L’Absent (1812)
H. Nicolle, Galignani, Renard (tome 1p. 114-154).



CHAPITRE IV.




Lady Clonbrony tomba malade le lendemain de sa fête ; elle s’était enrhumée dans un courant d’air très-vif, en faisant des complimens, lors de sa sortie, au duc de V…, qui, durant tout ce temps, trouvait qu’elle savait très-peu son monde, et qui s’impatientait de ce qu’elle faisait attendre ses chevaux. L’indisposition de milady fut longue et sévère, et la retint, durant plusieurs semaines, dans sa chambre : c’était une fièvre rhumatismale, accompagnée d’une ophtalmie. Tous les jours, quand lord Colambre allait voir sa mère, il trouvait miss Nugent dans son appartement, et tous les jours il avait de nouveaux sujets d’admirer cette charmante fille. Ses soins affectueux, sa patience à toute épreuve, l’extrême attachement qu’elle montrait pour sa tante, releva beaucoup lady Clonbrony dans l’esprit de son fils. Il se persuada qu’elle avait de bonnes et grandes qualités, sans lesquelles il eût été impossible qu’elle se fît aimer à ce point. À quelques faibles près, tels que celui de rechercher le beau monde, et sa manie d’être anglaise, et autres petits travers de ce genre, lady Clonbrony était au fond une très-bonne femme. Elle avait d’excellens principes de religion et de morale ; et quand le personnel n’était pas immédiatement intéressé, elle était tout-à-fait bienveillante. Quoique toute son attention fût si absorbée par le devoir de cultiver ses nombreuses connaissances et de les multiplier, qu’elle ne s’aperçût pas qu’elle eût des attachemens, elle en avait réellement ; mais ses attachemens étaient concentrés sur un petit nombre de proches parens. Elle avait beaucoup de tendresse pour son fils, et elle s’enorgueillissait de lui. Après son fils, la personne qu’elle chérissait le plus était sa nièce ; elle avait reçu chez elle Grâce Nugent, orpheline et abandonnée de ses autres parens : elle l’avait élevée, la traitant toujours avec beaucoup de bonté. Cette tendresse, ces obligations avaient inspiré à miss Nugent la plus vive reconnaissance ; et c’était ce profond sentiment qui la rendait capable de soins pénibles et de choses en apparence au-dessus de ses forces. Cette jeune personne ne paraissait pas avoir une constitution robuste, et elle supportait, en cette occasion, des fatigues extraordinaires. Sa tante ne pouvait se passer un moment d’elle ; elle ne fermait pas l’œil, si Grâce ne veillait pas presque toute la nuit près de son lit. Les nuits se succédaient, et ramenaient pour miss Nugent la même fatigue ; et cependant, avec si peu de sommeil, et souvent point du tout, elle, conservait sa santé, ou, du moins, son courage et sa gaîté, et tous les matins, lord Colambre, en entrant dans la chambre de sa mère, y trouvait miss Nugent aussi fraîche que si elle eût dormi toute la nuit. Son teint était cependant, comme il le remarqua, très-mobile ; il variait suivant ses sentiment et ses émotions, et bientôt lord Colambre la trouva tout aussi jolie quand elle était pâle, que lorsqu’elle avait des couleurs. Elle lui avait paru belle, environnée de l’éclat des lumières et avec tous les avantages de la toilette : mais il la trouva et plus jolie et plus intéressante, quand il la vit dans une chambre de malade, où le jour paraissait à peine, où il ne la discernait guère qu’à la grâce de ses mouvemens, ou lorsqu’un rideau, soulevé un moment, laissait tomber un rayon de soleil sur son visage et sur ses boucles négligées.

