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XI. — LE STRATAGÈME DE Mme JEANSONNET


Au XVIIIe siècle, Mme du Deffand, salonnière fameuse, devenue aveugle et cherchant une demoiselle de compagnie, écrivit à Julie de Lespinasse : « Faites vos paquets, ma reine, et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie ; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. » On sait ce qui s’ensuivit, Marmontel disait que Mme du Deffand était « vaporeuse » et d’un commerce assez rude dans l’intimité. Elle veillait toute la nuit, dormait le jour et se réveillait à six heures de l’après-midi. Mme de Lespinasse était debout à cinq heures et libre pour une heure environ. Pendant cette heure-là, les plus célèbres amis de Mme du Deffand : d’Alembert, Chastellux et Turgot se rendaient dans le petit appartement de Julie et y tenaient un comité plein d’agrément. Mme du Deffand le sut, poussa des cris d’orfraie, chassa Mlle de Lespinasse et ainsi se fondèrent les deux salons rivaux dont la lutte emplit toute cette charmante et frivole époque.

Il est certain que la plupart des salons célèbres se constituèrent aussi bien contre que pour quelqu’un. On verra par la suite de ce récit que les salons Gélif et Carlingue n’échappèrent point à la règle commune. Dans ces sortes de combats, l’amour et la haine offrent un champ d’observation merveilleux. Mme du Deffand n’était qu’esprit et que vanité. Mlle de Lespinasse était toute amour. Quand elle mourut, l’aveugle écrivit ce mot affreux : « Pour moi, ce n’est rien du tout. » La mort elle-même n’avait pu désarmer la haine. Ni Mme Gélif, ni Mme Carlingue n’auraient pu se comparer à Mlle de Lespinasse. En revanche, chacune aurait été capable de jeter sur la mémoire de l’autre la pelletée de terre dont Mme du Deffand gratifia l’ardente et malheureuse Julie : « Ce n’est rien du tout… »

En septembre, les Gélif déménagèrent pour s’installer dans un hôtel particulier. Pendant que les tapissiers travaillaient sous leur direction, les Carlingue s’organisaient sournoisement. Ils avaient, désormais, une alliée en Mlle Estoquiau et une ennemie, non déclarée, mais par là-même fort dangereuse, en Mme Jeansonnet.

Sylvie, ayant repris sa place auprès du maître, choisit un moment où elle le trouva d’excellente humeur pour pousser une pointe en faveur de ses nouveaux amis.

— Vous ne sortez plus assez, lui dit-elle. Je trouve que vous vous engourdissez et que vous ne vous renouvelez pas.

— Voilà du nouveau !

— J’ai fait le connaissance de personnes très aimables à Creville. Vous allez recevoir une invitation que j’ai demandée pour vous. Je suis invitée moi aussi. Nous irons ensemble.

— C’est que… protesta Bigalle.

Sylvie reconnut qu’elle faisait fausse route. Elle assura que les Carlingue étaient des sujets littéraires incomparables, des modèles fort juteux et qu’à recueillir certaines de leurs paroles, un écrivain satirique ne perdrait point son temps. Bigalle dressa l’oreille. De plus, il comprit qu’il n’aurait point la paix chez lui en refusant d’accompagner sa cousine dans cette maison où elle était conviée. Il promit, et Mlle Estoquiau se hâta d’aller en avertir Mme Carlingue qui dissimula soigneusement son triomphe, embrassa la vieille demoiselle sur les deux joues et lui dit : « C’est surtout à vous que nous tenons, soyez en bien persuadée ». Mme Jeansonnet arriva sur ces entrefaites ; elle avait entendu la fin de la conversation ; elle en prit note avec un soin d’autant plus jaloux qu’on négligea de l’inviter. Éternelle erreur, depuis qu’il y a des baptêmes de princes charmants et des mauvaises fées écartées de la fête ! Elle se montra, néanmoins, fort empressée.

