L’Aubergiste du village/04

L’Aubergiste du village
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 234-252).
◄  III
V  ►
IV


IV


N’introduisez pas le loup dans la bergerie.



C’était une magnifique matinée. Le soleil apparaissait à l’horizon comme un ardent disque d’or duquel rayonnaient des faisceaux de lumière dans le ciel entier. Cette étincelante lumière traversait en se jouant les vitres du Saint-Sébastien et tombait comme une teinte rosée sur le front d’albâtre d’une jeune fille.

Lisa Gansendonck était assise près de la fenêtre devant une table. Elle songeait, car ses longs cils noirs étaient baissés et un calme sourire voltigeait sur sa bouche, tandis que, par intervalles, une légère rougeur venait colorer ses joues pâles et attester l’émotion qui agitait son cœur. Alors elle se redressait soudain sur sa chaise, une flamme plus vive brillait dans ses yeux, et son sourire s’accentuait davantage comme si elle eût été en proie à un sentiment de bonheur.

Elle prit un journal français d’Anvers qui était déployé devant elle, mais, après en avoir lu quelques lignes, elle retomba immobile dans sa première attitude.

Qu’elle était ravissante ainsi, posée comme une de ces charmantes créations qui n’appartiennent qu’au monde des rêves, au milieu du plus profond silence, éclairée par les chauds rayons du matin, pâle et délicate, jeune et pure comme une rose blanche à demi fermée et dont le cœur doit s’ouvrir à la prochaine aurore.

Des accents vagues et incertains, comme la mourante plainte d’une harpe lointaine, tombèrent de ses lèvres. Elle disait en soupirant :

— Oh ! l’on doit être heureuse à la ville ! Un bal pareil ! Toutes ces riches toilettes, ces diamants, ces fleurs dans les cheveux, ces robes si riches que leur valeur suffirait à acheter la moitié d’un village ; tout resplendit d’or et de lumière ! Et avec cela l’urbanité, le beau langage… Oh ! si je pouvais voir cela, ne fût-ce qu’à travers la fenêtre.

Après une longue songerie la séduisante idée d’un bal à la ville parut l’abandonner. Elle s’éloigna de la table et alla se placer devant une glace dans laquelle elle contempla attentivement son image, corrigeant çà et là un pli, et passant la main sur sa tête pour donner plus de lustre à ses beaux cheveux noirs.

Toutefois elle était très-simplement mise ; et l’on n’eût assurément pas pu reprendre grand’chose à sa toilette, si l’odeur de l’étable, les murs enfumés de l’auberge et les pots d’étain du dressoir n’eussent crié de toutes parts que mademoiselle Lisa n’était pas à sa place.

Du reste, sa robe de soie noire tout unie n’avait qu’un seul volant [1] ; elle portait un fichu rose qui s’harmonisait d’une façon charmante avec la douce pâleur de son visage. Elle était coiffée en cheveux, mais en simples bandeaux plats, rattachés en couronne derrière la tête.

Après s’être arrêtée quelques instants devant la glace, elle revint à la table et se mit à broder un col, mais sans y prêter grande attention ; ses regards errants témoignaient assez que sa pensée indécise était loin de son travail. Bientôt, toujours songeuse, elle dit d’une voix presque inintelligible :

— La chasse est ouverte ; les messieurs de la ville vont revenir. Je dois être affable envers eux, dit mon père. Il m’emmènera avec lui en ville pour m’acheter un chapeau de satin. Je ne dois pas demeurer assise et les yeux baissés ; il me faut sourire et regarder les messieurs en face quand ils m’adressent la parole ? Quelles sont les intentions de mon père ? Il dit que je ne sais pas à quoi cela peut être bon… Mais Karel ! Il semble mécontent quand je change trop souvent de toilette ; il souffre quand des étrangers me parlent trop longtemps. Que faire ? Mon père le veut. Je ne puis cependant pas être malhonnête envers les gens ! Mais je ne veux pas non plus faire de chagrin à Karel…

La voix de son père se fit entendre devant la porte ; elle le vit s’incliner et faire des gestes de politesse à trois jeunes gens en habit de chasse. Une vive rougeur couvrit son front. Était-ce désir ou timidité ? Elle passa encore une fois la main sur ses bandeaux noirs et demeura assise comme si elle n’eût rien entendu.