On peut passer bien des choses, à raison d’une fièvre rhumatismale et d’une fluxion sur les yeux ; cependant il paraîtra étrange que lady Clonbrony fût assez aveugle, assez sourde, pour ne rien voir et pour ne rien entendre durant tout ce temps : on s’étonnera qu’ayant vécu si long-temps dans le monde, il ne lui vint pas une seule fois dans la tête qu’il était imprudent d’avoir pour garde-malade une jeune demoiselle de dix-huit ans au plus, et surtout une jeune personne comme celle-là, alors que son fils, qui n’avait pas vingt-un ans, et quel fils ! venait la voir tous les jours. Il en fut pourtant ainsi. Lady Clonbrony n’avait aucune idée de l’amour, elle en avait bien rencontré dans les romans du jour qu’elle parcourait par ton, et qui l’endormaient quelquefois ; mais ce n’était que de l’amour dans les livres. Dans la vie réelle, elle n’en avait jamais vu ; et comment aurait-elle pu en voir, au train de vie qu’elle menait ? Elle avait ouï dire que l’amour faisait faire des folies aux jeunes gens, et même aux vieillards ; mais ceux qui faisaient ces folies étaient des extravagans ou des sots, et si cela passait la sottise, c’était choquant, et personne ne voyait plus ces gens-là. Mais lady Clonbrony n’avait pas pour son compte la plus petite notion de chose semblable ; elle n’imaginait pas que, hors de Bedlam, personne pût préférer une bonne maison, un équipage décent, un établissement solide, à ce qu’on appelle l’amour dans une chaumière : elle avait trop bonne opinion du jugement de son fils, pour ne rien dire de ses devoirs envers sa famille ; elle le croyait trop fier de son rang et de ce qu’il était son fils ; en un mot elle avait, disons-nous, trop bonne opinion de son jugement, pour concevoir la plus petite idée de ce genre à son sujet. Et à l’égard de sa nièce, d’abord c’était sa nièce, et les cousins-germains ne devaient jamais épouser leurs cousines, parce que ces sortes d’alliances n’ajoutent rien à la considération, au crédit, à la puissance des familles. Cette doctrine, milady l’avait professée durant tant d’années, et d’un ton si dogmatique, qu’elle la considérait comme incontestable et aussi obligatoire qu’aucune loi de l’état ou qu’aucun précepte de morale ou de religion. Elle aurait aussi bien soupçonné sa nièce de vouloir lui voler son collier de diamans, que du projet de dérober le cœur de Colambre, ou d’épouser l’héritier de la maison de Clonbrony.

Miss Nugent savait si bien tout cela, elle en était tellement convaincue, qu’elle ne se permettait jamais de songer à lord Colambre comme à un amant. Le devoir, l’honneur et la reconnaissance ; la reconnaissance, ce sentiment, ce principe si fort chez elle, le lui interdisaient. Elle s’était si bien préparée et accoutumée à considérer son cousin comme un homme auquel jamais elle ne pouvait être unie ; qu’avec les manières les plus aisées et une simplicité parfaite, elle se conduisait, à son égard, comme s’il eût été son frère ; non pas dans ce sens équivoque, sentimental, romanesque, dans lequel certaines femmes parlent de traiter en frères des hommes à qui, secrètement, elles cherchent sans cesse à inspirer de l’amour : elle ne faisait pas usage de cette phrase comme d’un prétexte commode, d’une manière facile de se mettre à l’abri du soupçon et du blâme, et de jouir de tous les avantages de la confiance et de l’amitié intime, jusqu’à ce que le moment favorable fût venu de déclarer ou d’avouer le secret sentiment du cœur. Non ! cette jeune personne était absolument incapable de duplicité ; elle n’avait point de restrictions mentales, de subtilités métaphysiques ; mais simple, droite et de bonne foi dans sa morale, elle agissait comme elle pensait, pensait ce qu’elle disait, et était ce qu’elle semblait être.

