L’Avare (Conscience)/1

L’Avare
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 43-62).
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I




L’AVARE


C’était l’hiver : la neige, semblable au drap mortuaire d’une jeune vierge, couvrait le sol ; la bruyère et les champs étaient assoupis : tout dormait… Mais ce sommeil était si calme, si plein d’espoir d’un joyeux réveil, que la vue même de cette monotone absence de la vie faisait battre le cœur ému par un bonheur indéfinissable.

Et c’était naturel ! Dans l’azur sans tache du ciel resplendissait un beau soleil d’hiver qui inondait de lumière la nature endormie. L’immense tapis de neige semblait parsemé de milliers de perles étincelantes ; car chaque flocon reflétait la brillante image de l’astre du jour, et il en résultait un rayonnement si splendide qu’on eût dit la neige même animée d’une vie et teinte de couleurs à elle propres.

Aussi loin que portait le regard, rien ne souillait la blancheur immaculée des campagnes, car même les maisons du village et l’église étaient comme cachées sous les plis de leur vêtement d’hiver ; rien ne faisait contraste, sinon l’austère feuillage des sapins qui élevaient au-dessus de la neige leurs cimes d’un vert sombre, et ressemblaient dans leur immobilité à des sentinelles veillant sur un camp endormi…

Si la nature s’était enveloppée de calme et de repos, l’homme poursuivait son pesant et éternel labeur ; de chaque métairie, de chaque maison du village s’élevaient mille voix, mille bruits divers. Ici le sol gémissait sous le battement cadencé des fléaux, là résonnait l’impatient tic-tac des moulins à blé, plus loin retentissaient les coups secs du teillage du lin ou le lourd murmure de la baratte.

Ajoutez à tout cela la douce chanson des jeunes filles, le sifflement aigu des paysans… et puis encore le hennissement des chevaux, le meuglement des vaches, le plaintif et doux bêlement des moutons…

Hymne admirable qui s’élève vers Dieu, et lui dit que ses créatures se réjouissent dans leur travail et le remercient de leur sort sur la terre !

Une seule maison, au milieu de toute cette vie, demeurait muette et morne comme une tombe. Située à quelques portées d’arbalète du village, elle était évidemment le reste d’un ancien couvent dont la plus grande partie avait été brûlée ou démolie ; car du sol qui l’entourait surgissaient encore çà et là des fragments de murs épais.

Cette habitation, formée de la seule aile du cloître qui demeurât debout, et dont les fenêtres gothiques étaient grossièrement murées avec des briques de rebut, était ceinte avec le jardin y attenant de hauts murs soutenus d’espace en espace par des contreforts en saillie.

Mais là n’était pas la cause qui arrêtait le passant devant cette étrange demeure et le jetait dans de tristes réflexions.

Cette mystérieuse habitation, — mélancolique débris d’une prospérité et d’une puissance évanouies, — avait un air de dépérissement et de ruine qui faisait peine au cœur. Le sol, aux alentours, était inculte et dévasté, d’énormes amas de décombres et des fosses profondes le rendaient presque inaccessible. Les murailles nues de l’édifice étaient rongées par le temps et sillonnées de longues crevasses ; les contre-forts tombaient en ruines de tous côtés, et même quelques-uns d’entre eux gisaient renversés au pied du mur qu’ils devaient soutenir. Nulle part on ne voyait trace qu’une main humaine se fût efforcée de réparer le désastre ou de retarder la destruction.

Au morne silence qui régnait aux environs on eût cru cette maison inhabitée, si l’on n’avait remarqué un sentier tracé dans la neige, se dirigeant de la porte vers le village, et allant se perdre un peu plus loin dans le chemin commun. Avec plus d’attention, on pouvait même reconnaître parmi les pas d’hommes marqués dans ce sentier l’empreinte plus délicate d’un pied de femme…

À l’intérieur de cette maison, sous un large manteau de cheminée, étaient assis deux hommes, muets, immobiles, les pieds dans la cendre du foyer, la tête rentrée entre les épaules, comme si le froid leur eût ôté tout sentiment.

L’un était un vieillard aux cheveux blancs, aux yeux profondément enfoncés, aux joues pâles et creuses ; son dos était courbé, et ses mains, chaque fois qu’il faisait un mouvement, étaient prises d’un tremblement de faiblesse.

