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III.

— Qu’allons-nous faire ?

— Visiter Copenhague et parcourir le Danemark ; nous sommes venus pour cela, il me semble.

— Sans doute… mais Vasilicht ?

— Vasilicht se fera pendre tout seul, s’il te plaît : je n’éprouve nul besoin de me mêler à ses affaires louches.

— Mais s’il nous écrit ?

— Il ne nous écrira pas.

— Hum !

Tel fut le court dialogue qui s’échangea entre mon ami et moi, dès que le garçon eut refermé sur nous la porte de la chambre que le propriétaire de l’hôtel Jernbahn nous avait octroyée après nous avoir fait subir un court interrogatoire touchant notre nationalité, la durée de notre séjour, le but de notre voyage, etc., toutes choses qu’il consigna sur un gros registre. Le soir, après une réconfortante station dans un restaurant de la Ostergade, car nous n’avions pour ainsi dire rien pris depuis notre départ de Lübeck, nous nous dirigeâmes vers le Tivoli qui est peut-être la plus grande curiosité de Copenhague.

Ah ! ce Tivoli ! Depuis que n’existent plus nos grands jardins publics du temps du Directoire et du Consulat, Paris n’a rien de pareil. Ce parc féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé de feux de couleur, et tout retentissant d’harmonie, pourrait vraiment rivaliser avec les jardins enchantés d’Aladin. On y entend d’excellents concerts ; on y joue des pantomimes et des ballets. On y trouve des bateleurs, des cirques, des montagnes russes, des balançoires, des bazars, des jeux de toutes sortes. Sur un lac entouré de grands arbres glissent des barques pavoisées de lanternes de couleur. Et un vaste labyrinthe où les sentiers ombreux alternent avec des allées tout étincelantes de feux changeants, n’est point un des moindres divertissements de cet Éden où 200,000 personnes peuvent circuler à l’aise.

Je crois bien que ce Tivoli reçoit la première visite de tous les étrangers. À part lui Copenhague est une ville assez semblable à toutes les capitales de second ordre. Les Français qui composent, personne ne l’ignore, le peuple le plus spirituel de la terre, mais qui ne se piquent pas d’en être le plus instruit, ont tort de confondre les Danois avec les Lapons : pour bon nombre de nos compatriotes, Copenhague est un village de pêcheurs, perdu là-bas du côté du Spitzberg et du Groenland, et les indigènes de l’île de Seeland s’habillent de peau d’ours, mangent du poisson cru et se parfument la chevelure avec de l’huile de baleine. La lecture de mon guide avait réformé en moi ces rudimentaires notions ethnographiques, mais j’avoue que j’eus une certaine déception en constatant que le pittoresque auquel j’étais en droit de m’attendre, est traqué partout à Copenhague, comme dans toutes les grandes villes d’Europe. Larges rues éclairées à la lumière électrique, tramways, omnibus, stations de fiacres, horloges pneumatiques, rien n’y manque de ce qui constitue le cachet d’une capitale moderne. La seule caractéristique c’est que, comme à Hambourg ou à Amsterdam, chaque maison a un sous-sol où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les restaurants et les cafés ; les commerces de luxe, les magasins de librairie, d’orfèvrerie, d’estampes, d’objets d’arts ou d’articles de modes occupent les rez-de-chaussée auxquels on monte par quelques marches et dont la porte s’ouvre invariablement dans l’allée, ce qui supprime la boutique avec ses larges cloisons de vitre ouvertes sur le trottoir, et donne aux rues un aspect moins animé, moins gai et plus grave.

