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Léon Chailley (p. 273-302).


CHAPITRE XI


NATIONALISME ET ANTISÉMITISME


Les Juifs dans le monde. — Race et nation. — Les Juifs sont-ils une nation ? — Le milieu, les lois, les coutumes. — La religion et les rites. — La langue et la littérature. — L’esprit juif. — Le Juif croit-il à sa nationalité ? — La restauration de l’Empire juif. — Le chauvinisme juif. — Le Juif et les étrangers à sa loi. — Le Talmud est-il antisocial ? — Autrefois et aujourd’hui. — La permanence des préjugés. — L’exclusivisme juif et la permanence du type. — Le principe des nationalités au XIXe siècle. — En Allemagne et en Italie. — En Autriche, en Russie et dans l’Europe orientale. — Le Pangermanisme et le Panslavisme. — L’idée de nationalité, le Juif et l’antisémitisme. — Les éléments hétérogènes dans les nations. — Élimination ou absorption. — L’Égoïsme national. — Conservation ou transformation. — Les deux tendances. — Le Patriotisme et l’Humanitarisme. — Nationalisme, internationalisme et antisémitisme. — Le cosmopolitisme juif et l’idée de patrie. — Les Juifs et la Révolution.


Il existe environ huit millions de Juifs, répandus sur la superficie du globe[1], dont les sept huitièmes environ habitent l’Europe[2]. Parmi ces Juifs figurent les Juifs bédouins qui vivent sur les confins du Sahara, les Daggatouns du désert, les Falachas de l’Abyssinie, les Juifs noirs de l’Inde, les Juifs mongoloïdes de Chine, les Juifs Kalmouks et Tatares du Caucase, les Juifs blonds de Bohême et d’Allemagne, les Juifs bruns du Portugal, du Midi de la France, de l’Italie et de l’Orient, les Juifs dolichocéphales, les Juifs brachycéphales et sous-brachycéphales, tous Juifs que, d’après la section de leurs cheveux, d’après la forme de leur crâne, d’après la couleur de leur peau on pourrait classer, en vertu des meilleurs principes de l’ethnologie, dans quatre ou cinq races différentes, ainsi que nous le venons de montrer.

Nous pourrions de même, en comparant par exemple les habitants des divers départements de la France, prouver que les différences qui existent entre un Provençal et un Breton, un Niçois et un Picard, un Normand et un Aquitain, un Lorrain et un Basque, un Auvergnat et un Savoyard, nous pourrions prouver que ces différences ne permettent pas de croire à l’existence de la race française.

Cependant, en procédant ainsi, nous aurons en réalité démontré que la race n’est pas une unité ethnologique, c’est-à-dire qu’aucun peuple ne descend de parents communs, et qu’aucune nation n’est formée par l’agrégation de cellules semblables. Mais nous n’aurons en aucune façon montré qu’il n’existe pas un peuple français, un peuple allemand, un peuple anglais, etc., et nous ne pourrions le faire, puisqu’il existe une littérature anglaise, une littérature allemande, une littérature française, toutes littératures différentes, exprimant de façon différente des sentiments communs il est vrai, mais dont la réaction objective et subjective n’est pas la même sur les divers individus qui en sont affectés, sentiments communs à la nature humaine, mais que chaque homme et chaque collectivité d’hommes ressent et exprime différemment. Nous avons dû repousser la notion anthropologique de la race, notion fausse et que nous verrons être la génératrice des pires opinions, des vanités les plus détestables et les moins justifiées, cette notion anthropologique qui tend à faire de chaque peuple une association de reclus orgueilleux et égoïstes, mais nous sommes obligés de constater l’existence d’unités historiques, c’est-à-dire de nations. A l’idée de race, nous substituons l’idée de nation, et encore faut-il nous expliquer car ce siècle a fait reposer sa croyance aux nationalités sur sa croyance à la race, à la race innée.

Qu’entend-on communément par nation ? Selon Littré, une nation est une « réunion d’hommes habitant un même territoire, soumis ou non à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu’on les regarde comme appartenant à la même race ». A cette définition de la nation, Littré oppose celle du peuple : « Multitude d’hommes qui, bien que n’habitant pas le même pays, ont une même religion et une même origine. » Selon Mancini[3], la nation est une « communauté naturelle d’hommes unis par le pays, l’origine, les mœurs, la langue, et ayant conscience de cette communauté. » D’après Bluntschi[4] on peut définir le peuple : « La communauté de l’esprit, du sentiment, de la race, devenue héréditaire dans une masse d’hommes de professions et de classes différentes ; masse qui, abstraction faite d’un lien politique, se sent unie par la culture et l’origine, spécialement par la langue et les mœurs, et étrangère aux autres. » Quant à la nation, toujours d’après Bluntschi, c’est cette « communauté d’hommes unis et organisés en État ». Ainsi qu’on le voit, on ne réussit à différencier le peuple de la nation qu’en faisant intervenir, soit une unité territoriale comme Littré, soit une unité statale comme Bluntschi, c’est-à-dire une chose extérieure, ou au-dessus de ceux qui composent ce peuple et cette nation que l’on peut en réalité identifier.