Dès que lady Clonbrony fut en état de recevoir quelques personnes, sa nièce fit avertir mistriss Broadhurst, qui vivait dans l’intimité de la famille, et qui vint alors souvent tenir compagnie, dans la soirée, à la malade. Miss Broadhurst accompagnait sa mère, car elle n’aimait point à sortir avec d’autres chaperons qu’elle ; il lui aurait été désagréable de demeurer seule chez elle, et il lui était au contraire fort agréable de passer ce temps avec son amie miss Nugent. En cela, elle était sans dessein, sans coquetterie : miss Broadhurst avait l’âme trop élevée, trop indépendante, pour s’abaisser à du manége de ce genre. Le jour de la fête, lors de son entrevue avec lord Colambre, elle avait cru le comprendre, et elle était persuadée qu’il l’avait comprise ; elle jugeait qu’il n’était pas d’inclination à lui faire la cour pour sa fortune, et qu’il avait reconnu qu’elle ne s’accommoderait pas d’un homme qui la rechercherait sans l’aimer véritablement. Elle avait deux ou trois ans de plus que lord Colambre, et savait très-bien qu’elle n’était pas une beauté ; mais elle avait le juste sentiment de son mérite et de ce qui convenait à la dignité de son sexe. Elle était bien persuadée que ses manières indiquaient cela parfaitement, et que lord Colambre en était pénétré ; elle ne craignait donc pas qu’il s’y méprît : et quant à ce que le monde en penserait, elle s’en souciait très-peu ; car elle était accoutumée à entendre dire tous les jours qu’elle allait se marier avec cinquante prétendans différens. Sûre de ses intentions et de la régularité de sa conduite, et méprisant le commérage, elle dédaignait, peut-être un peu trop pour une femme, et surtout pour une jeune femme, l’opinion publique. Mistriss Broadhurst, quoique sa fille se fût clairement expliquée, relativement à lord Colambre, avant de commencer ce cours de visites journalières, était charmée que, même sur ce pied, les jeunes gens se vissent souvent. Mistriss Broadhurst ambitionnait ardemment, pour sa fille, un rang et une alliance avec une ancienne famille : elle sentait bien que la petite disproportion d’âge pouvait, en ce cas, être un obstacle, et elle avait appris avec chagrin que sa fille avait, imprudemment et sans nécessité, confessé son âge ; mais cet obstacle pouvait être surmonté, et de plus grandes difficultés s’aplanissaient tous les jours dans le mariage d’héritières beaucoup moins riches. Quant aux sentimens de la jeune personne, sa mère les connaissait mieux qu’elle-même ; elle comprenait fort bien la fierté de sa fille qui redoutait d’être marchandée et vendue. Mais mistriss Broadhurst, avec son esprit grossier, avait des idées plus justes sur l’amour que lady Clonbrony ; elle vit bien, à travers la crainte de sa fille d’être offerte à lord Colambre, et son désir que sa famille ne fît à cet égard aucune avance, que si lord Colambre faisait lui-même ces avances, il avait plus de chances de succès qu’aucun des nombreux prétendans qui avaient jusqu’à présent aspiré à la main de cette héritière. De cela même qu’il n’avait pas débuté par lui faire la cour, il résultait un avantage en sa faveur ; car c’était une preuve qu’il n’avait point de vues intéressées, et que s’il lui rendait, par la suite, des soins, ce serait sincèrement.

« Maintenant, laissez-les se voir ainsi, familièrement, sans apparence de projet, et vous verrez, ma chère lady Clonbrony, que les choses iront d’elles-mêmes, comme nous pouvons le désirer, et sans que nous nous mêlions de leurs affaires. Soyons à notre jeu, et ne nous occupons pas du leur. Je me rappelle que lorsque j’étais jeune… Mais ce temps est passé, n’en parlons plus. Qu’ils soient ensemble, cela suffit. Demandez aux hommes de votre connaissance pourquoi ils se sont mariés, et la plupart vous répondront : « Parce que j’ai rencontré miss une telle en tel endroit, et parce que nous nous trouvions toujours ensemble ». — Le voisinage ! la proximité ! comme disait mon père ; et il avait été marié cinq fois, dont deux à des héritières. »

En conséquence de ce plan de les laisser s’arranger eux-mêmes, lady Clonbrony faisait tous les soirs sa petite partie avec mistriss Broadhurst, et un M. et une miss Pratt, frère et sœur, qui étaient les voisins les plus commodes et les plus obligeans qu’on puisse imaginer. De temps en temps, lady Clonbrony, en arrangeant ses cartes, jetait un coup d’œil d’observation sur les jeunes gens, assis à l’autre table, tandis que mistriss Broadhurst, plus prudente, leur tournait le dos, conservait sa gravité, avait l’air tout-à-fait à son jeu, ne prenait même pas garde aux coups d’œil de lady Clonbrony, et n’ouvrait la bouche que pour demander à son partenaire : « Combien d’honneurs avions-nous ? »

La partie des jeunes gens était d’ordinaire composée de miss Broadhurst, lord Colambre, miss Nugent, et son admirateur, M. Salisbury. M. Salisbury était un homme de moyen âge, très-agréable et fort instruit ; il avait beaucoup vu le monde et vécu dans la meilleure compagnie ; il avait acquis un tact très-sûr ; il était rempli d’anecdotes, non de ces petites anecdotes de société qui ne signifient rien, ne mènent à rien, mais de celles qui peignent les caractères et les manières des différentes nations et la nature humaine en général, ou de celles relatives à ces personnages illustres qui excitent la curiosité et l’intérêt du public. Jusque-là miss Nugent ne l’avait vu que dans de grandes sociétés, où il était estimé, recherché pour son savoir-vivre et ses récits amusans, mais où il n’avait pas eu les occasions de déployer les qualités supérieures de son esprit, ou de montrer son caractère. M. Salisbury lui parut un tout autre homme en causant avec lord Colambre. Celui-ci, avec cette soif de s’instruire qu’il est toujours agréable de satisfaire, avait un air ouvert, une franchise, une générosité, une chaleur dans ses manières, qui, réunis à une politesse du bon genre, inspirent la confiance ; et par là il se faisait aimer de tous ceux avec qui il conversait. Ses manières étaient particulièrement agréables à un homme tel que M. Salisbury, qui était las de l’uniformité et de l’égoïsme des gens du monde.

