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Librairie Hachette et Cie (p. 300-317).


XXVII

LA NOCE.


Le général était allé surveiller les apprêts du festin pour le lendemain et tous les préparatifs de la fête qui devait se terminer par un bal et un feu d’artifice. À la nuit tombante, il alla se coucher ; la journée avait été fatigante, il ronfla dix heures de suite sans bouger.


Il ronfla dix heures de suite sans bouger.

On se réunit à sept heures pour déjeuner : le bonheur était sur tous les visages.


ELFY.

Encore un remerciement à vous adresser, mon bon général ; nous avons trouvé dans nos chambres nos toilettes pour ce matin.


LE GÉNÉRAL.

Trouvez-vous les vôtres à votre goût, Mesdames ?


ELFY.

Charmantes, superbes, et cent fois au-dessus de ce que nous nous serions donné, si nous avions eu à les acheter, mon bon général.


LE GÉNÉRAL.

Je voudrais voir tout cela sur vous, ma petite Elfy, et je veux voir aussi votre sœur en grande toilette. »

Les deux sœurs se retirèrent avec les enfants, qui ne se possédaient pas de joie de mettre les beaux habits, les brodequins vernis, les chemises à manches à boutons préparés pour eux.

Le général et Moutier restèrent seuls ; les regards de Moutier exprimaient une profonde reconnaissance et un bonheur sans mélange : il renouvela ses remerciements en termes qui émurent le général.

« Soyez sûr, mon ami, lui répondit-il, que votre bonheur me rend moi-même fort heureux ; je ne me sens plus seul ni abandonné ; je sais que tous vous m’aimez malgré mes sottises et mes bizarreries. Le souvenir que j’emporterai d’ici me sera toujours doux et cher. Mais il faut que nous aussi nous pensions à notre toilette ; il faut que nous nous fassions beaux, vous, le marié, et moi, remplaçant le père de la mariée… et le vôtre aussi, mon pauvre enfant. »

Moutier le remercia encore vivement, et ils se séparèrent. Dérigny attendait le général pour aider à sa toilette qui fut longue et qui mit en évidence toute l’ampleur de sa personne. Grande tenue de lieutenant général, uniforme brodé d’or, culotte blanche, bottes vernies, le grand cordon de Sainte-Anne et de Saint-Alexandre, des plaques en diamants, l’épée avec une poignée en diamants, et une foule de décorations de pays étrangers à la Russie.

Elfy ne tarda pas à paraître, jolie et charmante, avec sa robe de taffetas blanc, son voile de dentelle, sa couronne de roses blanches et de feuilles d’oranger. Des boucles d’oreilles, une broche et des épingles à cheveux en or et perles complétaient la beauté de sa toilette et de sa personne. Madame Blidot avait une toilette élégante appropriée à ses vingt-neuf ans et à son état de veuve. Moutier avait son riche costume de zouave tout neuf, qui faisait valoir la beauté de sa taille et de sa figure. Les enfants étaient gentils et superbes. Dérigny était proprement habillé, sans élégance et tout en noir. Seul, il avait une teinte de tristesse répandue sur son visage. Ce mariage lui rappelait le sien, moins brillant, avec le même bonheur en perspective, et ce bonheur s’était terminé par une longue souffrance. Il craignait aussi pour ses enfants les changements qu’amènerait certainement ce mariage. Et puis, son retour à lui ne l’obligerait-il pas à séparer ses enfants d’avec madame Blidot qu’ils aimaient tant ? La proposition du général lui revenait sans cesse ; il ne savait quel parti prendre : la rejeter, c’était replonger ses enfants dans la misère : l’accepter, c’était assurer leur avenir ; mais à quel prix ! Quel voyage ! quelle position incertaine ! quel climat à affronter ! Et quel chagrin à leur infliger que de les priver des soins et de la tendresse de madame Blidot ! Ce furent ces réflexions, réveillées par le mariage d’Elfy qui attristèrent sa physionomie. Le général la regarda un instant, devina ses préoccupations :

« Courage, mon ami, lui dit-il. Je suis là, moi ; j’arrangerai votre vie comme j’ai arrangé celle de Moutier ; vous aurez vos enfants et encore du bonheur devant vous. »

Dérigny sourit tristement en remerciant le général et chercha à secouer les pensées pénibles qui l’obsédaient.

