arbrisseaux qui bordaient le sentier, et l’humble roitelet trottait à travers haies et broussailles.

Le soleil versait sur tout cela des torrents de lumière ; la neige resplendissait sur le toit de l’humble ferme comme une couche de diamants, le jardin et les champs étaient couverts de teintes roses et purpurines.

Soit que la chanson fût finie, soit qu’elle eût à se pencher trop bas sur le cuveau de carottes, la jeune fille se tut.

Le jeune paysan jeta sa casquette en l’air, la rattrapa avec la main, et chanta sur un air charmant :

À bas les soucis, la peine !
Mets ton tablier bleu des grands jours.
Déjà j’entends dans la plaine
Violons, fifres et tambours !
À bas chagrin et tristesse.
Demain ce sera kermesse !


— Barthélemy, Barthélemy, dit la jeune fille en riant, voilà encore une fois ta tête à l’envers ! Tu me feras mourir de rire avec tes singeries !

— Ma foi, chère Jeannette, si tu ne me retiens, je commence à faire des entrechats que ce sera terrible ; car je suis aussi joyeux que si j’avais plus d’argent que l’oncle de Cécile.

— Vraiment ? et pourquoi ? car je ne vois pas la cause. Est-ce que tu irais à la foire demain ?

— Je pourrai bien aller à la foire, en effet ; il est temps, Jeannette ; que nous avisions à trouver un petit porc… Ce n’est pas pour cela… J’ai bien longtemps gardé le secret, mais viens plus près, et tu sauras tout.

Il alla à sa sœur, la prit par le bras, et l’attira derrière le coin de la maison, avec des gestes si mystérieux, que la jeune fille en fut toute stupéfaite et le regarda avec de grands yeux.

— Eh bien ! que signifie tout cela ? de quoi est-il question ? murmura-t-elle.

— Chut ! dit Barthélemy à demi-voix : il approcha la bouche de l’oreille de sa sœur et lui demanda : — En quel mois de l’année sommes-nous, Jeannette ?

— Attends un peu ! La semaine dernière nous étions encore dans le premier ; je crois bien que nous sommes maintenant dans le petit mois [1].

— En effet, c’est demain le quatrième jour du petit mois. Et sais-tu bien, Jeannette, quel saint il y a ce jour-là dans l’almanach ?

— Comment le saurais-je ?

— Sainte Anne ! s’écria le jeune homme avec une vive expression de joie.

— Sainte Anne ! la fête de notre mère ! répliqua la jeune fille le regard curieusement fixé sur les yeux de son frère.

— Je suis une tête folle, n’est-ce pas, Jeannette ? dit-il en riant, et pourtant si je n’étais pas là, tu l’aurais oublié.

— Cette nouvelle me fait grand plaisir, mais je n’y vois pas la raison d’être aussi réjoui que tu l’es. Nous ferons un gâteau, nous grillerons des marrons, nous boirons de la bière d’orge, et puis on contera des histoires et on devinera des énigmes. Tâche de savoir du nouveau, Barthélemy !

— Oui, oui. Jeannette… Mais ce n’est pas tout cela qui me rend si content… Te tairas-tu ? Ne diras-tu rien à la mère ?

— Non, pas un mot.

— Écoute donc. J’ai gagné à fendre du bois pour les cercles une assez jolie somme, tu le sais. Cette année, pour la première fois, nous pourrons mettre de côté quelque petite chose, le fermage et les contributions payés… Voilà que j’ai encore toute une voiture de bois fendu et, ce que la mère ne sait pas, je reçois pour chaque botte quelques cents [2] de plus qu’autrefois. Demain matin je vais en ville, je livre mon bois, on me paie, et je garde un peu d’argent sans que la mère puisse en rien savoir…

— Fi ! Barthélemy, dit la jeune fille d’une voix indignée ; sois sûr que je vais le dire tout de suite à la mère !