Il n’y a à Copenhague, parmi le nombre respectable de palais et de monuments publics que compte la ville, que deux bâtiments vraiment pittoresques : c’est la Bourse, avec sa façade bizarre, ses hautes et sombres fenêtres, sa tourelle fantastique où quatre dragons, la gueule allongée vers les quatre points cardinaux, forment la flèche par l’enroulement de leurs queues en spirales, et le château de Rosenborg construit au début du dix-septième siècle au milieu d’un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Rosenborg est un bijou de briques, de tours noires, de flèches contournées et charmantes, dont les salles contiennent d’incomparables richesses artistiques. Harnachement de velours brodés de perles qui servit à Christian IV, verreries de Venise, meubles d’argent massif, tapisseries, glaces, émaux, armes, bijoux, ivoires. On a entassé là les trésors de tous les princes de la maison d’Oldenbourg depuis deux siècles ; et ces merveilleux bibelots composent un musée des souverains, précieux pour l’histoire du Danemark. Nous y passâmes près d’une journée à contempler toutes ces splendeurs. Le musée Thorwaldsen, consacré uniquement à la gloire du Michel-Ange scandinave, et de longues promenades sur la Linie, vaste jetée qui entoure la citadelle, et d’où l’on domine l’entrée du port et le Sund tout entier, absorbèrent une partie de notre temps, coupé de copieuses flâneries à travers les rues de la ville : tout Copenhague se pavoisait en l’honneur du czar dont l’arrivée était prochaine ; manifestation toute platonique, d’ailleurs, car les journaux ne cessaient de répéter que l’empereur de Russie débarquerait à Elseneur et se rendrait directement au château de Fredensborg, séjour d’été du roi. La visite du souverain de toutes les Russies n’avait rien de politique : c’était une simple réunion de famille, à laquelle s’étaient également donné rendez-vous la famille royale de Grèce et le prince et la princesse de Galles. Christian IX reçoit ainsi chaque année tous ses enfants dispersés sur les différents trônes de l’Europe.

Nous nous promettions bien, du reste, d’assister à l’arrivée du czar, et nous nous disposions à quitter Copenhague dont le séjour ne laissait pas que de nous paraître quelque peu monotone, malgré les attractions indiscutables de Tivoli, lorsqu’un soir, au moment où nous rentrions à l’hôtel Jernbahn, le garçon nous appela dans le bureau.

— Il y a une lettre pour vous, nous dit-il.

Et il nous remit en effet une enveloppe portant le timbre suédois. Je l’ouvris aussitôt et courus à la signature : c’était un mot de Vasilicht.

« Chers compagnons, écrivait-il, j’ai si bien foi en la promesse que vous m’avez faite de venir me voir dans mon ermitage, que, sans autre préparatif, j’irai vous attendre avec une barque à Elseneur, samedi prochain. Nous mettrons à la voile vers cinq heures afin d’arriver pour la nuit à l’île de Hveen : je compte sur vous : la barque s’appelle Freya ; elle stationnera dans l’avant-port devant le phare, où il vous sera facile de la trouver. À bientôt donc et toutes mes amitiés. Vasilicht. »

— Eh bien ?

— Eh bien, mon ami, s’il te faut l’avouer, je l’attendais cette lettre ; j’aurais été bien étonné qu’elle nous manquât.

— Et tu te rendras à l’invitation de cet étranger ?

— Ta question ne me surprend pas, car je me la suis déjà posée à moi-même ; après y avoir mûrement réfléchi, je te réponds oui, j’ai envie d’aller le retrouver à Hveen, à condition, toutefois, que tu consentes à m’y accompagner.

— Développe.

— C’est bien simple : ce Vasilicht est un étrange personnage, c’est indubitable ; un exalté, c’est certain ; un nihiliste, c’est probable : mais a-t-il réellement conçu les projets que nous lui prêtons ? ceci nous l’ignorons absolument. Nous n’avons, comme indice à ce sujet, que tes soupçons, assez fondés je te l’accorde, pour que nous évitions sa compagnie là où elle pourrait être compromettante, mais assez problématiques aussi pour que nous ne refusions pas d’aller le voir dans son île, où il se trouvera seul avec nous, et où il ne peut mettre à exécution le moindre attentat. Et puis, s’il faut tout dire, je suis curieux de la visiter cette île de Hveen, je m’intéresse à ce Tycho-Brahé merveilleux, à ce savant légendaire qui y a régné en souverain ; enfin je suis séduit par le côté pittoresque de l’aventure, à laquelle il nous sera toujours permis de couper court si nous voyons qu’elle devient dangereuse. Voilà mes raisons ; quelles sont les tiennes ?