Résumons-nous. On appelle coutumièrement nation une agglomération d’individus, ayant une race, un territoire, une langue, une religion, un droit, des usages, des mœurs, un esprit, une destinée historique communs. Or, nous avons vu que la race commune, la race innée, la race signifiant même origine et pureté de sang n’était qu’une fiction ; l’idée de race n’est pas nécessairement liée au concept de nation, la preuve, c’est que les Basques, les Bretons, les Provençaux, quoique étant fort différents anthropologiquement, appartiennent quand même tous à la nation française. Quant à la communauté territoriale, elle n’est pas nécessaire non plus ; les Polonais, par exemple, n’ont pas de territoire commun et cependant il existe une nation polonaise. La langue semble n’être pas non plus indispensable, et l’on peut en effet invoquer le cas de la Suisse, de l’Autriche, de la Belgique, pays dans lesquels on parle deux ou plusieurs langues, mais ces pays, sauf la Suisse, organisée fédérativement, nous permettent d’affirmer au contraire que la langue est bien un signe de nationalité puisque, dans tous, ceux qui parlent la même langue aspirent à se grouper, ou bien une langue tend à devenir prépondérante et à ruiner les autres. La religion a jadis été une des plus importantes forces qui contribuèrent à former les peuples. Il nous est impossible de nous représenter ce que furent Rome, Athènes ou Sparte, si nous négligeons les dieux de l’Olympe et ceux du Capitole ; il en est de même de Memphis et de Ninive, de Babylone et de Jérusalem, et que devient la société du Moyen Âge si nous faisons abstraction du christianisme ? L’action de la religion a été prépondérante pendant de longs siècles, elle n’a plus qu’une force extrêmement restreinte depuis quelques années, et ce n’est que dans certains pays, la Russie par exemple, que l’unité de foi est poursuivie et qu’on en fait un des éléments constitutifs et indispensables de la nationalité. Ailleurs, la multiplicité des confessions religieuses n’est pas un obstacle a l’unité ; cependant il est bon d’ajouter, que dans tous les pays d’Europe, la religion fut la première unité connue, et que tous les États et tous les peuples européens, en mettant à part l’Empire ottoman, furent d’abord des états et des peuples chrétiens. La Réforme fut le dernier effort unitéiste religieux, et, après les guerres de religion, les édits de tolérance marquèrent la fin de la domination des dogmes sur les nationalités. Cependant, le christianisme a laissé son empreinte sur les mœurs, les coutumes, la morale. De quelque façon qu’on en juge les principes, la métaphysique, l’éthique, il a été un des plus importants facteurs des nations européennes et des individus qui les composent ; c’est le fonds commun sur lequel ont été bâtis des édifices différents ; c’est une des notions fondamentales à laquelle bien d’autres ont été ajoutées, qu’on a travaillées différemment, mais qu’on trouve aux assises des sociétés modernes. Le christianisme a été un des éléments fixes de l’esprit des divers peuples de l’ancien et du nouveau continent, mais ce sont les mœurs, les coutumes, l’art, la langue et les mille idées propres qu’elle génère par la littérature et la philosophie, qui ont différencié les peuples et créé leur personnalité. Ce qui fait la dissemblance des individus, c’est la façon différente dont ils interprètent des idées générales et communes, la façon différente aussi dont ils sont impressionnés par les phénomènes, et la manière dont ils les traduisent. Il en est de même des collectivités. Elles se composent d’êtres variés, dont chacun il est vrai a son essence propre, mais qui, tous, suivent certaines directions communes. Qu’est-ce qui donne ces directions ? c’est la langue, puis encore les traditions, les intérêts et les destinées historiques appartenant en commun à tous ces êtres. Mais à cela il faut ajouter, ainsi que le dit Mancini, la conscience de cette communauté. Cette conscience s’est élaborée lentement, au cours des âges, à travers les mille chocs extérieurs, les mille luttes intestines, mais le jour où les nations ont eu conscience d’elles-mêmes, ce jour-là seulement elles ont existé, et cette conscience, une fois née, a été un facteur de plus de la nationalité. Sans elle, il n’est pas de nationalité ; mais dès qu’elle existe, elle réagit à son tour sur le cerveau de chacun et c’est cette conscience de la nationalité, la dernière formée, qui est aussi la dernière à disparaître, lorsqu’ont disparu le territoire, les mœurs, les usages, les coutumes, la religion et que la littérature ne vit plus.

Il existe donc des nations. Ces nations peuvent parfois n’être pas constituées sous un même gouvernement, elles peuvent avoir perdu leur patrie, leur langue, mais tant que la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes et de cette communauté de pensée et d’intérêts, qu’elles représentent par le décor fictif de la race, de la filiation, de l’origine, de la pureté du sang, tant que cette conscience n’a pas disparu, la nation persiste.

Prenons maintenant le Juif. Nous avons vu qu’il n’est pas, en tant que race, et ceux-là qui disent : « Il n’y a plus de peuple juif, il y a une communion juive, étroitement unie à une race[5] », se trompent. Il nous reste à nous demander si le Juif ne fait pas partie d’une nation, nation composée d’éléments divers, comme toutes les nations, mais ayant quand bien même une unité. Or, si nous mettons à part les Falachas de l’Abyssinie, quelques tribus juives nomades peu connues de l’Afrique, les Juifs noirs de l’Inde et les Juifs de Chine, nous constatons qu’à côté des différences, signalées déjà, qui distinguent ces Juifs, il existe aussi entre eux des particularités, une individualité et un type communs. Cependant, ces Juifs ont vécu dans des pays bien opposés, ils ont été soumis à des influences climatériques bien diverses, ils ont été entourés de peuples bien dissemblables ; qu’est-ce qui a pu les maintenir tels qu’ils se sont maintenus jusqu’à nos jours ? Pourquoi persistent-ils autrement que comme confession religieuse ? Cela provient de trois choses : une qui est dépendante des Juifs : leur religion ; la seconde, dont ils sont en partie responsables : leur condition sociale ; l’autre qui leur est extérieure : les conditions auxquelles ils ont été soumis.

