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Librairie Hachette et Cie (p. 191-198).


XVI

TORCHONNET SE DESSINE.


Jacques pleurait encore la départ de son ami ; Paul lui essuyait les yeux avec son joli mouchoir et le regardait avec anxiété. Elfy était allée ranger la chambre de Moutier, madame Blidot mettait en ordre celle du général qui avait tout jeté de tous côtés.

« A-t-on idée d’un sans-souci pareil ? dit madame Blidot. Il n’a rien rangé ; jusqu’à sa cassette qu’il a laissée ouverte. Tous ses bijoux, ses décorations en pierreries, son service en vermeil ! Les voilà à droite, à gauche ; c’est incroyable ! Et c’est moi qui vais avoir à répondre de tout cela ! Quel drôle d’homme ? Je parie qu’il ne sait pas seulement ce qu’il a. »

Pendant qu’elle cherchait à rassembler les objets épars, Jacques entra.


JACQUES.

Maman, voici Pierre Torchonnet, qui est en colère après moi, de ce que je ne l’ai pas averti que le général partait ; ai-je eu tort, croyez-vous ?


MADAME BLIDOT.

Mais non, mon enfant, tu n’avais pas besoin d’avertir Torchonnet ; pourquoi faire ?


JACQUES.

Il dit que le général l’aurait emmené.


MADAME BLIDOT.

Emmené ? En voilà une idée !

Torchonnet entre dans la chambre.


TORCHONNET.

Oui, certainement, il m’aurait emmené, puisqu’il voulait me prendre pour fils ; c’est le curé qui l’en a empêché. Et si j’étais venu à temps ce matin, je serais parti avec lui ; le curé n’a aucun droit sur moi ; il ne peut pas empêcher le général de me prendre.


MADAME BLIDOT.

Torchonnet, ce que tu dis là est très mal. M. le curé a bien voulu te prendre quand tu étais malheureux et abandonné, et il te garde par charité et pour ton bonheur.


TORCHONNET.

Et moi je ne veux pas rester avec lui. J’ai bien entendu ce que le général disait et ce que le curé répondait ; il m’a empêché d’être riche et d’être un monsieur : et moi je ne veux pas rester chez lui à travailler et à m’ennuyer. Je veux qu’on me mène au général.


MADAME BLIDOT.

Il me semble, mon garçon, que ta langue s’est bien déliée depuis hier ; tu n’étais pas aussi bavard ni aussi volontaire quand tu étais chez ton maître.


TORCHONNET.

Je n’ai plus de maître et je n’en veux plus. Je veux aller rejoindre le général.


MADAME BLIDOT.

Eh bien ! va le rejoindre, si tu peux, et laisse-nous tranquilles. Mon petit Jacques, viens m’aider à serrer tout cela.


TORCHONNET.

Qu’est-ce que vous avez là ? Ce sont les affaires du général. S’il me prend pour fils, tout sera à moi. Pourquoi les avez-vous prises ? Je le dirai aux gendarmes, quand je les verrai.


MADAME BLIDOT.

Dis ce que tu voudras, mauvais garçon, mais va-t’en : laisse-nous faire notre ouvrage. »

Torchonnet, au lieu de s’en aller, entra plus avant dans la chambre, et, sans que madame Blidot et Jacques s’en aperçussent, il saisit une timbale et un couvert en vermeil et les mit sous sa blouse, dans la poche de son pantalon. Jacques aidait madame Blidot à remettre en place les pièces du nécessaire de voyage ; ils y réussirent avec beaucoup de peine, mais deux compartiments restaient vides.


Il saisit une timbale et un couvert.

JACQUES.

Il manque quelque chose, maman ; on dirait que c’est un verre et un couvert qui manquent ; voyez la forme des places vides.


MADAME BLIDOT.

C’est vrai ! Nous avons peut-être mal mis les autres pièces.

Torchonnet s’esquiva pendant que madame Blidot et Jacques cherchaient à remplir les deux vides du nécessaire.


MADAME BLIDOT.

Impossible mon ami ; les deux pièces manquent, c’est certain.


JACQUES.

Je suis pourtant bien sûr que tout était plein quand le général nous a ouvert ce beau nécessaire.


MADAME BLIDOT.

Il les a peut-être emportées. Ce qui est certain, c’est que nous avons cherché partout, sans rien trouver… Est-ce que Torchonnet… ?


JACQUES.

Oh ! non, maman ! Torchonnet est parti. Et puis, il ne ferait pas une vilaine chose comme ça. Jugez donc ! Il serait voleur !…


MADAME BLIDOT.

