(tome 2p. 1-56).




CHAPITRE VI.


La marée ne permit point au paquebot d’atteindre Pigeon-House, et lord Colambre, impatient, se mit dans un canot, et traversa à la rame la rade de Dublin. C’était dans une belle matinée d’été ; le soleil éclairait les montagnes Wiecklow. Lord Colambre admira la beauté du site, et fut charmé de l’aspect de ces lieux ; tous les souvenirs de son enfance, toutes les espérances patriotiques de son âge plus avancé, émurent son cœur, en approchant du rivage de sa terre natale. Mais à peine eut-il mis le pied sur cette terre, que ses idées prirent un autre cours ; et si son cœur se gonfla, ce ne fut plus de joie et de plaisir, car il se vit tout à coup environné, assailli par un essaim de mendians et de harpies, dont la figure et le ton lui parurent tout-à-fait étranges. Les uns lui demandaient la charité, les autres s’emparaient de son bagage, en lui criant : « Ne vous inquiétez pas ! ne craignez rien. » On se battit alors dans le canot et sur le rivage, à qui aurait les sacs et les paquets. C’était un combat amphibie, une bataille sur mer et sur terre à la fois, car les combattans avaient un pied dans l’eau et l’autre sur la rive, et on s’arracha long-temps les malles et les porte-manteaux. Enfin, les vaincus s’éloignèrent, menaçant encore de leurs poings fermés les vainqueurs, qui, souriant tranquillement, gardaient leur butin. « Où faut-il porter cela pour votre Honneur ? » fut alors la question que chacun lui adressa. Sans attendre la réponse, la plupart de ces effets furent portés à la douane, à la discrétion de ceux qui s’en étaient chargés ; et là, milord, à son grand étonnement, après cette scène de confusion, vit qu’il n’avait absolument perdu que sa patience ; il ne manquait rien à ses effets, et quelques pièces de petite monnaie satisfirent ses officieux porteurs ; on combla son Honneur de bénédictions, et on le laissa en paix à l’excellent hôtel de…, rue de…, à Dublin. Il se reposa, se rafraîchit, reprit sa bonne humeur, et entra dans la salle du café, où il trouva plusieurs officiers anglais, irlandais et écossais. Un officier anglais, de fort bonne mine, de moyen âge, et ayant l’air d’un homme de sens, était assis, et lisait un pamphlet, quand lord Colambre entra. De temps en temps, ses yeux se détachaient de sa lecture, et bientôt il se leva et prit part à la conversation. Sir James Brooke, c’était le nom de cet officier, montra à un de ses camarades la brochure qu’il venait de lire, et lui dit qu’elle contenait la peinture de Dublin la plus exacte qu’il eût jamais vue ; qu’elle était faite de main de maître, quoique d’un ton léger et dans un style enjoué, ironique. Le titre était : Une Lettre de la Chine interceptée. De Dublin, la conversation passa à différentes parties de l’Irlande, que sir James Brooke fit voir qu’il connaissait bien. Observant que lord Colambre prenait beaucoup d’intérêt à cet entretien, et qu’il avait de la lecture et de l’instruction, sir James parla des différentes manières, exactes ou inexactes, dont l’Irlande avait été décrite. Interrogé là-dessus par lord Colambre, il énuméra les ouvrages dont il avait été le plus content, et, d’une manière rapide, pleine de discernement et point du tout superficielle, il parla des auteurs anciens et modernes, qui avaient traité ce sujet depuis Spenser et Davies, jusqu’à Young et Beaufort. Lord Colambre désira vivement de cultiver la connaissance d’un homme qui paraissait si capable de lui donner de bons renseignemens, et même si disposé à le faire. Sir James Brooke, de son côté, fut flatté d’être écouté avec autant d’attention ; les manières et la conversation de notre héros lui plurent beaucoup ; en sorte qu’à leur mutuelle satisfaction, ils passèrent une grande partie de leur temps ensemble à cet hôtel. En outre, ils se rencontrèrent dans les sociétés de Dublin, et firent tous les jours davantage connaissance ensemble. Il en résulta une intimité qui fut fort utile à lord Colambre, dans son projet de s’instruire exactement de l’état de l’Irlande, ainsi que des usages et des manières en ce pays. Sir James avait été, à différentes époques, en quartier dans plusieurs parties de l’île ; il avait demeuré assez longtemps dans chacune pour comparer les divers comtés, leurs habitudes et leurs traits caractéristiques. Il lui était donc facile de diriger l’attention de notre jeune observateur sur les points les plus dignes de son examen, et de le garantir de la commune erreur des voyageurs, qui concluent au général de quelques cas particuliers, ou qui prennent les exceptions pour la règle. La famille de lord Colambre avait trop de rapports de parenté ou d’alliance en Irlande, pour qu’il ne fût pas immédiatement admis dans les meilleures sociétés, ou pour mieux dire, dans toute la bonne compagnie de Dublin. À Dublin, on ne distingue que la bonne ou la mauvaise compagnie, et il n’y a pas, comme à Londres, différens degrés de comparaison. — On n’y voit pas ce nombre prodigieux d’astres lumineux qui se meuvent dans les différens cercles du beau monde ; toutes les planètes, de quelqu’éclat et d’un nom connu, font leur révolution dans la même sphère. Lord Colambre trouva que la réalité ne ressemblait à aucune des deux peintures de la société que lui avaient faites son père et sa mère. Lady Clonbrony, avec l’expression de la haine, lui avait peint Dublin, tel qu’elle l’avait vu peu après l’union ; lord Clonbrony, avec son enthousiasme national et ses goûts d’homme de table, le lui avait décrit tel qu’il lui avait paru long-temps avant l’union, quand, pour la première fois, il buvait du claret dans les clubs à la mode. Ce portrait, tel qu’il était resté dans sa mémoire, et auquel son imagination ne pouvait rien changer, était et devait demeurer pour lui éternellement le même. Cette hospitalité que le père vantait si fort, le fils la trouva dans toute sa chaleur, mais améliorée, perfectionnée, moins festoyante, plus sociale. Faire boire et manger un étranger, mettre devant lui de vieux vin et de vieille vaisselle d’argent, n’était plus, comme autrefois, le comble de la politesse et du savoir-vivre. Un convive, aujourd’hui, libre de la pompe des grands repas, pouvait jouir à l’aise de la bonne chère et de la conversation. Lord Colambre trouva partout un besoin de s’instruire, une tendance aux progrès utiles, un goût pour la science et la littérature, qui le frappa, particulièrement dans toutes les personnes tenant à la magistrature et au barreau ; et il ne vit point à Dublin cette confusion de rangs, ce ton vulgaire, qui, suivant sa mère, était le ton dominant. Lady Clonbrony l’avait assuré que la dernière fois qu’elle avait été à la cour au château, une dame, qu’elle avait su ensuite être la femme d’un épicier, s’était retournée fort en colère, au moment où elle mettait le pied sur sa queue, et lui avait dit, avec l’accent le plus populaire, je vous serai fort obligée, madame, de me laisser le reste de ma queue.

