L’Absent (1812)
H. Nicolle, Galignani, Renard (tome 1p. 155-230).



CHAPITRE V.




Durant tout ce temps, lady Clonbrony était occupée de pensées bien différentes de celles qui remplissaient la tête de son fils. Quoiqu’elle ne fût pas encore bien rétablie de sa fièvre rhumatismale, elle n’avait pu se résoudre à demeurer plus long-temps emprisonnée chez elle. Ses tristes soirées lui étaient devenues insupportables en l’absence de son fils. Tous les jours elle repassait à deux reprises les cartes de visites laissées à sa porte, et elle soupirait toutes les fois qu’elle recevait un billet d’invitation. Miss Pratt l’alarma fort, en lui parlant de soirées chez des personnes de conséquence, où elle n’était point engagée. Elle craignit qu’on ne l’oubliât dans le monde ; car elle savait très-bien que le monde oublie ceux qu’on ne voit pas tous les jours, et partout. Quel sort que celui d’une femme du grand ton qui ne peut oublier le monde et que le monde oublie en un instant ! Mais il est encore une pire condition ; et c’est celle d’une femme qui veut être femme du grand ton, qui se démène et se tourmente pour se hausser dans le monde. La plus petite négligence, le plus léger défaut d’attention de la part des personnes de haut rang, et des gens à la mode, sont remarqués par elle avec une jalousie inquiète, et lui font éprouver une cruelle mortification. Une invitation omise est une chose de la plus sérieuse conséquence, et qui intéresse non-seulement le présent, mais aussi l’avenir ; car si elle n’est pas invitée par lady A, elle tombe d’un cran aux yeux de lady B et de toutes les ladys de l’alphabet. C’est un exemple dangereux et qui ne manquera pas d’être suivi. Si elle reçoit neuf invitations, il suffit d’une dixième qui manque pour la rendre malheureuse. C’est précisément ce qui arriva à lady Clonbrony ; il devait y avoir une assemblée chez lady Saint-James, et il n’était point venu de carte pour lady Clonbrony.

« Quelle ingratitude ! c’est en vérité monstrueux de la part de lady Saint-James. Comment ! a-t-elle déjà oublié ma fête et les attentions particulières que j’ai eues pour elle ce jour-là ? Des attentions qui, vous le savez, Pratt, ont été vues ailleurs de mauvais œil, et qui m’ont fait, m’a-t-on dit, beaucoup d’ennemis. Assurément la personne de qui j’attendais le moins une négligence dédaigneuse, était lady Saint-James. »

Miss Pratt, qui était toujours prête à entreprendre la défense d’une personne titrée, tâcha d’excuser lady Saint-James, en disant que, peut-être, elle ignorait que milady fût assez rétablie pour hasarder de sortir.

— « Ô ma chère miss Pratt ! Ce ne peut être son motif ; car en dépit de mon rhumatisme qui me faisait beaucoup souffrir dimanche dernier, je suis allée tout exprès à la chapelle du roi, pour me montrer, et j’étais à genoux tout à côté de lady Saint-James. Et nous nous sommes saluées, et, après l’office, elle m’a félicité sur mon rétablissement, et elle a été charmée de me voir si bon visage, et mille complimens de ce genre. Oh ! il y a quelque chose là-dessous de fort extraordinaire, et tout-à-fait inexplicable ! »

« Mais je suis encore persuadée que l’invitation viendra, » dit miss Pratt.

Ce mot ranima les espérances de lady Clonbrony ; et, suspendant sa colère, elle considéra comment elle pourrait s’y prendre pour se faire inviter. Le lendemain, dans la matinée, de nouvelles cartes de visite furent laissées à la porte de lady Saint-James ; et, pour rendre la chose plus remarquable, il y en eut de miss Nugent et d’elle séparément, pour chaque individu de la famille. De plus, milady se ressouvint d’une certaine miss, demoiselle de compagnie, à laquelle elle n’avait jamais songé, et pour qui elle n’avait pas laissé de carte la fois précédente. Cette fois elle s’excusa de cet oubli par un billet d’explication. Elle fit plus ; la tête et le bras rhumatisés hors de la portière, et exposés à un vent très-froid, elle interrogea le portier et le laquais, pour savoir si ses dernières cartes avaient été exactement remises à lady Saint-James ; et, pour s’assurer que les nouvelles le seraient fidèlement, elle glissa une demi-guinée dans la main du laquais, en lui disant : « Monsieur, vous n’oublierez pas. » — Milady peut être tranquille. »

Elle n’ignorait pas combien de gens avaient été cruellement offensés ; combien de fâcheuses aventures avaient eu lieu, dans le beau monde, par la négligence d’un portier à remettre ces cartes talismaniques. Mais, en dépit de toutes ces manœuvres, il ne vint point d’invitation le lendemain. Pratt fut alors mise à l’œuvre. Miss Pratt était un intermédiaire très-convenable ; en se prêtant à rendre mille petits services auxquels peu de personnes de son rang auraient consenti de s’abaisser, elle avait obtenu ses entrées dans plusieurs grandes maisons, et elle jouait un rôle derrière la scène, dans beaucoup de familles du bel air. Pratt savait découvrir, elle savait insinuer, elle s’entendait à manier une affaire adroitement ; et elle employa mille petits moyens pour agir indirectement sur lady Saint-James. Mais tout cela fut sans effet. Enfin, Pratt imagina que du saumon fumé pourrait opérer. Lord Clonbrony venait précisément d’en recevoir de très-bon d’Irlande, et miss Pratt savait que lady Saint-James serait charmée d’en avoir à son souper, pour certain personnage qu’elle ne voulut pas nommer, et qui l’aimait beaucoup. Rouages sur rouages, dans le beau monde comme dans le monde politique ! des cadeaux dans toutes les occasions et pour tous les rangs ! Ce présent, bien placé, fut envoyé ; il fut reçu avec beaucoup de remercîmens, et on en comprit l’intention. Au moyen de cette offrande propitiatoire, et de la promesse d’une demi-douzaine de paires de gants de Limerick, faite à miss Pratt, promesse que Pratt comprit bien n’être que conditionnelle, cette grande affaire réussit enfin. La veille du jour fixé pour cette assemblée, les invitations pour lady Clonbrony et pour miss Nugent arrivèrent avec une apologie de lady Saint-James. Milady avait découvert avec chagrin que, par la négligence de ses gens, les invitations n’avaient pas été envoyées en temps convenable. « Ah ! comme la plus légère excuse suffit de la part de certaines personnes ! » dit en elle-même miss Nugent. « Que nous sommes prompts à pardonner, quand c’est pour notre intérêt ou nos plaisirs ! Comme on fait bien semblant d’être trompé, quoiqu’on sache de part et d’autre qu’on y voit très-clair ! et jusqu’où s’abaisse la vanité pour arriver à ses fins ! »

Honteuse de tout ce qui s’était passé, miss Nugent désirait fort que sa tante répondît par un refus, et elle lui rappela son rhumatisme, mais le rhumatisme et toutes les autres objections furent repoussées ; lady Clonbrony accepta. Les choses venaient précisément d’être ainsi, arrangées, à la satisfaction de lady Clonbrony, quand lord Colambre entra. Son air était beaucoup plus sérieux que de coutume. Il avait encore sous les yeux les tristes scènes dont il avait été témoin dans la famille de son ami.

— « Qu’avez-vous donc, Colambre ? »

Il raconta ce qui s’était passé ; il peignit la conduite barbare de Mordicai, la douleur de la mère et des sœurs de M. Berryl, et les angoisses de celui-ci. Des larmes coulèrent des yeux de miss Nugent. Lady Clonbrony dit que cela était choquant ; et elle écouta avec beaucoup d’attention toutes les particularités ; mais elle ne manqua jamais de reprendre son fils toutes les fois qu’il disait M. Berryl.

« Vous voulez dire sir Arthur Berryl ? »

Elle fut cependant touchée de compassion, quand son fils parla du dénuement de lady Berryl ; mais lorsqu’il en vint à rapporter ce que Mordicai lui avait dit, elle l’interrompit :

« Ô mon cher Colambre ! ne me répétez pas les propos impertinens de cet homme abominable. S’il s’agit réellement d’affaires, parlez-en à votre père, et, dans tous les cas, ne nous dites rien à présent ; car j’ai cent choses à faire. Grâce, Grâce Nugent ! j’ai besoin de vous, » ajouta-t-elle en sortant précipitamment.