L’autre était un homme d’environ quarante ans et dans toute la force de la vie. Ses traits irréguliers avaient une expression étrange et indéfinissable qui inspirait la défiance ou l’antipathie. Ses petits yeux gris, cachés sous un front haut et d’épais sourcils, brillaient dans leur orbite comme des vers luisants dans les ténèbres ; son nez, large du bas, s’émouvait visiblement chaque fois qu’il respirait ; sa bouche était large et fendue presque jusqu’au milieu des joues, et sur ses grosses lèvres se jouait un sourire, expression de la gourmandise et de bien d’autres passions ignobles.

Le visage de cet homme, dans sa partie supérieure, dénotait la méchanceté et la ruse, peut-être même l’intelligence ; dans sa partie inférieure, il accusait une brutale convoitise. De ce mélange de traits disparates résultait un ensemble fort laid déjà, matériellement parlant, mais plus laid encore, en raison de sa signification morale.

Tout ce qui entourait ces deux hommes silencieux paraissait en harmonie avec eux-mêmes et avec le caractère qu’on leur attribuait à première vue.

La vaste pièce, haute et voûtée, n’était qu’à demi éclairée par une fenêtre élevée, close par d’épais barreaux de fer, mais qui, grâce à l’absence de maint carreau, laissait un libre accès au vent et à la pluie.

Partout régnait une insigne malpropreté : le parquet était recouvert d’une couche d’argile ; de longues toiles d’araignée descendaient en noirs flocons de la voûte le long des murs ; dans les coins assombris gisaient des monceaux d’objets de toute sorte, sans forme et sans destination, parmi lesquels on pouvait reconnaître une quantité de vieux souliers hors d’usage. Et si l’on apercevait, appendus à la muraille éraillée ou posés sur la cheminée, quelques ustensiles de ménage, le tout était recouvert d’une couche si épaisse de poussière qu’on ne pouvait douter qu’on n’y eût pas touché depuis une longue suite d’années.

Bien que les deux personnages dont nous avons parlé fussent couverts de vêtements sales et rapiécetés, mais cependant très-épais, le froid était tellement vif qu’il pénétrait au travers ; aussi était-ce un singulier spectacle que de les voir allonger leurs pieds vers l’unique tourbe qui couvait dans le foyer, et se courber au-dessus pour ne laisser monter dans la cheminée aucun rayon de chaleur sans en avoir absorbé toute la force. Parfois même ils étendaient les mains au-dessus d’un pot de grès posé dans la cendre, afin de profiter des rares vapeurs qui s’en exhalaient.

Le vieillard se tenait immobile, l’œil fixé sur le foyer ; quant à l’autre, bien qu’il changeât rarement de position, son regard disait assez qu’il était en proie à une sérieuse préoccupation. On eût dit qu’il attendait avec impatience le réveil du vieillard, et qu’il épiait sur le visage maigre et sans vie de celui-ci la moindre émotion.

Au bout de quelques instants, il prit le soufflet de fer et se mit à souffler sur la tourbe jusqu’à ce qu’une petite flamme bleuâtre s’en échappât.

Le vieillard arrêta sa main d’une étreinte fébrile, et dit d’une voix tremblante :

— Qu’est-ce ? Que fais-tu, Mathias ? Finis donc ! La tourbe ne brûle-t-elle pas assez vite pour qu’il faille encore la souffler ainsi ? As-tu froid ?

— Au contraire, répondit Mathias ; mais huit heures sonnent à l’église, et il est temps de déjeuner.

— Eh bien ?

— Je croyais que cela vous ferait du bien de manger chaud, oncle Jean !

— Manger chaud ! cela affaiblit l’estomac, grommela le vieillard… Et puis, la tourbe est si horriblement chère !

Sur ces entrefaites, Mathias avait mis le pot sur la table et tendu une cuiller à l’oncle. Celui-ci se mit à remuer et à souffler dans le pot comme s’il eût craint de se brûler aux aliments qu’il contenait. Bien qu’il parût en aspirer le fumet avec délices et avec un sourire de convoitise, le mets en question n’était rien moins qu’appétissant ; ce n’était qu’un océan d’eau tiède dans lequel nageaient des morceaux de pain noir.