Sir James Brooke, à qui lord Colambre, sans lui dire de qui il le tenait, rapporta ce fait, dit qu’il ne doutait pas que la chose ne fût arrivée précisément comme on la lui avait racontée ; mais que c’était un de ces exemples extraordinaires qu’il ne fallait pas prendre pour la règle générale, et une preuve de cette influence de causes temporaires, dont il ne fallait rien conclure relativement aux manières nationales.

« J’étais en garnison à Dublin, dit sir James Brooke, » peu après l’union, et je me rappelle le grand changement qui y eut lieu, mais qui ne fut que très-momentané. En conséquence de la suppression des deux chambres du parlement, la plupart des nobles et les principales familles du tiers-état avaient passé à Londres, pleins des plus grandes espérances, ou s’étaient retirés dans leurs terres, désespérés. Aussitôt après, le commerce occupa les demeures délaissées par les gens d’un certain rang, et la richesse s’éleva à la place de la naissance. De nouveaux visages, de nouveaux équipages parurent ; des gens dont on n’avait jamais entendu parler, se firent remarquer, se poussèrent dans le monde, ne se gênant pas même pour frayer à coups de coudes, un chemin jusque dans le château, et ils furent présentés à milord lieutenant et à milady ; car leurs excellences auraient tenu leur cour au milieu de siéges vides, s’ils n’avaient pas admis à cette époque cette espèce de gens. Les gens de l’ancien temps qui avaient des prétentions héréditaires, une éducation relevée, et des manières nobles, furent scandalisés de tout cela, et se plaignirent avec raison, d’un changement total dans le ton de la société. Ils dirent que la décence, l’élégance, la politesse qui faisaient le charme de la société avaient disparu ; et moi, tout comme les autres, « dit sir James, » je sentis et je déplorai cette révolution. Mais aujourd’hui, tout cela est passé, et nous sommes forcés d’avouer que peut-être les choses qui nous déplaisaient le plus alors, ont produit des avantages.

« Autrefois un petit nombre de familles donnaient le ton, et étaient les arbitres de la mode. De temps immémorial, tout à Dublin était soumis à leur autorité héréditaire ; et la conversation, quoiqu’elle eût été rendue plus polie par leur exemple, avait été en même temps limitée dans des bornes très-resserrées. Des gens élevés d’une manière moins circonscrite, ont crû, avec le temps, et nulle autorité, nulle loi de mode ne s’y opposant, ils se sont élevés jusqu’à la place qu’ils devaient occuper, et leur influence s’est fait sentir dans la société. Le défaut de manières et d’instruction chez les nouveaux riches, a dégoûté d’eux tout le monde : ils ont été contraints, les uns par le ridicule, les autres par la banqueroute, à retomber aussi bas qu’ils étaient auparavant, sans qu’ils pussent se relever. En même temps plusieurs des nobles ou des gens comme il faut d’Irlande, qui avaient vécu à Londres trop dispendieusement pour leur fortune, ont été fort aises de retourner chez eux, pour rétablir leurs affaires par l’économie. Ils ont rapporté avec eux de nouvelles idées, quelques-uns sont revenus avec ce goût pour la science et la littérature qui est devenu depuis quelques années de mode, et en quelque façon indispensable à Londres. Cette portion de l’aristocratie irlandaise qui, lors de la première invasion des gens de bas lieu, s’était retirée au désespoir, dans de vieux châteaux, apprenant les heureux changemens qui avaient eu lieu dans la société, et l’expulsion des barbares, se hasarda à sortir de la retraite ; et chacun peu à peu, est revenu prendre son poste en ville. En sorte qu’aujourd’hui, « ajouta sir James, » vous trouvez une société composée du plus agréable et du plus utile mélange de naissance et d’éducation, de bon ton et de connaissances ; vous y trouvez la forme et le fond. Vous découvrez partout plus de vie et d’énergie, de nouveaux talens, une ambition nouvelle, un désir de perfectionner tout, et de se perfectionner soi-même. Vous sentez qu’on peut se faire distinguer davantage dans la plupart des sociétés particulières par le génie et le mérite que par les airs et la toilette. Voilà pour la classe la plus relevée. Quant aux négocians et aux marchands, vous pouvez, milord, vous amuser à remarquer vous-même la différence qu’il y a entre eux et les gens de même état à Londres. »