Lord Colambre laissa échapper un profond soupir.

« Ne perdez pas espoir, » dit miss Nugent en suivant sa tante par obéissance ; « mais n’essayez pas de lui parler de cela davantage avant demain matin. Sa tête est maintenant pleine de cette soirée de lady Saint-James. Quand elle n’y songera plus, vous réussirez, peut-être, plus facilement à vous faire écouter. Ne vous désespérez pas. »

— « Jamais je ne désespérerai, tant que vous m’encouragerez à croire que je puis opérer quelque bien. »

Lady Clonbrony avait une raison particulière pour être doublement charmée d’avoir enfin obtenu son admission à la soirée de lady Saint-James ; car dès qu’elle avait su que la duchesse de Torcaster en serait, elle s’était flattée de lui être enfin présentée, chose qu’elle désirait depuis long-temps. Mais lady Saint-James avait été aussi informée de cet espoir par miss Pratt, qui jouait un double jeu. En conséquence, elle avait écrit un billet à la duchesse, pour la prévenir qu’elle s’était vue forcée, par certaines circonstances, d’engager lady Clonbrony. La duchesse ne manqua pas de s’excuser d’être de la soirée. Elle dit qu’elle n’aimait pas les assemblées nombreuses ; qu’elle aurait le plaisir d’accepter l’invitation de lady Saint-James à son petit cercle choisi, le mercredi 10 du mois. Lady Clonbrony n’avait jamais été admise dans ce petit cercle de personnes choisies. En retour de ses grandes fêtes, elle était invitée dans les occasions, semblables, mais elle n’avait jamais pu pénétrer au-delà.

Chez lady Saint-James, et des gens de sa société, lady Clonbrony essuya des mortifications d’un genre différent de celles qu’elle avait eues à souffrir de lady Langdale et de mistriss Dareville. Elle fut à l’abri des railleries à mots couverts, du persifflage et de l’imitation ; mais on la tint à distance par une froide politesse et des airs cérémonieux. « Tu iras jusque-là, et pas plus loin, » était exprimé par chaque regard, par chaque mot, et de mille manières différentes. Lady Saint-James avait grand soin, par une politesse scrupuleuse, de bien marquer la différence entre ceux qui étaient et ceux qui n’étaient pas, avec elle, dans les termes de l’intimité et de l’égalité, et elle s’entendait à merveille à mortifier ceux-ci avec des formes dont ils ne pouvaient se plaindre. C’est ainsi que les anciens grands d’Espagne avaient établi la ligne de démarcation entre eux et les nobles de nouvelle création. Toujours, et partout où ils rencontraient les nouveaux nobles, ils ne leur adressaient jamais la parole qu’en leur donnant tous leurs titres, en leur faisant de profondes révérences, et en ayant pour eux, en apparence, la plus haute considération, à cela près de les considérer comme leurs égaux. Tout au contraire, entre eux, ils mettaient de côté la pompe et les titres, et s’appelaient Alcala, Médina, Infantado, et ils prenaient cet air d’aisance et de familiarité qui dénote l’égalité. Ainsi contenus par l’étiquette, et joués par des marques de respect, il était impossible aux nouveaux nobles de passer la limite, ou de se plaindre d’être repoussés.

À souper, chez lady Saint-James, le saumon de lady Clonbrony fut trouvé parfait par quelques gourmets. La conversation tourna sur les productions de l’Irlande et sur l’Irlande elle-même. Lady Clonbrony, toujours préoccupée de l’idée qu’il était fort désavantageux de passer pour Irlandaise, ou pour aimer l’Irlande, fut très-embarrassée des remercîmens prolongés de lady Saint-James. Si elle avait pu lui offrir convenablement quelque autre chose, elle n’aurait jamais songé à lui en envoyer une venant d’Irlande. Vexée par les questions qu’on lui faisait sur son pays, lady Clonbrony, suivant son usage, renia l’Irlande pour son pays, dénigra tout ce qui y avait rapport, dit qu’il n’y avait pas moyen d’y vivre, et déclara qu’elle était résolue à n’y jamais remettre le pied. Lady Saint-James, gardant le silence le plus profond, la laissa aller son train. Lady Clonbrony, prenant ce silence pour une preuve de conformité d’opinion, fit usage de toute sa rhétorique, qui n’était pas considérable, et répéta vingt fois ses anathèmes et son vœu d’expatriation ; tant qu’enfin une femme âgée, qu’elle ne connaissait pas, qu’elle avait à peine aperçue jusque-là, prit la défense de l’Irlande, avec beaucoup de chaleur. Son éloquence, et le respect avec lequel on l’écouta, étonnèrent lady Clonbrony.

« Qui est-elle ? » demanda milady à voix basse.

— « Est-ce que vous ne connaissez pas lady Oranmore, qui est Irlandaise, et une des plus grandes dames de son pays ? »

— « Ah ! bon Dieu ! qu’ai-je dit, qu’ai-je fait ! pourquoi ne m’avez-vous pas avertie, lady Saint-James ? »

« Je ne pensais pas, milady, que vous ne connussiez point lady Oranmore, » répliqua, lady Saint-James, qui n’était en aucune manière touchée de sa peine.

Tout le monde partagea les sentimens de lady Oranmore ; on admira son noble zèle à défendre son pays contre d’injustes accusations, et à le venger des outrages d’une haine affectée. Il n’y eut là personne qui ne jouît de la confusion de lady Clonbrony, excepté miss Nugent, qui tint ses yeux baissés durant toute cette scène. Elle se félicita de ce que lord Colambre n’en était pas témoin, et elle se flatta que cette leçon serait profitable à lady Clonbrony. Cet exemple était propre à lui prouver qu’il n’était pas nécessaire qu’elle reniât son pays, pour être bien reçue dans toute espèce de société en Angleterre ; et que ceux qui ont le courage et la fermeté d’être ce qu’ils sont, et de soutenir ce qu’ils sentent, ce qu’ils croient être vrai, se font toujours respecter. Miss Nugent espéra que cette conviction porterait lady Clonbrony à se défaire de ces manières affectées qui la rendaient ridicule ; mais l’espoir qui la flatta le plus fut celui que l’apologie de l’Irlande, faite par lady Oranmore, disposerait sa tante à écouter tout ce que lord Colambre pourrait lui dire pour l’engager à retourner chez elle. Mais miss Nugent espéra vainement. Lady Clonbrony, de sa vie, n’avait généralisé une observation ; et des faits les plus frappans, elle ne tirait qu’une conclusion partielle.

« Ah ! chère Grâce, » dit-elle, dès qu’elles furent en voiture, « dans quelle embuscade ai-je donné ce soir, et que de honte j’en ai eue ! et tout cela parce que je ne connaissais pas lady Oranmore. Vous voyez maintenant l’inconvénient de ne pas connaître tout le monde. — Tout le monde d’un certain rang, veux-je dire. »

Miss Nugent essaya de glisser un peu de sa morale en cette occasion, mais cela ne prit pas.

— « Oui, ma chère ; lady Oranmore peut parler de cette manière de l’Irlande, parce que, d’un autre côté, elle est très-grandement alliée en Angleterre ; et d’ailleurs son âge lui permet de prendre des libertés : en un mot elle est lady Oranmore, et c’est tout dire. »

Le lendemain matin, quand on se réunit pour le déjeûner, lady Clonbrony se plaignit fort d’un redoublement de son rhumatisme, de la pénible et désagréable soirée qu’elle avait passée la veille, et de la nécessité d’être d’une grande soirée le lendemain, et encore le jour suivant ; et, dans le vrai style d’une femme du bon ton, elle déplora sa situation, et l’impossibilité de s’affranchir de ces choses-là :

« Qu’on maudit en les sentant ; mais qu’on
veut encore sentir. »

Miss Nugent était résolue à se retirer aussitôt après le déjeûner, pour laisser à lord Colambre toute liberté de parler des affaires de sa famille. Elle jugeait à son air sérieux que c’était son projet, et elle espérait qu’il aurait de l’ascendant sur son père et sur sa mère. Mais, au moment où elle allait se lever, sir Térence O’Fay entra, et s’assit sans cérémonie, en dépit des regards repoussans de lady Clonbrony ; déjà familiarisé avec lord Colambre, celui-ci ne lui imposait plus autant.