Nulle religion autant que la religion juive ne fut plus pétrisseuse d’âme et d’esprit. Presque toutes les nations ont eu, à côté de leurs dogmes religieux, une philosophie, une morale, une littérature ; pour Israël la religion fut en même temps une éthique et une métaphysique, elle fut plus encore : elle fut une loi. Les Israélites n’eurent pas une symbolique indépendance de leur législation, non, il y eut pour eux — après le retour de la seconde captivité — Iahvé et sa loi, inséparables l’un de l’autre. Pour faire partie de la nation, il fallut accepter non seulement son dieu, mais encore toutes les prescriptions légales qui émanaient de lui et avaient un caractère de sainteté. Le Juif n’eût eu que Iahvé, il est probable qu’il se fût évanoui au milieu des différents peuples qui l’avaient reçu, comme s’évanouirent les Phéniciens qui ne portaient avec eux que Melqarth ; mais le Juif avait mieux que son dieu : il avait sa Thora, sa loi, et c’est elle qui le conserva. Cette loi, non seulement, il ne la perdit pas en perdant le territoire ancestral, mais, au contraire, il en renforça l’autorité ; il la développa, en augmenta la puissance et aussi la vertu. Quand Jérusalem eut été détruite, c’est la loi qui devint le lien d’Israël ; il vécut pour sa loi et par sa loi. Or cette loi était minutieuse et tatillonne, elle était la manifestation la plus parfaite de la religion rituelle, qu’était devenue la religion juive sous l’influence des docteurs, influence qu’on peut opposer au spiritualisme des prophètes dont Jésus continua la tradition. Ces rites qui prévoyaient chaque acte de la vie, et que les talmudistes compliquèrent à l’infini, ces rites façonnèrent la cervelle du Juif, et partout, en toutes les contrées, ils la façonnèrent de la même manière. Les Juifs, bien que dispersés, pensaient de la même façon, à Séville et à New York, à Ancône et à Ratisbonne, à Troyes et à Prague ; ils avaient sur les êtres et les choses les mêmes sentiments et les mêmes idées ; ils regardaient avec les mêmes lunettes ; ils jugeaient d’après les principes semblables, dont ils ne pouvaient s’écarter, car il n’était pas dans la loi de menues et de graves obligations, toutes avaient une valeur identique, puisqu’elles émanaient toutes de Dieu. Tous ceux que les Juifs attiraient à eux étaient pris dans ce terrible engrenage qui malaxait les esprits, et les coulait dans un moule uniforme. Ainsi la loi créait des particularités, ces particularités les Juifs se les transmettaient parce qu’ils constituaient partout une association, association très serrée, se tenant fort à l’écart pour pouvoir accomplir les prescriptions légales, et n’ayant ainsi que plus de force de conservation, puisqu’elle était rebelle à la pénétration. Non seulement la loi créa des particularités, mais elle créa des types ; un type moral et même un type physique. Nous venons d’indiquer la formation du type moral : quant au type physique, il résulta par certains côtés de ce type moral. On sait l’influence qu’exerce sur l’individu physiologique l’exercice des facultés mentales, et la direction de ces facultés. On sait que certains êtres voués aux mêmes besognes intellectuelles acquièrent des traits spéciaux et pareils. Il se forme sous nos yeux des types professionnels et on connaît les expériences de M. Galton sur cette création des caractères communs, par la pensée commune. Le type juif s’est formé d’une façon analogue à celle dont se sont formés et se forment le type du médecin, le type de l’avocat, etc., types générés par l’identité de la fonction sociale et psychique. Le Juif est un type confessionnel ; tel qu’il est, c’est la loi et le Talmud qui l’ont fait ; plus forts que le sang ou que les variations climatériques, ils ont développé en lui des caractères, que l’imitation et l’hérédité ont perpétués.

A ces caractères confessionnels, s’ajoutèrent des caractères sociaux. Nous avons dit [6] le rôle que joua le Juif pendant le Moyen Âge, comment des raisons intérieures et extérieures, provenant de lois économiques et psychologiques, le poussèrent à devenir à peu près exclusivement commerçant, et surtout trafiquant d’or, à cette époque où le capital était forcément préteur, pour être productif. Ce rôle fut général ; les Juifs ne le remplirent pas seulement dans une contrée spéciale, mais dans toutes. A leurs communes préoccupations religieuses, s’ajoutèrent donc des préoccupations sociales communes. Le Juif, être religieux, pensait déjà d’une certaine façon uniforme, partout où il se trouvait ; être social, il pensa encore identiquement ; ainsi se créèrent d’autres particularités, qui se propagèrent aussi, particularités dont la formation fut générale et simultanée chez tous les Juifs. Mais le Juif, bien qu’il s’isolât, n’était pas seul ; les peuples parmi lesquels il vivait réagissaient sur lui et pouvaient être des causes de changements. Le milieu naturel n’est pas tout pour l’homme qui vit en société. Certes son action est grande, et il peut parfois former, en grande partie, des nations[7], mais il existe un milieu social dont l’action n’est pas moins considérable, ce milieu social est fait par les lois, par les mœurs, par les coutumes. Si les Juifs avaient vécu dans des milieux sociaux différents, ils auraient sans doute été différents mentalement et aussi physiquement[8]. Ce ne fut pas le cas, et le milieu social et politique fut pour eux le même partout. En Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, en Pologne, la législation contre les Juifs fut identique, chose très explicable puisque ce fut, en tous ces pays, une législation inspirée par l’Église. Le Juif fut soumis aux mêmes restrictions, les mêmes barrières furent élevées devant lui, il fut régi par les mêmes lois. Il s’était déjà mis à part, on le mit à part ; il s’était efforcé de se distinguer, on le distingua, il s’était retiré dans sa demeure pour pouvoir accomplir librement ses rites, on l’enferma dans les ghettos. Le jour où le Juif fut emprisonné dans ses juiveries, ce jour-là il eut un territoire, et Israël vécut absolument comme un peuple qui aurait une patrie, il garda, dans ses quartiers spéciaux, ses coutumes, ses mœurs et ses habitudes séculaires, précieusement transmises par une éducation que dirigeaient en tous lieux les mêmes principes invariables.

