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Librairie Hachette et Cie (p. 184-190).


XV

LE DÉPART.


Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du départ pour les eaux.

« J’ai réfléchi, dit-elle, et je crois que le plus tôt sera le mieux, puisqu’il faut que ce soit.


MOUTIER.

Vous savez, Elfy, que le général s’est mis à votre disposition, et que c’est à vous à fixer le jour.


ELFY.

Et que diriez-vous si je disais comme le général, demain ?


MOUTIER.

Je dirais : « Mon commandant, vous avez raison ; » et je partirais.


ELFY.

Merci, Joseph ; merci de votre confiance en mon commandement. Je vous engage, d’après cela, à faire vos préparatifs pour demain.


MOUTIER.

Il faut que j’en fasse part au général.


ELFY.

Oui, oui, et tâchez qu’il ne s’emporte pas et qu’il n’ait pas quelque idée… à sa façon. »

Moutier entra chez le général, qui écrivait.


MOUTIER.

Mon général, nous partons demain si vous n’y faites pas d’obstacle.


LE GÉNÉRAL.

Quand vous voudrez, mon ami ; je restais ici pour vous et pour Elfy plus que pour moi ; je me porte bien et je suis prêt à continuer ma route. J’écrivais tout juste à un carrossier que je connais à Paris, de m’envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage : ces coquins de Bournier m’ont volé la mienne et je suis à pied.


MOUTIER.

Mais, mon général, vous n’aurez pas votre voiture avant dix ou quinze jours : et que feriez-vous ici tout ce temps-là ? »


LE GÉNÉRAL.

Vous avez raison, mon cher ; mais encore me faut-il une voiture pour m’en aller. Je n’aime pas les routes par étapes, moi ; et comment trouver une bonne voiture dans ce pays ? »

Moutier tournait sa moustache ; il cherchait un moyen.


MOUTIER.

Si j’allais à la ville voisine en chercher une, mon général ?


LE GÉNÉRAL.

Allez, mon ami. Où est madame Blidot ?


MOUTIER.

Dans la salle, mon général, à servir quelques voyageurs avec Elfy.


LE GÉNÉRAL.

Demandez-leur donc s’il n’y pas de diligence qui passe par ici. »

Moutier sortit et rentra quelques instants après.


MOUTIER.

Mon général, il y en a une à deux lieues d’ici, correspondance du chemin de fer ; elle passe tous les jours à midi.


LE GÉNÉRAL.

Si nous allions la prendre demain ?


MOUTIER.

Je ne dis pas non, mon général ; mais comment irez-vous ?


LE GÉNÉRAL.

À pied, comme vous.


MOUTIER.

Mon général, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.


LE GÉNÉRAL.

Pourquoi cela ? Suis-je si vieux que je ne puisse plus marcher ?


MOUTIER.

Pas du tout, mon général ; mais… votre blessure…


LE GÉNÉRAL.

Eh bien ! ma blessure… Est-ce que vous n’en avez pas une comme moi ? Une balle à travers le corps.


MOUTIER.

C’est vrai, mon général, mais… comme je suis plus mince que vous… alors…


LE GÉNÉRAL.

Alors quoi ? Voyons, parlez, monsieur le sylphe.


MOUTIER.

Mon général… alors… alors la balle ayant eu moins de trajet à faire, a déchiré moins de chair… et ma blessure est moins terrible. »

Le général le regarda fixement :

« Moutier, regardez-moi ! (il montre son nez), et osez me regarder sans rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache pour ne pas rire tout à fait.) Vous voyez bien ! vous riez ! Pourquoi ne pas dire franchement : Général, vous êtes trop gros, trop lourd, vous resterez en route ! (Moutier veut parler.) Taisez-vous ! je sais ce que vous allez dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j’irai à pied, quand même vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.


MOUTIER.

Mon général, je suis tout à fait à vos ordres, mais je crains… que vous ne vous fatiguiez beaucoup ; avec ça qu’il fait chaud.