— Ne prends pas si vite la mouche, Jeannette ! Laisse-moi achever, — et si toi-même tu ne danses pas de joie, dis que je suis un menteur. N’as-tu pas vu, Jeannette, comme le mouchoir de cou de la mère est vilainement usé, et quel air misérable il a ?… Je suis presque honteux quand je la vois aller à l’église avec cette guenille…

— C’est pourtant bien vrai, Barthélemy ; j’ai déjà eu la même idée.

Ces paroles parurent réjouir le jeune homme, et ce fut avec animation qu’il répondit :

— Eh bien, Jeannette, sais-tu ? Non ? Je vais acheter pour la mère un beau grand mouchoir, mais si beau que madame Meulemans, la fermière du château, n’en a pas de plus beau ! Il sera tout rempli de fleurs rouges, jaunes, bleues, enfin qu’on pourra la voir d’ici jusqu’à l’église !

La jeune fille pressa la main de son frère et dit avec cette douce émotion qui vient du cœur :

— Ah ! voilà qui est bien, Barthélemy ! Comme la mère va être contente !

— Ce n’est pas tout, sœurette ! reprit le jeune homme ravi. Il faudra un bouquet de fleurs ; je sais trois chansons, quatre histoires et sept énigmes, mais, là, tout ce qu’il y a de plus nouveau. Je les ai apprises exprès et gardées pour la fête de la mère. Ah ! Jeannette, Jeannette, comme nous allons rire et chanter ! Comme nous allons être gris ! Les larmes me viennent aux yeux rien qu’en pensant à la figure que fera la mère quand Cécile lui donnera, en plein hiver, tout un gros bouquet de fleurs, et lui mettra le beau mouchoir sur les épaules.

— Mais, Barthélemy, je regarde tout autour, et me demande où tu vas aller chercher des fleurs. Je crois que tu as perdu la tête !

Le visage du jeune homme prit une expression de douce moquerie, et il dit en souriant et regardant sa sœur dans les yeux :

— Jeannette, ne connais-tu pas un brave garçon qui s’appelle Frans ? Un blond, avec de grands yeux, qui est domestique chez le jardinier du château ?

La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles et baissa les yeux toute confuse.

— Allons, allons, dit Barthélemy avec douceur, il ne faut pas rougir, Jeannette ; c’est un bon garçon qui connaît son métier, et qui sait rire à l’occasion. Ne crois-tu pas, Jeannette, qu’il me donnera des fleurs, parce que je suis ton frère ?

Avant que la jeune fille troublée eût pu répondre, une voix se fit entendre dans la maison ; c’était la mère qui criait :

— Barthélemy, Jeannette, à table !

La jeune fille saisit l’occasion d’échapper à son frère, et gagna la porte, tandis que Barthélemy la suivait en ne cessant de répéter à demi-voix :

— Jeannette, tu peux le dire à Cécile ; mais pas à la mère, pas à la mère…

À l’intérieur la mère s’occupait à tirer la bouillie d’un très-grand pot.

Près du feu était assise une jeune fille dont les vêtements bien que presque semblables en tout à ceux de Jeannette, empruntaient tant à leur façon qu’à la manière dont ils étaient portés une certaine élégance qui les rendait moins campagnards. Le visage moins coloré, les traits plus fins de cette jeune fille, la délicatesse de ses membres, contribuaient aussi à la faire distinguer d’une paysanne, dès le premier coup d’œil. Ses yeux étaient doux et limpides, l’expression de sa physionomie calme et séduisante ; en somme il y avait en elle quelque chose de rêveur qui charmait, — quelque chose de grave et de réfléchi qui attestait la force d’âme et l’énergie du sentiment… Elle cousait un vêtement de femme.

La mère se tourna vers elle et lui dit d’une voix bienveillante :

— Venez, Cécile, nous allons dîner.

En ce moment Barthélemy entra en chantant :

À bas chagrin et tristesse ;
Demain ce sera kermesse !