À la première cuillerée qu’il porta à ses lèvres, le vieillard adressa à son compagnon un regard de reproche, et dit :

— Mathias, Mathias, je ne sais comment tu peux ainsi prodiguer le sel !

— Il n’y en a que cinq grains, oncle Jean.

— Et qu’est-ce que je vois là ? De la graisse ? du beurre même ? Hélas ! tu veux me mettre sur la paille dans mes vieux jours ! Mathias, Mathias, ce n’est pas bien !

— Vous vous chagrinez à tort, répondit l’autre ; Cécile a réchauffé hier les pommes de terre dans le pot, et elle y a fait fondre un gros morceau de beurre.

— Un gros morceau !

— J’aurais pu laver et nettoyer le pot…

— Non, non, il ne fallait pas le faire !

— Aussi m’en suis-je bien gardé ; nous y gagnons un peu de graisse qui sans cela eût été perdue.

— J’ai tort, Mathias ; tu es un brave garçon ; et s’il me reste quelque chose à mon lit de mort, je te récompenserai de tes soins et de ton attachement, sois-en sûr.

En ce moment on frappa doucement à la porte et une voix craintive se mit à réciter distinctement le Pater noster.

— La femme du maçon Jean ! dit Mathias avec un mouvement d’impatience irritée. Elle n’a jamais rien eu ici, — et tous les jours elle revient… Que veut dire cet entêtement ? On dirait qu’elle est payée pour me tourmenter !

— Encore ! s’écria l’oncle Jean ; donner ! toujours donner ! Lève-toi, Mathias, et chasse-moi bien loin ces fainéants !

La porte s’ouvrit lentement ; une pauvre femme très-maigre se montra sur le seuil, tenant à la main une petite fille qui frissonnait de froid. Elle poursuivit sa prière.

Mathias s’était levé ; il s’approcha de la femme et lui dit avec rudesse :

— À la porte ! Il n’y a rien à donner… et avisez-vous de revenir ! C’est sûrement pour voir s’il n’y a rien à voler ? Vous êtes trop lâche pour travailler. Dehors, dehors ! et un peu vite !

La pauvresse se retourna prête à quitter la demeure inhospitalière ; mais, soit que Mathias le fît par pure méchanceté, soit que la mendiante ne se retirât pas assez vite, il la poussa elle et son enfant avec tant de brutalité que la pauvre petite fille tomba dans la neige et se mit à jeter les hauts cris. Les yeux flamboyants et menaçant du doigt, la mère s’écria :

— Dieu te paiera cela, scélérat !

Mais Mathias, sans faire attention à la menace, poussa violemment la porte derrière elle, et revint s’asseoir à table en souriant.

Après toute une kyrielle d’imprécations contre les mendiants, les voleurs et les fainéants, ils reprirent tranquillement leur repas interrompu.

— Comment trouves-tu la bouillie, Baptiste ? demanda l’oncle.

— Délicieuse, en vérité, oncle Jean ! Et la pauvre Cécile qui appelle cela un plat de chiens !

Il était facile de lire dans son regard qu’il prononçait le nom de Cécile avec intention.

— Mais à propos, Mathias, ne remarques-tu pas que Cécile s’écarte de plus en plus du bon chemin ? demanda le vieillard. Elle devient gourmande, recherchée dans ses habits, dépensière…

— Si je le vois ; oncle Jean ! Je vous en parle rarement, car Cécile est ici l’enfant gâté ; elle peut faire tout ce qu’elle veut : manger du beurre, porter de belles robes, faire flamber le feu, donner de l’argent ! J’ai pitié de vous, oncle Jean, et je tremble quand je songe au mal qui peut vous arriver de votre aveugle affection pour elle ; et pourtant j’ai pitié davantage encore de notre pauvre Cécile qui, débauchée comme elle l’est, prend peu à peu la mauvaise route.

— Combien reste-t-il encore du beurre que tu as acheté la semaine dernière ? demanda l’oncle perdu dans ses réflexions.

— La demi-livre est encore une fois finie !

— Finie ? Il nous faudra donc encore un demi-franc d’argent pour suffire à son gaspillage ? Mon Dieu ! mon Dieu !

— Demain, oncle Jean.