Lord Colambre avait à s’acquitter de plusieurs commissions pour ses amis de Londres, et dans toutes les boutiques, il observait avec soin les habitudes et les manières. Il reconnut qu’il y avait à Dublin deux classes de trafiquans ; les uns se livraient au commerce, dans le dessein d’en faire l’occupation de leur vie entière, le regardant comme un moyen lent mais sûr de pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille, et d’établir leurs enfans ; les autres n’embrassaient cet état que pour quelques années, qu’ils consentaient à sacrifier, dans l’idée de faire fortune, et de redevenir, ou de se faire gens du beau monde. Les premiers sont, comme partout ailleurs, ponctuels, soigneux, attentifs à leurs affaires, et vivent avec frugalité ; en outre, ils sont, en général, plus intelligens, plus ingénieux, plus entreprenans que ne le sont communément en Angleterre les gens de même classe. Mais les marchands de Dublin qui n’ont pris cet état que pour un temps, sont une espèce de gens toute particulière : ils commencent sans capital, achètent un fonds à crédit, dans l’espoir de faire de gros bénéfices, et vendent par la même raison à crédit. Si le crédit qu’ils obtiennent est plus long que celui qu’ils sont obligés de faire, ils se soutiennent et prospèrent ; sinon, ils manquent, ou font banqueroute, et souvent ils gagnent à la banqueroute. Ces gens-là se jettent donc à corps perdu dans toutes les spéculations qui peuvent les conduire promptement à la fortune ; et tout ce qui exige du temps pour tourner avantageusement, ils le dédaignent. Avec de semblables vues, la ponctualité n’est pas appréciée par eux ce qu’elle vaut. Dans la tête d’un homme qui veut être aujourd’hui marchand, et demain un homme faisant figure dans le monde, les idées de l’honnêteté et des devoirs d’un commerçant, de l’honneur et des qualités qui doivent orner un homme comme il faut, sont bizarrement amalgamées ensemble ; et dans ce composé, les traits caractéristiques de ces deux états ne sont plus reconnaissables.

Il vous obligera, mais il ne vous obéira pas ; il vous accordera une faveur, mais il ne vous rendra pas justice ; il fera tout au monde pour vous servir ; mais ce que vous avez commandé, il le négligera ; il vous demande pardon, car pour tout ce qu’il y a dans son magasin, ne voudrait pas vous désobliger, non pour conserver l’avantage de votre pratique, mais parce qu’il a une considération particulière pour votre famille. L’économie, aux yeux d’un marchand de cette espèce, si elle n’est pas un vice méprisable, est tout au moins la vertu d’un gredin ; il est trop poli pour en soupçonner ses acheteurs, et il fait gloire de vous prouver qu’il ne s’abaisse pas à la pratiquer lui-même. Beaucoup de marchands de Londres, après avoir gagné leurs milliers de livres sterling, et après être arrivés à compter par dix milliers, mettent leur orgueil à continuer de vivre dans la simplicité de leur état ; mais du moment qu’un marchand de Dublin, de l’espèce que nous décrivons, a gagné quelques centaines de livres sterling, il se donne un gig, et sa tête n’est plus dans son comptoir, elle est dans sa voiture ; et s’il arrive à posséder quelque milliers de livres sterling, il achète ou bâtit une maison de campagne ; et dès lors sa tête, son cœur, son âme, sont dans sa maison de campagne ; il ne reste dans sa boutique, et pour ses pratiques, que son corps.

Tandis qu’il gagne de l’argent, sa femme, ou plutôt sa dame, dépense hors de la ville le double de ce qu’il gagne en ville. Que, par cette expression, maison de campagne, on ne se figure pas une de ces petites maisons modestes, dans lesquelles un marchand de Londres bien étoffé, après avoir travaillé durant vingt-cinq ou trente ans, se permet d’aller se reposer le septième jour de la semaine, et se donne le plaisir de voir passer devant sa porte, sur le grand chemin, les voitures qui vont à Londres, ou qui en viennent. Non, ces maisons de campagnes hibernoises sont beaucoup plus considérables et magnifiques ; quelques-unes appartenaient autrefois à des membres du parlement d’Irlande, dont les terres étaient éloignées de Dublin. Après l’union, elles furent achetées par des habitans de la ville et des marchands, qui ont gâté, en y mêlant des choses d’après leurs idées, ce qui avait été conçu et exécuté originairement par des gens de goût.

Peu après son arrivée à Dublin, lord Colambre eut occasion de voir une de ces maisons de campagne, qui appartenait à mistriss Raffarty, femme d’un épicier, et sœur d’un des agens de lord Clonbrony, M. Nicholas Garraghty. Lord Colambre apprit avec surprise que l’agent de son père résidait à Dublin : il avait été accoutumé à voir les agens, ou, comme on les nomme en Angleterre, les intendans, demeurer à la campagne, et ordinairement sur le bien qu’ils administraient. Mais M. Nicholas Garraghty avait une belle maison dans un des beaux quartiers de Dublin. Lord Colambre s’était présenté plusieurs fois chez lui, mais il était en tournée pour faire recette, car il administrait les biens de plusieurs particuliers.

Quoique notre héros n’eût pas eu l’honneur de voir M. Garraghty, il avait eu le plaisir de rencontrer une fois mistriss Raffarty chez son frère. Au moment où milord arrivait à la porte, elle montait dans sa calèche, pour se rendre à sa maison de campagne, qu’on appelait Tusculum, et qui était située dans le voisinage de Bray ; elle parla beaucoup de la beauté des environs de Dublin, et elle apprit de milord qu’il allait, avec sir James Brooke et quelques autres personnes, visiter le comté de Wicklow ; en conséquence, elle engagea milord et sa société à lui faire l’honneur d’accepter une petite collation à Tusculum, qui se trouvait sur son chemin.

Notre héros fut fort aise de saisir l’occasion d’observer une espèce de belle dame, qu’il ne connaissait pas encore.

L’invitation fut faite verbalement et acceptée de même ; mais ensuite la belle dame jugea nécessaire d’envoyer une invitation par écrit, et dans les formes, adressée au très-honorable lord viscount Colambre. Mais en lisant ce billet, lord Colambre reconnut qu’il ne pouvait avoir été écrit pour lui. En voici la teneur :


« Ma chère Juliana O’Leary,

« J’ai obtenu de Colambre la promesse qu’il serait avec nous à Tusculum vendredi, 20 de ce mois, en revenant du comté de Wicklow, pour la collation dont je vous ai parlé ; et j’attends beaucoup d’officiers : ainsi venez de bonne heure, je vous en prie, avec votre maison, ou du moins avec tous ceux que votre calèche pourra contenir. Et je vous en prie, ma chère, soyez élégante. Vous n’avez que faire de laisser transpirer cela, jusqu’à mistriss O’G… Mais faites mes excuses à miss O’G, si elle dit quelque chose, et dites-lui que je suis désolée de ne pouvoir l’inviter pour ce jour-là, tant j’ai déjà de monde, et de plus tous gens vraiment de qualité.

