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Librairie Hachette et Cie (p. 42-51).


IV

TORCHONNET.


Il n’y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit l’inspection de l’appartement et alla au jardin, dont la porte était ouverte ; après avoir examiné les fleurs et les légumes, il arriva à un berceau de lierre et y entra ; un banc garnissait le tour du berceau ; une table rustique était couverte de livres, d’ouvrages de lingerie commune ; il regarda les livres : Imitation de Jésus-Christ, Nouveau Testament, Parfait Cuisinier, Manuel des ménagères, Mémoires d’un troupier.

Moutier sourit :

« À la bonne heure ! voilà des livres que j’aime à voir chez une bonne femme de ménage ! Ça donne confiance de voir un choix pareil. Ces manuels, c’est bon ; si je n’avais pas eu mon Manuel du soldat pendant mes campagnes, je n’aurais jamais pu supporter tout ce que j’ai souffert par là-bas ! Et en garnison ! l’ennui donc ! Voilà un terrible ennemi à vaincre et qui vous pousse au café et de là à la salle de police. Heureusement que mon ami le Manuel était là, et m’empêchait de faire des sottises et de me laisser aller au chagrin, au découragement ! Béni soit celui qui me l’a donné et celui qui l’a inventé ! »

Tout en parlant, Moutier avait pris les Mémoires d’un troupier ; il ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages, suivies d’autres pages, si bien qu’une heure après il était encore là, debout devant la table, ne songeant pas à quitter le petit volume. Il n’entendit même pas madame Blidot et Elfy venir le chercher au jardin.


MADAME BLIDOT.

Le voilà dans notre berceau, Dieu me pardonne ! Tiens ! que fait-il donc là, immobile devant notre table ? C’est qu’il ne bouge pas plus qu’une statue !


ELFY, riant.

Serait-il mort ? On dirait qu’il dort tout debout.


MADAME BLIDOT, à mi-voix.

Hem ! hem !… Monsieur Moutier !… Il n’entend pas.


ELFY, de même.

Monsieur Moutier ! le dîner est prêt, il vous attend… Sourd comme un mort ! Parle plus haut ; je n’ose pas, moi je ne le connais pas.

« Monsieur Moutier ! » répéta plus haut madame Blidot en approchant de la table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa la main sur son front comme pour rappeler ses idées, regarda autour de lui d’un air étonné.

« Bien des excuses, madame Blidot, je ne vous voyais ni ne vous entendais ; j’étais tout à mon livre, c’est-à-dire à votre livre, reprit-il en souriant. Je n’aurais jamais cru qu’un livre pût amuser et intéresser autant. J’en étais à la salle de police ; c’est que c’est ça, tout à fait ça ! Je n’y ai été qu’une fois, et pour un faux rapport, sans qu’il y ait eu de ma faute… C’est si bien raconté, que je croyais y être encore !


MADAME BLIDOT.

Je suis bien aise que ce livre vous plaise. Vous pouvez le garder si vous désirez le finir. M. le curé m’en donnera un autre ; il en a autant qu’on en veut.


MOUTIER.

Ce n’est pas de refus, madame Blidot. J’accepte, et grand merci. Je le lirai à votre intention, et j’espère en devenir meilleur.


Torchonnet.

MADAME BLIDOT.

Quant à ça, monsieur Moutier, vous avez tout l’air d’être aussi bon que n’importe qui. Mais nous venons, ma sœur et moi, vous avertir que le dîner est servi, voilà bientôt deux heures ; les enfants doivent avoir faim ; et je pense que vous-même ne serez pas fâché de manger un morceau.


MOUTIER.

Ceci est la vérité ; mon déjeuner est bien loin et ne fera pas tort au dîner. »

Moutier salua Elfy, qu’il ne connaissait pas encore, et suivit les deux sœurs dans la salle où les attendaient les enfants. Paul avait bien envie de toucher à ce qui était sur la table, mais Jacques l’en empêchait.

« Attends, Paul ; sois raisonnable ; tu sais bien qu’il ne faut toucher à rien sans permission.


PAUL.

Alors, Jacques, veux-tu donner permission ?


JACQUES.

Moi, je ne peux pas, ce n’est pas à moi.


PAUL.

Mais c’est que j’ai faim, moi. Veux manger.


JACQUES.

Attends une minute ; M. Moutier va venir, puis la dame, puis l’autre, ils te donneront à manger.