Cette éducation ne conservait pas seulement les traditions, elle conservait la langue. Le Juif parlait la langue du pays qu’il habitait, mais il ne la parlait que parce qu’elle lui était nécessaire dans ses transactions ; rentré chez lui il se servait d’un hébreu corrompu, ou d’un jargon dont l’hébreu faisait la base. Lorsqu’il écrivait, il écrivait en hébreu, et la Bible et le Talmud ne constituent pas toute la littérature hébraïque. La production littéraire juive du huitième au quinzième siècle fut très grande. Il y eut une poésie néo-hébraïque, poésie synagogale qui fut surtout très abondante et très brillante en Espagne[9] ; il y eut une philosophie religieuse juive, qui naquit en Égypte avec Saadia, et que développèrent plus tard Ibn Gebirol et Maïmonide ; il y eut une théologie juive avec Joseph Albo et Juda Lévita, et une métaphysique juive qui fut la Kabbale. Cette littérature, cette philosophie, cette théologie, cette métaphysique furent le bien commun des Israélites de tous les pays. Jusqu’au moment où l’effort obscurantiste des rabbins eut fermé leurs oreilles et leurs yeux, jusqu’à ce moment leur esprit puisa aux mêmes sources, ils s’émurent aux mêmes pensées, ils rêvèrent les mêmes rêves, ils s’éjouirent aux mêmes rythmes, à la même poésie, les mêmes préoccupations les hantèrent et ainsi ressentirent-ils les mêmes impressions, qui façonnèrent pareillement leur esprit, cet esprit juif, formé de mille éléments divers, mais qui ne fut pas sensiblement différent, du moins dans ses tendances générales, du vieil esprit juif, car ceux qui contribuèrent à l’engendrer furent nourris par l’antique Loi.

Donc, tous les Juifs eurent une religion, des mœurs, des habitudes, des coutumes pareilles, ils furent assujettis aux mêmes lois, civiles, religieuses, morales ou restrictives ; ils vécurent dans de semblables conditions ; ils eurent dans chaque ville un territoire, ils parlèrent la même langue, ils jouirent d’une littérature, ils spéculèrent sur les mêmes idées, idées persistantes et très anciennes. Cela déjà suffisait pour constituer une nation. Ils eurent mieux encore : ils eurent la conscience qu’ils étaient une nation, qu’ils n’avaient jamais cessé d’en être une. Quand ils quittèrent la Palestine, aux premiers siècles avant l’ère chrétienne, un lien toujours les relia à Jérusalem ; lorsque Jérusalem se fut abîmée dans les flammes, ils eurent leurs exilarques, leurs Nassis et leurs Gaons, ils eurent leurs écoles de docteurs, écoles de Babylone, écoles de Palestine, puis écoles d’Égypte, enfin écoles d’Espagne et de France. La chaîne traditionnelle ne fut jamais brisée. Toujours, ils se considérèrent comme des exilés et se bercèrent de ce songe du rétablissement du royaume terrestre d’Israël. Tous les ans, à la veille de Pâques, ils psalmodièrent du plus profond de leur être, par trois fois, la phrase consacrée : « Lechana aba Ierouchalaïm » (l’année prochaine à Jérusalem). Ils gardèrent leur vieux patriotisme, leur chauvinisme même, ils se regardèrent, malgré les désastres, malgré les malheurs, malgré les avanies, malgré l’esclavage, comme le peuple élu, celui qui était supérieur à tous les peuples, ce qui est la caractéristique de tous les peuples chauvins, aussi bien des Allemands que des Français, que des Anglais actuels. Un moment, au début du Moyen Âge, le Juif fut en effet supérieur ; parce qu’il arriva au milieu de barbares enfants, lui l’héritier d’une civilisation déjà vieille, en possession d’une littérature, d’une philosophie, et surtout d’une expérience qui dut lui conférer un avantage. Il perdit cette supériorité, et au quatorzième siècle même il devint d’une culture inférieure à la culture générale de ceux dont la classe correspondait à la sienne ; mais il garda précieusement l’idée de sa suprématie, il continua à regarder avec dédain, avec mépris, tous ceux qui étaient étrangers à sa Loi. Son livre, le Talmud, animé d’un patriotisme étroit et farouche, le lui enseignait d’ailleurs. On a accusé ce livre d’être antisocial, et il y a du vrai dans cette accusation ; on a prétendu qu’il était l’œuvre légale et morale la plus abominable, et là on s’est trompé, car il n’est ni plus ni moins abominable que tous les codes particularistes et nationaux. S’il est antisocial, c’est en ce sens qu’il représenta, et qu’il représente, un esprit différent de celui des lois en vigueur dans les pays où les Juifs habitèrent, et que les Juifs voulurent suivre leur code avant de suivre celui auquel tout membre de la société était assujetti, et encore ne fut-il et n’est-il antisocial que relativement, la loi n’ayant pas toujours été uniforme, ni la coutume invariable dans toutes les parties des États. A un moment de l’histoire il parut fatalement antihumain, puisque, alors que tout changeait, il restait immuable. Les antisémites chrétiens en ont montré la brutalité, parce que cette brutalité les choquait directement, mais rabbi Yochai disant : « Le meilleur des goïm, tue-le ! » ne fut pas plus féroce que saint Louis pensant que le moyen le plus recommandable de discuter avec un Juif était de lui bouter de la dague dans le ventre, ou que le Pape Urbain III écrivant dans une bulle : « Il est permis à tout le monde de tuer un excommunié quand on le fait par un motif de zèle pour l’Église. »