Mais son œil n’eut pas sitôt rencontré le doux et grave visage de Cécile, que sa voix s’arrêta, et il ralentit le pas comme si un sentiment de respect l’eût saisi en présence de la jeune fille.

Tous s’assirent à table, prièrent avec recueillement, après quoi chacun, la cuiller en main, se mit à manger de bon appétit l’excellente bouillie. La mère posa ensuite sur la table un grand plat de pommes de terre et de lard frit.

Toutes ces gens paraissaient heureux ; de tous les yeux rayonnaient la santé, le contentement, la reconnaissance. Barthélemy disait une plaisanterie ou l’autre, feignait de se brûler, ou faisait de joyeuses et incompréhensibles allusions à la fête du lendemain, de sorte qu’il fit rire ses commensaux pendant tout le repas.

Si un millionnaire eût pu voir ce dîner, à coup sûr il eût envié le sort de ces pauvres gens.

À peine avaient-ils entamé leur second et dernier plat qu’un coup léger qu’on eût dit frappé par une main craintive se fit entendre à la porte.

— C’est la pauvre veuve du maçon qui s’est tué en tombant il y a quelques mois, dit la mère ; je l’ai vue dimanche près de l’église et lui ai dit qu’elle pouvait venir chercher une aumône tous les mardis. Jeannette, coupe un morceau de pain pour elle. — Entrez ! cria-t-elle en se tournant vers la porte.

On vit paraître sur le seuil une femme encore assez jeune, mais ses joues étaient blêmes et amaigries, et ses vêtements si misérables et si usés qu’on était saisi à sa vue d’un frisson glacial. Son visage, quoique flétri, portait un cachet de gravité et d’intelligence, et avait dans l’expression quelque chose de noble et de courageux qui témoignait assez que cette femme n’était pas née pour mendier.

Une petite fille se suspendait à sa main, et les dents de l’enfant claquaient de froid.

Sans dire mot et les yeux baissés, la mère continua à réciter le Pater noster commencé derrière la porte.

Jeannette lui apporta le morceau de pain en disant :

— Pauvre Catherine ! je n’aurais jamais pensé que vous dussiez un jour demander l’aumône. Vous, si sage, si laborieuse ! Cela me fait peine…

— L’hiver est si long, dit la veuve en soupirant ; il n’y a pas d’ouvrage pour moi, Jeannette… La faim me chasse hors de chez moi ; mais en été, quand il y aura à travailler, cela ira mieux.

Pendant ce temps la pauvre petite fille attachait sur la table ses yeux brillants de l’éclair de la faim, et ses lèvres s’humectaient de convoitise.

Cécile contemplait cette scène avec une profonde pitié. Tout à coup, comme si une idée soudaine eût traversé son esprit, elle fixa un regard singulier sur les yeux de Barthélemy. Et, soit que celui-ci l’eût comprise ou qu’il suivît l’impulsion de son propre cœur, il alla à la pauvre veuve, la prit par la main et la conduisit à la chaise qu’il venait de quitter.

— Asseyez-vous, bonne Catherine, dit-il, et dînez avec nous… Où il y a pour cinq, il y a pour sept… et si le compte n’est pas juste Dieu le redressera…

Cécile s’était empressée aussi de mettre la petite fille sur sa chaise.

On apporta d’autres sièges, on coupa court aux remerciements de la veuve, et tous ensemble attaquèrent joyeusement le plat appétissant. Seulement, lorsque la pauvre femme eut apaisé sa première faim, elle se mit à contempler avec une indicible tendresse sa fille qui, insouciante et heureuse, dévorait pommes de terre et lard. Des larmes silencieuses commencèrent à tomber de ses yeux.

Chacun la regarda avec étonnement comme pour lui demander l’explication de cette subite tristesse. Cécile seule la comprit et dit :

— Vous avez sans doute d’autres enfants, brave femme ?