Baes Gansendonck entra avec sa société et s’écria avec joie :

— Voyez, messieurs, voici ma fille. Que dites-vous d’une pareille fleur ? Elle est instruite, elle sait le français, messieurs ; il y a autant de différence entre ma Lisa et une paysanne qu’entre une vache et une brouette.

Le domestique éclata de rire :

— Rustre ! s’écria baes Gansendonck en colère, qu’as-tu là à rire si bêtement ? Va-t’en !

— Oui, baes !

Kobe alla s’asseoir dans le coin du foyer et se mit à humer voluptueusement le parfum du lièvre qui, de l’arrière-cuisine, venait jusqu’à lui en odorantes bouffées. L’œil fixé sur le feu, et la physionomie indifférente en apparence, il écoutait pourtant ce qui se disait autour de lui.

Tandis que Lisa s’était levée et échangeait en français quelques compliments avec les jeunes chasseurs, baes Gansendonck était descendu à la cave. Il en revint bientôt avec des verres et une bouteille qu’il posa sur la table devant sa fille.

— Asseyez-vous, asseyez-vous, messieurs, dit-il nous allons trinquer avec Lisa ; elle vous fera bien raison. Ah ! c’est en français ? C’est étonnant que j’aime tant à entendre le français ; je resterais une journée entière à écouter ; cela me fait toujours l’effet d’une chanson !

Il prit Victor par le bras et le força de s’asseoir à côté de Lisa :

— Pas tant de compliments, monsieur Van Bruinkasteel, s’écria-t-il ; faites comme si vous étiez chez vous.

La physionomie si belle et si douce de Lisa avait, au premier abord, inspiré une sorte de respect à deux des jeunes chasseurs ; ils étaient assis de l’autre côté de la table, et contemplaient silencieusement la naïve jeune fille qui s’efforçait visiblement de paraître polie, mais dont la pudeur effarouchée enflammait le front d’une ardente rougeur.

Victor Van Bruinkasteel n’était pas aussi retenu ; il se mit hardiment à prodiguer des louanges à la jeune fille sur sa beauté, sur sa broderie, sur sa façon de parler le français ; il sut flatter avec tant de grâce et d’habileté, sans sortir le moins du monde des convenances, que Lisa rêveuse écoutait sa voix comme elle eût écouté un chant harmonieux.

Baes Gansendonck, qui à chaque mot sentait l’espérance descendre dans son cœur, et qui nourrissait une certaine prédilection pour monsieur Victor, se frottait les mains en riant, et se disait à part lui :

— Personne ne sait, quand le sou est jeté, sur quelle face il tombera, et tout est possible excepté qu’il reste en l’air. Cela ferait un joli petit couple ! — Allons, messieurs, buvez encore un coup. À votre santé, monsieur Van Bruinkasteel ! Continuez de parler français, je vous prie ; ne faites pas attention à moi ; je vois dans vos yeux ce que vous voulez dire.

Les jeunes chasseurs paraissaient s’amuser extrêmement. À la vérité, Lisa ne parlait pas bien le français ; mais toutes les paroles qui sortaient de sa bouche avaient une si ravissante ingénuité, la pudique rougeur qui colorait son front était si charmante, tout en elle avait tant de fraîcheur et d’attrait, que le son seul de sa voix suffisait pour éveiller dans le cœur de douces émotions.

Victor, petit maître expert comme il l’était, eut bientôt trouvé le côté faible du virginal caractère de Lisa. Il lui parla nouvelles modes, belles toilettes, vie de la ville, décrivit avec de splendides couleurs les bals et les fêtes, et sut si bien captiver l’attention de la pauvre fille que celle-ci savait à peine où elle en était.