Les témoins, les garçons et les filles de noce ne tardèrent pas à arriver ; ils étaient tous dans l’admiration du brillant général, du superbe zouave et de la toilette de la mariée. Il faisait un temps magnifique, un beau soleil du mois d’août, mais sans trop d’ardeur, et pas de vent.


On se mit en marche vers la mairie.

On se mit en marche vers la mairie ; comme la veille, le général donnait le bras à Elfy, et Moutier à madame Blidot. Dérigny et les enfants suivaient. À la mairie, le mariage civil fut promptement terminé, et on se dirigea vers l’église. Là les attendait une nouvelle surprise. Toute l’église était tendue en bleu, blanc et or. Une riche garniture d’autel, chandeliers, vases et fleurs, entourait un tabernacle de bronze doré artistement travaillé. Le curé était revêtu d’une magnifique chasuble d’étoffe dite pluie d’or. Les chantres avaient des chapes rouges et or. Des prie-Dieu, neufs et brillants, étaient préparés pour les assistants ; les prie-Dieu des mariés étaient couverts de housses de velours rouge. Le général et madame Blidot se placèrent l’un à droite, l’autre à gauche des mariés ; chacun prit place, et la cérémonie commença.

Jacques et Paul tinrent le poêle sur la tête du jeune couple ; ils étaient, après Moutier et Elfy, les plus heureux de toute l’assemblée ; car aucun souci, aucune inquiétude, aucun souvenir pénible ne se mêlaient à leur joie. Madame Blidot les contemplait avec amour et orgueil. Mais subitement son visage s’assombrit en jetant un coup d’œil sympathique sur Dérigny ; la tristesse de son regard lui révéla les inquiétudes qui l’assiégeaient, et à elle aussi la séparation d’avec les enfants lui apparut terrible et prochaine. Elle essaya de chasser cette cruelle pensée et se promit d’éclaircir la question avec Dérigny à la plus prochaine occasion.

La cérémonie était terminée ; Elfy était la femme de Moutier qui la reçut à la sacristie des mains du général. Ils avaient tous les deux l’air radieux. Moutier emmena sa femme, et, suivant la recommandation du général, la mena dans la maison du Général reconnaissant, où devaient se réunir les invités. Toute la noce suivit les mariés, le général toujours en tête, mais cette fois menant madame Blidot au lieu d’Elfy.


LE GÉNÉRAL.

À quand votre noce, ma petite femme ?


MADAME BLIDOT.

La mienne ? Oh ! général, jamais ! Vous pouvez m’en croire. J’en ai eu assez de la première.


LE GÉNÉRAL.

Comme vous dites ça, ma pauvre petite femme ! Vous avez l’air d’un enterrement.


MADAME BLIDOT.

Oh ! général ! c’est que j’ai la mort dans l’âme !


LE GÉNÉRAL.

Un jour comme celui-ci ? Par exemple !


MADAME BLIDOT.

Général, vous savez que Jacques et Paul sont ma plus chère, ma plus vive affection. Voici leur père revenu ; me les laissera-t-il ? consentira-t-il jamais à s’en séparer ?


LE GÉNÉRAL.

Pour dire vrai, je ne le crois pas, ma bonne amie. Mais, que diantre nous n’y sommes pas encore ! Et puis je suis là, moi. Ayez donc confiance dans le vieux général. Voyez la noce, le contrat, le dîner et tout ; vous étiez d’une inquiétude, d’une agitation ! Eh bien ! qu’en dites-vous ? Ai-je bien mené l’affaire ? A-t-on manqué de quelque chose ? De même pour les enfants, je vous dis : Soyez tranquille ; il dépendra de vous de les garder toujours, avec l’autorité d’une mère.


MADAME BLIDOT.

Oh ! si cela ne dépendait que de moi, ce serait fait !


LE GÉNÉRAL.