« Je suis fatigué, dit-il, et je l’ai bien gagné, car j’ai fait de longues courses ce matin pour l’intérêt de cette noble famille ; et, miss Nugent, avant d’en dire davantage, j’accepterai de vous une tasse de thé, s’il vous plaît. »

Lady Clonbrony se leva, prit son air majestueux, et alla s’établir à l’autre bout de l’appartement, à son bureau, pour écrire quelques billets.

Sir Térence s’essuya tranquillement le front.

« Ma foi ! j’ai bien couru : miss Nugent, je crois que vous ne m’avez jamais vu courir ; mais je cours fort bien, je vous assure, lorsqu’il s’agit de rendre service à un ami. Et, milord, » (s’adressant à lord Clonbrony) « après quoi pensez-vous que j’aie couru ce matin ? — Après un marché. — Et de quoi ? d’une mauvaise créance, d’une créance sur vous, que j’ai achetée, tout juste à temps ; et Mordicai a maintenant grande envie de s’aller pendre ; car que pensez-vous que ce coquin vous préparait ? — Une saisie-exécution ! — Oui, rien moins que cela. »

« Une saisie-exécution ! répéta tout le monde, excepté lord Colambre. »

« Oh ! rapportez-vous-en à moi pour ces choses-là, » dit Térence ; « j’en ai eu avis par mon petit ami Paddy Brady, qui n’a pas même voulu en être payé, quoiqu’il soit aussi gueux qu’un rat d’église. Fort bien ! en apprenant cela, j’ai laissé tomber ce que j’avais en main, et c’était la gazette de Dublin, et j’ai pris ma course en pantoufles comme j’étais, car je n’ai pu avoir une voiture, pour aller me mettre dans les souliers[1] du créancier qui prime, ce petit solliciteur, qui demeure à Crutchêd-Friars, auquel, fort heureusement, Mordicai n’avait pas songé ; je l’ai trouvé très-accommodant, quoique je fusse arrivé comme une bombe, et que je l’eusse dérangé de son déjeûner, ce qu’un Anglais n’aime pas. Je lui ai glissé dans la main une douceur, en une traite à trente jours de date sur l’agent Garraghty, qu’il en faut aviser ; mais je ne veux pas m’appesantir sur les détails de loi et de chicane devant des dames. — Il m’a passé sa dette et sa saisie-exécution, et m’a rendu premier créancier en un tour de main. Alors, j’ai pompeusement pris une voiture, la première que j’ai rencontrée, et je me suis fait conduire à Long-Acre, où j’ai vu Mordicai. « Monsieur, » lui ai-je dit, « je sais que vous méditez une saisie-exécution contre un de mes amis. » — « Peut-être : qui vous l’a dit ? » m’a demandé le drôle. « Peu importe, ai-je répondu, mais je suis venu pour vous prévenir que votre saisie n’est bonne à rien, attendu qu’il y en a déjà une d’un créancier qui vous prime. Il a fait alors de fort laides grimaces, et m’a dit cent choses que je n’ai point écoutées ; et je suis venu bien vite ici vous conter toute cette histoire. »

« Dont je n’ai pas compris un mot, » dit lady Clonbrony.

« En ce cas, vous êtes fort ingrate, ma chère, dit lord Clonbrony. »

Lord Colambre ne dit rien, car il désirait acquérir un peu plus de connaissance du caractère de sir Térence, de l’état des affaires de son père, et de la manière dont elles étaient gouvernées.

« En vérité ! Terry, je sais que je dois vous être fort obligé ; mais une saisie-exécution, même d’accord parties, est une chose fort désagréable, et j’espère qu’il n’y a point de danger… »

« N’ayez peur ! » dit sir Térence, « ne m’a-t-il pas fallu m’ingénier, pour moi ou pour mes amis, depuis que je suis arrivé à l’âge de gouverner ma fortune ; je devrais dire à l’âge de raison, car le diable sait où je possède un pouce de terre ; mais l’usage m’a passablement aiguisé l’esprit, et fort à votre service. — Ainsi, ne craignez rien, mon cher lord, » dit le baronnet sans soucis, en mettant les poings sur les cotés, « car, voyez-vous, dans sir Térence vous avez toute une armée qui ne demande qu’à livrer bataille à tous les créanciers incivils, dans les trois royaumes réunis, y compris le juif Mordicai. »

« Ah ! c’est le diable, que ce Mordicai, » dit lord Clonbrony, « c’est le seul homme que je redoute. »

« Comment donc, ce n’est qu’un sellier, n’est-il pas vrai ? » dit lady Clonbrony, « je ne conçois pas comment vous parlez de craindre un homme de cette espèce, milord. Dites-lui que s’il est importun, nous ne lui commanderons plus de voitures ; et je vous assure que je voudrais fort que vous ne fussiez pas assez bon pour l’employer davantage, puisque vous savez très-bien qu’il m’a manqué de parole au dernier jour de naissance, pour ce Landau que je n’ai point encore. »

« Tout ce que vous dites là ne signifie rien, » dit lord Clonbrony, « et vous ne savez pas de quoi il s’agit. Terry, je vous répète, qu’une saisie-exécution, même faite amicalement, est une chose fort déplaisante. »

— « Bah ! bah ! une chose déplaisante, on en peut dire autant d’une attaque de goutte, mais on ne s’en porte que mieux après. C’est un nouveau bail de vie et de santé, pour lequel il faut bien payer un pot de vin. Prenez patience, et laissez-moi gouverner tout cela comme il faut ; vous savez que je m’y entends. Ayez seulement la bonté de vous souvenir comment j’ai tiré d’affaire mon ami lord… — Mais il ne faut nommer personne, chacun sait qui je veux dire. — N’ai-je pas adroitement paré le coup, quand on fit cette impudente tentative de saisir son argenterie de famille ? J’en fus averti ; et que fis-je ? je pratiquai une ouverture dans le mur qui séparait mon logement de sa maison ; et pendant que les gens du shériff faisaient leurs recherches au rez-de-chaussée, je fis passer l’argenterie dans ma chambre ; puis je leur dis d’entrer, car ils ne pouvaient mettre le pied dans mon petit paradis, ces démons ! si bien qu’ils restèrent à me regarder, à travers le mur, me maudissant, et moi à me tenir les côtés de rire, en voyant la mine qu’ils faisaient. »

Sir Térence et lord Clonbrony éclatèrent de rire.

« C’est un conte fort plaisant, » dit miss Nugent en souriant, « mais ce sont de ces choses qui, dans la réalité, ne se voient jamais. »

— « Qui ne se voient jamais ! je pourrais vous conter cent autres tours meilleurs que celui-là, ma chère miss Nugent. »

« Grâce, » dit lady Clonbrony, « faites-moi le plaisir de cacheter ces billets, et de les envoyer à leur adresse ; car, en vérité, » ajouta-t-elle à l’oreille de sa nièce quand elle se fut approchée, « je ne puis rester ici davantage, et entendre la voix de cet homme et son accent, qui devient plus horrible tous les jours. » Et elle-même en disant cela, prononça quelques mots fort ridiculement, à force d’affecter le beau langage.

Milady se leva et sortit.

« Et bien donc, » continua sir Térence, en suivant miss Nugent près de la table où elle cachetait les lettres, « il faut que je vous dise ce que j’ai fait, dans la même maison, en une autre occasion, et comment j’ai remporté la victoire. »

Il n’y a pas d’officier-général qui se complaise davantage à raconter ses exploits militaires, que sir Térence O’Fay ne se complaisait à raconter ses exploits civils.