— Oui, ma chère demoiselle, répondit la veuve, j’en ai deux encore ; celle-ci est la plus âgée… les autres, pauvres petits agneaux, sont à la maison tout seuls, sans feu… et depuis huit jours ils n’ont rien mangé qu’un peu de pain noir !

— Mais pourquoi vous êtes-vous mise tout d’un coup à pleurer ? demanda Jeannette.

La femme courba la tête et répondit sans regarder.

— Une mère… vous ne pouvez encore comprendre cela, ma fille… Cela me fait peine de voir ma petite Marie manger ainsi… Les pauvres petits qui sont demeurés là-bas ont si faim…

Barthélemy se leva brusquement, s’essuya la bouche et s’écria :

— Je le crois bien…

Puis, se tournant vers sa mère, il continua :

— Mère, je travaillerai tous les jours deux heures de plus ; le dimanche je n’irai pas au cabaret… mais il faudra permettre à la veuve de Jean le maçon de venir chaque jour dîner ici avec un de ses enfants, aussi longtemps que mon supplément de travail et mes économies pourront y suffire…

Les yeux de la mère s’attachèrent, humides et brillants, sur son fils, et elle dit d’une voix douce, tandis qu’une larme tombait de sa paupière :

— Barthélemy, mon enfant, je t’aimais déjà beaucoup ; mais je t’aime beaucoup plus encore maintenant.

Une douce expression de soulagement se peignit sur le visage de la mendiante ; elle saisit vivement la main de Barthélemy et dit d’un ton grave :

— Dieu est juste. Vous ne donnez pas seulement à votre prochain le fruit de vos sueurs, mais encore votre amitié, votre cœur ; vous faites pour la pauvre veuve ce que vous pourriez faire pour une sœur… Dieu est juste ; vous serez heureux en ce monde !

Ce disant, elle jeta un regard sur Cécile comme si elle eût voulu indiquer au jeune homme la source de son bonheur futur…

Les yeux de Cécile, pleins d’une tendre reconnaissance, s’étaient arrêtés un instant sur les yeux de Barthélemy ; celui-ci, ému par ce regard et par les paroles de la veuve, releva fièrement la tête, mais cette profonde émotion lui devenant pénible, il se leva vivement et répondit en éclatant de rire :

— Taisez-vous, laissez-moi tranquille, ou j’en deviendrai fou ! Heureux, heureux, eh ! Je ne changerais pas ma condition contre celle d’un roi ! Approchez-vous du feu, brave femme, et chauffez-vous bien… Allons, Jeannette, apporte un peu de ramilles et souffle, souffle, que cela pétille bien !…

Depuis quelques instants déjà Cécile était assise près du foyer, tenant la petite fille sur ses genoux. Ce qu’elle disait tout bas à l’enfant joyeuse, les autres ne l’entendaient pas ; mais elle dut lui dire des paroles d’une angélique douceur, car la petite enlaça ses bras au cou de sa protectrice et l’embrassa.

La pauvre veuve contemplait ce spectacle avec un sourire céleste.

Bientôt Cécile posa l’enfant à terre ; elle s’approcha de la mère et lui parla à voix basse. Ostensiblement elle pria la veuve de quitter la ferme avec elle.

Jeannette, qui le remarqua comme les autres, vint se placer à côté de son frère et lui dit à l’oreille :

— Que va faire Cécile avec la veuve ? Elle ne la mènera pas à son oncle, sûrement ?

— Ne le vois-tu pas ? Elle va lui donner de l’argent…

— Ah ! oui, les quatorze sous qu’elle a reçus tout à l’heure de l’hôtesse du Cerf pour la couture de ces hardes d’enfant. Cette Cécile donne en vérité tout ce qu’elle peut gagner ! Il faut que son oncle le sache !

— Garde-toi de te mêler de cela, Jeannette ! À coup sûr ce ne sont pas nos affaires !