PAUL.

Est-ce long, une minute ?


JACQUES.

Non, pas très-long… Tiens, les voilà qui arrivent. »

Tout le monde se mit à table ; Jacques hissa son frère sur sa chaise et s’assit près de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape amicale, et ils se mirent tous à manger une soupe aux choux, à laquelle Moutier donna les éloges d’un connaisseur. Quand la soupe fut achevée, Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragoût de bœuf et de haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint.

« Pardon, mamzelle ; ce n’est pas de règle que les dames servent les hommes. Permettez que je vous en épargne la peine.

— Au fait, dit madame Blidot en riant, vous êtes un peu de la maison depuis que vous nous avez donné ces enfants. Faites à votre idée, et mettez-vous à l’aise comme chez vous.

— Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai ; je me sens comme si j’étais chez moi, et j’en use, comme vous voyez. »

Le dîner s’acheva gaiement. Jacques était enchanté de voir Paul manger à s’étouffer. Après le dîner, Moutier les envoya s’amuser dehors ; lui-même se mit à fumer : les deux sœurs s’occupèrent du ménage et servirent les voyageurs qui s’arrêtaient pour dîner ; Moutier causait avec les allants et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop à faire.

Jacques et Paul se promenaient dans la rue ; ils regardaient les rares boutiques d’épicier, de boucher, boulanger, bourrelier ; ils dépassèrent le village et rencontrèrent un pauvre petit garçon de huit à neuf ans, couvert de haillons, qui traînait péniblement un sac de charbon trop lourd pour son âge et ses forces ; il s’arrêtait à chaque instant, essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa maigreur, son air triste, frappèrent le bon petit Jacques.

« Pourquoi traînes-tu un sac si lourd ? lui demanda-t-il en s’approchant de lui.

— Parce que mon maître me l’a ordonné, répondit le petit garçon d’une voix larmoyante.

— Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c’est trop lourd ?

— Je n’ose pas ; il me battrait.

— Il est donc méchant ?

— Chut ! dit le petit garçon en regardant autour de lui avec terreur. S’il vous entendait, il me donnerait des coups de fouet.

— Pourquoi restes-tu chez ce méchant homme ? reprit Jacques à voix basse.


LE GARÇON.

On m’a mis là, il faut bien que j’y reste. Je n’ai personne chez qui aller : ni père ni mère.


JACQUES.

C’est comme moi et Paul ; mais fais comme moi, demande à la bonne sainte Vierge de t’aider, tu verras qu’elle le fera ; elle est si bonne !


LE GARÇON.

Mais je ne la connais pas ; je ne sais pas où elle demeure.


JACQUES.

Ah ! mais je ne sais pas non plus moi ! Mais ça ne fait rien ; demande toujours, elle t’entendra.


LE GARÇON.

Oh ! je ne demanderais pas mieux. Mais si j’appelle trop fort, mon maître l’entendra aussi, et il me battra.


JACQUES.

Il ne faut pas crier ; dis tout bas : « Sainte Vierge, venez à mon secours. Vous qui êtes la mère des affligés, bonne sainte Vierge, aidez-moi. »

Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit.

« Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m’en aille avec mon sac, le maître l’attend.

— Attends, je vais t’aider un peu ; nous allons le traîner à nous deux. La sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme ça, mais elle aide tout de même. »

Jacques tira le sac, après avoir recommandé à Paul de pousser ; le petit garçon n’avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien, que le sac bondit sur les pierres de la route, qu’il se déchira en plusieurs endroits et que les morceaux de charbon s’échappèrent de tous côtés. Les enfants s’arrêtèrent consternés ; mais Jacques ne perdait pas la tête pour si peu de chose.

« Attends, dit-il, ne bouge pas ; je vais appeler M. Moutier, qui est très-bon ; c’est lui que la sainte Vierge nous a envoyé ; elle te l’enverra aussi. Viens, Paul, courons vite. »

Il prit Paul par la main, et tous deux coururent, aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent, jusque chez madame Blidot, où ils trouvèrent Moutier fumant avec quelques voyageurs.


Jacques tira le sac et Paul le poussa.

JACQUES.