Bon ! Souvenez-vous de ce que vous venez de dire. Je vous le rappellerai en temps et lieu, et vous aurez vos enfants. Nous voici arrivés ; plus de tristesse ; ne songeons qu’à nous réjouir, sans oublier de boire et de manger. »

Le général quitta madame Blidot pour jeter un coup d’œil sur le dîner. Tout était prêt ; il fut content de l’aspect général et revint près d’Elfy pour l’avertir qu’on allait servir. La porte du fond s’ouvrit, et un maître d’hôtel, en grande tenue parisienne, annonça : « Le général est servi. »

Une salle immense s’offrit à la vue des convives étonnés et d’Elfy enchantée. La cour avait été convertie en salle à manger ; des tentures rouges garnissaient tous les murs ; un vitrage l’éclairait par en haut ; la table, de cinquante-deux couverts, était splendidement garnie et ornée de cristaux, de bronzes, de candélabres, etc.

Le général donna le bras à Elfy, qu’il plaça à sa droite ; à sa gauche, le curé ; près d’Elfy, son mari ; près du curé, le notaire. En face du général, madame Blidot ; à sa droite, Dérigny et ses enfants ; à sa gauche, le maire et l’adjoint. Puis les autres convives se placèrent à leur convenance.

« Potages bisque aux écrevisses ! potage à la tortue ! » annonça le maître d’hôtel.

Tout le monde voulut goûter des deux pour savoir lequel était le meilleur ; la question resta indécise. Le général goûta, approuva, et en redemanda deux fois. On se léchait les lèvres ; les gourmands regardaient avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et admirables.

« Turbot sauce crevette ! saumon sauce impériale ! filets de chevreuil sauce madère !

Le silence régnait parmi les convives ; chacun mangeait, savourait ; quelques vieux pleuraient d’attendrissement de la bonté du dîner et de la magnificence du général. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et ses théâtres approuvait tout haut :

« Bon ! très bon ! bien cuit ! bonne sauce ! comme chez Véry. »

« Ailes de perdreaux aux truffes ! »

Mouvement général ; aucun des convives n’avait de sa vie goûté ni flairé une truffe ; aussi le maître d’hôtel s’estima-t-il fort heureux de pouvoir en fournir à toute la table ; le plat se dégarnissait à toute minute ; mais il y en avait toujours de rechange, grâce à la prévoyance du général, qui avait dit :

« Nous serons cinquante-deux ; comptez sur cent quatre gros mangeurs, et vous n’aurez pas de restes. »

« Volailles à la suprême ! reprit le maître d’hôtel quand les perdreaux et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.

Jacques et Paul avaient mangé jusque-là sans mot dire. À la vue des volailles, ils reconnurent enfin ce qu’ils mangeaient.

« Ah ! voilà enfin de la viande, s’écria Paul.

— De la viande ? reprit le général indigné ; où vois-tu de la viande, mon garçon ?


JACQUES.

Voilà, général ! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante Elfy.


LE GÉNÉRAL, indigné.

Ma bonne madame Blidot, de grâce, expliquez à ces enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus délicates qui se puissent manger !


ELFY, riant.

Croyez-vous, général, que mes poulets ne soient pas fins et délicats ?

— Vos poulets ! vos poulets ! reprit le général contenant son indignation. Mon enfant, mais ces bêtes que vous mangez sont des poulardes perdues de graisse, la chair en est succulente…

— Et mes poulets ?


LE GÉNÉRAL.

Que diantre ! vos poulets sont des bêtes sèches, noires, misérables, qui ne ressemblent en rien à ces grasses et admirables volailles.


ELFY.

Pardon, mon bon général ; ce que j’en dis, c’est pour excuser les petits, là-bas, qui ne comprennent rien au dîner splendide que vous nous faites manger.


LE GÉNÉRAL.

Bien, mon enfant ! ne perdons pas notre temps à parler, ne troublons pas notre digestion à discuter, mangeons et buvons. »

Le général en était à son dixième verre de vin ; on avait déjà servi du madère, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin de tout première qualité. On commençait à s’animer, à ne plus manger avec le même acharnement.

« Faisans rôtis ! coqs de bruyère ! gelinottes ! »

Un frémissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle. Le général regardait de l’air d’un triomphateur tous ces visages qui exprimaient l’admiration et la reconnaissance.