Encore faut-il se rendre compte d’une chose. Quelques Juifs modernes et quelques philosémites ont repoussé avec horreur ces aphorismes et ces axiomes qui ont été des aphorismes et des axiomes nationaux. Les invectives aux goïm, aux minéens, furent, disent-ils, adressées aux Romains, aux Hellènes, aux Juifs apostats, jamais elles n’ont visé les chrétiens. Il y a une grande part de vérité dans ces affirmations, une grande part d’erreur aussi. C’est en effet au temps où la nationalité juive fut menacée, au temps où l’esprit juif fut battu en brèche par l’esprit grec, et où l’influence hellénique menaça de devenir prépondérante, c’est à ce temps-là qu’il faut rapporter une partie des prescriptions contre les étrangers, prescriptions qui furent l’œuvre des Juifs défenseurs de leur esprit national. Plus tard, lors des guerres romaines, les malédictions devinrent plus âpres ; contre l’oppresseur on trouva tout permis, on préconisa toutes les violences, toutes les haines, et le Talmud fut l’écho de ces sentiments ; il enregistra préceptes et paroles, et il les perpétua. Lorsque le judaïsme fut combattu par le christianisme naissant, toute la haine et toute la colère des sicaires, des patriotes, des pieux se reversa sur les Juifs qui se convertissaient : sur les minéens. En désertant la foi nationale, ils désertaient le combat contre Rome et contre l’étranger, ils étaient traîtres à la patrie, à la religion juive, ils se désintéressaient d’une lutte qui était vitale pour Israël ; groupés autour de leurs nouvelles églises, ils regardaient d’un œil indifférent la gloire de la nation s’écrouler, son autonomie disparaître, et non seulement ils ne combattaient pas contre la louve, mais encore ils énervaient les courages de ceux qui les écoutaient. C’est contre eux, contres ces antipatriotes que furent rédigées des formules de malédiction ; les Juifs les mirent au ban de leur société, il fut licite de les tuer, comme il était licite de tuer le « meilleur des goïm ». Dans toutes les périodes de luttes patriotiques, chez toutes les nations, on trouverait des exhortations semblables ; les proclamations des généraux, les appels aux armes des tribuns de tous les âges contiennent d’aussi odieuses formules. Quand les Français envahirent le Palatinat, par exemple, ce dut être une règle pour les Allemands, plus même, un devoir, que de dire : « Le meilleur des Français, tue-le ! » De même, lorsqu’à leur tour les Allemands entrèrent en France, ce fut sans doute au tour des Français de dire : « Le meilleur des Allemands, tue-le ! » C’est la guerre cruelle, abominable, qui engendre de tels sentiments, et chaque fois que l’esprit guerrier est réveillé par les circonstances, chaque fois la férocité antihumaine se manifeste. Chez les Juifs, dit-on encore, ces préceptes ne représentèrent que des opinions personnelles, on trouverait à côté d’eux des formules morales, aussi humaines, aussi fraternelles, aussi pitoyables que les formules chrétiennes. C’est exact, et dans l’esprit des Pères qui écrivirent ces sentences, réunies dans le Pirké Aboth[10], ces sentences humanitaires eurent un sens général, mais le Juif du Moyen Âge, qui les trouva dans son livre, leur attribua un sens restreint ; il les appliqua à ceux de sa nation. Pourquoi ? parce que ce livre, le Talmud, contenait aussi les préceptes égoïstes, féroces et nationaux dirigés contre les étrangers. Conservés dans ce livre dont l’autorité fut immense, dans ce Talmud qui fut pour les Juifs un code, expression de leur nationalité, un code qui fut leur âme, ces affirmations, cruelles ou étroites, acquirent une force sinon légale, du moins morale. Le Juif talmudiste qui les rencontra leur attribua une valeur permanente, il ne les appliqua pas seulement aux ennemis grecs, romains et minéens, il les appliqua à tous ses ennemis, il en fit une règle générale vis-à-vis des étrangers à son culte, à sa loi, à ses croyances. Un jour vint où le Juif en Europe n’eut qu’un ennemi : le chrétien, qui le persécutait, le poursuivait, le massacrait, le brûlait, le martyrisait. Il ne put donc pas éprouver pour le chrétien un sentiment bien tendre, d’autant plus que tous les efforts de ce chrétien tendaient à détruire le judaïsme, à abolir cette religion qui était désormais la patrie juive. Le goï des Macchabées, le minéen des docteurs, devint le chrétien, et au chrétien on appliqua toutes les paroles de haine, de colère, de désespoir furieux qui se trouvaient dans le livre. Pour le chrétien, le Juif fut l’être abject, mais pour le Juif, le chrétien fut le goï, l’abominable étranger, celui qui ne craint pas les souillures, celui qui maltraite la nation élue, celui par qui souffre Juda. Ce mot goï renferma toutes les colères, tous les mépris, toutes les haines d’Israël persécuté, contre l’étranger, et cette cruauté du Juif vis-à-vis du non-Juif est une des choses qui montrent le mieux combien l’idée de nationalité était vivace chez les enfants de Jacob. Ils croyaient, ils crurent toujours être un peuple. Le croient-ils encore aujourd’hui ?

Parmi les Juifs qui reçoivent l’éducation talmudique, et c’est encore la majorité des Juifs, en Russie, en Pologne, en Galicie, en Hongrie, en Bohême, dans l’Orient, parmi ces Juifs l’idée de nationalité est encore aussi vivante qu’au moyen-âge. Ils forment encore un peuple à part, peuple fixe, rigide, figé par les rites scrupuleusement suivis, par les coutumes constantes et par les mœurs, hostile à toute nouveauté, à tout changement, rebelle aux efforts tentés pour le détalmudiser. En 1854, des rabbins anathématisèrent les écoles d’Orient, fondées par des Juifs français, et où on apprenait les sciences profanes ; en 1856 à Jérusalem, on lança l’anathème contre l’école fondée par le docteur Franckel ; en Russie, en Galicie, des sectes, telles que celle des Néo-Hassidim, s’opposent encore à toutes les tentatives faites pour civiliser les Juifs. Dans tous ces pays une minorité seulement échappe à l’esprit talmudique, mais la masse persiste dans son isolement et, quelque grands que soient son abjection et son abaissement, elle se tient toujours pour le peuple choisi, la nation divine.

