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Hachette (p. 233-246).


XIV



Kobus aurait dû se repentir, le lendemain, de ses discours inconsidérés à la brasserie du Grand-Cerf ; il aurait dû même en être désolé, car, peu de jours avant, s’étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et qu’il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s’était dit : « La vigne est un plant de Gomorrhe ; ses grappes sont pleines de fiel, et ses pépins sont amers : tu ne boiras plus le jus de la treille. »

Voilà ce qu’il s’était dit ; mais le cœur de l’homme est entre les mains de l’Éternel, il en fait ce qu’il lui plaît : il le tourne au nord, il le tourne au midi. C’est pourquoi Fritz, en s’éveillant, ne songea même point à ce qui s’était passé à la brasserie.

Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne ; il se mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son sourire.

Il se rappela l’enfant pauvre de Wildland, et s’applaudit de l’avoir secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l’anabaptiste ; il se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des faucheurs ; et cette voix douce, qui s’élevait comme un soupir dans la nuit, lui sembla celle d’un ange du ciel.

Tout ce qui s’était accompli depuis le premier jour du printemps, lui revint en mémoire comme un rêve : il revit Sûzel paraître au milieu de ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux baissés, pour embellir la dernière heure du festin ; il la revit à la ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et tremblante, tandis qu’il chantait, et que le clavecin accompagnait d’un ton nasillard le vieil air :

« Rosette,
« Si bien faite,
« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »

Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir était de revoir Sûzel.

« Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il ; oui, je partirai après le déjeuner ; il faut absolument que je la revoie ! »

Ainsi s’accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme : « En ces temps arriveront des choses extraordinaires ! »

Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi la grande finesse du vieux rabbin.

Tout en mettant ses bas, l’idée revint à Fritz, que le père Christel lui avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa grand’mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit au bout d’un instant :

« Sûzel doit être déjà partie ; la fête de Bischem, qui tombe le jour de la Saint-Pierre, est pour demain dimanche. »

Cela le rendit tout méditatif.

Katel vint servir le déjeuner ; il mangea d’assez bon appétit, et, se coiffant ensuite de son large feutre, il sortit faire un tour sur la place, où se promenaient d’habitude le gros Hâan et le grand Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s’y trouvaient pas, et Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le lendemain, à la fête de Bischem.

« Si j’y vais tout seul, pensait-il, après ce que j’ai dit hier à la brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose ; les gens sont si malins, et surtout les vieilles, qui s’inquiètent tant de ce qui ne les regarde pas ! Il faut que j’emmène deux ou trois camarades, alors ce sera une partie de plaisir, pour manger du pâté de veau et boire du petit vin blanc, une simple distraction à la monotonie de l’existence. »

Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce que Hâan et Schoultz étaient devenus ; mais il ne les vit pas dans les rues, et supposa qu’ils devaient se trouver dehors, à faire une partie de quilles au Panier-Fleuri, chez le père Baumgarten, au bord du Losser.

Sur cette pensée, Fritz s’avança jusque près de la porte de Hildebrandt, et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les grands saules.

Aussitôt, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d’un quart d’heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix forte de Schoultz criant :

« Deux ! pas de chance !… »

Alors, se penchant sur le feuillage, il découvrit, devant la maisonnette, — dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d’un magnifique cep de vigne, — il découvrit ses deux camarades, en manches de chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres : le secrétaire de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et le professeur Speck, tous les quatre en train d’abattre des quilles, au bout du treillage d’osier qui longe le pignon.

Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois cheveux droits sur la nuque comme des baguettes : il visait ! Schoultz et le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l’épaule et se balançant, les mains croisées sur le dos ; le petit Sépel Baumgarten, plus loin, à l’autre bout, redressait les quilles.

Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.

Presque aussitôt de grands cris s’élevèrent : « Cinq ! » et Schoultz se baissa pour ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et lui parlait, levant le doigt d’un geste rapide, sans doute pour lui démontrer une faute qu’il avait commise. Mais Hâan ne l’écoutait pas et regardait vers les quilles ; puis il alla se rasseoir au bout du banc, sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.

Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.

« Les voilà dans la joie, pensa-t-il ; c’est bon, je vais leur poser la chose avec finesse, cela marchera tout seul. »

Il s’avança donc.

Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé sa boule, venait de la lancer ; elle roulait comme un lièvre qui déboule dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l’air, s’écriait : « Der Kœnig ! der Koœnig[1] ! » lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit d’un éclat de rire, en disant :

« Ah ! le beau coup ! approche que je te mette une couronne sur la tête. »

Tous les autres se retournant alors, s’écrièrent :

« Kobus ! à la bonne heure… à la bonne heure… on le voit donc une fois par ici !

— Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie ; nous avons commandé une bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes !

— Hé ! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux ; je ne suis pas de force, mais c’est égal, j’essayerai de vous battre tout de même.

— Bon ! s’écria Schoultz, la partie était en train ; j’en ai quinze, on te les donne ! Cela te convient-il ?

— Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule ; je suis curieux de savoir si je n’ai pas oublié depuis l’année dernière.

— Père Baumgarten ! criait le professeur Speck, père Baumgarten ! »

L’aubergiste parut.

« Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la friture avance ?

— Oui, monsieur Speck.

— Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus. »

Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant ; et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, qu’elle tombait comme une bombe de l’autre côté du jeu, dans le verger de la poste aux chevaux.

Je vous laisse à penser la joie des autres ; ils se balançaient sur leurs bancs, les jambes en l’air, et riaient tellement, que Hâan dut ouvrir plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.

Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur l’herbe, et répandant une odeur délicieuse.

