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Librairie Hachette et Cie (p. 70-85).


VI

SURPRISE ET BONHEUR.


Il y avait trois ans que madame Blidot et sa sœur avaient les petits orphelins ; elles s’y attachaient chaque jour davantage, et ils devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de Jacques pour son frère excitait l’intérêt de tous ceux qui en étaient témoins. Paul aimait son frère avec la même affection ; tous deux étaient tendrement attachés à madame Blidot et à Elfy. Tous parlaient souvent avec amitié et reconnaissance du bon M. Moutier ; depuis longtemps on n’en avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il était revenu à deux reprises passer avec Capitaine quelques jours à l’Ange-Gardien ; il avait écrit plusieurs fois pour s’informer de ce qui s’y passait ; madame Blidot lui avait exactement et longuement répondu, elle avait appris qu’il quittait le pays pour s’engager ; elle n’avait pas su d’autres détails. Pendant ce silence prolongé, la campagne de Crimée avait eu lieu ; elle s’était terminée comme elle avait commencé, avec beaucoup de gloire et de lauriers ; mais des deuils innombrables furent la conséquence nécessaire de ces immortelles victoires. Au village de l’Ange-Gardien, plus d’une famille pleurait un fils, un frère, un ami. Quelques-uns revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les rendaient incapables de continuer leur service.

Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de l’Ange-Gardien ; madame Blidot et Elfy préparaient le dîner, lorsqu’un homme, qui s’était approché sans bruit, arrêta doucement le balai de Paul. Celui-ci se retourna et se mit à crier :

« Jacques, au secours ! on me prend mon balai. »

Jacques bondit vers son frère pour le défendre énergiquement, lorsqu’un regard jeté sur le prétendu voleur lui fit abandonner son balai ; il se précipita dans les bras de l’homme en criant :

« Maman ! ma tante ! M. Moutier, notre bon M. Moutier ! »


Maman ! ma tante ! voilà M. Moutier.

Madame Blidot et Elfy apparurent immédiatement et se trouvèrent en face de Moutier, qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour à ses deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient à la fois et faisaient mille questions sans donner le temps d’y répondre. Enfin, Moutier parvint à faire comprendre pourquoi il n’avait plus donné de ses nouvelles.

« Peu de temps après mon retour au pays, mes bonnes hôtesses, j’appris qu’il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n’avais jamais eu de rencontre avec les Russes, puisque nous étions en paix avec eux ; je savais qu’ils se battaient bien, que c’étaient de braves soldats. J’avais fait mon temps, il est vrai, mais… un soldat reste toujours soldat. J’avais quelque chose dans le cœur qui me poussait à rejoindre mes anciens camarades ; quand la guerre fut déclarée, je repris un engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce jour, impossible d’écrire. Toujours en campagne. Et quelle campagne ! Au débarquer à Gallipoli, un choléra qui faillit m’emporter ; à peine rétabli, des marches, des contre-marches, une descente en Crimée, une bataille à Alma comme on n’en avait jamais vu ; sans vanité nous nous sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui, selon leur habitude, se sont trouvés en retard parce que leur rosbif et leur poudding n’étaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait ce qu’aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpé des rochers à pic sous une grêle de balles et de mitraille ; nous avons chassé les Russes du plateau où ils s’étaient très-joliment installés. Ces pauvres gens ! Ah ! j’en ris encore ! En nous voyant escalader ces rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables, et, après un échange de coups désespérés, ils se sont sauvés et ont couru si vite, que plus de moitié se sont échappés. Leur général, le prince Mentchikoff, qui était là pour voir comme on nous culbuterait de dessus les rochers, a failli être pris. Il s’est sauvé laissant sa voiture, ses effets, ses papiers et tout. — Après, est venu le siége de Sébastopol ; belle chose, ma foi. Belles batailles ! bien attaqué, bien défendu. À Inkermann, au camp des Anglais, les Russes les ont rossés et en ont tué l’impossible comme à Balaklava. Mais nous étions accourus, nous autres Français, et nous avons à notre tour fait une marmelade de ces pauvres Russes, qui se battaient comme des lions, il n’y a pas de reproches à leur faire ; mais le moyen de résister à des Français bien commandés ! Je passe sur les détails du siége, qui a été magnifique et terrible, et j’arrive à Malakoff, un de ces combats flambants, où chaque soldat est un héros, et où chacun a mérité la croix et un grade. Là, j’ai attrapé deux balles, une dans le bras gauche, qui est resté un peu roide ; et une à travers le corps, qui a failli m’emporter et qui m’a fait réformer. Aussitôt guéri, aussitôt parti, avec l’idée de faire une reconnaissance du côté de l’Ange-Gardien. C’est que je n’avais oublié personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chères hôtesses. J’étais sûr de trouver un bon accueil ; j’ai pensé que je pouvais bien venir pour quelques jours me remettre au service de mademoiselle Elfy, qui sait si bien commander. »