Mathias vit avec une joie dissimulée le vieillard porter les mains à son front avec désespoir et tous ses membres se contracter convulsivement. Un sourire étrange courut sur son visage rébarbatif ; — il reprit :

— Oui, croyez-moi ou ne me croyez pas, oncle Jean, mais je dis la vérité. Cécile est pervertie jusqu’au fond par la mère Anne. Ils lui donnent dans cette maison toutes sortes de friandises, ils font un feu à brûler la cassine, et ils se moquent de nous pour lui inspirer de la haine à notre endroit. Si Cécile est toujours dehors et se conduit comme si l’argent pleuvait chez vous, c’est la faute de la veuve ; mais ces gens hypocrites savent bien ce qu’ils font ! C’est de l’argent qu’ils placent en rente viagère et qui leur rapportera mille du cent !

— Pourtant, Mathias, la mère Anne est pauvre ; lors de la mort de son mari elle ne pouvait payer les droits de l’église ; il est vrai qu’elle a fait faire un cercueil de bois solide et dire quatre messes !… Mais enfin, tu parles d’argent, de gaspillages, de placement à intérêt ! Je ne comprends pas.

— Voyez-vous, oncle Jean, répondit l’autre avec une feinte tristesse, je ne puis plus me taire ; il y a trop longtemps que cela pèse sur ma conscience ! Et puis l’affection que je porte à mon bienfaiteur me l’ordonne…

— Que signifient ces mystérieuses paroles ? Tu me fais trembler !

— Il y a bien de quoi, pauvre oncle Jean ! Écoutez, je vais vous révéler une chose qui vous surprendra ; mais, pour l’amour de Dieu, soyez calme et froid ; si cela devait vous chagriner trop je ne me le pardonnerais jamais !

— Eh bien ? eh bien ?

— Vous savez, oncle Jean, que la mère Anne a un fils ?

— Oui, le petit Barthélemy ; ce polisson, ce bandit qui venait voler nos pommes avant que le mur du jardin fût réparé. Quand il sera grand s’il n’arrive pas à la potence c’est qu’il aura manqué sa carrière…

— Ce que vous dites là, oncle Jean, est arrivé il y a longtemps ; je n’étais pas encore ici. L’enfant est devenu jeune homme. Aujourd’hui il fait d’autres tours qui ne valent pas un cheveu de plus. Le dimanche, et souvent pendant la semaine quand il a quelque chose à faire, il court les cabarets ; il boit des pintes entières de bière, il chante, il danse, il rit et il est le boute-en-train partout où l’on chante le mauvais refrain : Vive la joie !

— Vraiment ! C’est une honte ! Et que dit de cela la mère Anne ?

— Bah ! elle est de la même pâte ; elle est aussi folle de son fils que si son nom était déjà dans l’almanach… Et savez-vous maintenant pourquoi à la ferme de la Chapelle on cajole autant Cécile, pourquoi on lui donne tant de friandises, pourquoi on se l’attache en la rendant gourmande, vaine et dépensière ?

— Pourquoi ?

— Parce que la veuve machine en secret une affaire entre Cécile et son fils ; parce qu’elle veut que votre nièce se marie avec son fils. Comprenez-vous, à cette heure, oncle Jean ?

Le vieillard secoua la tête en réfléchissant comme quelqu’un qui doute et ne saisit pas bien ce qu’on veut lui démontrer.

— J’entends bien, dit-il ; mais qu’y a-t-il là de si effrayant qui doive me faire trembler ? En tout cas, je ne puis donner de dot à Cécile.

— Bon oncle Jean ! s’écria Mathias d’un ton de pitié, votre loyal et généreux cœur ne peut concevoir tant de perfidie et d’avidité… Je vais parler plus clairement… La mère Anne est pauvre ; son fils aussi. Vous êtes riche…

— Oh ! oh ! s’écria le vieillard avec horreur, comme s’il eût entendu un blasphème. Riche ? moi riche ? Qui t’apprend à dire de pareilles infamies ?

— Calmez-vous, oncle Jean, je sais assez quelle peine nous avons à joindre les deux bouts de l’année. C’est la mère Anne qui fait son compte ainsi… Laissez-moi, pour un instant, raisonner à rebours comme la veuve… Elle est pauvre, vous êtes riche : Cécile héritera de la moitié de ce que vous laisserez. Si elle épousa le fils de la veuve, ces gaspilleurs auront un jour en main le meilleur de votre bien. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils se mettent en frais aujourd’hui pour enjôler votre nièce. Encore une fois c’est une rente viagère sur vous qui leur rapportera mille du cent. Comprenez-vous maintenant ?