Chez les Juifs occidentaux, chez les Juifs de France, d’Angleterre, d’Italie, chez une grande partie des Juifs allemands[11], cette aversion intolérante pour l’étranger a disparu. Le Talmud n’est plus lu par ces Juifs, et la morale talmudique, du moins la morale nationale du Talmud, n’a plus de prise sur eux. Ils n’observent plus les six cent treize lois, ils ont perdu l’horreur de la souillure, horreur qu’ont gardée les Juifs orientaux ; la plupart ne savent plus l’hébreu, ils ont oublié le sens des antiques cérémonies ; ils ont transformé le judaïsme rabbinique en un rationalisme religieux ; ils ont délaissé les observances familières, et l’exercice de la religion se réduit pour eux à passer quelques heures par an dans une synagogue, en écoutant des hymnes qu’ils n’entendent plus. Ils ne peuvent pas se rattacher à un dogme, à un symbole : ils n’en ont pas ; en abandonnant les pratiques talmudiques, ils ont abandonné ce qui faisait leur unité, ce qui contribuait à former leur esprit. Le Talmud avait formé la nation juive après sa dispersion ; grâce à lui, des individus d’origines diverses avaient constitué un peuple ; il avait été le moule de l’âme juive, le créateur de la race ; lui et les lois restrictives des sociétés avaient modelé le Juif. Les législations abolies, le Talmud dédaigné, il semble que la nation juive ait dû inévitablement mourir, et cependant les Juifs occidentaux sont encore des Juifs. Ils sont des Juifs, parce qu’ils ont gardé vivace et vivante leur conscience nationale ; ils croient toujours qu’ils sont une nation, et croyant cela, ils se conservent. Quand le Juif cesse d’avoir la conscience de sa nationalité, il disparaît ; tant qu’il a cette conscience, il permane. Il n’a plus de foi religieuse, il ne pratique plus, il est irréligieux, il est quelquefois athée, mais il permane parce qu’il a la croyance à sa race. Il a gardé son orgueil national, il s’imagine toujours être une individualité supérieure, un être différent de ceux qui l’entourent, et cette conviction l’empêche de s’assimiler, car, étant toujours exclusif, il refuse en général de se mêler par le mariage aux peuples qui l’entourent. Le moderne judaïsme prétend n’être plus qu’une confession religieuse ; mais il est encore en réalité un ethnos, puisqu’il croit l’être, puisqu’il a gardé ses préjugés, son égoïsme, et sa vanité de peuple, croyance, préjugés, égoïsme et vanité qui le font apparaître comme étranger aux peuples dans le sein desquels il subsiste, et ici nous touchons à une des causes les plus profondes de l’antisémitisme. L’antisémitisme est une des façons dont se manifeste le principe des nationalités.

Qu’est-ce que la question des nationalités ? On entend par là « ce mouvement qui porte certaines populations ayant la même origine et la même langue, mais faisant partie d’États différents, à se réunir de façon à constituer un seul corps politique, une seule nation » [12]".

En même temps que la Révolution proclama les droits des peuples, elle bouleversa la vieille conception autoritaire et dynastique sur laquelle étaient fondées les nations ; les territoires, jadis propriété et domaine des rois, devinrent les domaines des peuples qui les occupaient. Le gouvernement royal constituait par lui-même l’unité nationale, le gouvernement représentatif, constitutionnel, plaça son unité autre part : dans la communauté d’origine et dans la communauté de langue. Le lien artificiel étant rompu, on chercha un lien naturel ; il y eut un effort des nations pour conquérir une individualité; elles tendirent toutes vers l’unité qui leur manquait. C’est vers 1840 surtout que les idées nationales se manifestèrent, c’est elles qui se mirent à l’œuvre et l’Europe contemporaine fut fondée par elles. La théorie de l’État national fut élaborée par les savants, les historiens, les philosophes, les poètes de tout un âge. « Tout peuple est appelé à former un état, a le droit de se former en état. L’humanité se divise en peuples, le monde doit se partager en états correspondants. Tout peuple est un État, tout État une personne nationale » [13]. Cette théorie, ces idées devinrent des forces puissantes et irrésistibles. Ce sont elles qui firent l’unité de l’Allemagne, celle de l’Italie et furent les causes de l’irrédentisme ; ce sont elles qui créent encore le séparatisme en Irlande et en Autriche, qui provoquent les luttes entre Magyars et Slaves, entre Tchèques et Allemands. C’est sur ces idées des nationalités que se basèrent, et que se basent, la Russie et l’Allemagne pour constituer leur empire pangermanique ou panslavique, et n’est-ce point ce panslavisme et ce pangermanisme qui agitent l’Orient européen, n’est-ce point de leur choc lointain ou proche que dépendent les destinées de cette partie de l’Europe ?

Il ne peut être question ici de discuter la légitimité ou la non-légitimité de ce mouvement. Il suffit, pour ce qui nous intéresse, d’en constater l’existence. Comment les peuples traduisent-ils cette tendance à l’unité ? De deux façons : en réunissant sous le même gouvernement tous les individus qui parlent la langue nationale, ou en réunissant les éléments hétérogènes qui coexistent dans les nations, au profit d’un de ces éléments qui devient prépondérant, et dont les caractéristiques deviennent dès lors des caractéristiques nationales. Ainsi, les Allemands s’efforcent d’assimiler les Alsaciens et les Polonais ; les Russes obligent les Polonais à entretenir les universités russes qui les dénationalisent ; en Autriche, les Allemands tentent d’absorber les Tchèques ; en Hongrie « les orphelins slovaques sont enlevés du pays où on parle leur langue et transférés dans des comitats magyars » [14] ». Si ces éléments hétérogènes ne se laissent pas absorber, il y a lutte, lutte souvent violente, et qui se manifeste de multiples façons : depuis la persécution jusqu’à parfois l’expulsion.

