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Librairie Hachette et Cie (p. 52-69).


V

SÉPARATION.


La journée se continua et se termina gaiement pour tous les habitants de l’Ange-Gardien ; les enfants jouèrent, soupèrent de bon appétit et se couchèrent de bonne heure, fatigués de leur journée et surtout de leur nuit précédente. Moutier continua ses bons offices à madame Blidot et à sa sœur pour le service des rares voyageurs qui s’arrêtaient pour se rafraîchir et se reposer. Quand les enfants furent couchés, il resta à causer avec elles sur ce qu’il convenait de faire pour ces pauvres petits abandonnés.


MOUTIER.

Ils ont encore leur père, d’après ce que m’a raconté Jacques ; mais comment le retrouver ? Je ne peux seulement pas savoir son nom ni l’endroit où il demeurait quand les gendarmes l’ont emmené. Peut-être est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute qu’il aura commise. Peut-être vaut-il mieux pour eux ne pas connaître leur père ; mais il faut tout de même que demain, avant de partir, j’aille faire ma déclaration à la mairie ; on pourrait arriver par là à savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger, vous direz la simple vérité. Je vous laisserai mon adresse pour que vous puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.


MADAME BLIDOT.

Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par vous-même, monsieur Moutier ; car je considère ces enfants comme restant sous votre protection et vous appartenant plus qu’à moi.


MOUTIER.

J’en serais bien embarrassé si je les avais, ma bonne madame Blidot ; ils sont mieux placés chez vous que chez moi, qui n’ai pas de domicile ni d’autres moyens d’existence que mes deux bras. Mais voilà qu’il se fait tard ; ma journée a commencé avant le jour, et je ne serais pas fâché d’en voir la fin.


MADAME BLIDOT.

Que ne le disiez-vous plus tôt ? Je vous aurais mené à votre chambre qui est ici près au rez-de-chaussée donnant sur le jardin. Ma sœur et moi nous couchons là-haut ; c’est plus sûr pour deux femmes seules : non pas que le pays soit mauvais ; mais si quelque mauvais sujet vient faire du train…


MOUTIER.

Qu’il y vienne donc pendant que j’y suis : moi et Capitaine nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous réponds. »

Madame Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre préparée pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma un cigare, fuma quelque temps, tout en réfléchissant, fit un grand signe de croix, une courte prière, se coucha et s’endormit jusqu’au lendemain matin.

Il paraît qu’il dormit longtemps, car, à son réveil, il entendit le babillage des enfants et le gai rire d’Elfy et de madame Blidot. Honteux de son long sommeil, il sauta à bas de son lit et commença ses ablutions.

« Bon lit, pensa-t-il ; il y a longtemps que je n’en avais eu un si bon ; c’est ce qui m’a mis en retard… Me voici prêt ; vite, que j’aille aider ces femmes dans leur besogne. »

En ouvrant la porte, il se trouva en face de ses deux hôtesses, qui débarbouillaient et arrangeaient chacune leur enfant.


Elles débarbouillaient chacune leur enfant.

MOUTIER.

Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard : ce n’était pourtant pas mon habitude au régiment ; mais les logements sont bons, trop bons ; on dort trop bien dans vos lits.


JACQUES.

Bonjour, monsieur Moutier ; vous avez bien dormi ?


MOUTIER.

Je le crois bien que j’ai dormi ; trop bien, comme tu vois, mon garçon, puisque je suis en retard. Tu n’as pas mauvaise mine non plus, toi ; ton lit était meilleur que celui de la nuit dernière ?


JACQUES.

Oh ! qu’il était bon ! Paul avait si chaud ! Il était si content ! il a si bien dormi ! J’étais si heureux ; et je vous ai tant remercié, mon bon monsieur Moutier !


MOUTIER.

Ce sont ces dames qu’il faut remercier, mon enfant, et pas moi, qui suis un pauvre diable sans asile.


JACQUES.

Mais c’est vous qui nous avez sauvés dans la forêt ; c’est vous qui nous avez ramenés ici ; c’est vous qui nous avez donnés à madame Blidot et à mademoiselle Elfy ; elles m’ont dit tout à l’heure que c’était la sainte Vierge et vous qui étiez nos sauveurs. »

Moutier ne répondit pas ; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les embrassa à plusieurs reprises, donna une poignée de main à chacune des sœurs et s’assit près de la table en attendant que la toilette des enfants fût terminée.

« Que puis-je faire pour vous aider ? demanda-t-il.


ELFY.

Puisque vous êtes si obligeant, monsieur Moutier, allez me chercher du fagot au bûcher au fond du jardin, pour allumer mon feu ; et puis une pelletée de charbon pour le fourneau. Je préparerai le café en attendant.


MADAME BLIDOT.

Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d’une besogne pareille ?


MOUTIER.

Laissez, laissez, ma bonne hôtesse ! mademoiselle Elfy sait bien qu’elle m’oblige en m’employant pour vous servir. Croyez-vous que je n’aie jamais porté de bois ni de charbon ? J’en ai fait bien d’autres au régiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez ! »

Moutier partit en courant et ne tarda pas à revenir avec une énorme brassée de fagots.