L’oncle tremblant considérait Mathias avec des yeux écarquillés. Celui-ci parut tout joyeux de l’émotion croissante du vieillard et reprit d’une voix rapide et expressive :

— Voyez-vous, oncle Jean, ces fausses gens espèrent que vous ne vivrez plus longtemps. À peine le vieil avare, — c’est ainsi qu’ils vous nomment, — sera-t-il en terre que le violon râclera chez eux ; ils boiront, feront bombance, se mettront en joie ; Barthélemy s’en ira ripailler et tapager dans les cabarets, — et ils jetteront ainsi par les fenêtres le peu que vous avez amassé si péniblement. Hélas ! le pire de tout c’est qu’à la fin du compte notre pauvre Cécile se trouvera sur la paille et aura peut-être à pleurer pendant sa vie entière son erreur d’un instant. Puisse le bon Dieu l’en préserver !

Un pénible et long accès de toux s’empara du vieillard avant qu’il pût parler, lugubre bruit dont les sombres voûtes de la chambre renvoyaient l’écho.

Mathias s’était levé et tenait devant la bouche de l’oncle souffrant une écuelle de bois, tandis qu’il tapotait doucement sur son dos. On eût dit qu’il portait au vieillard un amour sans bornes ; sa voix était douce et triste, et il prodiguait au malade des caresses si affectueuses que le fils le plus aimant n’eût pas donné à son père des soins plus inquiets.

La toux s’arrêta enfin ; le pauvre oncle put reprendre haleine. Tout tremblant encore, il saisit la main de Mathias, la pressa dans les siennes, et s’écria d’une voix désespérée, tandis qu’un torrent de larmes coulait sur ses joues creuses :

— Oh ! merci, mon bon ami, toi seul as pitié de moi. Les autres désirent ma mort… Cécile, toi que j’ai aimée comme mon propre enfant, toi aussi tu es une ingrate !… Malheur ! malheur ! ils gaspilleront après ma mort le peu d’argent que j’ai épargné en m’ôtant le pain de la bouche… Mon Dieu ! si je devais mourir avec cette affreuse crainte… Et ils osent dire que je suis riche, Mathias !

— Ils vous appellent le riche ladre…

— Ils croient peut-être que je possède bien cent florins…

— Cinq mille ! dit la veuve.

— Hélas ! hélas ! s’écria le vieillard, c’est ainsi qu’on calomnie la pauvreté et la vertu… Mathias, mon ami, tu sais mieux ce qu’il en est, toi qui partages ma misère et qui m’assistes dans le besoin ?

— Ce sont des langues venimeuses, oncle Jean ! Ne vous en inquiétez pas davantage, pourvu que vous réussissiez à sauver notre malheureuse Cécile de leurs piéges.

— Oui, notre Cécile… et mon pauvre argent ! dit le vieillard en soupirant. Ah ! Mathias, si j’étais jeune, je me ferais prodigue, dépensier, libertin !… Mais non, je finirais encore par mourir de faim.

Un court silence suivit cette exclamation. Le vieillard semblait saisi de la fièvre et était visiblement tourmenté par de sinistres prévisions.

— Calmez-vous et reprenez courage, oncle Jean, dit Mathias d’une voix consolante ; ils n’en sont pas encore là, les odieux trompeurs. Cécile ne soupçonne peut-être pas le moins du monde leurs mauvais desseins. La pauvre fille est séduite ! Elle est au bord de l’abîme, c’est vrai, et pourtant soyez sûr qu’avec de la bonne volonté et une ferme résolution on peut encore la sauver facilement.

L’oncle fixa sur lui un œil plein d’espérance, et dit d’une voix suppliante :

— Ah ! pour l’amour de Dieu, mon ami, conseille-moi ce que je dois faire ; mon âme est faible et le chagrin me trouble l’esprit…

— C’est bien simple, oncle Jean. Voulez-vous empêcher Cécile d’épouser maintenant ou après votre mort un dissipateur ? eh bien, donnez-lui un mari économe qui puisse la rendre heureuse…

— Un mari économe ! répéta le vieillard en réfléchissant, en effet !