Peu à peu Victor s’enhardit tellement qu’il alla, tout en causant, jusqu’à prendre, comme par mégarde, la main de Lisa.

Alors seulement la jeune fille parut se réveiller ; toute tremblante elle retira sa main, recula sa chaise, et interrogea d’un regard attristé les yeux de son père. Mais celui-ci, comme égaré par la joie, lui jeta un coup d’œil de reproche et lui fit signe de la tête de rester assise où elle était.

Le mouvement de répulsion de Lisa surprit Victor ; il détourna la tête pour dissimuler son embarras. Il vit le domestique, debout au coin du foyer, fixant sur lui un regard menaçant qui se mariait à un sardonique sourire.

Il se tourna avec colère vers le baes et demanda :

— Qu’a donc à dire ce maraud pour qu’il ose me regarder si insolemment et se railler de moi ?

— Lui, quelque chose à dire ? vociféra le baes ; vous allez voir ! Kobe !

— Qu’y a-t-il, baes ?

— As-tu regardé insolemment monsieur Van Bruinkasteel ? Oses-tu te moquer de lui, ver de terre ?

— Je ris comme un chien dont on a frotté le museau avec de la moutarde ; je me suis brûlé la main, baes.

— Fi ! tu es encore trop stupide pour danser devant le diable ! Dehors !

— Oui, baes.

Le domestique quitta la chambre à pas traînants et en ôtant son bonnet aussi gauchement qu’un niais.

Un instant après, l’effet de l’audace de Victor était déjà oublié ; les jeunes gens causaient de nouveau galamment en français avec Lisa, et le baes les engageait à venir rendre visite à sa fille ; il y aurait toujours une bouteille de son meilleur vin préparée pour eux. Lisa reprenait goût à l’étourdi bavardage de Victor, et se disait aussi en elle-même qu’un aussi beau langage valait mille fois mieux que la conversation vulgaire et commune des paysans qu’elle entendait tous les jours.

Un jeune homme ouvrit la porte de derrière et entra dans la chambre suivi du domestique.

— Un verre de bière, Kobe, et tirez-en un pour vous aussi, dit-il.

Ce vigoureux jeune homme portait une blouse de fine toile bleue, une cravate de soie et une casquette de peau de loutre. Son beau et régulier visage était bruni par le soleil ; ses larges mains attestaient un travail journalier, tandis que ses grands yeux bleus pleins de feu et de vie, faisaient penser qu’il n’était pas moins bien doué du côté de l’esprit et du cœur que du côté du corps.

À son entrée Lisa se leva et lui souhaita la bienvenue par un sourire si amical et si familier que deux des jeunes chasseurs le regardèrent avec étonnement. Adolphe, le troisième chasseur, le connaissait déjà depuis longtemps.

Le baes murmura quelques paroles d’un ton bourru et fit une mine rébarbative, comme si la présence de Karel le brasseur lui eût été éminemment à charge ; il frappa même impatiemment du pied et ne cacha pas son dépit.

Le jeune homme ne semblait guère prendre garde à tout cela ; ses yeux fixés sur Lisa paraissaient lui faire une demande. La jeune fille lui adressa un sourire plus doux et plus expressif encore que le premier ; alors seulement une expression de contentement apparut aussi sur le visage de Karel.

— Père, dit Lisa.

— Encore ce mot de paysan ! s’écria le baes.

Papa, dit Lisa en se reprenant, papa, Karel ne prend-il pas un verre avec nous ?

— Soit, qu’il prenne un verre dans l’armoire ! répondit brusquement le baes.

— Je vous remercie, baes Gansendonck, dit Karel avec un sourire incisif ; le vin ne me plaît pas le matin.

— Non, buvez plutôt de la bière, jeune homme ; cela vous donnera une forte tête ! dit le baes avec un rire moqueur et de l’air d’un homme qui croit avoir dit une chose spirituelle.