— Non, Barthélemy, c’est seulement pour dire, vois-tu ?

Entre temps la pauvre veuve était occupée à remercier la mère Anne. Cécile adressa encore à Barthélemy un sourire reconnaissant et dit adieu à tous en promettant de revenir dans l’après-midi. Elle prit la petite fille par la main et, suivie de la veuve, elle quitta la ferme.

Cécile garda le silence jusqu’à ce qu’elles fussent éloignées de quelques portées de flèche ; au bout du sentier elle entraîna la pauvre femme derrière un taillis de chêne, regarda de tous côtés autour d’elle si elle ne pouvait être vue, et dit enfin d’une voix contenue :

— Vous vous appelez Catherine Melsens, je crois ?

— Oui, mademoiselle, répondit la veuve ; feu mon homme a demeuré, dans sa jeunesse, chez votre père.

— Je le sais, Catherine. Ne vous a-t-il rien conté de ce qui arriva alors chez nous ?

— D’un incendie, mademoiselle ? Oui, les doigts de sa main gauche en étaient restés crochus et raides…

Cécile demeura quelques instants les yeux opiniâtrément fixés sur le sol ; elle semblait en proie à une extrême tristesse. La petite la regardait avec compassion et la tirait vivement par la main comme pour l’arracher à son chagrin. La veuve stupéfaite considérait la jeune fille sans parler.

Bientôt Cécile prit la main de la pauvre femme et lui dit :

— Savez-vous, Catherine, que feu votre mari m’a sauvée des flammes, au grand péril de sa vie ? Oui, oui, sans lui, le brave homme, j’aurais été brûlée vive !

— Mais, mademoiselle, chacun en aurait fait autant à sa place. Ne soyez pas triste pour cela.

— Ma tristesse ne vient pas de là, Catherine. Je voudrais mettre vos enfants à l’abri de tout besoin, et je ne le puis pas, hélas !

— Un mot venu du cœur, mademoiselle, est la plus belle des aumônes.

— Écoutez, brave femme, — mais n’en dites rien. Voici quatorze sous… et quand vous viendrez demain à la ferme avec votre autre enfant, peut-être pourrai-je vous donner un peu plus… et puis je ferai des habits pour vos enfants, avec ceux que portait ma mère défunte ; ils seront chauds et beaux. Peut-être trouverai-je aussi quelque chose de bon pour vous… Oh ! si Dieu me secondait dans mes efforts c’en serait fait peut-être de toutes vos misères !

La veuve, profondément touchée par ces paroles, céda à son émotion et se mit à pleurer. Elle baigna la main de la jeune fille de larmes brûlantes et s’écria :

— Ah ! mademoiselle, j’étais si malheureuse, mais si malheureuse, que parfois j’en perdais quasi la tête ; il y a longtemps que je serais morte peut-être, si j’avais pu mourir ; mais qui aurait pris soin de mes pauvres agneaux ? Et maintenant la bonté de votre cœur, votre amitié plus encore que votre secours me font tout d’un coup oublier ma misère. Oh ! comme je prierai Dieu pour vous ! Comme mes enfants et moi nous vous bénirons à genoux dans notre chaumière !

— Si j’étais riche ! si j’étais riche ! disait la jeune fille se parlant à elle-même et en soupirant.

— Riche ? reprit la pauvre femme, vous le serez, mademoiselle. Riche à trésors !

— Vous vous trompez, Catherine. Les gens d’ici le croient bien, mais ils sont dans l’erreur assurément.

— N’hériterez-vous donc pas de votre oncle ?

— Mon oncle est pauvre, ma bonne femme. Il ne possède rien que la vieille maison que nous habitons et quelques petites terres.

— Non, non, mademoiselle, il a beaucoup, beaucoup d’argent. — Mon homme était maçon, et il a travaillé autrefois et longtemps en secret pour votre oncle. Il n’y a peut-être qu’une personne au monde qui sache le fin mot de l’affaire, et cette personne c’est moi, mademoiselle.