« Pour toujours, et à jamais votre

« affectionnée,
« Anastasia Raffarty.

« P. S. J’espère que j’obtiendrai de ces messieurs, qu’ils passent la nuit chez moi : ainsi je n’aurai pas un lit de reste. Excusez-moi, je suis pressée, et recevez mes complimens, etc. »

Tusculum, dimanche 15.


Après une tournée fort agréable dans le comté de Wicklow, où les beautés naturelles du pays et le goût avec lequel on en avait tiré parti, surpassèrent l’attente de lord Colambre, milord et ses compagnons de voyage arrivèrent à Tusculum, où ils trouvèrent mistriss Raffarty et miss Juliana O’Leary, très-élégante, et grand nombre de dames et de messieurs de Bray, assemblés dans un salon orné de mauvais tableaux et surchargé de dorures ; toutes les fenêtres étaient fermées, et toute cette société était occupée à jouer aux cartes : c’était la mode du voisinage. Par égard pour lord Colambre, et pour les officiers qui l’accompagnaient, les dames quittèrent les tables de jeu ; et mistriss Raffarty remarquant que milord semblait être partial pour la promenade, l’emmena avec elle, « pour lui faire, » dit-elle, « les honneurs de la nature et de l’art. »

Ce fut pour notre héros un spectacle fort amusant que celui de ce mélange de goût et d’incongruité, d’esprit naturel et d’absurdité, qu’on remarquait dans la maîtresse de la maison ; le contraste de sa parure et de ses manières vulgaires, de son affectation et de son ignorance, lui parut fort plaisant. Nous nous arrêterions trop long-temps à Tusculum, si nous voulions décrire toutes les singularités de cette visite ; mais nous rapporterons une ou deux circonstances qui donneront une idée de l’ensemble.

Avant de quitter le salon, miss Juliana O’Leary fit remarquer à milord un tableau qui était au-dessus de la cheminée. N’est-ce pas un beau morceau, milord ? dit-elle, en l’informant du prix auquel mistriss Raffarty l’avait acheté, en dernier lieu, à un encan. — « Il doit être beau, car il a coûté bien cher. » Cependant ce beau morceau était une mauvaise croûte, et notre héros n’évita de flatter, sans pudeur, ou d’offenser ces dames, qu’en disant qu’il ne se connaissait point en tableaux.

« Je ne prétends pas non plus être connaisseur, mais on m’assure que le style de ce tableau est incontestablement moderne, » dit mistriss Raffarty, « et n’ai-je pas été fort heureuse, Juliana, d’éviter que cette Medona me fût adjugée ? J’allais enchérir, voyant comme on poussait vivement ce morceau ; mais heureusement l’encanteur dit que c’était l’ouvrage d’un très-ancien maître, un ouvrage qui avait plus de cent ans. Votre très-humble servante, dis-je en moi-même, en ce cas je ne mettrai pas là mon argent : et au lieu de ce tableau enfumé, j’achetai celui-ci, que j’eus à très-bon marché. »

En architecture, mistriss Raffarty avait autant de goût et d’habileté qu’en peinture.

« Avant de vous en montrer davantage, » dit-elle, « je dois vous faire observer, milord, que j’ai été fort gênée dans mes améliorations, par le défaut d’espace ; je n’ai pu suivre grandement mes idées dans l’exécution… j’ai été forcée de réduire plusieurs choses sur une petite échelle, et quelquefois aussi de consulter ma bourse. » Mais elle se flattait d’avoir fait entrer dans son plan tout ce qu’il était susceptible de contenir ; cela avait été son ambition, son étude, attendu qu’elle était résolue à goûter un peu de tout à Tusculum. Dans toutes les constructions anciennes ou modernes de mistriss Raffarty, il y avait à dessein quelque chose de crochu.

« Oui, » dit-elle, « je hais tout ce qui est droit ; il n’y a rien de plus symétrique, de plus roide et de moins pittoresque que l’uniformité et la conformité ; mais aujourd’hui, grâce aux lumières du siècle, l’irrégularité et la difformité prévalent, et ont pour elles la majorité. »

En se promenant dans le parc, où, quoiqu’elle y eût fait de son mieux, elle n’avait pu réussir à gâter tout-à-fait la nature, mistriss Raffarty fit remarquer à milord un point de vue qui se terminait de la manière du monde la plus heureuse, par un pont chinois sur lequel était un pêcheur, appuyé sur le garde-fous. Tout à coup on vit le pêcheur faire la culbute dans l’eau. Tous les officiers coururent au secours de ce pauvre homme, quoiqu’ils entendissent mistriss Raffarty crier à milord de ne pas prendre garde à cet accident, et de se tenir tranquille. En arrivant près du pont, ils virent que cet homme semblait y être accroché et se débattre dans l’eau ; mais quand ils essayèrent de l’en retirer, ils reconnurent que c’était un manequin, qui avait été renversé et jeté dans le courant par un gros poisson qui avait mordu à l’hameçon.

Mistriss Raffarty fut si mortifiée de la chute du pêcheur, et des éclats de rire qu’elle occasionna, qu’elle ne put reprendre sa bonne humeur, au point d’être ridicule tout à son aise et avec contentement d’elle-même, jusqu’au moment où on annonça que le dîner était servi ; alors elle fit ses excuses d’avoir changé la collation en un dîner, disant qu’elle espérait qu’on ne lui en saurait pas mauvais gré, et que cela déterminerait milord et ses compagnons de voyage à passer la nuit chez elle, attendu qu’il n’y avait pas de clair de lune.