Karel était habitué au langage grossier de Gansendonck ; il laissa passer cette sortie comme les autres ; il se préparait à s’asseoir vis-à-vis du domestique à l’autre coin de l’âtre, mais Lisa l’appela auprès d’elle et lui dit :

— Karel, voici une chaise ; asseyez-vous-y et causez un peu avec nous.

Baes Gansendonck regarda sa fille d’un air irrité, et se mordit les lèvres d’impatience. Karel n’en obéit pas moins à l’amicale invitation de Lisa, bien qu’il remarquât la pantomime insultante du père.

— Vous aurez bonne chasse cette année, messieurs, dit-il en flamand en s’asseyant auprès d’Adolphe ; les lièvres et les perdreaux fourmillent.

— En effet, je le crois aussi, répondit Adolphe ; pourtant ce matin nous n’avons pas eu la chance de rien tirer ; les chiens n’ont pas de nez.

— Je me doutais bien, s’écria le baes d’un ton railleur, qu’il viendrait encore fourrer des bâtons dans les roues ! Avec son éternel flamand ! Maintenant vous n’entendrez plus un mot qui ne parle chiens, vaches, chevaux et patates. Laissez-le bavarder, monsieur Van Bruinkasteel et parlez français avec notre Lisa ; j’entends cette langue avec tant de plaisir que je ne saurais trouver d’expression pour vous le dire.

Karel se mit à rire en haussant les épaules et regarda hardiment Victor en face. Ce dernier semblait avoir perdu toute son éloquence, et ne se montrait nullement disposé à poursuivre, en présence de Karel, son galant entretien avec Lisa.

Il y eut un instant de silence contraint. Le baes remarqua avec une sorte de désespoir que M. Van Bruinkasteel commençait à s’ennuyer ; jetant alors un regard de reproche à Karel :

— Monsieur Victor, dit-il, ne prenez pas garde à lui ; c’est notre brasseur et un ami de la maison. Mais il n’a rien à dire ici, quoiqu’il s’imagine avoir tiré le numéro un. Continuez, monsieur Van Bruinkasteel ; j’entends que ma fille soit aimable pour vous, et qu’elle sourie quand vous lui parlez. Si le brasseur veut faire mauvaise mine, il peut aller la faire dehors.

Encouragé par ces paroles et voulant peut-être vexer le jeune brasseur, Victor se pencha vers Lisa et tout en lui parlant, lui lança une de ces œillades que l’on se permet dans la haute société vis-à-vis d’une femme de la vertu de laquelle on n’a pas haute idée.

Karel pâlit, se mit à trembler, ses dents se serrèrent convulsivement ; mais il comprima aussitôt ces témoignages de souffrance et de colère. Néanmoins chacun s’en était aperçu. Victor en était tout ému, non qu’il eût ressenti quelque crainte, mais il avait été assez vivement impressionné pour n’avoir plus envie de rire et de badiner. Cet incident accrut l’irritation du baes, qui frappait du pied en grondant sourdement. Lisa, qui croyait que les dures paroles de son père avaient seules blessé le jeune homme, baissait les yeux et semblait prête à pleurer. Karel était assis immobile sur sa chaise, encore un peu pâle et tremblant, mais la physionomie remise.

Soudain Victor se leva, prit son fusil et dit à ses compagnons :

— Allons, faisons encore un tour de chasse. Mademoiselle Lisa voudra bien me pardonner, si sans le savoir, j’ai pu dire quelque chose qui ne lui fût pas agréable.

— Qu’est-ce ? qu’est-ce ? s’écria le baes, tout ce que vous avez dit était parfait et accompli. Et j’espère bien que ce n’est pas la dernière fois qu’elle vous verra et vous entendra.

— Mademoiselle Lisa pense peut-être autrement, bien que mon intention ait été de lui témoigner du respect et de l’amitié.

Voyant que sa fille ne répondait pas, le baes entra en colère contre elle :

— Çà, que signifie cette sotte conduite de paysanne ? Lisa, Lisa, pourquoi rester là comme une innocente ! Réponds, et vite !