— Oh ! des raisons, je n’en ai pas ; mes pressentiments ne sauraient être mis en balance avec tes arguments : à la grâce de Dieu ! Quand partons-nous ?

— À la bonne heure : Vasilicht nous donne rendez-vous à Elseneur samedi prochain ; c’est aujourd’hui mardi ; nous avons tout justement le temps de traverser à pied le pays, ainsi que nous en avions le projet, et de gagner Elseneur en trois jours de marche : pour partirons demain matin.

Et le lendemain, à l’aube, nous sortions, sac au dos, de Copenhague par la St-Hanstory, et nous nous dirigions vers l’intérieur de l’île. La traversée de Seeland est une promenade charmante ; la campagne danoise, avec ses hautes futaies percées de jolies routes sablées, et ses nombreux étangs dont la surface limpide reflète les grands bois qui les entourent, ressemble à un vaste parc. Il ne faut pas demander au pays d’Hamlet les aspects montagneux, les rocs déchiquetés, les sites dramatiques que l’on nous montre à l’Opéra. Le Seeland est plat comme la mer qui le baigne, et les habitants en ont si bien conscience qu’ils ont nommé Suisse danoise la grande place de Copenhague… parce qu’elle est mal pavée : c’est l’endroit le plus accidenté du pays. Mais en revanche, que de belles forêts, que de jolies fermes, que d’agréables villages, proprets et riants. À travers le feuillage des hêtres, on aperçoit la Baltique aux grandes lignes bleues, vertes, blanches, couverte de voiles, et sous les chênes sombres aux troncs moussus, courent des cerfs et des biches apprivoisés. C’est une chose étrange, quand on a appris par cœur dès l’enfance, la géographie de Meissas et Michelot, de se dire : voilà donc cette mer aux noms sauvages, le Catégat, le Sund, le Grand Belt, le petit Belt… et de voir, au lieu des huttes de pêcheurs et des rocs dévastés qu’on attendait, une campagne verdoyante et fortunée, qui ressemble aux bois de Saint-Cloud.

Notre première étape fut la petite ville d’Hillerœd, dont les maisons bordent un petit lac au milieu duquel se dresse, sur un îlot, la merveilleuse silhouette du château royal de Fredericksborg. On accède à ce palais-forteresse par trois ponts aux arches massives. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice dont les hautes murailles, percées de quatre étages de petites fenêtres, baignent dans l’eau tranquille de l’étang. L’ensemble, surmonté de dômes, de clochetons, de campaniles, de flèches contournées, forme un admirable décor, à la fois sévère et majestueux.

La visite de Fredericksborg nous retint quelques heures à Hillerœd ; puis, suivant un chemin qui serpente à travers la forêt, nous gagnâmes le château plus modeste de Fredensborg : c’est une immense construction élevée au siècle dernier par Frédéric IV, et qui sert de résidence d’été à la famille royale. Les grilles néanmoins en sont ouvertes à tout venant. Les grands grenadiers qui en ont la garde ne sont là évidemment que pour la parade : ils ne font nulle attention à vous, et par la cour des écuries nous pénétrons dans le parc. Sur la pelouse, devant le château, les jeunes princes et les petites princesses s’amusent avec un admirable jouet composé d’une légère charrette anglaise que traîne un âne tenu en main par un valet de pied à livrée rouge : ce sont des cris de joie, et des rires, et des bousculades… les parents, assis à l’ombre d’un bosquet, surveillent, causant ou lisant. Le roi Christian va et vient, fumant un cigare : quand il s’approche du banc sur lequel nous nous sommes assis pour contempler à loisir ce spectacle inaccoutumé, nous nous levons et exécutons le moins gauchement possible un grand salut de cour, auquel il répond par un aimable et familial God dock.

