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Librairie Hachette et Cie (p. 318-326).


XXVIII

UN MARIAGE SANS NOCE.


Le lendemain de la noce, le général, voyant Dérigny plus triste qu’il ne l’avait encore été depuis le jour où il avait retrouvé ses enfants, lui demanda avec intérêt ce qui l’attristait ainsi, et l’engagea à parler avec franchise.


LE GÉNÉRAL.

Parlez à cœur ouvert, mon ami ; ne craignez pas que je m’emporte ; je vous vois triste et inquiet, et je vous porte trop d’intérêt pour me fâcher de ce que vous pourriez me dire.


DÉRIGNY.

Mon général, veuillez m’excuser, mais, depuis la proposition que vous m’avez faite de me garder à votre service, de m’emmener même en Russie avec mes enfants, je ne sais à quoi me résoudre. Je vois qu’il est pour eux d’un intérêt immense de vous accompagner avec moi ; mais, mon général (pardonnez-moi de vous parler si franchement), que de tristesses et d’inconvénients pour eux, et par conséquent pour moi, doivent résulter de cette position ! Mes pauvres enfants aiment si tendrement madame Blidot que les en séparer pour des années, et peut être pour toujours, serait leur imposer un chagrin des plus cruels. Et comment moi, occupé de mon service près de vous, mon général, pourrais-je veiller sur mes enfants, continuer leur éducation si bien commencée ? Et puis, mon général, si ces enfants vous fatiguent, vous ennuient, soit en route, soit en Russie, que deviendrons-nous ? »

Dérigny s’arrêta triste et pensif. Le général l’avait écouté attentivement et sans colère.

« Et si vous me quittez, mon ami, que deviendrez-vous, que ferez-vous de vos enfants ? »

Dérigny prit sa tête dans ses mains avec un geste de douleur et dit d’une voix émue :

« Voilà, mon général ; c’est ça, c’est bien ça. Mais que puis-je, que dois-je faire ? Pardon si je vous parle aussi librement, mon général ; vous m’avez encouragé, et je me livre à votre bonté.


LE GÉNÉRAL.

Dérigny, j’ai déjà pensé à tout cela ; j’en ai même parlé au curé. Vos enfants ne peuvent ni quitter madame Blidot ni rester où ils sont ; le mariage d’Elfy donne un maître à la maison et annule l’autorité de madame Blidot ; elle et les enfants ne tarderaient pas à être mal à l’aise. Il n’y a qu’un moyen pour vous, un seul, de garder vos enfants et de leur laisser cette excellente mère qui remplace si bien celle qu’ils ont perdue. Épousez-la. »

Dérigny fit un bond qui fit sauter le général.


DÉRIGNY.

Moi ? mon général ! Moi, sans fortune, sans famille, sans avenir, épouser madame Blidot qui est riche, qui ne songe pas à se remarier ? C’est impossible, mon général ! Impossible !… Oui, malheureusement impossible. »

Le général sourit au malheureusement. Dérigny n’y répugnait donc pas ; il accepterait ce mariage pour ses enfants et peut-être pour son propre bonheur.


LE GÉNÉRAL.

Mon ami, ce n’est pas impossible. Vous me parlez franchement, je vais en faire autant. Je suis vieux, je suis infirme, je déteste le changement. Je vous aime et je vous estime ; votre service me plaît beaucoup et m’est nécessaire. Si vous épousez madame Blidot et que vous consentiez à rester chez moi avec elle et vos enfants, et à m’accompagner en Russie, toujours avec elle et les enfants, j’assurerai votre avenir en achetant et vous donnant les terres qui avoisinent mon auberge. Vous savez que, d’après les termes du contrat d’Elfy, je donne l’auberge à madame Blidot si elle vous épouse, car c’est à vous que j’ai pensé en faisant mettre cette clause. Quant à mon séjour en Russie, il ne sera pas long ; j’arrangerai mes affaires, je quitterai le service actif en raison de mes nombreuses blessures, et je reviendrai me fixer en France. Voyez, mon ami, réfléchissez ; voulez-vous que je parle à madame Blidot ?


DÉRIGNY.

Mon général, que de bontés ! Mes chers enfants ! ils vous devront tout, ainsi que leur père. Oh ! oui, mon général, parlez-lui, demandez-lui, au nom de mes enfants, qu’elle devienne leur vraie mère, que je puisse les lui donner en les conservant.


LE GÉNÉRAL.