Seulement, au sortir de cette maison où elle avair essuyé une grave injure, Mme Jeansonnet s’en fut réfléchir au Parc Monceau. Elle en fit trois fois le tour au petit pas, sans s’arrêter au spectacle extérieur, ce qui est fort bien en ce qui concerne les statues, mais fort dommage en ce qui concerne les fleurs. La promeneuse solitaire était si bien enfoncée dans sa méditation, qu’elle faillit se laisser écraser par un placide équipage de vieille dame dont le cheval obèse allait pourtant au pas le plus ralenti. « Attention ! » fit le cocher qui était habillé en chef de gare. Mais Mme Jeansonnet ne s’aperçut même pas du danger qu’elle venait de courir. Elle s’écria, à la façon de son mari qui pensait tout haut : « Eh ! parbleu, il y a Lanourant !»

Ce compositeur ne composait presque plus, à vrai dire. Il bénéficiait surtout de ses efforts passés. On le photographiait beaucoup, coiffé d’une calotte grecque comme en portaient les concierges du temps de Schaunard, enveloppé frileusement dans une vareuse. Il avait tant voulu, cherché, convoité la gloire que celle-ci étant venue enfin, l’avait trouvé sans forces, légèrement hébété, étourdi par tant d’hommages tardifs, semblable à un vieil homme qui verrait soudain réalisé le rêve de son enfance et manierait avec des doigts malhabiles le beau jouet trop longtemps attendu. Tandis que Mme Jeansonnet évoquait son nom dans l’allée centrale du Parc Monceau, il se préparait à déjeuner chez lui avec quelques amis. Dans une salle à manger comparable à celles des pensions de famille où l’on ne renouvelle ni le mobilier ni le matériel, les serviettes passées dans des ronds divers allant de l’or massif — don royal — au ruolz cabossé, attendaient les invités. Sur un compotier reposaient des poires superbes, en savon, don d’un industriel épris de musique.

— Louise, dit M, Lanourant à sa femme de chambre, ces messieurs sont là ? Oui. Vous les ferez entrer. J’ai fini de travailler.

Assis, il offrait un buste d’Hercule affaissé, un visage sanguin, balafré, congestionné, hérissé de poils blancs, un visage de vieux samouraï, aux prunelles fixes et coléreuses dans une sclérotique jaunâtre. Debout, comme il était exigu, le buste, énorme, écrasait les jambes vacillantes, des jambes étonnamment fluettes, dans leur pantalon d’horrible laine bleue. Le contraste de ces jambes et du buste était tel qu’on’eût dit l’apparition d’un de ces déguisés de Mi-Carême dont la moitié du corps est cachée par le char.

— Bonjour, chers amis… Asseyons-nous et déjeunons.

Les commensaux : Javrilly, abonné de l’Opéra, non pas un abonné, mais l’Abonné, celui dont c’est l’unique raison d’être, la fonction, l’occupation unique, l’Abonné, terreur de la danseuse et du directeur. Un ami de la musique, mais d’une certaine musique, là musique Javrilly, celle que l’on n’écrit plus. Il sifflote sans cesse et, comme il n’a plus, de dents, cela lui donne l’air de souffler une bouteille ; c’est le diminutif fait homme : il n’avance point, il dansotte ; il ne mange point, il suçotte ; il n’administre pas ses biens, il boursicote. Il ne parle point, il parlotte, fragile et vainqueur, nul et plastronnant. Voici Dondillonne, librettiste inspiré, sans cesse en quête de rimes faibles et M. Zyou, étranger, qui est venu apporter l’hommage de son pays à l’auteur de Clytemnestre et de Frugijera. M. Zyou a mis l’habit noir avec une brochette de décorations.

— Oh ! reproche Lanourant, il ne fallait pas vous habiller aussi cérémonieusement, nous sommes entre nous.