— « Écoutez, miss Nugent. Il y avait dans la famille un laquais, non pas un Irlandais, mais un de ces grands drôles que les dames aiment si fort à traîner derrière leur voiture ; un certain Fleming, qui devint espion, traître, et qui alla secrètement informer les créanciers de l’endroit où l’on avait caché l’argenterie, dans l’épaisseur d’une cheminée. Mais qu’arriva-t-il ? J’avais de mon côté mon espion ; c’était un honnête petit garçon Irlandais, qui était dans la boutique du créancier, et dont je m’étais assuré par une petite douceur ; et comme cela devait être, il fut plus malin que le valet Anglais : il me prévint à temps, et je me tins prêt pour la réception de ces messieurs. Mais je voudrais, miss Nugent, que vous eussiez été témoin de la bonne scène que nous eûmes ; nous les laissâmes suivre la piste qu’on leur avait donnée, et quand ils crurent tenir ce qu’ils cherchaient, que trouvèrent-ils ? ha ! ha ! ha ! ha ! après s’être donné bien du mal pour tirer de la cache un grand coffre qui pesait le diable, ils y trouvèrent des briques, et pas une pièce de l’argenterie de mon ami, qui était en sûreté dans la fosse au charbon, où mes benêts ne s’avisèrent pas de l’aller chercher. Ha ! ha ! ha ! »

— « Fort bien, Terry, mais je vais rabattre un peu votre amour propre, » dit lord Clonbrony : « comment a tourné une autre fois votre invention d’un faux plafond ? J’ai entendu conter cette histoire, et de quelle manière un des gens du shériff enfonça sa baïonnette dans votre plâtrage et fit tomber l’argenterie de famille, devant tous les assistans. Qu’en dites-vous, Terry ? Il en coûta de ce coup, à votre ami, ce lord que tout le monde connaît, plus que votre tête ne vaut, mon pauvre Terry. »

— « Je vous demande pardon, milord, il ne lui en coûta pas un sol. »

— « Vous appelez pas un sol, 7,000 liv. sterling qu’il paya pour racheter l’argenterie. »

— « À la bonne heure ! mais ne lui ai-je pas compensé cela aux courses de ?… Les créanciers de milord étaient informés que son cheval Naboclish devait y courir ; et comme l’officier du shériff savait très-bien qu’il ne pouvait le saisir sur le terrein des courses, que fit-il ? Il arriva de grand matin, par la voiture du courrier, et alla droit aux écuries. Il avait une description exacte de ces écuries, de la place qu’y occupait le cheval, et de sa couverture.

« J’étais là, justement, occupé à faire soigner le cheval, et, jugeant de loin l’homme à la mine, j’ôte à Naboclish sa couverture, et j’en affuble une rosse que le curé n’aurait pas voulu monter.

« Le sergent entre. — « Bonjour, monsieur, » lui dis-je, en tirant de l’écurie le cheval de milord, équipé d’une vieille selle et d’une bride à l’avenant.

« Tim Neal, » dis-je au palefrenier qui frottait les jambes de la rosse, » prenez garde à vous aujourd’hui, et nous aurons le prix ce soir. » — Pas si vite, dit le sergent — Voici mon titre pour saisir le cheval. »

« Oh ! » lui dis-je, « vous n’aurez pas cette cruauté. »

« Je ne suis ici que pour cela, » dit-il en s’emparant de la rosse, tandis que, monté sur Naboclish, je m’éloignais résolument. »

« Ha ! ha ! ha ! le tour est bon, j’en conviens, Terry, » dit lord Clonbrony. »

« Attendez, milord, attendez, miss Nugent, » ajouta sir Térence en la suivant partout où elle allait. « Ce n’est pas tout, et je ne les en tins pas quitte à si bon marché. — À l’encan, j’enchéris sur eux pour le prétendu Naboclish, et je ne le leur lâchai que quand il fut à cinq cents guinées. — Ha ! ha ! ha ! celui-là est fameux, je pense. »

« Mais, » dit miss Nugent, » je ne puis croire que vous parliez sérieusement, sir Térence. — Assurément, ce serait »

— « Quoi ? parlez, ne vous gênez pas, miss Nugent. »

— « Je craindrais de vous offenser. »

— « Vous ne le pouvez, je vous en défie. — Dites le mot qui vous venait sur le bout de la langue, c’est toujours le meilleur. »

— « J’allais dire que c’était une escroquerie, » dit la jeune personne en rougissant.

— « Oh ! vous alliez dire de travers en ce cas ! on n’appelle pas cela escroquer parmi les gens comme il faut, et qui connaissent le monde — C’est tout simplement un tour de maquignon ; c’est de bon jeu, et très-honorable quand il s’agit de tirer un ami d’un mauvais pas : tout est bon dans le cas de pressante nécessité d’un ami. »

— « Et quand cette pressante nécessité est passée, vos amis ne songent-ils jamais à l’avenir ? »

— « L’avenir ! laissons l’avenir à la postérité, » dit sir Térence, « je ne suis conseil que pour le présent ; et quand le mal arrive, il est temps d’y songer. Je ne mets mes canons en batterie que quand l’ennemi est bord à bord avec moi, ou du moins en vue — Et de plus, jamais bon capitaine, sur mer ou sur terre, n’a fait connaître d’avance ses petits expédiens ; il les réserve pour le jour du combat. »

« Ce doit être une triste chose, « dit miss Nugent en soupirant, « que d’être réduit à vivre de petits expédiens, d’expédiens journaliers. »

Lord Colambre se frappa le front, mais il ne dit rien.

« Si vous vous frappez le front, si vous vous cassez la tête pour vos propres affaires, milord Colambre, mon cher, » dit sir Térence, « il y a un moyen facile d’arranger, tout d’un coup, toutes celles de la famille ; et puisque vous n’aimez pas les petits expédiens journaliers, miss Nugent, il y a un grand expédient, un expédient pour la vie entière, qui arrangera tout à votre satisfaction et à la nôtre. Je vous l’ai déjà fait entendre délicatement ; mais, entre amis, ces délicatesses sont impertinentes ; ainsi je vous dis clairement, « ajouta-t-il, en s’adressant à lord Colambre, « que vous n’avez autre chose à faire que de vous proposer, tout comme vous voilà, à l’héritière miss B…, qui ne demande pas mieux. »

« Monsieur ! » s’écria lord Colambre en s’avançant, rouge de colère : miss Nugent le retint par le bras.

« Ô milord ! »

« Sir Térence O’Fay, » dit alors milord avec plus de modération, « vous avez tort de nommer cette jeune personne de cette manière. »

« Pourquoi donc ? j’ai dit simplement miss B…, et il y a une ruche entière d’abeilles (il joue sur le mot ; en anglais abeille, bee, se prononce comme B) ; mais je suis sûr qu’elle me serait obligée de ce que j’ai dit, et qu’elle se croirait la reine des abeilles, si vous adoptiez mon expédient. »

« Sir Térence, » dit milord en souriant, « si mon père juge à propos que vous gouverniez ses affaires, et que vous imaginiez des expédiens pour lui — je n’ai rien à dire là-dessus ; mais je vous prie de ne pas vous mettre en peine de trouver des expédiens pour moi, et de me laisser le soin d’arranger mes affaires. »

Sir Térence s’inclina profondément, et se tut un moment ; puis, se tournant vers lord Clonbrony, qui avait l’air plus confus que lui :

« Par ma foi, milord, » lui dit-il, « je crois qu’il y a beaucoup de gens, et même de grands seigneurs, qui ne savent pas distinguer leurs amis de leurs ennemis ; et je suis persuadé, je parierais dix contre un, que si je vous avais servi comme j’ai servi mon ami, dont je vous parlais tout-à-l’heure, votre fils, que voilà, aurait cru que je lui faisais un outrage en sauvant l’argenterie de la famille ! »

« Assurément, monsieur, je l’aurais pensé. — L’argenterie de famille n’est pas à mes yeux la chose de première importance, » dit lord Colambre, « l’honneur de la famille… permettez miss Nugent, il faut absolument que je parle, » ajouta milord, en voyant qu’elle était alarmée.

« Ne craignez rien, ma chère miss Nugent, » dit sir Térence, « je suis froid comme une carafe d’orgeat. »

« En vérité, milord Colambre, » poursuivit-il, » je conviens avec vous que l’honneur de famille est une très-belle chose : seulement elle est un peu incommode pour soi et ses amis, et elle coûte cher à entretenir, avec toutes les autres dépenses, toutes les autres charges d’un homme comme il faut, du temps qui court ; ainsi, moi qui n’y suis point naturellement obligé, par ma naissance ou autrement, je me suis tenu de son côté tant que j’ai pu durant ma vie ; mais je me suis demandé, avant de m’en faire volontairement l’esclave, ce qu’il pouvait faire pour un homme en ce monde : et d’abord je n’ai jamais vu que cet honneur de famille fût d’un grand secours à un homme dans une cour de justice ; je n’ai jamais vu l’honneur de famille empêcher une saisie-exécution, une saisie-arrêt, ni même un commandement ; c’est une chose rare que cet honneur de famille, et une fort belle chose, sans doute ; mais je ne sache pas qu’on en ait acheté seulement une paire de bottes, » ajouta sir Térence, en ajustant les siennes avec beaucoup de complaisance.