Moutier sourit en disant ces mots, madame Blidot rit bien franchement. Elfy rougit.


ELFY.

Comment, monsieur Moutier ! Vous n’avez pas oublié mes niaiseries d’il y a trois ans ? Je suis moins folle que je ne l’étais, et je ne me permettrais pas de vous commander comme je l’ai fait alors, quand je n’avais que dix-sept ans.


MOUTIER.

Tant pis, Mamzelle ; il faudra que je devine, et je pourrai faire des sottises croyant bien faire. Quant à oublier, je n’ai rien oublié de ce qui regarde le peu de jours que j’ai passés chez vous en trois temps, pas un mot, pas un geste ; tout est resté gravé là, ajouta-t-il en montrant son cœur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu m’as eu bientôt reconnu ; tu n’as pas hésité une minute.


JACQUES.

Comment ne vous aurais-je pas reconnu ? J’ai toujours pensé à vous ; je vous ai embrassé tous les jours dans mon cœur, et j’ai toujours prié pour vous ; car M. le curé m’a appris à prier, et moi je l’ai appris à Paul.


MOUTIER.

Et moi aussi, mon garçon, j’ai appris à prier comme je n’avais jamais fait auparavant ; ce qui prouve qu’on apprend à tout âge et partout ; c’est un bon P. Parabère, un jésuite, qui m’a montré comment on vit en bon chrétien. Un fameux jésuite ce P. Parabère ! Courageux comme un zouave, bon et tendre comme une sœur de charité, pieux comme un saint, infatigable comme un Hercule.


JACQUES.

Où est-il ce bon père ? Je voudrais bien le voir ou lui écrire.


MOUTIER, ému.

Parle-lui, mon ami ; il t’entendra ; car il est près du bon Dieu.

« Qu’est-ce que vous avez là ? dit Paul qui était près de Moutier et qui jouait avec sa croix d’honneur.


MOUTIER.

C’est une croix que j’ai gagnée à Malakoff.


ELFY.

Et vous ne nous le disiez pas ? Vous l’avez pourtant bien gagnée certainement.


MOUTIER.

Mon Dieu, Mamzelle, pas plus que mes autres camarades ; ils en ont fait tout autant que moi ; seulement ils n’ont pas eu la chance comme moi.


ELFY.

Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait quelque chose de plus que les autres.


MOUTIER.

Plus, non ; mais voilà ! C’est que j’ai eu la chance de rapporter au camp un drapeau et un général.


ELFY.

Comment, un général ?


MOUTIER.