Or, au milieu de toutes les nations de l’Europe, les Juifs existent comme une communauté confessionnelle, croyant à sa nationalité, ayant conservé un type particulier, des aptitudes spéciales et un esprit propre. Les nations, en luttant contre les éléments hétérogènes qu’elles contenaient, furent conduites à lutter contre les Juifs, et l’antisémitisme fut une des manifestations de cet effort que firent les peuples pour réduire les individualités étrangères.

Pour réduire ces individualités, il faut les absorber ou les éliminer, et le procès de réduction sociale n’est pas sensiblement différent du procès de réduction physiologique. A l’origine, lorsque les bandes humaines hétérogènes couvrirent le globe, elles luttèrent pour l’existence et pensèrent ne pouvoir se développer qu’en supprimant l’étranger qui coexistait à leurs côtés. Le cannibalisme est au premier degré de l’élimination. Quand les nations se formèrent par la fusion et l’homogénéisation des hordes hétérogènes, elles tendirent plutôt à absorber l’étranger, bien que la tendance à l’élimination subsistât toujours. Arrivées à un certain stade de développement, les sociétés primitives furent pour l’isolement, pour l’exclusivisme, pour la haine mutuelle ; les caractères nationaux étant en formation évitèrent tout choc, toute altération, et l’exclusivisme fut peut-être nécessaire pendant un certain temps pour constituer des types. Lorsque ces types furent solidement formés, il devint utile d’adjoindre des cellules nouvelles à l’agrégat primitif, sous peine de voir cet agrégat se cristalliser et s’immobiliser comme cela est arrivé en certains cas ; on permit donc à l’étranger de s’introduire dans la nation, mais on le permit avec de grandes précautions, en entourant la naturalisation et l’adoption de mille règles, et celui qui voulut rester étranger dans la société fut soumis à des restrictions très gênantes. Les lois furent très dures à ceux qui n’étaient pas des nationaux. La loi juive est accusée d’avoir été impitoyable pour le non-juif, mais la loi romaine n’a pas été tendre pour le non-romain, qui était sans droit, comme le non-grec à Athènes et à Sparte. Aujourd’hui encore l’exclusivisme, ou l’égoïsme, national se manifeste de la même façon, il est encore aussi vivace que l’égoïsme familial dont il n’est qu’une extension ; on peut même constater que, par une sorte de régression, il s’affirme actuellement avec plus de force. Tout peuple semble vouloir élever autour de lui une muraille de Chine, on parle de conserver le patrimoine national, l’âme nationale, l’esprit national et le mot hôte reprend dans nos civilisations contemporaines le même sens qu’il acquit dans le droit romain le sens d’hostis, d’ennemis. On limite de toutes les manières les droits économiques et les droits politiques de l’immigrant. On s’oppose aux immigrations, on expulse même les étrangers lorsque leur nombre devient par trop considérable, on les regarde comme un danger pour la culture nationale, qu’ils modifient ; on ne se rend pas compte que c’est là une condition de vie pour cette culture même. C’est que nous vivons à une période de changements, et que l’avenir ne s’ouvre pas bien nettement devant les peuples. Bien des hommes sont inquiets du futur ; ils sont attachés aux vieilles coutumes. Ils voient dans toute transformation la mort de la société dont ils font partie, et, conservateurs opposés à cette transformation, ils haïssent profondément tout ce qui est susceptible d’amener une modification, tout ce qui est différent d’eux, c’est-à-dire l’étranger.

A ces égoïstes nationaux, à ces exclusivistes, les Juifs sont apparus comme un danger, parce qu’ils ont senti que ces Juifs étaient encore un peuple, un peuple dont la mentalité ne s’accordait pas avec la mentalité nationale, dont les concepts s’opposaient à cet ensemble de conceptions sociales, morales, psychologiques, intellectuelles, qui constitue la nationalité. Aussi, les exclusivistes sont devenus antisémites parce qu’ils pouvaient reprocher aux Juifs un exclusivisme tout aussi intransigeant que le leur et tout l’effort antisémite tend, nous l’avons vu déjà[15], à rétablir les lois anciennes, limitatives des droits des Juifs considérés comme étrangers. Ainsi se réalise cette contradiction fondamentale et perpétuelle de l’antisémitisme nationaliste : parce que le Juif ne s’est pas assimilé, n’a pas cessé d’être un peuple, l’antisémitisme est né dans les sociétés modernes, mais quand l’antisémitisme a eu constaté que le Juif n’était pas assimilé, il le lui a reproché violemment et, en même temps, il a pris, quand il l’a pu, toutes les mesures nécessaires pour empêcher son assimilation future.

Toutefois, à côté de ces tendances nationalistes, des tendances contraires, opposées, existent. Au-dessus des nationalités il y a l’humanité ; or, cette humanité si fragmentée au début, composée de milliers de tribus ennemies se dévorant l’une l’autre, cette humanité devient très homogène. Les divers peuples, malgré leurs différences, possèdent un fond commun ; au-dessus de toutes les consciences nationales, une conscience générale se forme ; il y avait jadis des civilisations, nous marchons maintenant vers une civilisation ; autrefois, Athènes s’opposait à sa voisine Sparte ; désormais, si les dissemblances de nation à nation persistent, les ressemblances s’accentuent. De même que chaque individu d’une nation possède à côté de ses qualités spéciales, qui constituent son essence et sa personnalité, des qualités communes à ceux qui parlent la même langue et ont les mêmes intérêts que lui ; de même l’humanité civilisée acquiert des caractères semblables, bien que chaque nation garde sa physionomie. Les relations entre les peuples, chaque jour plus fréquentes, amènent une communion plus intime. La science, l’art, la littérature, deviennent de plus en plus cosmopolites. A côté du patriotisme se place l’humanitarisme, à côté du nationalisme se place l’internationalisme, et la notion d’humanité acquerra bientôt plus de force que la notion de patrie, qui se modifie et perd de cet exclusivisme que les égoïstes nationaux veulent perpétuer. De là antagonisme entre les deux tendances. A l’internationalisme, déjà si puissant, le patriotisme s’oppose avec une violence inouïe. Le vieil esprit conservateur s’exalte ; il se dresse contre le cosmopolitisme qui le vaincra un jour ; il combat avec âpreté ceux qui le favorisent, et c’est là encore une cause d’antisémitisme.