Lisa se leva et dit en flamand d’un ton froid et poli :

— Monsieur Van Bruinkasteel, ne prenez pas en mal qu’une chose autre que vos paroles m’ait rendue interdite. Tout ce que vous avez eu la bonté de me dire m’a été fort agréable, et si vous nous faites encore l’honneur de venir chez nous, vous y serez chaque fois le bienvenu.

— C’est cela ! c’est cela ! s’écria le baes en frappant des mains. Ah ! monsieur Van Bruinkasteel, c’est une perle de fille ! Vous ne la connaissez pas encore ! Elle sait chanter comme un rossignol ! Voulez-vous vous asseoir encore un peu ? Je vais chercher une autre bouteille ?

— Non, il nous faut partir, autrement la journée entière se passera. Merci de votre amicale réception.

— Je vais faire avec vous un bout de chemin si ces messieurs le permettent, dit le baes ; j’ai encore là-bas, près de la route, un petit bois que je vais voir ; le pied du maître rend la terre meilleure, dit le proverbe.

Les jeunes messieurs déclarèrent tous que la société de M. Gansendonck leur serait très-agréable, et sortirent de l’auberge avec lui, avec force formules de politesse. Le domestique suivit son maître.

Dès que les deux jeunes gens furent seuls, Lisa dit d’une voix douce :

— Karel, il ne faut pas vous attrister de ce que mon père vous parle un peu rudement ; vous savez bien qu’il ne pense pas comme il parle :

Le jeune homme secoua la tête et répondit :

— Ce n’est pas cela, Lisa, qui me fait peine.

— Qu’est-ce donc ? demanda la jeune fille avec surprise.

— Je puis difficilement vous l’expliquer, Lisa. Votre âme naïve et pure ne me comprendrait pas. Taisons-nous plutôt sur ce point.

— Non, il faut me le dire.

— Eh bien ! je n’aime pas que les jeunes écervelés de la ville viennent étaler devant vous leurs fades compliments. Il s’y glisse si facilement des choses inconvenantes ; et en tout cas, ces belles manières françaises et ces galantes œillades me prouvent qu’ils ne s’approchent pas de vous avec le respect que mérite une femme.

Une sorte d’impatience mêlée de tristesse se peignit sur les traits de la jeune fille.

— Vous êtes injuste, Karel, dit-elle d’un ton de reproche ; ces messieurs ne m’ont rien dit qui fût inconvenant. Au contraire, en les écoutant, j’apprends comment il faut se tenir et parler pour ne pas passer pour une paysanne.

Karel baissa silencieusement la tête, et un douloureux soupir s’échappa de sa poitrine.

— Oui, je le sais, poursuivit Lisa, que vous détester les gens et les façons de la ville ; mais, quoi que vous pensiez là-dessus, il est impossible que je me montre impolie. Vous avez bien tort, Karel, de vouloir me forcer à haïr des gens qui méritent plus d’estime que les autres.

La jeune fille avait prononcé ces mots avec une certaine amertume. Karel, assis vis-à-vis d’elle et toujours silencieux, la regarda fixement et avec une étrange expression. Elle sentit qu’il était en proie à une vive douleur, bien qu’elle ne pût comprendre comment ses paroles à elle lui causaient une si profonde tristesse. Elle prit la main de son ami, la pressa d’une sympathique étreinte et reprit :

— Mais, Karel, je ne vous comprends pas ! Que voulez-vous donc que je fasse ? Si vous étiez à ma place comment vous comporteriez-vous quand des messieurs étrangers viendraient vous adresser la parole ?

— C’est une affaire de sentiment, Lisa, répondit le jeune homme en hochant la tête ; je ne sais moi-même que vous conseiller ; mais, par exemple, quand ce seraient de beaux faiseurs de compliments comme ceux-ci, je leur répondrais bien avec politesse, mais sans souffrir qu’ils vinssent s’asseoir en cercle autour de moi et me remplir les oreilles de vaines paroles.