Et nous errons dans le parc dont les merveilleuses futaies vont mourir au bord du lac d’Esrom dans les eaux vertes duquel, suivant la tradition, s’est noyée la pâle Ophélie. Est-il besoin de dire que rien, dans ces paysages tranquilles et reposés, ne concorde avec les dramatiques situations de la sombre tragédie de Shakespeare ? L’illustre poète anglais n’avait jamais visité le Danemark : il n’avait vu qu’avec les yeux de son imagination ces rivages lointains que lui avaient décrits sommairement les matelots du port de Londres ; de là cette discordance singulière entre les aspects sauvages rêvés par le poète et les paisibles campagnes des environs d’Elseneur. Ce lac d’Esrom que tous les lecteurs d’Hamlet se représentent comme un lieu fatidique et désolé, est une vaste nappe d’eau, sillonnée par des barques de pêche et par des canots de promenade : quelque chose comme le lac d’Enghien démesurément grandi. Le parc de Fredensborg a lui-même, sur cette mer en miniature, un coquet embarcadère au ponton duquel sont amarrées plusieurs nacelles portant la couronne royale et le chiffre écussonné de Christian IX.

Chose étrange, c’est à Hamlet que l’on songe en approchant d’Elseneur ; cette figure toute d’imagination s’impose à l’esprit malgré le contraste qu’offre avec elle le riant pays qu’on traverse. Mais telle est la puissance du génie de Shakespeare, que son caprice a fait des rives du Sund, et pour jamais, le pays d’Hamlet, au point que les indigènes ont cru bon d’élever, à proximité de la mer, un tombeau qui est censé contenir les restes de l’amant infortuné d’Ophélie. Les Anglais en voyage sont fortement émus en visitant ce cénotaphe. C’est donc à Shakespeare et à son héros qu’allaient nos pensées en approchant d’Elseneur, le samedi, jour que Vasilicht avait fixé à notre rendez-vous. D’ailleurs la route qui nous y conduisit de Fredensborg était sillonnée de calèches et d’équipages remplis de fonctionnaires en tenue d’apparat, de généraux en grand costume, de brillants officiers dont les plumets multicolores flottaient au gré de la brise. Les moindres fermes, dans la campagne, avaient arboré les drapeaux danois et russes, et quand, après deux ou trois heures de marche, nous fûmes arrivés à l’un des tournants du chemin, d’où l’on aperçoit tout le Sund et la ville d’Elseneur massée au pied de son château, le canon des forts commençait à tonner. On apercevait, en mer au large, le Danebrog, le yacht royal portant le czar, évoluant pour entrer dans le port ; des musiques militaires, des hurrahs se faisaient entendre ; aux mâts de tous les bateaux mouillés en rade, des pavillons de toute couleur s’élevaient et s’abaissaient, faisant les saluts traditionnels. Nous hâtions le pas pour assister au débarquement, et nous étions déjà mêlés à la foule, jouant des coudes pour parvenir jusqu’au quai, lorsque tout à coup nous nous entendîmes appeler en français… C’était Vasilicht qui, nous ayant aperçus de loin, nous interpellait de cette façon ; il se jeta à travers le flot de curieux qui nous séparait de lui, et, nous prenant chacun par un bras :

— Venez par ici, dit-il, par ici, la Freya nous attend ; par ici.

Il paraissait très agité et nous entraînait presque de force, bousculant les groupes serrés.

— Un instant, par grâce, grommela mon ami, nous voulons voir l’arrivée du czar.

— Par ici, répétait Vasilicht. De cet endroit vous ne verrez rien ; allons, vite, suivons la jetée… vous ne verrez rien.

Il semblait si fiévreux, si ému, que machinalement nous le laissâmes faire. D’ailleurs il nous tenait tous les deux étroitement serrés ; nous paraissions être ses prisonniers ; nous ne lui opposions pourtant point de résistance, quelque peu ahuris de ses brusques façons ; en un instant il nous fit gagner la jetée, et, sans que nous ayons eu le temps de nous reconnaître, il nous poussa dans une barque stationnée au pied du phare. Un homme s’y trouvait déjà, qui, en quelques coups d’aviron, fit évoluer la barque et la dirigea vers la sortie du port : nous n’étions pas encore revenus de notre surprise, que la voile se hissait déjà au mât de notre embarcation.