Après une longue méditation, il poussa un gros soupir, et dit d’une voix abattue :

— Inutile ! je cherche en vain par tout le village, et je ne trouve personne. Les honnêtes gens que je connaissais sont aussi vieux que moi ; les autres mènent une vie de dépense et de luxe…

— Pas moi, pourtant ! murmura Mathias demi-souriant.

L’oncle le contempla avec une joyeuse stupéfaction, et dit :

— Ah ! comment un homme peut-il perdre la tête ainsi ! Tu es le seul auquel je n’aurais jamais songé ; et cependant tu es le seul qui lui convienne… Mais tu n’en voudrais pas, Mathias ; tu ne l’aimes pas, sans doute ?

Mathias pencha sa tête sur sa poitrine et parut tout confus.

— Je ne sais pas, dit-il d’une voix hésitante ; mais si j’étais riche, je donnerais toute ma fortune pour la voir heureuse !

— Alors, ton amour pour elle est assurément très-grand, Mathias ; mais, hélas ! mon ami, elle a peur de toi. C’est bien certainement à tort ; on dirait que son aversion est une maladie de son imagination…

— Je sais qu’elle me hait, dit Mathias en l’interrompant ; je suis convaincu qu’elle continuera de me haïr, et que je serai malheureux avec elle.

— Et tu consens à la prendre pour femme ?

— Un sentiment de pitié pour elle, ma reconnaissance pour vous, me poussent à ce sacrifice. Elle me déteste dans son égarement ; eh bien, je veux la sauver, être son ange gardien pendant toute sa vie, épargner pour elle, l’entourer de soins… et veiller à ce que le peu que vous avez amassé soit religieusement conservé… Et peut-être, que sait-on ? peut-être à la longue me récompensera-t-elle par un peu d’affection.

Ces paroles, prononcées d’un ton magnanime et résolu, firent une profonde impression sur l’esprit du vieillard ; il serra la main de Mathias avec émotion, et dit :

— Merci, cœur généreux ! Tu es le seul homme intègre que je connaisse. Ainsi, tu épouseras Cécile, tu demeureras avec elle auprès de moi, tu m’aideras à gagner la tombe sans trop de misère ; tu veilleras encore, après ma mort, à ce que les quelques sous que j’ai économisés, s’il en reste, ne soient pas follement dépensés. Que Dieu te bénisse ; j’accepte ton sacrifice comme un bienfait.

— Êtes-vous décidé, oncle Jean ?

— Irrévocablement, mon bon Mathias.

— Mais si Cécile refuse ?

Le vieillard haussa les épaules et se tut comme quelqu’un qui n’ose répondre.

— Toujours le même ! grommela l’autre avec une impatience mêlée de colère.

— Elle m’ensorcelle si facilement, Mathias ! Laisse-moi un peu de temps pour la persuader. Fais aussi, pendant ce temps, quelque petite chose ; sois amical pour elle, parle-lui, ne chicane pas si sévèrement pour un petit morceau de beurre de plus ou de moins, mets de côté une bonne tourbe pour son retour…

— Que vous êtes faible, oncle Jean ! répliqua Mathias avec une nuance d’ironie ; si le mal a pris racine en elle, ce n’est pas avec un morceau de beurre qu’on en triomphera.

— Hé bien, hé bien, répondit le vieillard à demi en colère, si cela ne va pas par la bonté… nous verrons.

En disant ces mots il se leva, se dirigea vers la porte et continua en toussant :

— Je vais là-haut ; je suis fatigué. À midi !… et ne mets pas trop de sel dans les navets.

— Ils sont gelés, oncle Jean !

— Ils seront d’autant plus tendres, Mathias… et prends le même pot, il est encore tout rempli de graisse.

L’oncle disparut. Un instant après, on entendit le bruit de ses pas dans l’escalier.

Mathias demeura l’oreille aux aguets jusqu’à ce qu’il eût entendu fermer deux ou trois portes.

Alors son attitude changea soudain. Son dos à demi voûté se redressa, un sourire railleur contracta ses lèvres, ses yeux roulèrent rapidement sous les sourcils… il semblait heureux comme s’il venait de remporter une victoire.