Le dîner avait deux grands défauts, la profusion et l’ostentation : il y avait sur la table dix fois plus à manger qu’il ne fallait, et la chère était beaucoup plus recherchée qu’il ne convenait à l’état et à la fortune de la personne qui donnait ce repas. Par exemple, le plat de poisson, au bout de la table, venait de Sligo, à l’extrémité de l’île, et avait coûté cinq guinées, comme ne manqua pas de le dire la maîtresse de la maison. Tout ne répondait pas à ce faste ; il y avait une grande disproportion entre le repas et le nombre des domestiques, et rien ne cadrait. On voyait de pénibles efforts pour arriver à faire l’impossible, et des soins inutiles pour cacher ou réparer la défectuosité et les maladresses. Si la maîtresse de la maison avait voulu se tenir tranquille, et comme aurait dit mistriss Broadhurst, laisser aller les choses d’elles-mêmes, tout se serait fort bien passé, avec des gens bien élevés et de bon ton… Mais c’était de sa part une apologie continuelle, et on la voyait s’agiter, se tourmenter, s’impatienter… Elle appelait ses domestiques et leur donnait des ordres ; elle voulait faire faire à un sommelier, qui était sourd, et à un petit domestique sans cervelle, la besogne de cinq laquais de bonne mine et bien stylés ! Elle demandait : « des assiettes, des assiettes blanches ! des assiettes ! » Mais elle avait beau crier, il ne venait point d’assiettes.

Mistriss Raffarty criait : « Lanty ! Lanty ! ici, ici, prenez l’assiette de milord ! James ! du pain, au capitaine Bowles : James ! du vin de Porto au major. James ! James Kenny ! James ! »

Et James, tout essoufflé, se démenait en vain pour exécuter tant d’ordres donnés à la fois.

Cependant on arriva à la fin du premier service sans trop fâcheuse aventure, et, après une cruelle demi-heure d’attente, le second service parut ; mais James Kenny était si attentif à une chose, tandis que Lanty était tout à une autre, qu’ils se choquèrent, et la sauce du lièvre fut renversée ; et ce qui fut pire que cela, c’est qu’il sembla impossible que ce second service fût jamais rangé, tout entier, et symétriquement sur la table. Mistriss Raffarty toussait, faisait des signes, montrait du doigt, soupirait, mettait Lanty après Kenny, et Kenny après Lanty ; car ce que l’un faisait, l’autre le défaisait : enfin, sa colère éclata et elle dit :

« Assortissez donc votre macaroni avec ce pudding… James, ne pouvez-vous donc mettre cette pyramide au milieu de la table ? »

La pyramide, en changeant de place, fut renversée. C’est alors que la maîtresse de la maison, se jetant en arrière dans son fauteuil, et levant les yeux et les mains au ciel, dans son désespoir, s’écria : « Ah ! James ! James ! »

La pyramide fut relevée l’aide des ingénieurs militaires, et demeura tremblante sur sa base. Mais mistriss Raffarty ne reprit pas aussi facilement son assiette naturelle ; elle se soulagea de sa mauvaise humeur, en la faisant tomber sur son pauvre mari, qui n’avait pas entendu l’ordre qu’elle lui donnait de servir du lièvre à milord. « Vous n’êtes bon à rien, au bout de ma table, » lui cria-t-elle à haute voix, et se servant dans sa colère d’expressions du plus mauvais ton.

Les spectateurs s’amusèrent beaucoup de la comédie que mistriss Raffarty leur donna durant toute cette journée ; — mais lord Colambre, après avoir souri, soupirait quelquefois. Les mêmes faiblesses, les mêmes ridicules chez des personnes de rang supérieur, de fortune et de manières différentes, paraissent à un observateur superficiel si peu semblables, qu’il ne fait aucun scrupule de rire, dans un cas, de ce qui, dans l’autre, devrait le toucher de près. C’était ce même désir de paraître ce qu’elles n’étaient pas, et cette ambition de rivaliser de rang, de fortune et de mode, avec des personnes au-dessus d’elles, qui inspirait lady Clonbrony et mistriss Raffarty ; et, tandis que cette épicière égayait ses convives à ses dépens, lord Colambre soupirait en réfléchissant que ce qu’elle était à leur égard, sa mère l’était parmi des gens de rang plus élevé. Il s’affligeait en considérant que, dans tous les états, et quelle que soit la fortune qu’on posséde, l’extravagance de dépenser plus que son revenu, amène les embarras, les bassesses, la ruine et la honte. Le lendemain matin, en s’éloignent à cheval de Tusculum, les officiers s’entretinrent de leur visite de la veille, raillèrent lord Colambre sur son air sérieux, et soutinrent qu’il s’était pris de belle passion pour mistriss Raffarty, ou pour l’élégante miss Juliana. Notre héros, qui évitait avec soin les airs de pruderie, ou le sérieux hors de saison, prit fort bien la plaisanterie. Mais sir James Brooke, qui commençait à lire dans son âme, et qui connaissait un peu l’histoire de sa famille, démêla ses secrets sentimens, prit part à sa peine, et chercha à détourner la conversation sur quelqu’autre sujet.

« Regardez de ce côté, Bowles » dit-il, au moment où ils entraient dans Bray, « examinez ce barouche qui est devant cette grande porte verte, à l’autre bout de la rue. N’est-ce pas le barouche de lady Dashfort ? »

Il a bien l’air de celui qu’elle menait dans Dublin l’année dernière : mais vous ne pensez pas qu’elle voulût nous faire voir le même deux années de suite. D’ailleurs je ne crois pas qu’elle soit en Irlande, et je n’ai pas ouï dire qu’elle eût le projet d’y revenir. »

« Je vous demande pardon, » dit un autre officier, « elle s’est fort bien trouvée du premier voyage, et elle y viendra pour marier son autre fille. Je sais qu’elle a dit, ou plutôt juré, qu’elle marierait la jeune veuve, lady Isabelle, à un grand seigneur irlandais. »

— « Tout ce qu’elle dit, elle le jure ; et tout ce qu’elle jure de faire, elle le fait, répliqua Bowles.