Oui ; un pauvre vieux général russe blessé qui ne pouvait pas se tirer des cadavres et des débris de Malakoff. J’ai pu le sortir de là comme le fort venait de sauter, et je l’ai rapporté dans le drapeau que j’avais pris ; en nous en allant, comme j’approchais des nôtres, une diable de balle s’est logée dans mon bras ; ce n’était rien ; je pouvais encore marcher, lorsqu’une autre balle me traverse le corps ; pour le coup je suis tombé, me recommandant moi et mon blessé à la sainte Vierge et au bon Dieu ; on nous a retrouvés ; je ne sais ce qu’a dit ce général quand il a pu parler, mais toujours est-il que j’ai eu la croix et que j’ai été porté à l’ordre du jour. C’est le plus beau de mon affaire ; j’avoue que j’ai eu un instant de gloriole, mais ça n’a pas duré, Dieu merci.


MADAME BLIDOT.

Vous êtes modeste, monsieur Moutier ; un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez à amoindrir.


PAUL.

Maman, j’ai faim ; je voudrais dîner.


MOUTIER, se levant.

C’est moi qui vous ai mis en retard, qui ai mis le désordre dans votre service. Mamzelle Elfy, me voici prêt à vous servir ; j’attends les ordres.


ELFY.

Je n’ai pas d’ordre à vous donner, monsieur Moutier ; laissez-vous servir par nous ; c’est tout ce que je vous demande. Jacques, mets vite le couvert de ton ami. »

Jacques ne se le fit pas dire deux fois ; en trois minutes le couvert fut mis. Pendant ce temps, Moutier coupa du pain, tira du cidre à la cave, versa la soupe dans la soupière et le ragoût de viande dans un plat. On se mit à table. Jacques demanda à se mettre à côté de M. Moutier, Paul prit sa place accoutumée près de son frère.

« Comme te voilà grandi, mon ami ! dit Moutier en passant amicalement la main sur la tête de Jacques ; et Paul ! Le voilà grand comme tu l’étais la première fois que je t’ai vu.


ELFY.

Et il est aussi sage que Jacques, ce qui n’est pas peu dire. Il lit déjà couramment, et il commence à écrire.


MOUTIER.

Et toi, Jacques ? Où en es-tu de tes études ?


JACQUES.

Oh ! moi, je suis plus vieux que Paul, je dois savoir plus que lui. Je vous ferai voir mes cahiers.


MOUTIER.

Ho ! ho, mes cahiers ! Tu es donc bien savant ?


JACQUES.

Je fais de mon mieux ; le maître d’école dit que je fais bien ; je tâche, toujours.


MOUTIER.

Bon garçon ! va ! Tu es modeste, je vois ça.


PAUL.

Monsieur Moutier, est-ce que vous êtes toujours soldat ?


MOUTIER.

Je suis sergent, mon garçon.


ELFY.
Et vous ne nous le disiez pas ! Quand avez-vous été nommé sergent ?

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J’l’ai rapporté dans le drapeau que j’avais pris. (Page 77.)


MOUTIER.

Après Inkermann ! j’ai toujours eu de la chance ! Après l’Alma, caporal, puis sergent, puis la médaille, puis la croix.


JACQUES.

Racontez-nous ce que vous avez fait pour avoir tout cela, mon bon monsieur Moutier.


MOUTIER.

Mon Dieu, j’ai fait comme les autres ; seulement à l’Alma, j’ai eu le bonheur de sauver mon colonel blessé ; je suis tombé sur un groupe de Russes qui l’emportaient ; j’ai sabré, piqué, je me suis tant démené, que j’en ai tué, blessé ; les autres sont partis tout courant et criant : Tchiorte ! tchiorte ! Ce qui veut dire : le diable ! le diable !


MADAME BLIDOT.

Et puis, pour le reste ?


MOUTIER.

Eh bien, après Inkermann, ils m’ont nommé sergent, parce qu’ils ont dit que j’avais fait le travail de dix et que j’ai dégagé un canon que les Russes enclouaient ; un canon anglais ! Beau mérite ! il ne valait pas la douzaine de pauvres diables que j’ai tués pour le ravoir. Mais enfin, c’est comme ça ; je suis devenu sergent tout de même.