ELFY.

Ha, ha, ha ! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-là et reportez le reste au bûcher en allant chercher du charbon.


MADAME BLIDOT.

Elfy ! Je t’assure que tu es trop hardie !


ELFY.

Non, non ; il faut qu’il apprenne son service convenablement. Il ne demande pas mieux, c’est facile à voir ; mais il ne sait pas ; c’est pourquoi il faut lui dire.


MOUTIER.

Merci, mademoiselle Elfy, merci ; je vois combien vous êtes bonne et que vous avez de l’amitié pour moi.

« Tu vois bien, » dit Elfy, triomphante, pendant que Moutier était reparti avec sa brassée de bois.

Madame Blidot sourit en secouant la tête…


MADAME BLIDOT.

Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les faire travailler.


ELFY.

Mais lui n’est pas un voyageur comme un autre ; il nous a donné ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie, si bonne ! C’est un présent, ça, qui se paye par l’amitié ; et moi, quand j’aime les gens, je les fais travailler. Il n’y a rien que je déteste comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous échiner sans seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider.

« Et vous avez bien raison, mademoiselle Elfy, dit Moutier, qui avait entendu ce qu’elle disait à sa sœur. Et c’est vrai que je ne suis pas un voyageur comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que vous avez bien voulu prendre ; et croyez bien que je ne suis pas d’un caractère ingrat.


ELFY, souriant.

Je le vois bien, monsieur Moutier ; vous n’avez pas besoin de le dire ; je suis fine, allez ; je devine bien des choses. »

Moutier sourit à son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il commença à balayer la salle.


ELFY.

Laissez ce balai ; prenez l’éponge et le torchon ; quand vous aurez lavé et essuyé la table et le fourneau, alors vous balayerez. »

Moutier obéit de point en point. Quand il eut fini :

« Mon commandant est-il satisfait ? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il faire ensuite ?

— Très-bien, dit Elfy, après avoir parcouru des yeux toute la salle. À présent, allez nous chercher du lait à la ferme ici près, à la sortie du village ; je vous serais bien obligée si vous emmeniez les enfants avec vous ; ils connaîtront le chemin et ils pourront aller chercher notre lait quand vous serez parti. »

Moutier prit la main de Jacques, qui tenait déjà celle de Paul, et tous trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.

« Du lait, s’il vous plaît, » dit Moutier à une grosse fermière, qui passait le lait nouvellement trait.

La fermière se retourna, regarda avec surprise ce visage nouveau. « Pour combien ? dit-elle enfin.


MOUTIER.

Ma foi, je n’ai pas demandé. Mais donnez comme d’habitude : vous savez ce qu’on vous en prend tous les matins.


LA FERMIÈRE.

C’est à savoir pour qui.


MOUTIER.

Pour madame Blidot, à l’Ange-Gardien.


LA FERMIÈRE.

Tiens ! vous êtes donc à son service ? Depuis quand ?


MOUTIER.

À son service pour le moment. Depuis hier seulement.

« C’est tout de même drôle, grommela la fermière en donnant trois mesures de lait.

— Faut-il payer ? dit Moutier en fouillant dans sa poche.


LA FERMIÈRE.

Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes tous les mardis, jour de marché.


MOUTIER.

Je n’en sais rien, moi. Comment le saurais-je depuis hier que je suis au pays ? Bien le bonjour, Madame. »

La fermière fit un signe de tête et se remit à son travail, en se demandant pourquoi madame Blidot avait pris à son service un militaire dont elle n’avait nullement besoin.

Moutier s’en alla avec les enfants et son pot au lait, riant de l’étonnement de la fermière.

« Voici, Mamzelle, dit-il en rentrant ; je gage que vous allez avoir la visite de la grosse fermière.


ELFY.

Pourquoi cela ?


MOUTIER.

C’est qu’elle a eu l’air si surpris quand je lui ai dit que j’étais à votre service, qu’elle viendra bien sûr aux explications.


ELFY.
Et pourquoi avez-vous dit une… une chose pareille ? Si on a jamais vu inventer comme cela ?

MOUTIER.

Comment donc, Mamzelle ? Mais c’est la pure vérité. Ne suis-je pas à votre service, tout à votre service ?


ELFY.

Vous m’impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.


MOUTIER.

Il n’y a pourtant pas de quoi, mamzelle Elfy. Je ris parce que je suis content. Cela ne m’arrive pas souvent, allez. Un pauvre soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n’a aucun lien de cœur dans ce monde, peut bien s’oublier un instant et se sentir heureux d’inspirer quelque intérêt et d’être traité avec amitié. J’ai eu tort peut-être ; j’ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie ; veuillez m’excuser, Mamzelle. Pensez que je pars tantôt et pour longtemps sans doute ; il ne faut pas trop m’en vouloir.


ELFY.

C’est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon bon monsieur Moutier ; et c’est à moi de vous faire des excuses. C’est que, voyez-vous, c’était si ridicule de penser que ma sœur et moi nous vous avions pris à notre service que j’ai eu peur qu’on ne se moquât de nous.