« Prenez donc garde à vous, lord Colambre. Si elle prend à cœur de vous avoir pour lady Isabelle, elle vous tient. Rien ne peut vous sauver. » — « Elle n’a point de cœur, » dit l’autre officier, « ainsi, de ce côté, vous êtes en sûreté ; mais si lady Isabelle jette les yeux sur vous, c’est fait de vous ; l’œil d’un basilic n’est pas plus sûr. »

— « Mais si lady Dashfort était arrivée, nous en aurions entendu parler. Car elle fait assez de bruit partout où elle va ; surtout à Dublin, où tout ce qu’elle dit et fait, est répété et amplifié, si bien qu’on n’entend plus parler d’autre chose. Je ne crois donc pas qu’elle soit arrivée. »

— « Je souhaite de tout mon cœur qu’elles ne remettent jamais le pied en Irlande ! s’écria sir James Brooke. Une méchante femme, surtout si elle est Anglaise et de haut rang, suffit pour faire beaucoup de mal dans un pays comme celui-ci, qui a les yeux sur l’Angleterre pour en recevoir la mode. Quant à moi, en ma qualité d’ami de l’Irlande, j’aimerais mieux voir revenir dans cette île tous les crapauds, les serpens et les reptiles venimeux, que St.-Patrick en emporta dans son sac, que ces deux merveilleuses. La moitié des femmes et des filles du royaume en seraient mordues, et deviendraient enragées, avant que les maris et les pères eussent le temps d’y regarder ; et une fois mordues, elles seraient incurables.

— « Point de chevaux à ce barouche ! » s’écria le capitaine Bowles. » Dites-moi je vous prie, monsieur, à qui appartient cette voiture ? » Demanda-t-il ensuite à un domestique qui était debout près du barouche.

« Il appartient, Monsieur, à milady Dashfort, » répondit le domestique, du ton arrogant d’un domestique anglais ; et se tournant vers un jeune garçon qui se tenait à ne rien faire devant la porte : « Pat, dites-leur d’amener les chevaux, car ces dames sont pressées de se rendre chez elles. »

Le capitaine Bowles s’arrêta pour faire ajuster les sangles de son cheval par son domestique, et pour satisfaire en même temps sa curiosité ; et toute la cavalcade fit halte. Le capitaine fit signe au maître de l’auberge, qui était debout devant sa porte, de s’approcher.

« Lady Dashfort est donc de retour ici ? n’est-ce pas là son barouche ? »

— « Oui, Monsieur, elle est arrivée ; c’est son barouche. »

— « Est-ce qu’elle a vendu ses beaux chevaux ? »

— « Oh ! non, Monsieur, ce n’est pas sa propre voiture, et elle n’est point ici ; c’est-à-dire, elle est ici en Irlande, mais elle a été faire une visite dans le comté de Wicklow, et ce n’est pas sa voiture ; c’est-à-dire, ce n’est pas celle qu’elle mène elle-même ; ce n’est que le barouche réformé, et qui sert pour les femmes de chambre. »

— « Pour, les femmes de chambre ! voilà qui est excellent ! c’est du nouveau, ma foi ! sir James, entendez-vous cela ? »

— « C’est comme je vous le dis, et je ne vous mens pas d’un mot, » dit l’honnête aubergiste, « nous avons en ce moment un directoire tout entier de femelles dans la maison ; ce sont cinq femmes de chambre, tout aussi belles dames que leurs maîtresses ; et qui font autant de poussière sur la route. — Figurez-vous que des dames comme elles doivent avoir quatre chevaux, et qu’elles ne feront pas un pas avec un de moins ; et, comme Monsieur que voilà me le disait tout à l’heure, et s’en vantait, quand ce barouche a été attelé pour elles, chez cette lady à qui lady Dashfort a été rendre visite, elles ont dit qu’elles n’y monteraient pas, si on ne leur donnait quatre chevaux ; et elles ont été soutenues par leurs maîtresses, et elles ont eu les quatre chevaux, — et elles sont venues ici faire une promenade, et admirer les points de vue comme leurs maîtresses, parce que c’est la mode ; et elles braquent leurs lorgnettes, elles tirent leurs montres, et elles se demandent s’il n’est pas temps de faire une petite collation, et elles viennent de collationner là dedans de ce qu’elles ont apporté, car nous n’avions, dans la maison, rien qui fût digne qu’elles y louchassent. Elles ont porté avec elles une collation de pic-nic, avec du Madère et du Champagne pour l’arroser. Mais, Messieurs, qu’en penserez-vous, quand je vous dirai qu’elles se sont vantées à moi, de ce que plusieurs d’elles avaient quitté une table où elles mangeaient à Cheltenham, parce qu’on ne leur donnait pas de tourtes aux pêches au goûter ? Mais les voilà qui viennent, avec leurs schalls et leurs voiles, etc., bien pavoisées, et toutes flammes dehors. — Mais chut ! mon rôle est de me taire. Capitaine, ces sangles sont-elles maintenant à votre fantaisie, » dit l’hôte à haute voix : puis, en se baissant pour ajuster un ardillon, il ajouta d’un ton plus bas : « S’il y a une bonne langue, mâle ou femelle, dans les trois royaumes, c’est celle de cette femme qui est en avant, mistriss Petito.

« Mistriss Petito ! » répéta lord Colambre lorsqu’il entendit prononcer ce nom ; et, s’approchant du barouche dans lequel les cinq femmes de chambre venaient de s’établir, il vit cette même mistriss Petito qui était au service de sa mère, lorsqu’il avait quitté Londres.

Elle reconnut milord, et d’un air d’intimité très-gracieux, sans lui donner le temps de faire des questions, elle répondit d’avance à toutes celles qu’elle supposait qu’il allait faire, avec une volubilité qui justifia l’éloge que l’hôte venait de faire de sa langue.

