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Hachette (p. 247-264).


XV



On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et de grandeur se débattaient alors dans sa tête ; il voulait voir Sûzel, et se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée ; il voulait en quelque sorte l’éblouir ; il ne trouvait rien d’assez beau pour la frapper d’admiration.

Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse d’un Baptiste Krômer, pour faire le voyage ; mais alors, cela lui parut indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.

Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses mœurs : gros, court, revêtu d’une souquenille de toile, coiffé d’un large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides circulaires.

C’est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux dans la cour de la poste.

Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu’à la porte cochère, et, levant son chapeau, il le salua, disant :

« Hé ! bonjour, monsieur Kobus ; qu’est-ce qui me procure le plaisir et l’honneur de votre visite ?

— Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j’ai résolu de faire une partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz. Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des foins ; il n’y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste ; vingt ou trente florins ne sont pas la mort d’un homme, et quand on veut s’amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère. »

Le maître de poste trouva ce raisonnement très-juste.

« Monsieur Kobus, dit-il, vous faites bien, et je vous approuve ; quand j’étais jeune, j’aimais à rouler rondement et à mon aise ; maintenant je suis vieux, mais j’ai toujours les mêmes idées : ces idées sont bonnes, quand on a le moyen de les avoir comme vous et moi. »

Il conduisit Fritz sous son hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, légères comme des plumes, ornées d’écussons, et si belles, si gracieuses, qu’on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles remarquables par leur élégance.

Kobus les trouva fort jolies ; et malgré cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de distinction.

Il la choisit donc, et alors le maître de poste l’introduisit dans ses vastes écuries.

Sous un plafond blanchi à la chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze piliers en cœur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés l’un de l’autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns, pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret solide, la tête haute : les uns hennissant et piétinant, les autres tirant le fourrage du râtelier, d’autres se tournant à demi pour voir. La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette écurie de longues traînées d’or. Les grandes ombres des piliers s’allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de grand.

Les garçons d’écurie étrillaient et bouchonnaient ; un postillon, en petite veste bleue brodée d’argent, son chapeau de toile cirée sur la nuque, conduisait un cheval vers la porte ; il allait sans doute partir en estafette.

Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.

« Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez. »

Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie verte à glands d’or, il solda de suite le compte, disant qu’il voulait avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l’empereur Napoléon Ier.

Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la cour ; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route vers la ville.

Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel et de tout Bischem, lorsqu’on les verrait arriver, claquant du fouet et sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d’attendrissement étrange, surtout en songeant à l’admiration de la petite Sûzel.

Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg, tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les jardins au pied des glacis. C’était leur habitude de faire un tour hors de la ville tous les jours de sabbat ; ils se promenaient bras dessus bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa femme :

« Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses grâces. »

Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et sans flatterie.

Le rebbe avait aussi aperçu Fritz par-dessus la haie ; quand il le vit à l’entrée des chemins couverts, il lui cria :

« Kobus !… Kobus !… arrive donc ici ! »

Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son discours à la brasserie du Grand-Cerf, poursuivit son chemin en hochant la tête.

« Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé. »

Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa :

« Sauve-toi, je te rattraperai tout de même. »

Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres fussent ouvertes, il faisait très-chaud, et ce n’est pas sans un véritable bonheur qu’il se débarrassa de sa capote.

« Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit émerveillée, il faut que j’efface les plus beaux garçons de Bischem, et qu’elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j’éblouisse tout le monde ! »

Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond jusqu’au parquet. Madame Kobus la mère, et la grand’mère Nicklausse avaient eu l’amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu l’amour du bon vin. On peut se figurer, d’après cela, quelle quantité de nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans ; c’était incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et déplier tout cela pour renouveler l’air ; à le saupoudrer de réséda, de lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage vert et or, et tout desséchés : ces oiseaux ont la réputation d’écarter les insectes.

L’une des armoires était pleine d’antiques défroques, de tricornes à cocarde, de perruques, d’habits de peluche à boutons d’argent larges comme des cymbales, de cannes à pomme d’or et d’ivoire, de boîtes à poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne ; cela remontait au grand-père Nicklausse, rien n’était changé ; ces braves gens auraient pu revenir et se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s’apercevoir de leur long sommeil.