En effet, bien que souvent extrêmement chauvins, les Juifs sont d’essence cosmopolite ; ils sont l’élément cosmopolite de la famille humaine, dit Schœffle. Cela est fort juste, car ils possédèrent toujours au plus haut point cette extrême facilité d’adaptation, signe du cosmopolitisme. A leur arrivée dans la Terre Promise, ils adoptèrent la langue de Chanaan, après soixante-dix ans passés en Babylonie, ils eurent oublié l’hébreu et rentrèrent à Jérusalem en parlant un jargon araméen ou chaldaïque ; au Ier siècle avant et après l’ère chrétienne, la langue hellénique pénétra les juiveries. Dispersés, les Juifs devinrent fatalement cosmopolites. Ils ne se rattachèrent plus en effet à aucune unité territoriale, et n’eurent qu’une unité religieuse. Ils eurent bien une patrie, mais cette patrie, la plus belle de toutes, comme chaque patrie d’ailleurs, fut placée dans le futur, ce fut la Sion rénovée, à laquelle nulle terre n’est comparée, ni comparable ; patrie spirituelle qu’ils aimèrent d’un si ardent amour qu’ils devinrent indifférents à toute terre, et que chaque pays leur parut également bon, ou également mauvais. Ils vécurent enfin dans des conditions telles, et si affreuses, qu’on ne put leur demander de se donner une patrie d’élection, et, leur instinct de solidarité aidant, ils restèrent internationalistes.

Les nationalistes furent conduits à les regarder comme les plus actifs propagateurs des idées d’internationalisme ; ils trouvèrent même que le seul exemple de ces sans-patrie séculaires était mauvais, et qu’ils détruisaient par leur présence l’idée de la patrie, c’est-à-dire chaque idée spéciale de la patrie. C’est pour cela qu’ils devinrent antisémites, ou plutôt c’est pour cela que leur antisémitisme se renforça. Non seulement ils accusèrent les Juifs d’être des étrangers, mais encore d’être des étrangers destructeurs. Le conservatisme des exclusivistes rattacha le cosmopolitisme à la révolution ; il reprocha aux Juifs d’abord leur cosmopolitisme, ensuite leur esprit et leur action révolutionnaires. Le Juif a-t-il réellement des tendances à la Révolution ? Nous allons l’examiner.


  1. Il est fort difficile d’évaluer exactement la population juive du globe. D’une part, les antisémites majorent les chiffres probables, désireux qu’ils sont de montrer l’envahissement juif ; d’autre part, les Juifs, ou les philosémites, poussés par des intérêts contraires, diminuent à leur tour ces chiffres. Les antisémites donnent ainsi couramment le nombre de neuf millions quand ce n’est pas dix, les philosémites ou les Juifs (voir Loeb, article juif du : Dictionnaire de géographie de Vivien de Saint-Martin.--Th. Reinach : Histoire des Israélites) donnent le nombre de 6.300.000 ; mais, dans leurs évaluations, ils accusent pour les Juifs russes 2.552.000, chiffre de beaucoup inférieur au chiffre réel qui est de 4.500.000 au moins (Léo Errera : Les Juifs Russes). J’ai donc adopté 8.000.000 de population totale, nombre qui m’a paru se rapprocher le plus de la vérité.
  2. Il est possible que l’émigration croissante des Juifs polonais et russes aux États-Unis fasse varier ce chiffre. Il y a actuellement aux États-Unis 250 à 300 mille Juifs et si le nombre n’en augmente pas énormément tous les ans, c’est que les Juifs des États-Unis ont une tendance très marquée à se fondre dans la population ambiante. Cela tient a ce que la plupart des Juifs immigrants appartiennent à la classe ouvrière.
  3. Mancini : Della Nazionalita come fondamenta del diritto delle genti — Naples, 1873.
  4. Bluntschli : Théorie générale de l’État (traduction A. de Riedmatten), Paris, 1891.
  5. A. Franck : Annuaire de la Société des Études juives, IIe année, conférence sur La Religion et la Science dans le Judaïsme.
  6. Ch. VII.
  7. Par exemple les transformations des Anglo-Saxons dans les États-Unis d’Amérique, et les transformations des Hollandais au Transvaal.
  8. Si je parais dire là que tous les Juifs sont semblables physiquement, je veux parler seulement de la physionomie générale qui leur est commune sans préjudice des différences que j’ai exposées.
  9. Voir Munk : De la Poésie hébraïque après la Bible, dans le Temps du 19 janvier 1835, et les travaux de Zunz, Rapoport et Abraham Geiger. Voir aussi l’Histoire des Juifs d’Espagne, d’Amador de los Rios (1875).
  10. Pirké Aboth (Traité des Principes) avec traduction française et notes, par A. Créhange (Paris, Durlacher).
  11. Je mets à part les Juifs des provinces polonaises de l’Allemagne.
  12. Laveleye : Le Gouvernement dans la Démocratie, t. I, p. 53, Paris, 1891.
  13. Bluntschli : Théorie générale de l’État, p. 84.
  14. J. Novicow : Les luttes entre sociétés humaines, Paris, 1893.
  15. Voir Ch. IX.