— Enfin, Vasilicht, pourquoi cette hâte ridicule ? interrogea mon compagnon ; nous pouvons bien retarder de quelques minutes notre départ.

Mais Vasilicht avait pris la barre, et tandis que le matelot tendait la voile, il dirigeait la barque vers le chenal. Au même instant tous les canons des batteries d’Elseneur éclatèrent en une salve triomphale : le Danebrog, au bruit des acclamations et des fanfares, entrait lentement dans le port ; notre chétive embarcation glissa le long des flancs de l’immense navire, tout pavoisé de drapeaux rouges à la croix blanche ; debout, sur les bancs, nous cherchions à apercevoir quelques-uns des illustres personnages qu’il portait ; mais le yacht royal nous dominait de toute sa hauteur, nous passâmes tout contre lui sans voir autre chose que la robuste courbure de ses murailles de fer. Vasilicht ne leva même point les yeux vers le yacht qui portait son souverain : debout à la barre, il ne nous quittait pas du regard, et je retrouvais sur son visage l’expression de dure et brutale audace qui m’avait déjà frappé. Notre barque fortement secouée entra dans le sillage que laissait derrière lui le yacht royal, et, sortant des jetées, s’inclina sous sa voile et prit la direction de la pleine mer. Alors seulement Vasilicht remit la barre au matelot et vint s’asseoir près de nous. Je dois avouer qu’il fut mal reçu.

— Alors c’est un enlèvement ? fit mon ami. Vous aviez prémédité de nous priver du spectacle de l’arrivée du czar ? Pourquoi ? Quel est votre but ? Que se passe-t-il ?

— Bah ! bah ! fit négligemment Vasilicht, la chose n’était pas si curieuse.

— Curieuse ou non, j’avais envie d’en être témoin, et nous pouvions bien mettre à la voile un quart d’heure plus tard.

— Être témoin de quoi ? de la bêtise de quelques milliers d’oisifs qui se bousculent sur le quai d’Elseneur pour crier Vivat ! Vivat ! La chose en vaut la peine vraiment.

— Toujours est-il que, grâce à votre déplorable empressement, le but de notre voyage est manqué.

— Manqué ? Quel but ?

— Eh ! pardieu, voir le czar, vous le savez bien.

— C’était si peu le but de votre voyage qu’à Lübeck, l’autre jour, vous ignoriez encore sa prochaine arrivée en Danemark, vous me l’avez dit vous-même.

— Eh ! peu importe ce que je vous ai dit, reprit mon compagnon, dont le dépit se fouettait en raison même du calme que gardait Vasilicht. J’étais venu exprès pour voir le czar, exprès, entendez-vous ? il était indispensable que je le visse.

— Pourquoi ?

— Eh ! suis-je obligé de vous faire des confidences ?

Je vis que les choses se gâtaient et j’essayai d’intervenir ; mais ma tentative de conciliation n’eut d’autre effet que de détourner sur moi la colère de mon ami. Vasilicht, avec un flegme étonnant, avait tiré de sa veste sa longue pipe et commençait à fumer ; quand il crut possible de placer un mot, il se contenta de nous dire, en nous fixant tous les deux de son clair et profond regard :

— C’est vrai, j’ai brusqué votre départ, mais maintenant je vois que les choses sont mieux ainsi.

Ce à quoi mon compagnon se contenta de hausser très ostensiblement les épaules.