Dans l’autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les ans, il se faisait prendre mesure d’un habillement complet, par le tailleur Herculès Schneider, de Landau ; il ne mettait jamais ces habits, mais c’était une satisfaction pour lui de se dire : « Je serais à la mode comme le gros Hâan si je le voulais, heureusement j’aime mieux ma vieille capote ; chacun son goût. »

Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement. L’idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la mère et la grand’mère Kobus ; qu’alors elle augmenterait les trésors du ménage, qu’elle aurait le trousseau de clefs, et qu’elle serait en extase matin et soir devant ces armoires.

Cette idée l’attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car l’amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.

Mais, pour le moment, il s’agissait de trouver la plus belle chemise, le plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. Voilà le difficile.

Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s’écria :

« Katel ! Katel ! »

La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.

« Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras : Hâan et Schoultz veulent absolument que j’aille avec eux à la fête de Bischem ; ils m’ont tant prié, que j’ai fini par accepter. Mais à cette fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous regardent par-dessus l’épaule, nous autres Bavarois. Comment m’habiller ? Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n’est pas mon affaire. »

Les petits yeux de Katel se plissèrent ; elle était heureuse de voir qu’on avait besoin d’elle dans une circonstance aussi grave, et déposant son tricot sur la table, elle dit :

« Vous avez bien raison de m’appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera pas la première fois que j’aurai donné des conseils pour se bien vêtir, selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait coutume de m’appeler quand il allait en visite de cérémonie ; c’est moi qui lui disais : « Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque encore ceci ou cela. » Et c’était toujours juste ; chacun devait reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus n’avait pas son pareil.

— Bon ! bon ! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, quoique les modes soient bien changées depuis.

— Les modes peuvent changer tant qu’on voudra, répondit Katel en approchant l’échelle de l’armoire, le bon sens ne change jamais. Nous allons d’abord vous chercher une chemise. C’est dommage qu’on ne porte plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre père ; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque poudrée à la française ; c’était magnifique ! Mais aujourd’hui les gens comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence ; on ne s’y reconnaît plus ! »

Katel était alors sur l’échelle, et choisissait une chemise avec soin. Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une chemise et un mouchoir sur ses mains étendues, d’un air de vénération ; et les déposant sur la table, elle dit :

« Voici d’abord le principal ; nous verrons si vos Prussiens ont des chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à six rangées de dentelles ; et ces manchettes, les plus belles qu’on ait jamais vues à Hunebourg ; regardez ces oiseaux à longues queues et ces feuilles brodées dans les jours, quel travail, Seigneur Dieu, quel travail ! »

Fritz, qui ne s’était jamais plus occupé de choses semblables que des habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les contemplait d’un air d’extase, tandis que la vieille servante, les mains croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme :

« Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela ! disait-elle, n’est-ce pas merveilleux !

— Oui, c’est beau ! — répondait Kobus, songeant à l’effet qu’il allait produire sur la petite Sûzel, avec ce superbe jabot étalé sur l’estomac, et ces manchettes autour des poignets. — Crois-tu, Katel, que beaucoup de personnes soient capables d’apprécier un tel ouvrage ?

— Beaucoup de personnes ! D’abord toutes les femmes, monsieur, toutes ; quand elles auraient gardé les oies jusqu’à cinquante ans, toutes savent ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, aurait la place d’honneur dans leur esprit ; et c’est juste, car s’il manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui. »

Fritz partit d’un éclat de rire :

« Ha ! ha ! ha ! tu as de drôles d’idées, Katel, fit-il ; mais c’est égal, je crois que tu n’as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des bas.

— Tenez, les voici, monsieur : des bas de soie. Voyez comme c’est souple, moelleux ! Mme Kobus elle-même les a tricotés avec des aiguilles aussi fines que des cheveux : c’était un grand travail. Maintenant on fait tout au métier, aussi quels bas ! On a bien raison de les cacher sous des pantalons. »

Ainsi s’exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, s’écria :

« Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure ; et si nous avons des habits un peu passables, je commence à croire que les Prussiens auront tort de se moquer de nous.