« Oui, milord, j’ai quitté milady Clonbrony, il y a quelque temps, et dès le lendemain de votre départ. Milady et miss Nugent se portaient à merveille, et m’auraient chargée de mille tendresses pour vous, milord, j’en suis sûre, si elles avaient pu imaginer que je vous rencontrerais sitôt ; et j’ai été bien fâchée de les quitter ; mais le fait est, milord, » dit mistriss Petito, en saisissant le bout du fouet de milord qu’il avait, sans y songer, étendu vers elle, « le fait est que milady et moi avons eu ensemble un petit différend, comme il arrive quelquefois, vous le savez, entre les meilleurs amis : en sorte que milady Clonbrony a eu la bonté de me céder à milady Dashfort ; et je ne savais pas plus que l’enfant qui vient de naître, que milady avait le projet de passer la mer. Mais pour obliger milady, et comme le colonel Heathcock venait en même temps avec son régiment de milice pour la défense de l’île, et passait dans le paquebot avec nous, et comme encore nous devions avoir le yacht du gouvernement, — j’ai vaincu la répugnance que j’avais à aller en Irlande. J’avoue que j’étais d’abord fort effrayée de tout ce que j’avais ouï dire à lady Clonbrony, vous le savez, milord, de l’impossibilité de vivre en Irlande. Je m’attendais à ne voir que des marais, et pas même un arbre sur les routes ; mais j’ai été fort agréablement surprise, car tout ce que j’ai déjà vu du voisinage de Dublin, les auberges, les lits, tout en un mot est actuellement très-supportable. »

« Milord, » dit sir James Brooke, « il se fait tard. »

Lord Colambre, dégageant son fouet que tenait miss Petito, fit volte-face. Elle, se penchant en dehors du barouche, lui cria, comme il s’éloignait :

« Milord, quand nous sommes à Dublin, nous demeurons à Stephen’s-Green. » Mais il semblait ne pas l’écouter, et elle cria encore plus fort :

« Et où peut-on vous trouver, milord ? car j’ai pour vous un paquet de miss Nugent. »

Lord Colambre se retourna à l’instant, et donna son adresse.

« C’est s’y prendre fort adroitement, par ma foi, » dit le major.

— « Je ne lui ai pas ouï dire quand lady Dashfort serait en ville, » dit le capitaine Bowles.

— « Comment, Bowles ! auriez-vous encore l’envie de perdre vos guinées avec lady Dashfort, et d’en être pour un autre cheval avec lady Isabelle ? »

— « Que le ciel me confonde, si j’en suis tenté ! j’en ai assez, et je me garderai de ces dames, » dit le capitaine Bowles ; « c’est à présent le tour de lord Colambre : vous venez d’entendre dire que lady Dashfort serait charmée de le voir. Milord est celui à qui elle en veut maintenant, et, avec un auxiliaire comme mistriss Petito, elle tient son cœur et sa main pour lady Isabelle. »

« Je souhaite beaucoup de succès à ces dames, mais mon cœur est engagé, » dit lord Colambre, « et ma main le suivra, ou restera libre. »

« Engagé ! et sans doute à une femme charmante et très-aimable, » dit sir James Brooke, « car j’ai très-bonne opinion de votre goût ; et si vous pensez de même de mon jugement, suivez mon conseil. Ne vous fiez pas à ce que votre cœur est déjà pris, et surtout ne faites pas valoir ce motif ; car lady Dashfort se ferait un jeu, et lady Isabelle un plaisir, de vous porter à rompre vos engagemens, et à faire mourir votre maîtresse de chagrin : plus elle serait belle, aimable et aimée, plus ces dames trouveraient de gloire à en triompher, et de satisfaction à la désoler. Dans tout cela il ne serait nullement question d’amour ; la mère, non plus que la fille, ne s’embarrasseraient guère de ce qui vous en arriverait, et vous seriez pendu, ou, comme dirait lady Dashfort, vous iriez à tous les diables, qu’elles ne feraient qu’en rire. »

« Il me semble qu’avec des femmes comme celles-là, le cœur d’un homme n’est pas en grand danger, » dit lord Colambre.

— « C’est en quoi vous pourriez vous tromper, milord ; il y a, pour arriver au cœur de tout homme, un chemin dont aucun ne se doute, quand il s’agit de lui ; mais que les femmes connaissent à merveille, et surtout ces dames. — Sa vanité.

« Cela est vrai, » dit le capitaine Bowles.

« Je ne suis pas assez vain pour me croire exempt de vanité, » dit lord Colambre ; « mais je m’imagine que l’amour est une passion plus forte que la vanité. »

» Vous vous imaginez ! attendez que vous en ayez fait l’épreuve, milord. Je vous demande pardon, » dit le capitaine Bowles en riant.

Lord Colambre trouva du bon sens dans ce propos ; et il résolut de n’avoir rien de commun avec des femmes si dangereuses. Et en effet, quoiqu’il eût parlé d’elles, c’était sans y songer ; car son imagination était tout occupée de ce paquet de miss Nugent, que mistriss Petito disait avoir pour lui. Durant plusieurs jours, il n’en eut point de nouvelles. Tous les jours, il envoyait son domestique à Stephen’s-Green, s’informer si lady Dashfort était de retour en ville. Enfin, milady arriva ; mais mistriss Petito ne pouvait remettre le paquet qu’à lord Colambre lui-même, et une indisposition de sa maîtresse l’empêchait de sortir. Lord Colambre, cédant à son impatience, alla lui-même frapper à la porte de lady Dashfort, demanda mistriss Petito, et fut introduit chez elle. Il reçut de ses mains le paquet ; mais il fut désagréablement surpris, en voyant que ce paquet était pour miss Nugent, au lieu d’être d’elle. Il ne contenait qu’un volume dépareillé d’un ouvrage appartenant à miss Nugent. Miss Petito avait, dit-elle, emballé, par mégarde, ce volume avec ses effets, et s’empressait de saisir la première bonne occasion pour le renvoyer.