ELFY.

Et la médaille ?


MOUTIER.

Vous n’oubliez rien, mamzelle Elfy ! La médaille, c’est à Traktir, pour avoir culbuté quelques Russes dans le ruisseau au-dessous. Nos hommes avaient perdu leur sous-lieutenant ; c’est moi qui avais pris le commandement juste au bon moment. Encore et toujours la chance ! Mais… qu’avez-vous donc, mamzelle Elfy ? Vous avez les yeux pleins de larmes. Est-ce que je vous aurais chagrinée sans le vouloir ?


ELFY.

Non, mon cher monsieur Moutier ; c’est votre modestie qui me touche. Si courageux et si modeste ! Ne faites pas attention, ça passera ; c’est le premier moment. »


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C’est à Traktir (Page 81.)

La conversation ralentit un peu le dîner, qui avançait pourtant ; les enfants écoutaient avidement les récits de Moutier. Quand on fut au café, Jacques lui demanda ce qu’était devenu le général prisonnier.


MOUTIER.

Nous sommes venus ensemble, tous deux bien malades. Il avait comme moi le corps traversé d’une balle et d’autres blessures encore ; c’est un brave homme qui n’a jamais voulu me quitter. Nous avons été à l’hôpital de Marseille ; il a voulu qu’on me mît auprès de lui dans une chambre particulière, et, pour achever de nous guérir, on nous a ordonné les eaux de Bagnoles. Nous sommes arrivés à Paris, où le général devait séjourner ; il voulait m’emmener aux eaux pour m’épargner le voyage à pied par étapes, mais je lui avais raconté mon histoire, et je lui ai dit que je voulais absolument revoir mes enfants… et aussi… mes bonnes amies… Que diantre ! je peux bien vous appeler mes bonnes amies, puisque vous soignez ces enfants et que je n’ai personne au monde que vous qui m’aimiez, et que je n’ai eu de bonheur que chez vous, auprès de vous, et que, si ce n’étaient les convenances et la nécessité de me faire un avenir, je ne bougerais plus d’ici, et que je me ferais votre serviteur, votre défenseur, tout ce que vous voudriez.


MADAME BLIDOT, souriant.

Oh ! moi d’abord, je ne vous défends pas de nous traiter avec amitié, parce que nous vous aimons bien et que nous sommes bien heureuses de vous revoir ! N’est-ce pas, Elfy ?


ELFY.
C’est la vérité, mon cher monsieur Moutier ; nous avons bien souvent parlé de vous et désiré votre retour.

MOUTIER.

Merci, mes bonnes amies, merci. Mais il y a quelqu’un que j’oublie dans ma joie de me retrouver ici. Que devient le pauvre Torchonnet ?


JACQUES.

Toujours bien malheureux, bien misérable ! Depuis trois jours je ne l’ai pas vu ; peut-être est-ce parce qu’il a plus à faire. Il est venu ces jours-ci un monsieur à l’auberge de Torchonnet, un beau monsieur dans une belle voiture ; il est reparti hier avec sa belle voiture. Ce qui est drôle, c’est que ce monsieur n’est pas sorti une fois de l’auberge ; probablement que Torchonnet a été occupé avec lui au dedans.


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Capitaine est mort ! (Page 85.)


MOUTIER.
Nous irons faire une reconnaissance de ce côté ; mais il faudra la faire habilement, à la tombée du jour, pour que l’ennemi ne nous surprenne pas.

JACQUES.

L’aubergiste n’est pas revenu encore ; il ne reste que sa femme.


PAUL.

Et le bon Capitaine, qu’est-il devenu ?


MOUTIER.

Capitaine est mort en brave, au siége de Sébastopol, la tête emportée par un boulet, en montant une garde avec moi par vingt degrés de froid.


JACQUES.

Pauvre Capitaine ! J’espérais bien le revoir. »