Monsieur Moutier, vous qui êtes si bon, venez vite au secours d’un pauvre petit garçon bien plus malheureux que moi et Paul ; il ne peut pas traîner un gros sac de charbon que nous avons crevé, et son méchant maître le battra. Ce pauvre petit a si peur ! Et la sainte Vierge vous fait dire d’aller vite pour l’aider.

— Où as-tu vu la sainte Vierge, mon garçon, pour me faire ses commissions ? dit Moutier en riant et en se levant.

— Je ne l’ai pas vue, mais je l’ai sentie dans ma tête et dans mon cœur. Vous savez bien que c’est elle qui vous a envoyé pour nous sauver, Paul et moi ; il faut encore sauver ce petit malheureux.

— C’est bien, mon brave petit ; j’y vais ; tu vas m’y mener. »

Moutier le suivit après avoir demandé à Elfy de garder Paul, qui ne marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, où ils trouvèrent le petit garçon que Moutier reconnut tout de suite ; c’était Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du méchant aubergiste Bournier. Il s’en approcha d’un air de compassion, releva le sac, l’examina, tira de la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats ont l’habitude d’en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant, demanda au petit : « N’y a-t-il pas moyen d’apporter le charbon sans traverser le village et sans être vu de ton maître, mon pauvre garçon ? Je n’aimerais pas à rencontrer ce mauvais homme ; je craindrais de me laisser aller à lui donner une roulée qui ne serait pas d’un très-bon effet.


LE GARÇON.

Oui, Monsieur, on peut passer derrière les maisons, et vider le sac dans le charbonnier qui se trouve adossé au hangar par dehors.

— Alors en route, mon ami, » dit Moutier en chargeant le sac sur ses épaules.

Torchonnet regarda avec admiration.

« Oh ! Monsieur, mon bon monsieur ! Dites bien à la sainte Vierge combien je la remercie de vous avoir envoyé. Cette bonne sainte Vierge !… Ce petit avait raison tout de même, ajouta-t-il en regardant Jacques d’un air joyeux.

— Je t’avais bien dit, » reprit Jacques avec bonheur.

Moutier riait de la naïveté des enfants. Ils ne tardèrent pas à arriver au charbonnier ; Moutier vida le sac, le ploya et le mit dans un coin. Il s’apprêtait à partir, quand l’enfant le rappela timidement.

« Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de m’envoyer à manger ? On m’en donne si peu que j’ai mal là (montrant son estomac) et que je n’ai pas de forces.

— Pauvre malheureux !… répondit Moutier attendri. Écoute : viens à l’Ange-Gardien, je te recommanderai à madame Blidot, bonne femme s’il en fut jamais.


TORCHONNET.

Oh ! Monsieur, je ne pourrai pas ! Mon maître me tuerait si j’y allais. Il la hait au possible.


MOUTIER.

Alors je t’apporterai quelque chose que je demanderai à madame Blidot ; et puis, mon bon petit Jacques t’apportera à manger tous les jours. Veux-tu, mon Jacquot ?


JACQUES.

Oh ! oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque chose de mon déjeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner ? J’ai peur de son maître.


TORCHONNET.

Vous pouvez le placer dans le creux de l’arbre, près du puits, j’y vais tous les jours puiser de l’eau.


MOUTIER.

C’est bien, c’est entendu. Dans un quart d’heure tu auras ton affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu’on ne nous surprenne pas ; c’est ça qui ferait une affaire à ce pauvre Torchonnet ! »

Moutier partit avec Jacques ; en rentrant à l’Ange-Gardien, il raconta à madame Blidot l’histoire de Torchonnet, et lui demanda de permettre à Jacques de faire cette charité de tous les jours.

« Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux ; vous me direz à combien vous l’estimez et ce dont je vous serai redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l’an.


MADAME BLIDOT.

Nos comptes ne seront pas longs à faire, monsieur Moutier ; mais, tout de même, je serai bien aise de vous revoir pour que vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal placés en me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux de l’arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans souper. »

Jacques reçut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande ; il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua madame Blidot et qui était à cent pas de l’Ange-Gardien. Il plaça son petit paquet dans l’arbre, et, peu de minutes après, il vit le pauvre Torchonnet arriver avec une cruche ; pendant qu’elle se remplissait, Torchonnet saisit le papier, l’ouvrit, mangea avidement une partie des provisions qu’il contenait, remit le reste dans le creux de l’arbre, fit de loin un salut amical à Jacques et repartit, portant péniblement sa cruche pleine.