En ce moment, on vint avertir sir Térence que quelqu’un voulait lui parler pour affaire pressée, il sortit.

« Mon cher père, » s’écria lord Colambre, « ne le suivez pas, demeurez un moment, et écoutez votre fils, votre véritable ami. »

Miss Nugent sortit pour laisser le père et le fils libres.

« Écoutez un moment votre ami naturel, » dit lord Colambre, « permettez-moi de vous conjurer, mon père, de ne point avoir recours à ces misérables expédiens ; mais de confier à votre fils l’état de vos affaires, et nous trouverons des moyens honorables. »

« — Oui, oui, c’est fort juste : quand vous serez majeur, Colambre, nous en parlerons ; mais jusque-là, il n’y a rien à faire. Nous irons, nous nous tirerons fort bien d’affaire jusqu’à cette époque, avec l’aide de Terry — et je vous prie de ne plus rien dire contre Terry ; je ne pourrais le souffrir, je ne pourrais l’entendre ; il m’est impossible de me passer de lui. Ne me retenez pas, je ne puis en dire davantage, excepté, » ajouta-t-il en revenant à sa phrase ordinaire, « que tout cela n’aurait pas lieu, qu’on n’aurait que faire de lui, si on voulait vivre chez soi et tuer ses moutons. » Il s’esquiva, fort aise d’avoir éludé, même à sa honte, une explication et l’embarras du moment. Il y a des gens sans ressource, qui, dans les difficultés, reviennent toujours au même point ; et, assez ordinairement, se servent des mêmes expressions.

Tandis que lord Colambre se promenait en long et en large dans l’appartement, très-peiné de n’avoir pu faire aucune impression sur l’esprit de son père, ni obtenir sa confiance, la femme-de-chambre de lady Clonbrony, mistriss Petito frappa à la porte. Elle venait de la part de sa maîtresse, demander si lord Colambre était libre ; et, en ce cas, le prier de passer dans son cabinet de toilette, où elle désirait avoir une conversation avec lui. Il se rendit aux ordres de sa mère.

— « Asseyez-vous, mon cher Colambre, » et elle commença précisément par son ancienne phrase.

« Avec la fortune que j’ai portée à votre père et les biens qu’il possède, je ne puis comprendre ce que signifient ses embarras pécuniaires ; et tout ce que dit cette étrange créature, sir Térence, est de l’algèbre pour moi, qui parle anglais ; et je suis très-fâchée qu’on l’ait laissé entrer ce matin. Mais il est si grossier, qu’il ne se gêne pas pour forcer la porte ; il dit fort bien à mon laquais, qu’il s’embarrasse d’un, il n’est pas chez lui, comme d’une prise de tabac. Que faire d’un homme qui vous dit de ces choses-là ? En vérité, c’est la fin du monde. »

— « Je voudrais, pour le moins autant que vous, madame, que mon père n’eût point affaire à lui ; mais j’ai dit là-dessus tout ce qu’un fils peut dire convenablement, et cela sans effet. »

« Ce qui me donne particulièrement de l’humeur, » poursuivit lady Clonbrony, « c’est ce que Grâce vient de me dire, et dont elle est aussi fort blessée, car elle est très-bonne amie ; je parle de la manière indélicate dont ce grossier personnage s’est exprimé relativement à une jeune et aimable héritière. Mon cher Colambre, je pense que vous me tiendrez compte du silence inviolable que j’ai gardé depuis si long-temps, sur un point que j’ai si fort à cœur. J’ai appris avec plaisir que vous vous étiez échauffé quand elle a été nommée si inconsidérément par ce butor, et j’espère que vous voyez aujourd’hui comme moi, tous les avantages de l’union projetée ; je laisserais les choses aller leur train d’elles-mêmes, et vous verrais tranquillement prolonger autant que vous le voudriez, le temps des soins et la fleurette, n’était ce que j’apprends accidentellement de milord, et de cet animal, d’embarras pécuniaires, et de la nécessité de prendre un parti avant l’hiver prochain. En outre, il me semble que, maintenant, vous ne sauriez convenablement différer davantage vos propositions ; car le monde commence à parler de la chose comme si elle était faite ; et je sais, même, que mistriss Broadhurst comptait que, sans ce contre-temps occasionné par ce pauvre Berryl, vous vous seriez déclaré dans la semaine. »

Notre héros n’était point homme à se proposer, parce que mistriss Broadhurst y comptait, ou à se marier, parce que le monde disait qu’il allait prendre femme. Il répondit donc avec fermeté, que, du moment où on lui avait parlé de ce projet, il s’était clairement expliqué ; que, par conséquent, les parens de la jeune personne ne pouvaient avoir de doutes sur ses intentions ; que s’ils s’étaient volontairement trompés eux-mêmes, ou s’ils avaient mis la jeune personne en telle position que le monde pût en tirer de fausses conclusions, il n’était pas responsable de cela ; que sa conscience était tout-à-fait à l’aise à cet égard, au point même qu’il était convaincu que la jeune personne, pour laquelle il avait beaucoup d’estime et de respect, dont il admirait le mérite, les talens et le caractère indépendant et généreux, ne se trompait nullement sur l’étendue et la nature de ses sentimens pour elle. »

— « Estime, respect, admiration. Comment donc, mon cher Colambre ! mais c’est tout ce qu’il me faut, j’en suis satisfaite, et sans doute, mistriss Broadhurst le sera, et miss Broadhurst aussi. »

— « Assurément, madame, elles le seront ; mais elles ne le seraient pas, si j’aspirais à l’honneur d’obtenir la main de miss Broadhurst, ou si je me déclarais son amant. »

— « Mon cher, vous vous trompez, miss Broadhurst a trop de sens pour s’occuper d’amour, et d’un amant qui se meurt pour elle, et de sottises semblables ; je suis persuadée, au contraire, je le sais même de bonne part, que la jeune personne… Mais vous savez qu’il faut beaucoup de délicatesse en pareil cas, et lorsqu’il s’agit d’une héritière aussi riche, et dont la famille n’est pas à dédaigner ; ainsi je ne puis parler plus clairement ; mais je sais de bonne part, que vous seriez préféré à tous ceux qui la recherchent ; en un mot, je sais que… »

« Je vous demande pardon, madame, de vous interrompre, » s’écria lord Colambre en rougissant ; « mais vous me permettrez de vous dire que, pour que je crusse ceci, il faudrait que je le tinsse de quelqu’un qui, j’en suis moralement certain, ne me le dira jamais… de miss Broadhurst elle-même. »

— « Mon Dieu ! mon enfant ! si vous vouliez seulement le lui demander, elle vous dirait que cela est très-vrai ; j’en suis sûre. »

— « Mais comme je n’ai pas là-dessus de curiosité, madame… »

— « Dieu me bénisse ! je croyais que tout le monde avait de la curiosité. Mais même, sans curiosité, je suis persuadée que vous auriez du plaisir à l’entendre ; et n’en pouvez-vous faire simplement la question ? »

— « Impossible ! »

— « Impossible ! en vérité il y a là de quoi faire perdre patience, quand la chose est comme faite. Eh bien ! prenez donc votre temps ; tout ce que je vous demande, est de laisser aller les choses comme elles vont, doucement, agréablement ; je ne presserai pas votre père à ce sujet pour le moment ; laissez aller les choses doucement, c’est tout ce que je demande, et je ne vous en parle plus. »

— « Je voudrais de tout mon cœur faire ce qui peut vous obliger, ma chère mère, mais je ne le puis en ceci : puisque vous m’assurez que le monde et les parens de miss Broadhurst sont dans l’erreur sur mes intentions, il devient nécessaire, et je le dois à la jeune personne et à moi-même, d’écarter toute espèce de doute. En conséquence, pour couper court à tout ceci, je m’éloignerai de Londres demain.