MOUTIER.

Et vous avez un peu raison, Mamzelle ; voulez-vous que je retourne chez la fermière, lui dire…


MADAME BLIDOT.

Mais non, Monsieur ; tout cela n’est qu’un enfantillage d’Elfy. Elle est jeune, voyez-vous ; un peu trop gaie, à mon avis, et elle a abusé de votre complaisance.


MOUTIER.

C’est ce que je n’admets pas, madame Blidot ; et pour preuve, je vais encore à l’ordre de mademoiselle Elfy et je lui demande ce qu’elle désire que je fasse.

— Aidez-moi à faire le café, à chauffer le lait, » dit Elfy moitié riant, moitié rougissant.

Le déjeuner fut bientôt prêt ; les enfants l’attendaient avec impatience et y firent honneur. Quand il fut terminé, Moutier alla à la mairie ; madame Blidot et Elfy s’occupèrent de leur ouvrage et les enfants s’amusèrent au jardin. La matinée passa vite ; Moutier dîna encore avec les enfants et les deux sœurs ; puis il se disposa à sortir. Il demanda à payer sa dépense, mais madame Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se séparèrent amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques ; tous deux entouraient Capitaine de leurs petits bras.

« Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques ; adieu, mon bon chien ; toi aussi tu nous as sauvés dans la forêt, c’est toi qui nous as vus le premier ; c’est toi qui as porté Paul sur ton dos ; adieu, mon ami, adieu ; je ne t’oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier. »

Moutier était ému et triste. Il serra fortement les mains des deux bonnes et excellentes sœurs, donna un dernier baiser à Jacques, jeta un dernier regard dans la salle de l’Ange-Gardien et s’éloigna rapidement sans tourner une seule fois la tête.

Les enfants étaient à la porte, regardant leur nouvel ami s’éloigner et disparaître ; Jacques essuyait ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta en pleurant dans les bras de madame Blidot.

« À présent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas, n’est-ce pas, Madame ? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et vous me permettrez de rester avec lui.


MADAME BLIDOT.

Pauvre enfant ! Non, je ne vous chasserai pas, je vous garderai toujours ; je vous aimerai comme si vous étiez mes enfants. Et, pour commencer, je te demande ainsi qu’à Paul de ne pas m’appeler madame, mais maman.


JACQUES.

Oh oui ! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est morte et qui était bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame à madame Blidot, mais maman.


PAUL.

Non, veux pas ; veux aller avec Capitaine et Moutier.


JACQUES.

Mais puisqu’ils sont partis !


PAUL.

Ça ne fait rien : viens me mener à Capitaine.


JACQUES.

Tu n’aimes donc pas maman Blidot ?


PAUL.

J’aime bien, mais j’aime plus Capitaine.


ELFY.

Laisse-le, mon petit Jacques ; il s’habituera petit à petit ; il nous aimera autant qu’il aime Capitaine, et il appellera ma sœur maman, et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante.

— Oui, ma tante, dit Jacques en l’embrassant. »

Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller à toute sa gaieté ; il inventa, pour occuper son frère, une foule de jeux amusants avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier. Lui-même chercha à se rendre utile à madame Blidot et à Elfy en faisant leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs. Vers le soir, il s’approcha de madame Blidot, et lui dit avec quelque embarras :

« Maman, vous avez promis à M. Moutier de donner un peu à manger au pauvre Torchonnet ; je l’ai vu tout à l’heure ; il courait avec un gros pain sous le bras ; il m’a fait signe qu’il allait venir chercher de l’eau au puits ; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui porte dans l’arbre creux ?


MADAME BLIDOT.

Oui, mon ami ; voici un reste de viande et un morceau de pain. Va mettre cela dans le creux de l’arbre ; et, de peur que je ne l’oublie à l’avenir, rappelle-le-moi tous les jours à dîner ; nous ferons la part du pauvre petit malheureux.


JACQUES.

Merci, maman, vous êtes bonne comme M. Moutier. »


Porte cela dans le creux de l’arbre.

Et Jacques emporta ses provisions, qu’il alla déposer dans l’arbre du puits. Il ne tarda pas à voir arriver Torchonnet avec sa cruche ; il marchait lentement, et il s’essuyait les yeux tout en dévorant le pain et la viande de madame Blidot ; il but de l’eau de la cruche, salua tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et reprit le chemin de son auberge.

Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les habitants de l’Ange-Gardien, tristes et cruels pour l’infortuné Torchonnet que son maître maltraitait sans relâche. Bien des fois Jacques l’aida en cachette à exécuter les ordres qu’il recevait et qui dépassaient ses forces ; tantôt c’était un objet trop lourd à porter au loin ; alors Jacques et Paul le rejoignaient à la sortie du village et l’aidaient à porter son fardeau. Tantôt c’était une longue course à faire à la fin du jour, quand la fatigue d’un travail continuel le rendait incapable d’accomplir une longue marche ; Jacques alors obtenait de madame Blidot la permission de faire la course pour Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d’un arbre et mangeait les provisions que lui envoyait madame Blidot.


Torchonnet dévorait le pain et la viande.