Fritz avait perdu la partie ; Hâan, lui frappant sur l’épaule, s’écria tout joyeux :

« Tu es fort, Kobus, tu es très-fort ! Prends seulement garde, une autre fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau. »

Alors ils s’assirent, en manches de chemise, autour de la petite table moisie. On se mit à l’œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de prendre sa bonne part de la friture ; les fourchettes d’étain allaient et venaient comme la navette d’un tisserand ; les mâchoires galopaient, l’ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.

Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit chien-loup, appartenant au Panier-Fleuri, blanc comme la neige, le nez noir comme une châtaigne brûlée, l’oreille droite et l’œil luisant. Tantôt l’un, tantôt l’autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue de poisson, qu’il happait au vol.

C’était un joli coup d’œil.

« Ma foi, dit Fritz, je suis content d’être venu ce matin, je m’ennuyais, je ne savais que faire ; d’aller toujours à la brasserie, c’est terriblement monotone.

— Hé ! s’écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n’est pas ta faute, car, Dieu merci ! tu peux te vanter de t’y faire du bon sang ; tu t’es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du Cantique des cantiques. Ha ! ha ! ha !

— Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous connaissons cet homme grave : quand il est sérieux, il faut rire, et quand il rit, il faut se défier. »

Fritz se mit à rire de bon cœur.

« Ah ! vous avez donc éventé la mèche, fit-il, moi qui croyais…

— Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce n’est pas à nous qu’il faut essayer d’en faire accroire. Mais, pour en revenir à ce que tu disais tout à l’heure, il est malheureusement vrai que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l’on voit tant d’hommes gras avant l’âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de partout ailleurs ; car la bière contient trop d’eau, elle rend l’estomac paresseux, et quand l’estomac est paresseux, cela gagne tous les membres.

— C’est très-vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu’une seule chope de bière ; elles contiennent moins d’eau, et, par suite, disposent moins à la gravelle : l’eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela ; et, d’un autre côté, la graisse résulte également de l’eau. L’homme qui ne boit que du vin, a donc la chance de rester maigre très-longtemps, et la maigreur n’est pas aussi difficile à porter que l’obésité.

— Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l’eau avec du son : si on lui faisait boire du vin, il n’engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce qu’il faut à l’homme, c’est du mouvement ; le mouvement entretient nos articulations en bon état, de sorte qu’on ne ressemble pas à ces charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent : chose fort désagréable. Nos anciens, doués d’une grande prévoyance, pour éviter cet inconvénient avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les courses aux sacs, les parties de patins et de glissades, sans compter la danse, la chasse et la pêche ; maintenant, les jeux de cartes de toute sorte ont prévalu, voilà pourquoi l’espèce dégénère.

— Oui, c’est déplorable, s’écria Fritz en vidant son gobelet, déplorable ! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons bourgeois allaient aux fêtes de village avec leurs femmes et leurs enfants ; maintenant on croupit chez soi, c’est un événement quand on sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on tirait à la cible, on changeait d’air ; aussi nos anciens vivaient cent ans ; ils avaient les oreilles rouges et ne connaissaient pas les infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient abandonnées.

— Ah ! cela, s’écria Hâan, très-fort sur les vieilles mœurs, cela, Kobus, résulte de l’extension des voies de communication. Autrefois, quand les routes étaient rares, quand il n’existait pas de chemins vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de toutes sortes. Vous n’aviez pas à votre porte l’épicier, le quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille, telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient plus riches et plus belles ; les marchands étant sûrs de vendre, arrivaient de fort loin. C’était le bon temps des foires de Francfort, de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne ; de Liège et de Gand, dans les Flandres ; de Beaucaire, en France. Aujourd’hui, la foire est perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout pour son argent. Chaque chose a son bon et son mauvais côté ; nous pouvons regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les progrès naturels du commerce.

— Tout cela n’empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S’il fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que c’est un peu loin ; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables, et tout à fait dans les vieilles mœurs, il me semble qu’on ferait bien d’y aller.

— Où cela ? s’écria Hâan.

— Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthâl. Et tenez, sans aller si loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête de Bischem, et qu’on servait là des pâtés délicieux… délicieux ! »

Il se baisait le bout des doigts ; Hâan le regardait comme émerveillé.

« Et qu’on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing, poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser, et qu’on y buvait du petit vin blanc très… très-passable ; ce n’était pas du johannisberg ni du steinberg, sans doute, mais cela vous réjouissait le cœur tout de même !

— Eh ! s’écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis longtemps ; nous aurions été là ! Parbleu, tu as raison, tout à fait raison.

— Que voulez-vous, je n’y ai pas pensé !

— Et quand arrive cette fête ? demanda Schoultz.

— Attends, attends, c’est le jour de la Saint-Pierre.

— Mais, s’écria Hâan, c’est demain !

— Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre ! Voyons, êtes-vous décidés, nous irons à Bischem ?

— Cela va sans dire ! cela va sans dire ! s’écrièrent Hâan et Schoultz.

— Et ces messieurs ? »

Speck et Hitzig s’excusèrent sur leurs fonctions.

« Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant. Oui, j’ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et du petit vin blanc de Bischem.

— Il nous faut une voiture ? fit observer Hâan.

— C’est bon, c’est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge de tout. »

Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour Hunebourg, et on pouvait les entendre d’une demi-lieue célébrer les pâtés de village, les kougelhof et les küchlen, qu’ils disaient leur rappeler le bon temps de leur enfance. L’un parlait de sa tante, l’autre de sa grand-mère ; on aurait dit qu’ils allaient les revoir et les faire ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.

C’est ainsi que l’ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer Sûzel, sans donner l’éveil à personne.


  1. La maîtresse quille.