— Et mon père qui m’y contraint ! s’écria Lisa tout émue.

— On trouve cent raisons pour se lever quand on ne tient pas à rester assise.

— Ainsi à vos yeux j’ai mal agi ! dit en sanglotant la jeune fille, des yeux de laquelle jaillirent soudain des larmes. Je ne me suis pas bien comportée !

Le jeune homme rapprocha sa chaise de Lisa et reprit d’une voix suppliante :

— Lisa, pardonnez-moi ! Vous aussi, vous devez être un peu indulgente pour moi ; ce n’est pas ma faute si je vous aime tant. Le cœur est maître chez moi ; je ne puis le contenir. Vous êtes belle et pure comme un lis ; je tremble à la pensée qu’un mot équivoque, un souffle impur peut vous toucher ; je vous aime avec un respect, avec une vénération pleine d’anxiété ; est-il donc surprenant que les langoureuses œillades de ces jeunes freluquets me fassent frémir ? Ô Lisa, vous croyez que ce sentiment est blâmable. Peut-être en est-il ainsi, en effet ; mais, mon amie, si vous pouviez savoir quelle peine déchire mon cœur, quel chagrin cela me donne, vous prendriez en pitié l’excès de mon amour ; vous me pardonneriez mes idées noires, et vous me consoleriez dans ma tristesse.

Ces paroles dites d’un ton calme et tendre émurent profondément la jeune fille. Elle répondit avec douceur au milieu de ses larmes :

— Ah ! Karel, je ne sais quelles idées vous avez ; mais, quoi qu’il en soit, puisque ce qui vient de se passer vous chagrine, cela n’arrivera plus. Si désormais il vient encore des messieurs je me lèverai et j’irai dans une autre chambre !

— Non, non, Lisa, ce n’est pas là ce que je désire, dit avec un soupir Karel à demi honteux du résultat de ses observations. Soyez polie et affable envers chacun comme cela convient, même avec les messieurs qui étaient ici tout à l’heure. Vous ne me comprenez pas, ma chère amie. Faites comme auparavant ; mais souvenez-vous que certaines choses m’affligent ; n’oubliez pas, dans ces cas-là, que votre père se trompe parfois, et prenez le sentiment de votre propre dignité comme mesure de ce que vous avez à faire. Je sais combien votre cœur est pur, Lisa ; peu m’importe qui vient au Saint-Sébastien ; mais je veux que l’on vous respecte : le moindre oubli, l’ombre seule d’un manque d’égards vis-à-vis de vous me perce cruellement le cœur !

— Mais, Karel, vous avez entendu que monsieur Adolphe et ses amis doivent revenir souvent ici. Il faudra bien que je leur parle et leur réponde si je reste en leur présence. En serez-vous chaque fois affligé ?

Karel rougit ; il se reprochait dans son for intérieur les observations qu’il s’était permises, et admirait la naïve bonté de sa bien-aimée. Il lui prit la main et dit avec un doux sourire :

— Lisa, je suis un insensé. Voulez-vous me faire un plaisir ?

— Sans doute, Karel.

— Oui, mais sérieusement, en toute franchise. Oubliez ce caprice de ma part. Vraiment, cela me peinerait maintenant si je vous voyais changer de conduite. Aussi bien, pourquoi le demanderais-je, puisque votre père est le maître et vous forcerait d’agir selon sa volonté ?

— À la bonne heure, Karel, vous êtes raisonnable maintenant, dit la jeune fille ; je ne puis être autrement que polie, n’est-il pas vrai ? Mon père est le maître. D’un autre côté vous avez tort aussi ; monsieur Van Bruinkasteel m’a parlé longtemps ; tout ce qu’il m’a dit était très-convenable, et je me plais à reconnaître que je l’ai écouté avec plaisir.