Aujourd’hui même, mon cher Dérigny ; je suis content de vous trouver si raisonnable. Allez me chercher madame Blidot, que je lui parle tout de suite. Mais, non, c’est impossible ; vous ne pouvez pas y aller pour cela. Envoyez-moi le curé ; je le lui enverrai à mon tour ; il me la ramènera, et à nous deux nous ferons votre affaire. Allez, mon ami, vite, vite, et puis allez voir vos enfants. »

Dérigny ne se le fit pas dire deux fois ; il n’avait pas encore vu ses enfants ; il ignorait qu’ils dormaient encore. Il alla lestement faire au curé la commission du général et courut à l’Ange-Gardien ; il y trouva madame Blidot seule. Il éprouva un instant d’embarras.

« Je suis seule éveillée, dit-elle en souriant. Ils sont tous éreintés, et ils dorment tous.


DÉRIGNY.

Je venais voir mes enfants, ma bonne madame Blidot.


MADAME BLIDOT.

Monsieur Dérigny, je suis bien aise que nous soyons seuls : j’ai à causer avec vous au sujet des enfants. Mon cher monsieur Dérigny, vous savez combien je les aime ; les perdre serait ma mort. Voulez-vous me les laisser ? »

Dérigny hésita avant de répondre. Madame Blidot restait tremblante devant lui ; elle le regardait avec anxiété ; elle attendait sa réponse.

« Jamais je n’aurai le courage de les reperdre une seconde fois, dit Dérigny à voix basse.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria madame Blidot en cachant sa figure dans ses mains, je l’avais prévu ! »

Elle sanglotait, Dérigny s’assit près d’elle.


DÉRIGNY.

Chère madame Blidot, si vous saviez combien votre tendresse pour mes enfants me touche !


MADAME BLIDOT.

Elle vous touche, et vous ne voulez rien faire pour la contenter !


DÉRIGNY.

Pardonnez-moi, je suis disposé à faire beaucoup pour vous les laisser, mais je ne puis, je n’ose vous le dire moi-même : le général vous en parlera, et, si vous acceptez la proposition qu’il vous fera en mon nom, mes enfants seront les vôtres.


MADAME BLIDOT, avec surprise.

Le général ! les enfants ! Ah ! je comprends. »

Madame Blidot tendit la main à Dérigny.

« Mon cher monsieur Dérigny, je ne veux faire ni la prude ni la sotte. Vous me proposez de devenir votre femme pour garder les enfants ? Voici ma main ; j’accepte avec plaisir et bonheur. Merci de me laisser ces chers petits à soigner, à élever, à ne les jamais quitter, à devenir leur mère, leur vraie mère ! Courons vite chez le général ; que j’aille le remercier, car c’est lui qui en a eu l’idée, j’en suis sûre. »

Dérigny restait sans parole, heureux, mais surpris. Il ne put s’empêcher de rire de ce facile dénouement.


DÉRIGNY.

Mais vous ne savez rien encore ; vous ne savez pas que le général me donne…


MADAME BLIDOT.

Eh ! qu’il donne ce qu’il voudra ! Que m’importe ? Vous me donnez les enfants ; c’est là mon bonheur, ma vie ! Je ne veux pas autre chose. »

Et sans attendre Dérigny elle sortit en courant, alla toujours courant chez le général, entra sans hésiter, le trouva en discussion avec le curé, se précipita vers lui, lui baisa les mains en sanglotant et en répétant : « Merci, bon général, merci, »

Le général, stupéfait, ne comprenant rien, ne devinant rien, crut qu’il était arrivé un malheur à l’Ange-Gardien, et, se levant tout effaré, il releva madame Blidot et lui demanda avec inquiétude ce qu’il y avait.

Dérigny entrait au même moment ; il allait raconter au général ce qui venait d’arriver, lorsque madame Blidot, le voyant entrer, s’élança vers lui, lui saisit les mains, et, l’amenant devant le général, elle dit d’une voix tremblante :

« Il me donne les enfants. Jacques et Paul seront à moi, à moi, général ! Je serai leur mère, car je serai sa femme. »

Le général partit d’un éclat de rire :

« Ha ! ha ! ha ! et nous qui faisions de la diplomatie, monsieur le curé et moi, pour arriver à vous faire consentir. La bonne farce ! La bonne histoire ! Je te fais mon compliment, mon bon Dérigny. Tu vois bien, mon ami, que les terres ont bien fait.


DÉRIGNY, riant.

Elles n’ont rien fait, général ; elle ne sait seulement pas que vous me donnez quelque chose.


LE GÉNÉRAL.

Comment ! Vous ne le lui avez pas dit ?


DÉRIGNY.

Je n’ai pas eu le temps, mon général ; quand cette excellente femme a compris qu’en m’épousant elle ne se séparait pas de mes enfants, elle m’a remercié comme d’un bienfait, et elle a couru chez vous pour vous exprimer sa reconnaissance d’avoir arrangé son bonheur, disait-elle.