L’incident était clos, comme on dit en langage parlementaire ; mais je comprenais bien que Vasilicht aurait quelque peine à le faire oublier. Du reste il venait de nous donner une nouvelle preuve de la bizarrerie de ses manières, et sa conduite en cette circonstance avait été si étrange que notre méfiance était loin d’avoir diminué. Aussi gardions-nous le silence. Mon ami tournait le dos, regardant la mer ; pour ma part, je contemplais le splendide spectacle que présentait la pointe d’Elseneur avec sa vieille forteresse hérissée de flèches dressant ses murs noirs au-dessus d’une forêt de mâts pavoisés : la côte de Suède, qu’un bras de mer d’une lieue à peine sépare à cet endroit du Danemark, fermait l’horizon, et l’on apercevait, droit devant nous, au loin, la petite île de Hveen, but de notre excursion. Vasilicht, lui, fumait impassible. La Freya, poussée par un bon vent du nord, glissait rapidement à la surface de l’eau ; le soleil descendait derrière les tours d’Elseneur, la mer était admirablement calme. Vasilicht échangeait, de temps à autre, quelques mots suédois avec l’homme qui dirigeait la barque et à cela se bornait sa conversation : pourtant, de notre solitude au milieu des flots, de ce crépuscule, de cet horizon inconnu et estompé dans les derniers rayons du jour mourant, se dégageait une si intense impression de poétique grandeur, que notre ressentiment et notre défiance contre Vasilicht en subissaient peu à peu l’influence, et qu’après la première heure de traversée ils faisaient place à des sentiments plus pacifiques. Lui, d’ailleurs, ne semblait point nous garder rancune ; à mesure que nous approchions de Hveen, et que l’île émergeait, rocheuse et nue, du sein des flots, il nous en détaillait d’avance les splendeurs avec un enthousiasme d’apôtre.

— La voilà, disait-il, cette île merveilleuse, dont le nom a, pendant plus d’un demi-siècle, été fameux comme celui d’une contrée féerique, d’une de ces régions mystérieuses dont nous parlent les mille et une nuits. Ce sommet là-bas, c’était la montagne des étoiles ; c’est là que Tycho-Brahé avait élevé son palais ; il n’en reste aujourd’hui que des pierres. Cette petite anse vers laquelle la Freya se dirige, a jadis été un port où venaient aborder les galères royales ; c’est à peine maintenant un abri pour quelques barques de pêcheurs. Tenez, derrière ce bouquet d’arbres, ce toit de chaume qui émerge de la verdure, c’est l’Astre rouge, c’est là que nous sommes attendus.

— Qu’est-ce que l’Astre rouge ?

— C’est l’ancien observatoire d’où Tycho-Brahé étudiait le ciel. C’est là qu’il découvrit Mercure, qu’il rédigea ses géniales observations sur la théorie des comètes, de l’air, de la lumière ; qu’il chercha à communiquer avec la planète Mars, cette belle étoile qui brille là-haut et dont le scintillement est rouge : il en avait donné le nom à cet endroit d’où il s’entretenait avec le grand système du monde : l’Astre rouge… Ce n’est plus aujourd’hui qu’une maison de paysans.

Tandis que Vasilicht parlait, la Freya s’était rapprochée de l’île. La nuit était presque tombée : au loin brillaient à l’horizon les feux intermittents des phares suédois d’Elsingborg. Les rochers de l’île de Hveen se dressaient à pic au-dessus des flots, en une masse sombre assez haute ; les vagues déferlaient contre des amoncellements de pierres noircies, ruines ou récifs, dont on ne distinguait que la silhouette. Du reste, la terre où nous abordions paraissait inhabitée. Cette île mystérieuse avait un aspect d’abandon et de solitude, qui, dans la nuit, semblait sinistre. Notre embarcation s’engagea dans une sorte de petit golfe, à l’abri des vagues ; tout aussitôt la voile s’abaissa. Quelques minutes après nous abordions au pied d’un rocher abrupt. Une centaine de marches, grossièrement taillées dans le roc, formaient un escalier qui nous conduisit au sommet de la falaise. Vasilicht, malgré l’obscurité, nous guidait à travers ces entassements de rocs ; la mer grondait à nos pieds ; la lune se levait dans le grand ciel sombre, et sa lueur douteuse suffisait à peine à nous montrer l’étroit sentier, à peine frayé, que nous suivions à l’extrême bord de la dune.

— Pourquoi ce Russe nous amène-t-il ici ? murmura mon ami. C’est un véritable coupe-gorge, cette île.

À ce moment Vasilicht se retournant vers nous, nous montra du doigt une lumière qui brillait dans les arbres.

— L’Astre rouge, fit-il.

Et quelques instants après, nous entrions dans la maison basse construite sur les ruines de l’observatoire de Tycho-Brahé.


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