— Mais, au nom du ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos Prussiens ! de pauvres diables qui n’ont pas dix thalers en poche, et qui se mettent tout sur le dos, pour avoir l’air de quelque chose. Nous sommes d’autres gens ! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce n’est pas sur un caillou, Dieu merci ! Et nous savons aussi où trouver une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d’en boire une. Nous sommes des gens connus, établis ; quand on parle de M. Kobus, on sait que sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg…

— Sans doute, sans doute ; mais ce sont de beaux hommes ces officiers prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d’une jeune fille en les voyant…

— Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait alors de l’armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode ; les filles savent aussi faire la différence d’un oiseau qui passe dans le ciel, et d’un autre qui tourne à la broche ; le plus grand nombre aiment à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il n’en manque pas. »

Fritz se mit à contempler sa garde-robe, et, au bout d’un instant, il dit :

« Cette capote à collet de velours noir me donne dans l’œil, Katel.

— Que pensez-vous, monsieur ? s’écria la vieille en joignant les mains, une capote pour aller avec une chemise à jabot !

— Et pourquoi pas ? l’étoffe en est magnifique.

— Vous voulez être habillé, monsieur ?

— Sans doute.

— Eh bien prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n’a jamais été mis. Regardez ? »

Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur papier de soie :

« Je ne me connais pas aux nouvelles modes ; mais cet habit m’a l’air beau ; c’est simple, bien découpé ; c’est aussi léger pour la saison, et puis le bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit vous irait tout à fait bien.

— Voyons, » dit Kobus.

Il mit l’habit.

« C’est magnifique !… Regardez-vous un peu.

— Et derrière, Katel ?

— Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune homme. »

Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir.

« Est-ce bien vrai ?

— C’est tout à fait sûr, monsieur, je ne l’aurais jamais cru ; ce sont vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c’est étonnant. »

Elle lui passait la main sur le dos :

« Pas un pli ! »

Kobus, pirouettant alors sur les talons, s’écria :

« Je prends cet habit. Maintenant un gilet, là, tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de celui-ci, mais plus de rouge. »

Katel ne put s’empêcher de rire :

« Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge depuis le menton jusqu’aux cuisses ! du rouge avec un habit bleu ciel, mais on en rirait jusqu’au fond de la Prusse, et cette fois les Prussiens auraient raison.

— Que faut-il donc mettre ? demanda Fritz, riant lui-même de sa première idée.

— Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même. »

Elle disposait tout à l’angle de la commode :

« Toutes ces couleurs sont faites l’une pour l’autre, elles vont bien ensemble ; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, vous aurez dix ans de moins. Comment ! vous ne voyez pas cela ? Il faut qu’une pauvre vieille comme moi, vous dise ce qui convient ! »

Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit :

« C’est vrai. Je pense si rarement aux habits…

— Et c’est votre tort, monsieur ; l’habit vous fait un homme. Il faut encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau : toutes les filles tomberont amoureuses de vous.

— Oh ! s’écria Fritz, tu veux rire ?

— Non, depuis que j’ai vu votre vraie taille, ça m’a changé les idées, hé ! hé ! hé ! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous plaise bien, et que finalement… hé ! hé ! hé ! »

Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne savait que répondre.

« Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu ?

— Je serais contente.

— Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.

— Eh ! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout conserver. Ah ! qu’il nous en vienne seulement, qu’il nous en vienne une jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela ; je serai bien heureuse, pourvu qu’on me laisse bercer les petits enfants.

— Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement ?

— Au contraire ! Comment voulez-vous… tous les jours je me sens plus roide, mes jambes ne vont plus ; cela ne peut pas durer toujours. J’ai soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés…

— Bah ! tu te fais plus vieille que tu n’es, dit Fritz, — intérieurement satisfait de ce désir, qui s’accordait si bien avec le sien ; — je ne t’ai jamais vue plus vive, plus alerte.

— Oh ! vous n’y regardez pas de près.

— Enfin, dit-il en riant, le principal, c’est que tout soit en ordre pour demain. »

Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant Katel qui attendait :

« C’est tout ? fit-il.

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! maintenant, je vais boire une bonne chope.

— Et moi, préparer le souper. »

Il décrocha sa grosse pipe d’écume de la muraille, et sortit en sifflant comme un merle.

Katel rentra dans la cuisine.