Lady Clonbrony, saisie d’étonnement, s’écria. — « Vous éloigner de Londres demain ! tout au commencement de la saison ! c’est impossible ! je n’ai jamais vu un jeune homme si prompt, si inconsidéré ! mais attendez seulement trois ou quatre semaines ; les médecins m’ordonnent les eaux de Buxton pour mon rhumatisme ; vous nous y conduirez de bonne heure. — Vous ne pouvez me refuser cela. En vérité, quand miss Broadhurst serait un dragon, vous ne seriez pas plus pressé de vous enfuir. De quoi avez-vous donc peur ? »

— « De faire ce qui n’est pas bien ; et c’est, je l’espère, la seule chose dont j’aurai jamais peur. »

Lady Clonbrony mit en usage tous ses moyens de persuasion, et fit tous les raisonnemens dont elle était capable, mais vainement. Lord Colambre demeura ferme dans sa résolution ; enfin, elle eut recours aux larmes, et son fils, très-ému, très-agité, lui dit :

« Vous me faites une peine extrême, ma chère mère. Tout ce que vous me demanderiez, tout ce que je pourrais faire avec honneur, je le ferais à l’instant, mais ceci m’est impossible. »

— « Pourquoi impossible ? J’en prendrai sur moi tout le blâme ; et vous êtes sûr que miss Broadhurst ne se méprend point à vos sentimens ; et vous l’estimez, vous l’admirez, et tout ce que je demande, c’est de continuer comme vous faites, de la voir quelque temps ; et que savez-vous si vous ne tomberez pas amoureux d’elle, demain, comme vous l’entendez ? »

— « Je le sais, madame ; et puisque vous me pressez si fort, il faut vous le dire ; je le sais, parce que déjà mon cœur est engagé à une autre personne. N’ayez pas cet air épouvanté, ma chère mère, je vous en prie ; je vous ai dit avec vérité, que je me croyais encore trop jeune, beaucoup trop jeune pour me marier. Dans les circonstances où je sais que se trouve ma famille, il est probable que, de quelques années, je ne pourrai faire un mariage conforme à mes souhaits. Vous pouvez être sûre que je ne prendrai aucun parti, que je ne déclarerai même pas mon attachement à la personne que j’aime, sans vous en donner connaissance ; et loin que je veuille me livrer inconsidérément à mes passions, quelque fortes qu’elles soient, — comptez que l’honneur de ma famille, votre bonheur, celui de mon père, sont ce que je considère avant tout ; et que je ne songerai jamais à mon propre bonheur, avant que le vôtre soit assuré. »

Des derniers mots de ce discours, lady Clonbrony n’entendit que le son. Du moment que son fils lui avait dit que son cœur était engagé, elle avait passé en revue, dans sa tête, toutes les personnes, probables ou improbables, qu’elle avait pu imaginer ; enfin, tressaillant tout-à-coup, elle ouvrit la porte de la chambre prochaine et appela :

« Grâce ! Grâce Nugent ! quittez à l’instant votre pinceau, Grâce, et venez ici ! »

Miss Nugent obéit, avec son empressement ordinaire, et, dès qu’elle parut, lady Clonbrony, fixant ses yeux sur elle, lui dit :

« Voilà votre cousin Colambre qui me dit que son cœur est engagé. »

— « Oui, à miss Broadhurst, sans doute, » dit miss Nugent, en souriant, et avec un air de simplicité et de franchise, qui rassura entièrement lady Clonbrony quant à elle. Un soupçon qui s’était glissé dans son esprit, fut tout-à-coup dissipé.

— « Sans doute ; entendez-vous ce sans doute, Colambre ? Grâce, vous le voyez, n’a point de doutes ; personne n’en a que vous, Colambre.

« Et votre cœur est engagé ; et ce n’est pas à miss Broadhurst ? » dit miss Nugent, en s’approchant de lord Colambre.

— « Vous voyez maintenant combien vous surprenez, et désappointez tout le monde, Colambre. »

« Je suis fâchée que miss Nugent soit désappointée » dit lord Colambre.

— « Parce que je suis désappointée, je vous en prie, ne m’appelez pas miss Nugent, ou ne me tournez pas le dos comme si vous étiez fâché.

« Il faut que ce soit quelque dame de Cambridge, dit lady Clonbrony. — Je suis très-fâchée qu’on l’ait envoyé à Cambridge. — J’avais conseillé Oxford. C’est apparemment une de ces demoiselles Berryl, qui n’ont rien. Je ne veux plus entendre parler de ces Berryl. — Et voilà donc le motif de cette grande intimité avec le fils. Grâce, vous pouvez renoncer à vos idées sur sir Arthur Berryl. »

« Je n’ai aucune idée à laquelle il me faille renoncer, madame. » dit miss Nugent en souriant. « Miss Broadhurst » poursuivit-elle avec feu, en revenant à ce qu’elle disait à lord Colambre, « miss Broadhurst est mon amie, une amie qui m’est chère, que j’admire ; mais vous conviendrez que j’ai fidèlement gardé la promesse que j’ai faite, de ne jamais la louer devant vous, jusqu’à ce que vous m’en eussiez parlé vous-même avec éloge. À présent, souvenez-vous que hier au soir, vous m’en avez dit tant de bien que j’ai cru, je vous l’avoue, que vous l’aimiez. Ainsi il est naturel que j’aie été un peu surprise. À présent vous savez tout ce que je pense là-dessus ; je n’ai pas l’intention d’usurper votre confiance ; défaites-vous donc de cet air d’embarras. Je vous donne ma parole de ne plus vous entretenir sur ce sujet, » dit-elle en lui présentant la main, « pourvu que vous ne m’appeliez plus miss Nugent ; ne suis-je pas votre cousine Grâce ? Ne soyez pas fâchée contre moi. » « Vous êtes toujours ma cousine Grâce, et je suis loin de la pensée de me fâcher contre vous ; surtout en ce moment où je pars, pour être probablement long-temps absent.

— « Vous partez ! quand ? Où allez-vous ?

— « Demain matin, pour l’Irlande. »

— « Pour l’Irlande ! » s’écria lady Clonbrony. « Qui peut vous mettre en tête d’aller en Irlande ? Vous faites fort bien de fuir l’occasion d’entretenir un amour ridicule, puisque c’est là votre raison pour vous éloigner. Mais d’où vient que vous avez l’Irlande en tête, mon enfant ? »

— « Je ne prendrai pas la liberté de demander à ma mère ce qui lui a ôté l’Irlande de la tête, » dit lord Colambre, « mais elle se rappellera que l’Irlande est ma terre natale. »

— « C’est bien la faute de votre père et non pas la mienne, » dit lady Clonbrony, « car je voulais faire mes couches en Angleterre ; mais il a voulu absolument que son fils et son héritier vînt au monde dans le château de Clonbrony. Il y eut à ce sujet une longue contestation entre lui et mon oncle, et ce fut quelque chose qu’on dit du prince de Galles et du château de Carnavon ; qui décida la question, bien contre mon gré ; car je voulais que mon fils fût, comme moi, anglais de naissance. Mais à présent, je ne vois pas que pour avoir eu le malheur de naître dans un pays, on soit, en aucune manière, lié à ce pays ; et je me flattais que votre éducation anglaise vous avait donné des idées trop libérales, pour que vous pussiez penser ainsi. Je ne vois donc pas pourquoi vous iriez en Irlande, uniquement parce que vous y êtes né. »

— « Ce n’est pas uniquement parce que j’y suis né ; mais je désire y aller, je désire connaître ce pays, parce que mon père y a ses propriétés, parce que c’est de là que nous tirons notre subsistance.

— « Subsistance ! Dieu me bénisse, cruelle expression ! elle convient cent fois mieux à un pauvre qu’à un grand seigneur. — Subsistance ! eh bien donc, si vous allez visiter les propriétés de votre père, j’espère que vous obligerez ses agens à s’acquitter de leur devoir, et à nous faire des remises. Mais dites-moi, je vous prie, combien de temps vous comptez y rester ? »

— « Jusques à ma majorité, madame, si vous me le permettez. Je vais employer quelques mois à voyager en Irlande, et je reviendrai ici, à peu près au moment où je serai majeur ; à moins que vous et mon père, d’ici là, ne retourniez en Irlande. »

— « C’est ce qui ne sera sûrement pas, si je puis l’empêcher, comptez-y bien, » dit lady Clonbrony.

Lord Colambre et miss Nugent soupirèrent.

« Et certainement, Colambre, je trouverais fort mauvais, de votre part, que vous finissiez par vous faire le partisan de l’Irlande, comme Grâce Nugent. »

« Partisan ! non ; j’espère que je ne suis pas le partisan, mais l’amie de l’Irlande, » dit miss Nugent.