Succès complet ; il n’en resta que quelques os que les mauvaises dents n’avaient pu croquer.

« Jambons de marcassin ! homards en salade ! »

Chacun goûta, chacun mangea, et chacun redemanda.

Le tour des légumes arriva enfin ; on était à table depuis deux heures. Les enfants de la noce, avec Jacques et Paul en tête, eurent permission de sortir de table et d’aller jouer dehors ; on devait les ramener pour les sucreries.

Après les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts farcis, vinrent les crèmes fouettées, non fouettées, glacées, prises, tournées. Puis les pâtisseries, babas, mont-blanc, saint-honoré, talmouses, croque-en-bouche achevèrent le triomphe du moderne Vatel et celui du général. Les enfants étaient revenus chercher leur part de friandises, et ils ne quittèrent la place que lorsqu’on eut bu les santés du général, des mariés, de madame Blidot, avec un champagne exquis, trop exquis, car la plupart des invités quittèrent la table en chancelant et furent obligés de laisser passer l’effet du champagne dans des fauteuils, où ils dormirent jusqu’au soir.

À la fin du dîner après les glaces de diverses espèces, les ananas, les fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises, Elfy proposa de boire à la santé de l’artiste auteur du dîner merveilleux dont on venait de se régaler.

Le général reçut cette proposition avec une reconnaissance sans égale. Il vit qu’Elfy savait apprécier une bonne cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but cette santé devant le héros artiste, que le général fit venir pour le complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira récompensé de ses fatigues et de ses ennuis.

La journée s’avançait ; le général demanda si l’on n’aimerait pas à la finir par un bal. On accepta avec empressement ; mais où trouver un violon ? Personne n’y avait pensé.

« Que cela ne vous inquiète pas, ne suis-je pas là, moi ? Allons danser sur le pré d’Elfy ; nous trouverons bien une petite musique ; il n’en faut pas tant pour danser ; le premier crincrin fera notre affaire. »

La noce se dirigea vers l’Ange-Gardien, qu’on trouva décoré comme la veille. On passa dans le jardin. Sur le pré étaient dressées deux grandes tentes, l’une pour danser, l’autre pour manger ; un buffet entourait de trois côtés cette dernière et devait, jusqu’au lendemain, se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de pâtisseries, de crèmes, de gelées ; la tente de bal était ouverte d’un côté et garnie des trois autres de candélabres, de fleurs et de banquettes de velours rouge à franges d’or. Au fond, sur une estrade, était un orchestre composé de six musiciens qui commencèrent une contredanse, dès que le général eut fait son entrée avec la mariée.


Tout le monde dansa.

Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa ; le général ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec madame Blidot, dansa, valsa toute la soirée, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant ; il suait à grosses gouttes, mais la gaieté générale l’avait gagné, et il accomplissait les exploits d’un jeune homme. Elfy et Moutier dansèrent à s’exténuer ; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de visites aux buffets ; on eut fort à faire pour satisfaire l’appétit des danseurs.


On entrecoupait les danses de visites aux buffets.

À dix heures, il y eut un quart d’heure de relâche pour voir tirer un feu d’artifice qui redoubla l’admiration des invités. Jamais à Loumigny on n’avait tiré que des pétards. Aussi le souvenir de la noce de Moutier à l’Ange-Gardien y est-il aussi vivant qu’au lendemain de cette fête si complète et si splendide. Mais tout a une fin, et la fatigue fit sonner la retraite à une heure avancée de la nuit. Chacun fut enfin se coucher, heureux, joyeux, éreinté.


On se retira à une heure avancée de la nuit.

Jacques et Paul dormirent le lendemain jusqu’au soir, soupèrent et se recouchèrent encore jusqu’au lendemain. Il y eut plusieurs indigestions à la suite de ce festin de Balthazar ; l’habitué de Paris manqua en mourir, le notaire fut pendant trois jours hors d’état de faire le moindre acte.

Le général, qui s’était établi chez lui à l’ex-auberge de Bournier avec Dérigny, fut un peu indisposé et courbaturé ; il garda à son service un des cuisiniers venus de Paris, en lui recommandant de se faire envoyer des provisions de toute sorte.