Mon bon Jacquot, tu es un bon et honnête enfant, toi ; mais ce pauvre garçon, qui a vécu entouré de mauvaises gens, ne doit pas être grand-chose de bon. Vois comme il est ingrat. Tu l’as entendu nous menacer de gendarmes ? Et pourtant voici trois ans et plus que tous les jours tu vas lui porter son dîner près du puits.


JACQUES.

C’est vrai, maman, mais il ne pensait pas à ce qu’il disait ; je crois qu’il nous aime et qu’il vous a de la reconnaissance pour l’avoir nourri depuis trois ans. »

Madamo Blidot ne répondit qu’en embrassant Jacques ; elle enferma les bijoux et les autres effets du général dans une armoire dont elle emporta la clef, et envoya Jacques et Paul à l’école où ils allaient tous les jours. Elfy se mit travailler ; elle était triste, et sa sœur fut assez longtemps avant de pouvoir la faire sourire. Vers le milieu du jour, les voyageurs commencèrent à arriver, ce qui donna aux deux sœurs assez d’occupation pour les empêcher de penser aux absents.

Quand Torchonnet rentra au presbytère, le curé lui demanda s’il avait été à l’école.


TORCHONNET.

Non, je ne sais rien, et l’école m’ennuie.


LE CURÉ.

C’est parce que tu ne sais rien que l’école t’ennuie ! quand tu sauras quelque chose, tu t’y amuseras.


TORCHONNET.

C’est trop difficile.


LE CURÉ.

Mon pauvre enfant, ce que tu faisais chez ton méchant maître était bien plus difficile, et tu l’as fait pourtant.


TORCHONNET.

Parce que j’y étais forcé.


Il faudra que tu apprennes à lire…

LE CURÉ.

Il faudra bien que tu apprennes à lire, à écrire et à compter, sans quoi tu ne pourras te placer nulle part.


TORCHONNET.

Je n’ai pas besoin de me placer.


LE CURÉ.

Toi, plus qu’un autre, mon enfant, parce que tu n’as pas de parents pour te venir en aide.


TORCHONNET.

Bah ! bah ! Je sais ce que je sais.


LE CURÉ.

Et que sais-tu, mon enfant, que je ne sache pas ?


TORCHONNET.

Oh ! vous le savez bien aussi ; seulement vous faites semblant de ne pas savoir.


LE CURÉ.

Je t’assure que je ne comprends pas où tu veux en venir.


TORCHONNET.

J’en veux venir à vous dire que vous n’êtes pas mon maître, que le général voulait me donner tout son argent et me faire son fils, que c’est vous qui l’en avez empêché, et que je veux, moi, être riche et devenir un beau monsieur. »

Le bon curé, stupéfait de la hardiesse et des reproches de ce garçon qui, trois jours auparavant, tremblait devant tout le monde, resta muet, le regardant avec surprise.


TORCHONNET.

Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Vous croyez que je n’ai pas entendu ce que vous a dit le général et comment vous avez refusé de me donner, comme si j’étais à vous. Le général m’aime, et il me prendra à son retour, et vous verrez alors ce que je ferai.

— Pauvre, pauvre enfant, dit le curé les larmes dans les yeux et la voix tremblante d’émotion. Pauvre petit ! Tu fais le mal sans le savoir ; personne ne t’a appris ce qui est mal et ce qui est bien !… Tu crois, mon enfant, que le général t’aurait emmené ? que c’est moi qui l’en ai empêché ? Je sais que je n’ai pas le droit de te retenir malgré toi ; que tu peux t’en aller tout de suite si tu le veux. Mais où iras-tu ? Que feras-tu ? Qui te nourrira et te logera ? Ce que je fais pour toi, je le fais par charité, pour l’amour de Dieu, pour te venir en aide, à toi, pauvre petite créature du bon Dieu. Le général a eu l’idée de te prendre ; elle lui a passé de suite, il en a ri lui-même.


TORCHONNET.

Comment le savez-vous, puisqu’il n’est pas revenu vous voir ?


LE CURÉ.

Il m’a envoyé Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t’en offre pas moins un asile chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons-nous à table et dînons sans songer à ce qui s’est passé entre nous. »

Le bon curé passa dans la salle où l’attendaient son dîner et sa servante ; Torchonnet, un peu honteux, demi-repentant et indécis, se mit à table et mangea comme s’il n’avait rien qui le troublât. Il n’en fut pas de même du curé, qui était triste et qui réfléchissait sur les moyens de ramener Torchonnet à de meilleurs sentiments. Il résolut de redoubler de bonté à son égard et de n’exiger de lui que de s’abstenir de mal faire.