LE GÉNÉRAL.

J’arriverai, mon ami, j’arriverai. À mes paquets maintenant. D’abord je laisse ici tous mes effets ; je n’emporte que l’or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j’emporte dans la mienne, du linge pour changer en route et mes affaires de toilette dans ma poche. J’achèterai là-bas ce qui me manquera. »

Le général, enchanté de partir à pied, en touriste, rentra rayonnant dans la salle où ne se trouvait plus qu’un seul voyageur, un soldat ; ce soldat se tenait à l’écart, ne s’occupait de personne, ne disait pas une parole ; son modeste repas tirait à sa fin. Le général le regardait attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme qu’elle contenait et en tirer en hésitant une pièce d’un franc.

« Combien, Madame ? dit-il à madame Blidot.


MADAME BLIDOT.

Pain, deux sous ; fromage, deux sous ; cidre, deux sous ; total, six sous ou trente centimes. »

Le visage du soldat s’anima d’un demi-sourire de satisfaction.


Pain, deux sous…

LE SOLDAT.

Je craignais d’avoir fait une dépense trop forte. Vous avez oublié les radis.


MADAME BLIDOT.

Oh ! les radis ne comptent pas, Monsieur. »

Au moment où il allait payer, Elfy, à laquelle le général avait dit un mot à l’oreille, plaça devant le soldat une tasse de café et un verre d’eau-de-vie.

« Je n’ai pas demandé ça, dit le soldat d’un air moitié effrayé.


ELFY.

Je le sais bien, Monsieur ; aussi cela n’entre pas dans le compte ; nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le marché. »

Le soldat se rassit et avala lentement et avec délices le café et l’eau-de-vie.


LE SOLDAT.

Bien des remerciements, mademoiselle, je n’oublierai pas l’Ange-Gardien ni ses aimables hôtesses. »

Le général s’approcha de lui.

« Du quel côté allez-vous, mon brave ?

Aux eaux de Bagnols, répondit le soldat surpris.


LE GÉNÉRAL.

J’y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de fer pour faire route ensemble.


LE SOLDAT.

Très flatté, Monsieur, mais je vais à Domfront pour prendre la correspondance du chemin de fer…


LE GÉNÉRAL.

Et nous aussi. Parbleu ! ça se trouve bien nous partirons demain ! tous trois militaires ? Ça ira bien !


LE SOLDAT.

Il faut que je parte tout de suite, Monsieur ; on m’attend ce soir même pour une affaire importante. Bien fâché, Monsieur ! nous nous retrouverons à Bagnols. »

Le soldat porta la main à son képi et sortit avec le même air grave et triste qu’il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperçut Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant Jacques, le suivit des yeux avec intérêt et ne se mit en route que lorsqu’il eut entendu Jacques dire à madame Blidot :

« Maman, M. le curé est très content de moi. »

Jacques fit voir ses notes et celles de Paul ; elles étaient si bonnes que le général voulut absolument leur donner à chacun une pièce d’or.

« Prenez, mes enfants, prenez, dit-il ; c’est l’adieu du prisonnier ; ce ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu’un pauvre prisonnier.


JACQUES.

Oh ! mon bon général, comment pouvez-vous croire ?… vous qui êtes si bon.


LE GÉNÉRAL.

Alors prenez. » Et il leur mit à chacun la pièce d’or dans leur poche.

La journée s’acheva gravement ; le général était pressé de partir et allait sans cesse déranger ses affaires, sous prétexte de les arranger. Moutier et Elfy étaient tristes de se quitter. Madame Blidot était triste de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et même le général qui avait été si bon pour lui et pour Paul. On se sépara en soupirant, chacun alla se coucher. Le lendemain on se réunit pour déjeuner ; il fallait partir avant neuf heures pour arriver à temps.

« Allons, dit le général se levant le premier, adieu, mes bonnes hôtesses, et à revoir. »

Il embrassa madame Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte. Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et d’émotion. Et il suivit le général en jetant un dernier regard sur Elfy.