Il s’approcha, sur la pointe des pieds, du garde-manger, y prit un pain plus qu’à demi blanc, et en coupa une épaisse tranche, sur laquelle il étendit un demi-doigt de beurre au moins : les yeux étincelants et toujours souriant, il y mordit à belles dents, et engloutit en un instant le pain avec une gloutonnerie inouïe. Il ferma le garde-manger, remit tout en place, et alla s’asseoir sous la cheminée, où il posa de la tourbe sur le feu, et mit en œuvre le soufflet de fer jusqu’à ce qu’une vraie flamme s’élevât de l’âtre. Après s’être frotté les mains, pendant quelques instants, avec une expression de profonde jouissance, il devint plus calme ; un mauvais sourire se peignit sur ses traits, et il se dit à part lui :

— Ha, ha l’innocent ladre ! Il couperait un liard en quatre. Quand il lui faut donner un centime, il le tourne et retourne dix fois, comme si c’était une partie de son âme ! Bientôt il fera cuire de vieilles savates, parce qu’il est possible qu’elles aient été graissées dans le temps… Et il est si pauvre, oh ! si pauvre ! Comme si je ne savais pas pourquoi il ferme toutes les portes à double tour quand il est là-haut… Il fouille à cette heure à pleines mains dans les jaunets, le vieux grigou ! Bah ! il n’en restera que plus ; et je saurai bien faire qu’une bonne part me revienne…

Après un court silence il reprit d’un ton pensif :

— C’est étrange que le vieux diable s’inquiète de savoir ce qu’on fera de son argent après sa mort… Il est capable de faire le revenant la nuit… De toutes les folies du monde, l’avarice est bien la plus stupide. Aimer l’or, uniquement parce qu’il brille ! Autant vaudrait s’amouracher d’un tas de morceaux de porcelaine. Non, si l’or est le dieu du monde, son éclat n’y est pour rien. C’est le démon du docteur Faust : le tient-on en son pouvoir, un vœu est à peine exprimé qu’il est accompli ! Ah ! voilà comme j’aime l’or… plus encore que l’oncle Jean. Laissez mourir le vieux ladre ; il pourra venir s’informer si je continue à faire concurrence aux chiens du voisinage, à propos de pain noir bouilli dans l’eau claire !… Ce nid de toiles d’araignée peut, sans grands frais, devenir un petit château, fraîchement peint au dedans et au dehors… puis il faudra des chaises commodes, de beaux habits, grasse cuisine, viande à foison, bonne bière à tous les repas, — et qui sait, si l’héritage est rond, du vin et du gibier, — un cheval peut-être, — et devenir un monsieur, avoir un domestique, faire courir ces imbéciles de paysans… Et avec tout cela économiser, car qui ne donne rien garde longtemps et beaucoup… Cécile doit hériter de la moitié de tout : elle est seule de sa branche ; — et si les autres héritiers ne se mettent pas dans mon chemin, j’aurai seulement l’autre moitié ; je ne suis pas de la famille. Mais nous verrons ! Quand je me suis fait engager par l’oncle Jean et que je suis entré dans ce vieux couvent, humble esclave de tous ses désirs et de ses moindres caprices, je lui donnais encore quatre ou cinq années à vivre. Dix années déjà se sont passées depuis lors ; je suis devenu un homme usé, — la moitié ne suffit plus : il me faut tout… — Mais Cécile ! là est le nœud. Il faut me montrer affable envers elle, lui parler de mariage… Comment entamer cela ? Si je l’aimais ! Je crois vraiment que je ressens là quelque chose pour elle. Allons, allons, pas de sottises ; cela ne me réussirait pas. Je ne suis pas assez beau pour risquer l’essai. Il y a d’autres moyens, tout aussi puissants, plus puissants peut-être.

Après une pause, ses traits s’assombrirent tout à coup et, les yeux fixés sur le sol, il murmura :

— Et si rien ne peut la vaincre ? Si tout contrarie mon dessein ?

Une expression diabolique crispa son visage, mais elle disparut aussitôt, et il dit d’une voix moqueuse :

— Pourquoi se ferait-on mauvais avant que ce soit nécessaire ? Essayons d’abord, et si cela ne va pas, alors… En attendant je cours au jardin chercher sous la neige les navets de l’oncle Jean, et chemin faisant je préparerai de belles phrases pour le moment où Cécile rentrera…

Il disparut, en souriant, par la porte de derrière.