— « Sottise, mon enfant ! Je ne puis souffrir d’entendre dire, surtout à des femmes, à de jeunes demoiselles, qu’elles sont amies de tel ou tel pays ? — elles feraient mieux d’être amies d’elles-mêmes, et de leurs amis. »

« J’ai eu tort, » dit miss Nugent, « de me nommer l’amie de l’Irlande ; j’ai voulu dire que l’Irlande a été pour moi amicale ; que j’y ai trouvé des amis, quand je n’en avais point ailleurs ; que là, chez vous, comme si j’eusse été chez moi, j’ai reçu de vous les plus tendres soins ; que j’y ai passé mes premières et mes plus heureuses années, et que je ne puis jamais l’oublier. Ma chère tante, j’espère que vous ne désirez pas que je l’oublie. »

« Dieu m’en préserve ! ma chère Grâce, » dit lady Clonbrony, touchée de son air et du son de sa voix, « Dieu m’en préserve ! je ne puis souhaiter que vous soyez autre que vous n’êtes ; car je suis convaincue qu’il n’est rien que je puisse vous demander que vous ne soyez disposée à faire pour moi : et, croyez-moi, il est peu de choses, mon enfant, que je ne fisse pour vous. »

À l’instant, les yeux de sa nièce exprimèrent un souhait.

Lady Clonbrony, quoiqu’elle ne fût pas ordinairement très-prompte à deviner ce que les autres souhaitaient, comprit, et répondit avant que sa nièce eût hasardé sa requête.

« Demandez-moi tout, hors cela, Grâce. Retourner à Clonbrony, tant que je pourrai demeurer à Londres, c’est ce que je ne puis ni ne veux faire pour vous, ou pour qui que ce soit. » Et regardant son fils avec toute la fierté de l’entêtement, elle ajouta : « Ainsi, qu’il n’en soit plus question — Allez où il vous plaira, Colambre, et je demeurerai là où je veux être : je suppose que votre mère a le droit de vous dire cela. »

Son fils, avec beaucoup de respect, l’assura qu’il était loin de vouloir la gêner dans l’usage du droit incontestable qu’elle avait de juger elle-même en ce qui la concernait ; qu’il ne s’était jamais permis autre chose que de l’informer de quelques circonstances relatives à ses affaires, qu’elle paraissait ignorer totalement, et qu’il était peut-être dangereux qu’elle ignorât plus long-temps.

« Ne me parlez pas d’affaires, » s’écria-t-elle en dégageant ses mains de celles de son fils, « Parlez-en à milord, ou à ses agens, puisque vous allez en Irlande. Je n’entends rien aux affaires ; mais ce que je sais bien, c’est que je vivrai à Londres tant que je pourrai ; et que, quand je n’y pourrai plus vivre, je ne vivrai nulle part. Voilà comme j’envisage la vie, et telle est ma résolution, une fois pour toutes ; car si personne de la famille Clonbrony n’a de l’âme, grâce au ciel, j’en ai. » En achevant ces mots, elle s’éloigna majestueusement, et sortit. Lord Colambre la suivit ; car, après la résolution qu’il avait prise, et la promesse qu’il venait de faire, il n’osa pas s’exposer, en ce moment, à un tête-à-tête avec miss Nugent.

Il devait y avoir, dans la soirée, un concert chez lady Clonbrony ; et, comme de raison, mistriss et miss Broadhurst devaient s’y trouver. Pour qu’elles n’apprissent pas trop brusquement la nouvelle du prochain départ de son fils pour l’Irlande, lady Clonbrony écrivit à mistriss Broadhurst, et l’engagea à venir une demi-heure plutôt que l’heure fixée, parce qu’elle voulait l’entretenir de quelque chose de particulier, qui venait d’avoir lieu.

Comme ce qui se passa dans ce conseil privé ne paraît point avoir influé sur les affaires, nous nous dispenserons de le rapporter. Il suffira d’observer qu’on y parla beaucoup, et qu’on ne fit rien. Toutefois, miss Broadhurst n’était pas une jeune personne qu’on pût facilement tromper, même lorsque ses passions y étaient intéressées. Dès que sa mère lui eut appris le projet de départ de lord Colambre, elle devina tout. Elle avait une âme forte, et elle était capable d’envisager avec fermeté la vérité. Environnée, comme elle l’avait été, de tous les moyens de se satisfaire, que peuvent procurer la richesse et la flatterie, elle avait découvert de bonne heure ce que bien des gens, dans la même situation, ne reconnaissent qu’à un âge avancé ; elle savait que les plaisirs purement personnels peuvent bien nous rendre incapables de contribuer au bonheur des autres, mais qu’ils ne nous rendent pas heureux. Méprisant les flatteurs, elle avait résolu de se faire des amis, et de prendre pour cela le seul moyen qui fût sûr, celui de les mériter. Son père avait acquis et réalisé une immense fortune, par une grande puissance de calcul, et par sa continuelle application ; les facultés qu’elle avait reçues ou apprises de son père, elle en fit usage dans un champ plus vaste. Il s’était borné à des spéculations pour acquérir de l’argent ; elle étendit les siennes à la recherche du bonheur. Il calculait, supputait ; elle appréciait. Il était avare ; elle était généreuse.

Miss Nugent s’habillait pour le concert ; ou plutôt, à moitié habillée, et assise devant sa glace, elle réfléchissait, quand miss Broadhurst entra chez elle. Miss Nugent congédia sa femme de chambre.

« Grâce, » lui dit miss Broadhurst, avec un air ouvert, résolu, calme, « vous et moi, nous pensons à la même chose, à la même personne. »

« Oui, à lord Colambre, » dit miss Nugent, ingénuement, et d’un air triste.

— « En ce cas, je puis mettre tout d’un coup votre esprit en repos, ma chère amie, en vous assurant que je ne penserai plus à lui. Que j’aie pensé à lui, je ne le nierai pas. J’ai cru que si, nonobstant la différence de nos âges, et d’autres différences encore, il me préférait à toute autre, je le préférerais aussi à tous ceux qui m’ont recherchée jusqu’à présent. Dès notre première entrevue, j’ai bien reconnu qu’il n’était pas homme à me faire la cour à raison de ma fortune ; et j’ai pu encore juger assez froidement pour m’apercevoir que, probablement, ma personne ne lui inspirerait pas de l’amour. Mais j’étais trop orgueilleuse dans mon humilité, trop confiante en moi-même, trop brave, trop ignorante ; en un mot, je ne connaissais rien à tout cela. Nous sommes tous, plus ou moins, sujets aux illusions de la vanité, de l’espérance et de l’amour. Moi-même, moi ! qui me croyais si clair-voyante, je ne savais pas que Cupidon, agitant ses ailes, pouvait mettre toute l’atmosphère en mouvement ; changer la taille, les proportions, la couleur, la valeur de chaque objet ; nous conduire dans un mirage, et nous abandonner ensuite dans un affreux désert. »

« Ma chère amie ! » dit miss Nugent d’un air compatissant.

— « Mais il n’y a qu’un lâche ou qu’un sot qui puisse s’abandonner aux pleurs dans ce désert, au lieu de chercher à retrouver son chemin, avant que la tempête se soit élevée, et en ait fait disparaître toutes les traces. Mais, laissant le style figuré, je vous dirai tout simplement que vous pouvez être sûre que je ne penserai plus à lord Colambre. »

— « Je crois que vous prenez le bon parti ; mais je suis fâchée, très-fâchée que vous soyez obligée de le prendre. »

— « De grâce ! épargnez-moi votre chagrin ! »

« Mon chagrin est pour lord Colambre, » dit miss Nugent. « Où trouvera-t-il une femme semblable ? non pas en miss Berryl, assurément. Toute jolie qu’elle soit, ce n’est pourtant qu’une jolie femme, une élégante ! est-il possible que lord Colambre ! lord Colambre ! préfère une fille comme celle-là… lord Colambre ! »

Miss Broadhurst regarda attentivement son amie en l’écoutant ; elle vit la franchise dans ses yeux ; elle vit que miss Nugent ne se doutait pas qu’elle était elle-même la personne aimée.