L’étranger, comme piqué par un dard, se lève, noir comme une taupe, avec des yeux de flamme ; il agite en parlant des mains poilues ; toutes les syllabes sonnent dans sa bouche frémissante :

— J’ai mis l'habit comme pour aller chez un roi ; car je suis chez le roi des sons. Je vois sur ses cheveux briller la triple couronne de l’âge, de la sapience et du génie. Honneur ! Honneur au grand musicien et que les cieux s’effeuillent en pétales de roses sur son front.

M. Zyou se recueille, aspire le plus d’air qu’il peut et pousse un cri guttural. M. Lanourant se lève.

— Chez nous, commence-t-il, les discours sont placés à la fin du repas…

— Chez nous aussi, rétorque M. Zyou ; aussi en ai-je un autre dans la poche, pour tout à l’heure.

— Je répondrai donc tout de suite à ces deux discours par ce mot simple et profond : merci, merci à l’étranger qui, venu de ses lointaines montagnes, a demandé à l’ermite de la musique le pain blanc et le sel pur de l’hospitalité. Louise, servez les harengs, je vous prie.

M. Lanourant, qui était fort riche et fort avare, donnait une explication ingénieuse à ses menus de gala, composés invariablement de harengs grillés, de jambon cru, de salade et de fromage. Il avait, affirmait-il, longtemps étudié les aliments convenables aux intellectuels qui ne peuvent se nourrir comme de simples bourgeois. Or, le hareng possédait, selon lui, toutes les qualités du caviar frais et bien d’autres encore ; les snobs le dédaignaient à cause de son prix inférieur, mais lui, Lanourant, en faisait son aliment favori et il s’en était nourri exclusivement au temps où il composait Clytemnestre. Quant au jambon, à condition d’en absorber une petite quantité en tranches fort minces, il avait le privilège de ne point surcharger l’estomac et de laisser la tête libre. Un fromage pour terminer et pas de fruits dont la crudité est dangereuse, pas de café, pas de liqueurs, pas de tabac, autant de poisons pour l’organisme délicat d’un travailleur. Les centenaires, interviewés, préconisent tous l’eau rougie, voire l’eau fraîche, qui désaltère mieux encore. Javrilly et Dondillonne acquiesçaient en ricanant. Ce discours s’adressait surtout à M. Zyou, dont la mine éclatante annonçait un penchant pour une chère plus généreuse. Le repas fut donc rapidement expédié et quand Mme Jeansonnet se présenta, la table était desservie. Le compositeur fut enchanté de cette occasion de prendre congé de ses invités et il reçut Mme Jeansonnet avec joie :

— Voilà, lui dit-il, l’été qui vient égayer le triste automne.

En route, Mme Jeansonnet avait établi son plan. Elle sortit de son petit sac à monture d’écaille une médaille quelconque qui, selon elle, représentait Clytemnestre et elle en fit don au maëstro que cette attention flatta beaucoup. D’ailleurs, nul hommage ne le surprenait et il ne s’étonnait point qu’on s’imposât un dérangement pour contempler ses augustes traits. Après quelques minutes d’une conversation indifférente, Mme Jeansonnet jeta négligemment :

— Au huit octobre, car je suppose que vous irez chez les Carlingue…

— Le huit octobre ? Ai-je reçu une invitation ? Il y a un peu de désordre ici…

— Ils seraient certainement navrés de ne pas vous avoir… Ils inaugurent solennellement leur « season » et je suis sûre qu’ils comptent sur vous.

— Vous verrai-je ?

— Sans doute…

— Alors, cela me décide. Ce sont d’ailleurs de braves gens, simplets, certes mais de braves gens, bien reposants n’est-ce pas ?

— Reposants est le mot.

Et Mme Jeansonnet s’en fut. Lanourant rencontrerait donc, le 8 octobre, chez les Carlingue, son ennemi Bigalle. Cette catastrophe priverait des deux « leaders » le salon Carlingue, et peut être ; par une manœuvre adroite, le salon Jeansonnet en profiterait-il. Tout était bien.