Tandis que lord Colambre, pour se consoler de ce mécompte, contemplait le nom de miss Nugent, écrit de sa propre main sur le premier feuillet du livre, la porte s’ouvrit, et une femme en deuil, d’une figure charmante, parut, et se retira à l’instant même.

« C’est lord Colambre, milady, qui est venu relativement à un paquet que je lui ai porté d’Angleterre. « Milady Isabelle, milord, » dit mistriss Petito.

Lady Isabelle avait fait son entrée et sa retraite pendant que la femme de chambre s’exprimait ainsi, et elle les avait faites avec tant de dignité, de grâce et de modestie ; des yeux si pleins de l’innocence et de la douceur d’une colombe, s’étaient fixés sur lord Colambre, et baissés au même moment ; lady Isabelle s’était inclinée si gracieusement en se retirant, son sourire était si enchanteur et sa voix si douce, quand elle avait répété « lord Colambre ! » que milord, bien qu’il fût prévenu que tout cela était un rôle étudié, ne put s’empêcher de dire en lui-même, en sortant de cette maison :

« C’est bien dommage que tout cela soit feint, il y a certainement quelque chose de très engageant dans cette femme. Quel dommage qu’elle soit actrice ! et si jeune ! beaucoup plus jeune que je ne le croyais. Veuve, à l’âge où la plupart des femmes ne sont point encore mariées. Non, si jeune elle ne saurait encore être un démon tel que celui qu’on m’a peint. »

Quelques jours après, lord Colambre était au spectacle avec deux ou trois de ses connaissances. Lady Isabelle et sa mère entrèrent dans la loge où il se trouvait, et où on leur avait gardé des places ; et elles produisirent cette sensation, que produit ordinairement au spectacle, l’entrée des personnes qui font grand bruit dans le beau monde. Lord Colambre n’était pas homme à s’en laisser imposer par la mode, et à prendre la célébrité pour une preuve de mérite, ou pour l’admiration qu’inspirent la beauté et les talens. L’air hommasse de lady Dashfort, le ton élevé de sa voix, ses manières hardies ; — le défaut de délicatesse dans son esprit, lui parurent insupportables. Il aperçut sir James Brooke dans la loge vis-à-vis de lui, et deux fois il se résolut à aller le joindre. Déjà milord avait passé par-dessus les banquettes, et il allait ouvrir la porte, mais il se sentit attiré par la fille autant qu’il était repoussé par la mère, et il ne put s’éloigner. Le contraste de l’air hardi de la mère donnait encore plus de charme à l’expression douce et pleine de sensibilité de la physionomie de la fille. Lady Isabelle paraissait souffrir des manières peu délicates de lady Dashfort et surtout des efforts pour la mettre en évidence, et attirer sur elle l’attention des hommes. Le colonel Heathcock, qui, comme l’avait dit à lord Colambre mistriss Petito, était venu en Irlande avec son régiment, fut appelé dans la loge par un signe de lady Dashfort ; on lui fit place en se serrant, et elle le fit asseoir à côté de sa fille ; mais lady Isabelle parut avoir un souverain mépris, contenu cependant par la politesse, pour ce qu’elle nomma elle-même en parlant à l’oreille d’une de ses amies, assise à coté d’elle de l’autre côté, « la suffisance et la nullité de ce fat ennuyeux. » D’autres fats d’un tour d’esprit plus vif, qui s’étaient placés près de sa mère, ou à qui celle-ci s’adressait d’une loge à l’autre, semblèrent n’attirer l’attention de lady Isabelle, qu’autant qu’elle y était contrainte par les avertissemens répétés de lady Dashfort, qui lui disait :

« Isabelle ! Isabelle ! le colonel G… Isabelle ! lord D… Bell ! Bell ! sir Harry B… Isabelle ! vous avez toujours les yeux sur le théâtre ! n’avez-vous donc jamais vu cette pièce ? Que vous êtes neuve ! le major P. attend depuis un quart-d’heure le moment de rencontrer un de vos regards. Bon ! la voilà à présent qui lit la pièce. Sir Harry, ôtez-la lui des mains.

« Ces beaux yeux n’ont-ils donc été faits que pour lire ? »

Lady Isabelle paraissait si tourmentée de cette persécution, son air était si naturel, que lord Colambre dit en lui-même :

« Si elle joue la comédie, elle la joue à merveille ; si c’est là de l’art, on le prendrait pour la nature. »

Et avec ce sentiment, il eut l’honneur de donner la main à lady Isabelle pour la conduire à sa voiture ; et, toujours avec ce sentiment, il se réveilla le lendemain matin ; et avant d’avoir achevé sa toilette et déjeûné, il avait décidé qu’il était impossible que ce qu’il avait vu, fût un rôle étudié. « Une femme, une femme si jeune, ne pouvait avoir tant d’art. Sir James Brooke était beaucoup trop sévère sans sujet ; et il allait passer chez lui et le lui dire. »

Mais sir James Brooke venait de recevoir de Londres l’ordre de se rendre, avec son régiment, dans une autre partie de l’Irlande. Sa tête était pleine d’armes, de munitions, de havre-sacs, de feuilles de route, etc. Et il n’y avait pas moyen que notre héros, même dans la disposition chevaleresque où il était, entreprît en ce moment la défense de lady Isabelle. Le fait est que le chagrin du départ prochain et inattendu de son ami fit oublier à lord Colambre la belle veuve. Mais au moment où sir James Brooke mettait le pied à l’étrier, il s’arrêta.

« À propos, mon cher lord, je vous ai vu hier au soir au spectacle, et vous paraissiez occupé d’une manière fort intéressante. N’allez pas me trouver impertinent, si je vous rappelle notre conversation en revenant de Tusculum, et si je vous conseille, » ajouta-t-il, en montant à cheval, « de vous méfier des caractères empruntés ; car on en trouve sur son chemin. » Retenant son cheval impatient, sir James se retourna encore et dit : « des actions et non pas des paroles, voilà ma devise ; souvenez-vous que nous pouvons juger des gens beaucoup mieux par leur conduite envers les autres, que par leurs manières envers nous. »