« Dites-moi, Grâce, êtes-vous fâchée que lord Colambre parte ? »

— « Non ! j’en suis bien aise. J’en ai été affligée dans le premier moment ; mais à présent, j’en suis contente : cela peut le préserver d’un mariage indigne de lui, le rendre à lui-même, et le réserver pour… pour la seule femme que j’aie jamais vue qui lui convienne, qui vaille autant que lui, qui l’apprécierait et l’aimerait comme il mérite d’être apprécié et aimé. »

— « Arrêtez, ma chère ; si vous parlez de moi, je ne suis pas, je ne puis jamais être cette femme. Ainsi, puisque vous êtes mon amie, puisque vous désirez mon bonheur, car je suis sûre que vous le désirez sincèrement, je vous conjure de ne plus présenter cette idée à mon esprit — Elle en est sortie, je l’espère, pour toujours : il est important pour moi que vous le sachiez, que vous le croyiez. Dorénavant, qu’il ne soit plus question de ce sujet entre nous, ni de près, ni de loin ; nous avons assez d’autres sujets de conversation, et nous n’avons pas besoin de recourir à un pernicieux commérage sentimental. Il y a une grande différence entre avoir besoin d’une confidente, et accorder sa confiance à une amie. Ma confiance, vous la possédez entièrement ; tout ce qui est dans mon âme, tout ce qui doit en être connu, vous le connaissez. Et maintenant, je vais vous laisser achever. tranquillement votre toilette pour le concert. »

— « Oh ! ne vous en allez pas ! vous ne me gênez point, je serai habillée dans un moment. Demeurez avec moi, et soyez sûre que ni à présent, ni jamais, je ne vous entretiendrai sur un sujet que vous voulez que j’évite ; je pense absolument comme vous sur les confidentes et le commérage sentimental, et je vous approuve fort de ne pas les aimer. »

Un grand coup de marteau à la porte annonça qu’il arrivait déjà du monde.

« Ne pensez plus à l’amour, mais occupez-vous d’être belle et de vous faire admirer, tant qu’il vous plaira, » dit miss Broadhurst. « Habillez-vous bien vite ; c’est la toilette qui est à l’ordre du jour. »

« Elle est à l’ordre du jour et de la nuit ; et tout cela pour des gens dont je ne me soucie pas le moins du monde, » dit Grâce ; » et c’est ainsi que se passe la vie ! »

« Bon Dieu ! miss Nugent, » s’écria Petito, la femme de chambre de lady Clonbrony, en entrant d’un air consterné ; « vous n’êtes pas encore habillée ! Milady est descendue avec mistriss Broadhurst ; et lady Pococke, et l’honorable mistriss Tremblecham sont arrivées ; et Signor, le chanteur italien, était, depuis une demi-heure, à se promener seul, et désolé, dans les appartemens, et je m’étonnais de ce que personne ne sonnait pour moi ; mais milady s’est habillée, Dieu sait comment, sans personne… pour l’amour de Dieu miss Nugent, si vous pouviez rester tranquille, seulement une demi-seconde. Si bien que j’ai songé à entrer chez miss Nugent ; car ces demoiselles jasent si fort, me suis-je dit à la porte, qu’elles ne s’apercevront pas que le temps s’écoule, si je ne les en avertis. Mais, à présent, milady est descendue, et rien ne nous oblige à agacer nos nerfs ; nous pouvons prendre les choses tranquillement et sans en perdre la tête. — Mais n’est-ce pas, mesdames, un mouvement bien soudain que celui de notre jeune lord, d’aller en Irlande ! Prenez donc garde ; miss Nugent, vos mouvemens sont aussi trop prompts, et votre habillement par derrière est tout je ne sais comment. » — « Oh ! n’y prenez pas garde, » dit la jeune personne en échappant de ses mains, « il ira à merveille comme cela ; je vous remercie, Petito. »

« Il ira à merveille comme cela, n’y prenez pas garde, » marmotta entre ses dents Petito, en suivant de l’œil les deux amies qui descendaient ensemble l’escalier, « je ne puis tenir à habiller une jeune demoiselle qui dit toujours, n’y prenez pas garde, c’est à merveille cela ; et ne jamais faire une confidence, ne jamais dire un mot de ses secrets, c’est ce que je ne puis pardonner à miss Nugent ; et miss Broadhurst, qui me présente les épingles, comme pour me dire, faites votre besogne, Petito, et ne parlez pas. — C’est aussi trop impertinent ; comme si on n’était pas de chair et d’os tout de même qu’elles, et comme si on n’avait pas le droit de parler et de tout entendre aussi bien qu’elles ; et mistriss Broadhurst aussi, qui est en conseil privé avec milady, et qui pince sa bouche et prend ses airs de la Cité, et interrompt la conversation quand j’entre, pour parler de tabac, comme si j’étais une niaise qui va croire qu’elles se retirent dans ce cabinet pour parler de tabac. Il me semble, à moi, que la femme de chambre d’une femme de qualité a droit à la garde des secrets de sa maîtresse, comme à celle de ses bijoux ; et si milady Clonbrony était réellement une femme de qualité, elle considérerait que l’un fait aussi bien partie que l’autre de mes attributions. Ainsi, je dirai ce soir à milady, comme je lui dis toujours quand elle me fait enrager, que c’est la première fois que je suis en condition dans une famille irlandaise, et que je n’en connais pas les usages. — Elle me dira alors bien vite qu’elle est née dans le Hoxfordshire, et je lui répondrai, avec mon petit air insolent, « vous y êtes née, milady ! Ah ! c’est vrai ; mais j’oublie toujours que vous êtes Anglaise. » Peut-être alors elle me dira : « Vous oubliez ! c’est-à-dire que vous vous oubliez étrangement, Petito ; » et je répondrai, en prenant mon air digne, « si milady le croit ainsi, je ferai mieux de prendre mon congé. » Et je voudrais bien qu’elle me prit au mot, car lady Dashfort est une bien meilleure condition, m’a-t-on dit ; et je sais qu’elle se meurt d’envie de m’avoir.

Après avoir pris cette résolution, Petito mit fin à son soliloque, qui semblait devoir être éternel ; et alla joindre dans l’antichambre les gens de milord, pour écouter le concert et prononcer son jugement sur tout, en regardant entre les têtes dans le salon d’Apollon ; car ce soir l’Alhambra avait été changé en salon d’Apollon. Elle remarqua que tandis que tout le monde se pressait en cercle autour d’un virtuose qui chantait, miss Broadhurst et lord Colambre, debout, hors du cercle, paraissaient s’entretenir de choses sérieuses. Petito aurait donné volontiers les trois premières robes qu’elle attendait de lady Clonbrony, ou en cas qu’elle sortît de chez elle, une des meilleures robes de lady Dashfort, à l’exception de celle de velours ponceau, uniquement pour entendre ce que miss Broadhurst et lord Colambre se disaient. Hélas ! elle ne put que voir le mouvement de leurs lèvres, et il lui fut impossible de deviner s’ils parlaient de musique ou d’amour ; si le mariage serait fait ou rompu. Mais le style diplomatique étant devenu familier aux femmes de chambre, mistriss Petito s’entretint de la chose avec ses amis, dans l’antichambre, avec l’air mystérieux et important d’un chargé d’affaires, ou de la femme d’un chargé d’affaires. Elle parla de son opinion particulière, de l’impression qui était restée dans son esprit, de ses raisons confidentielles pour penser ainsi ; elle dit qu’elle le tenait de bonne source, mais qu’elle devait éviter de compromettre ses autorités.

Nonobstant toutes ces autorités, lord Colambre quitta Londres le lendemain, et prit le chemin de l’Irlande, déterminé à voir et à juger par lui-même, et à reconnaître si l’horreur que sa mère avait conçue de ce pays avait des causes raisonnables, ou n’était qu’un caprice.

Cependant, le bruit se répandit dans Londres, que lord Colambre était allé en Irlande, pour prendre quelques arrangemens relatifs à son prochain mariage avec la riche héritière miss Broadhurst. Il serait difficile de dire qui contribua le plus à accréditer ce bruit, de mistriss Petito ou de sir Térence O’Fay ; ce qui est certain, c’est qu’il fut très-utile à lord Clonbrony, en apaisant ses créanciers.



FIN DU PREMIER VOLUME.



  1. Façon de parler anglaise, pour dire se mettre en lieu et place, ou au droit de quelqu’un. Nous l’avons conservée dans la traduction, à cause du jeu de mots.