Cécile était au comble de l’étonnement.

— Et ce n’est pas par fierté que je le dis, poursuivit la veuve, mais je pourrais vous donner le nom de cousine ; car la défunte femme de votre oncle était la sœur de la mère de mon homme. Ainsi vont les choses dans les villages : l’un a du bonheur, l’autre du malheur, on se disperse dans tout le pays pour chercher son pain, et à la fin on ne se connaît plus les uns les autres.

— Ainsi cette chère petite Marie serait ma cousine ? demanda Cécile avec une joie véritable tout en caressant la tête de l’enfant.

— De loin seulement, de très-loin, répondit la veuve. Si tout allait dans le monde comme cela devrait aller, j’aurais aussi ma part dans l’héritage ; mais Mathias, cet hypocrite trompeur, fera bien en sorte que personne de notre côté n’ait rien.

— Mon oncle est juste pourtant, dit Cécile ; si sa manière de vivre est étrange, son cœur n’en est pas moins bon.

— Je le sais, mademoiselle ; mais connaissez-vous Mathias ?

La jeune fille la regarda d’un air surpris.

— Je le connais, moi, il a demeuré longtemps dans le village où je suis née ; Mathias est un homme qui a gaspillé autrefois tout le bien de ses parents, et a fait mourir de chagrin son père. Comme il était passablement instruit, il s’est fait par besoin une espèce de marchand d’âmes [3] et d’agent d’affaires, et c’est ainsi qu’il a été admis chez votre oncle pour arranger une affaire qui allait de travers. Il a vu bien vite que le terrain était bon pour tromper et mentir. Le dépensier, le gourmand, le méchant a fait semblant d’être avare, sobre et soigneux de toute chose… Savez-vous pourquoi, mademoiselle ? Pour enlever mon héritage et l’héritage de tant d’autres pauvres gens qui sont de notre côté. Et peut-être… mais non, votre oncle vous aime encore trop.

Cécile demeurait immobile, la tête penchée, le regard baissé vers la terre. Oublieuse d’elle-même, elle réfléchissait à l’étrange révélation de la veuve.

Celle-ci reprit :

— Mais ne craignez rien, mademoiselle ; on a quelquefois plus de courage et d’esprit pour les autres que pour soi-même. Mathias sait bien que la pauvre Catherine se retrouvera peut-être un jour dans son chemin. Et puis, mademoiselle, vous êtes seule de votre branche et l’héritière la plus proche, puisque votre père était le propre frère de l’oncle Jean. Une autre fois nous parlerons un peu plus longtemps de cette affaire ; je veux vous mettre en garde contre ce traître… Voilà trop longtemps déjà que vous faites preuve de bonté pour une pauvre veuve, par le gros froid qu’il fait. Je vais consoler mes petits enfants, leur porter les bonnes nouvelles et prier Dieu pour vous, mademoiselle.

Cécile releva la tête, prit la main de la mendiante et lui dit :

— Catherine, voulez-vous faire quelque chose pour moi ? mais il n’y faudra pas manquer…

— Avec joie, mademoiselle.

— Eh bien, ne priez pas pour moi, mais priez pour mon oncle. Ne l’oublierez-vous pas ?

— Je le ferai.

— À demain donc.

La veuve reprit le sentier tout en continuant à exprimer sa reconnaissance dans les termes les plus vifs. Par intervalles, elle se retournait vers Cécile, qui gagnait d’un pas rapide la maison de l’oncle.

— Marie, ma fille, disait la pauvre mère d’une voix émue, tu as rêvé d’un ange cette nuit, n’est-ce pas ? Eh bien, voilà l’ange ! et ce méchant Mathias c’est le diable !… Allons, Marie, courons un peu, mon enfant.

  1. Le mois de février.
  2. Pièce de monnaie valant deux centimes.
  3. Agent pour le remplacement militaire.