Karel sentit une nouvelle oppression peser sur son cœur ; mais il comprima ce sentiment renaissant et reprit d’une voix suppliante :

— Oublions ce qui s’est passé, mon amie. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Ma mère a enfin donné son consentement ; nous allons agrandir beaucoup notre maison ; dès lundi les ouvriers se mettront à creuser les fondations. Il y aura une belle chambre pour vous seule, avec une cheminée de marbre et une jolie tapisserie. Nous aurons une demeure avec une entrée particulière et une remise où il y aura un cabriolet pour vous. Ainsi, chère Lisa, vous ne devrez ni traverser la brasserie ni vous asseoir an foyer commun ; vous mènerez une vie calme et heureuse, et vous aurez tout ce que votre cœur peut désirer. Cela ne vous réjouit-il pas, mon amie ?

— Vous êtes trop bon, Karel, répondit la jeune fille, je vous suis reconnaissante de tant d’affection et d’amitié ; mais je crois que mon père vous parlera de quelque chose de mieux. Vraisemblablement cela vous plaira aussi ; il aimerait bien que nous louassions le petit pavillon inhabité qui se trouve derrière le château. Il me semble que cette idée n’est pas si mauvaise. De cette manière nous ne serions plus au milieu des paysans et peu à peu nous pourrions faire connaissance avec des gens comme il faut.

— Mais, Lisa, dit le jeune homme en l’interrompant avec impatience, comment est-il possible que vous songiez à cela ? Je serais forcé de quitter ma mère ! Elle est veuve et n’a au monde que moi seul ! Et, sans cette considération, je ne ferais même pas ce que vous dites ; j’ai travaillé depuis mon enfance, je dois continuer à travailler pour ma propre satisfaction, pour ma santé, et pour assurer le bien-être de ma mère… pour vous-même, Lisa, pour embellir votre vie de tous les plaisirs, et pour avoir la conviction que le fruit de mon travail contribue à votre bonheur.

— Oh ! cela n’est certes pas nécessaire, dit Lisa en soupirant ; nos parents possèdent assez d’argent et de propriétés.

— Et puis, Lisa, réfléchissez que nous sommes aujourd’hui parmi les premiers de notre rang. Votre père est un des principaux propriétaires de notre commune ; notre brasserie n’est en arrière sur aucune autre. Irai-je consentir à devenir un nouveau riche, me mettre dans la nécessité de mendier l’amitié de gens orgueilleux, et me faire détester par mes anciens compagnons comme un homme qui, par fierté, veut jouer au monsieur ? Non, Lisa ; cela pourrait flatter l’amour-propre de certaines personnes ; moi, cela m’humilierait et me ferait dépérir. Mieux vaut être estimé et aimé parmi les paysans que d’être mal vu et dédaigné parmi les seigneurs !

Lisa allait répondre à la sortie passionnée de Karel, mais le domestique ouvrit la porte, et s’approchant précipitamment du jeune homme lui dit et très-vite :

— Karel, tiendriez-vous à vous disputer une heure ou deux avec notre baes ? Non ? Sauvez-vous bien vite alors, car il est furieux contre vous. Vous devez lui avoir vilainement marché sur le pied. SI vous ne partez pas, la maison sera sens dessus dessous.

— Ah ! Karel, dit Lisa avec un soupir et en pressant la main du jeune homme, partez, jusqu’à ce que la colère de mon père soit passée. Cette après-dînée il n’y songera plus.

Le jeune brasseur secoua la tête, salua sa fiancée d’un regard attristé, et se hâta de franchir la porte de derrière de l’auberge.

Le domestique le suivit, et lui dit tout en marchant :

— Ne craignez rien, Karel, j’aurai l’œil au guet et vous préviendrai quand le chariot sortira par trop de l’ornière. Il y a quelque chose de dérangé chez notre baes. Mais soyez tranquille cependant, la lubie se passera. Le coq tourne aussi comme un fou là-haut sur le clocher, et cependant il annonce parfois le beau temps.

  1. Ce mot est en français dans le texte, de même que tous les mots en caractères italiques qu’on rencontrera plus loin.