— Pauvre femme ! dit le général attendri. Pauvre petite femme ! C’est bien par amour pour les enfants ! Avec un cœur pareil, Dérigny, vous serez heureux, et les enfants aussi.


DÉRIGNY.

Que Dieu vous entende, mon général ! »

Madame Blidot causait pendant ce temps avec le curé.

« Je n’ai plus de souci, de poids sur le cœur, disait-elle. Monsieur le Curé, dites demain une messe pour moi, en action de grâces. Allons, adieu, à revoir, monsieur le Curé ; à tantôt, mon bon général, nous viendrons voir comment vous vous trouvez de vos fatigues d’hier. Sans adieu, mon cher Dérigny ; je cours voir les enfants et annoncer la bonne nouvelle à Elfy. »

Madame Blidot disparut aussi vite qu’elle était entrée, laissant Dérigny content, mais étonné, le général riant et se frottant les mains, le curé partageant la gaieté et la satisfaction du général.


LE GÉNÉRAL.

Eh bien, mon ami, vous qui n’y pensiez pas, vous qui avez bondi comme un lion quand je vous en ai parlé, vous qui trouviez ce mariage impossible il y a une heure à peine, vous voilà presque marié.


DÉRIGNY.

Oui, mon général, je vous ai une vive reconnaissance d’avoir bien voulu arranger la chose. Cette pauvre femme est réellement touchante par sa tendresse pour mes enfants : je suis sûr que je l’aimerai, non pas comme ma pauvre Madeleine, mais comme l’ange protecteur des enfants de Madeleine. Chers enfants ! vont-ils être heureux ! Quand je pense à leur joie, je voudrais, comme madame Blidot, pouvoir me marier demain. Et je vais suivre votre conseil, mon général, demander au maire de nous afficher, au notaire de faire le contrat, et, à monsieur le curé de nous garder sa messe pour le lundi de la semaine qui suivra celle dans laquelle nous entrons.


LE GÉNÉRAL.

C’est agir en homme sage, mon ami. Vous êtes pressés tous deux par vos enfants ; finissez-en le plus tôt possible. Allez, mon cher, allez vite, de peur que maire et notaire ne vous échappent. Je vous donne congé jusqu’au soir. Monsieur le curé veut bien me tenir compagnie, et Moutier viendra si j’ai besoin de quelque chose. Je suis, en vérité, aussi pressé que vous de voir le mariage fait et votre femme établie chez moi avec vous et vos enfants.

Dérigny disparut et utilisa son temps : il écrivit dans son pays pour avoir les papiers nécessaires, il arrangea tout avec le notaire et le maire, puis il courut à l’Ange-Gardien, où il arriva vers le soir, au moment où les enfants venaient de s’éveiller et demandaient à manger.

Madame Blidot accourut.

« Mes enfants, mes chers enfants, votre papa veut bien que je vive toujours avec vous et avec lui ; il va m’épouser ; je serai sa femme, et vous serez mes enfants.


JACQUES.

Oh ! que je suis content, maman. J’avais peur que papa ne nous emmène loin de vous, ou bien qu’il ne nous laisse ici en partant sans nous. Merci, mon cher papa, vous êtes bien bon.


DÉRIGNY.

C’est votre maman qui est bien bonne de le vouloir, mes chers enfants. Moi, je suis si heureux de vous garder près de moi avec cette excellente maman, que je la remercie du fond du cœur d’avoir dit oui.


MADAME BLIDOT.

Et moi, mon ami, je vous remercie de tout mon cœur de m’en avoir parlé. C’est que je n’y pensais pas du tout. Allons-nous être heureux, mon Dieu ! Tous ensemble, toujours !

Elfy, qui avait préparé le souper, vint ainsi que Moutier prendre part à leur joie, et les enfants sautaient et gambadaient sans oublier le souper, car Paul s’écria :

« Et la soupe ? J’ai si faim !

— Voilà ! voilà ! » dit Moutier qui l’apportait.

Ils se mirent gaiement à table. Tous étaient les plus heureuses gens de la terre. Le général fut porté aux nues ; on n’en dit que du bien : madame Blidot trouva même qu’il était très bel homme, ce qui excita les rires de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposés de leur nuit de fatigue, demandèrent à se recoucher. Madame Blidot ne voulut pas être aidée par Elfy ; elle la remplaça par Dérigny, enchanté de donner des soins à ses enfants et de voir faire madame Blidot.

Moutier et Elfy allèrent voir le général. Dérigny et madame Blidot les y rejoignirent quand les enfants furent endormis ; on laissait pour les garder une servante qu’on avait prise depuis l’arrivée du général, et qu’Elfy voulut garder quand elle sut que madame Blidot les quitterait.