Miss Nugent avait eu rarement l’avantage d’entendre traiter en conversation des sujets de littérature. Dans la vie qu’elle avait été forcée de mener, elle avait acquis des avantages ; son esprit s’était exercé sur tout ce qui se passait sous ses yeux ; elle avait formé son jugement et son goût par ses observations sur la vie réelle ; mais le vaste champ des connaissances n’avait jamais été ouvert devant elle. Elle n’avait point eu l’occasion d’acquérir de la littérature, mais elle l’admirait dans les autres, et particulièrement chez son amie miss Broadhurst. Miss Broadhurst avait eu tous les avantages de l’éducation qu’on peut se procurer avec de l’argent, et elle en avait profité d’une manière peu commune parmi ceux à qui ils sont ainsi prodigués : non seulement elle avait eu beaucoup de maîtres et lu beaucoup de livres, mais elle avait réfléchi sur ses lectures, et suppléé, par la force de son entendement, à ce qu’on ne peut acquérir avec le seul secours des maîtres. Miss Nugent appréciait trop, peut-être, une instruction qu’elle ne possédait pas ; et, tout-à fait exempte d’envie, elle considérait son amie comme un être supérieur, et avait pour elle une admiration qui allait jusqu’à l’enthousiasme : et maintenant, attentive, charmée, elle écoutait tour-à-tour miss Broadhurst, M. Salisbury et lord Colambre, s’entretenant ensemble sur des sujets littéraires ; et elle les écoutait avec une physionomie si pleine d’intelligence, si animée, et qui peignait si bien la bonté et la beauté de son âme, que, bien souvent, ces deux messieurs n’étaient plus à ce qu’ils disaient.

« Continuez, je vous prie, » dit-elle un jour à M. Salisbury, « vous vous taisez peut-être par politesse, par pitié pour mon ignorance ; mais quoique je sois ignorante, vous ne m’ennuyez pas, je vous assure. Auriez-vous lu les Mille et une Nuits ? Comme celui dont les yeux furent touchés par le derviche magicien, je vois à présent les richesses d’un nouveau monde. Oh ! qu’il est peu semblable, qu’il est supérieur à celui dans lequel j’ai vécu, à ce qu’on appelle le grand monde ! »

Lord Colambre alla chercher une fort belle édition des Mille et une Nuits, y chercha le conte dont parlait miss Nugent, et le montra à miss Broadhurst, qui, de son côté, cherchait dans un autre volume.

Lady Clonbrony, de sa partie, vit les jeunes gens ainsi occupés.

« Je conviens que je ne m’entends pas à ces choses-là comme vous, ma chère mistriss Broadhurst, » dit-elle à l’oreille de celle-ci, « mais regardez actuellement, les voilà dans leurs livres ! Que pouvez-vous, attendre de ces manières-là ? C’est si mal élevé, si impoli de la part de Colambre, qu’il faut que je le lui fasse entendre. »

— « Gardez-vous en bien, ma chère lady Clonbrony ! Point d’avis, point de remarques ! Que voulez-vous de mieux ? Elle lit, et milord, derrière elle, appuyé sur sa chaise, a la permission de lire avec elle ; n’est-ce pas à merveille ? Je n’ai jamais vu d’homme à qui elle ait permis de Rapprocher à ce point ! Ainsi, lady Clonbrony, pas un mot pas un regard, je vous en conjure. »

— « Je le veux bien, puisque vous le voulez ! Mais s’ils faisaient un peu de musique… »

— « Ma fille est lasse de musique. Combien vous dois-je, milady ? Trois rubbers, je crois… Eh bien, vous aurez peine à le croire d’une jeune personne, » continua mistriss Broadhurst, « mais ma fille préfère souvent un livre à un bal. »

« Assurément, cela est fort extraordinaire, de la manière dont elle a été élevée ; cependant les livres et tout ce qui s’ensuit sont si fort de mode aujourd’hui, que cela me paraît assez naturel, » dit lady Clonbrony.

Sur ces entrefaites, M. Berryl, l’un des amis de lord Colambre à Cambridge, celui pour qui il avait traité l’affaire du curricle avec Mordicai, vint à Londres. Lord Colambre le présenta à sa mère, qui le reçut très-gracieusement ; car M. Berryl était un jeune homme d’une jolie tournure, bien élevé, de bonne famille, destiné à hériter d’une fortune assez considérable, et, à tous égards, un parti très-convenable pour miss Nugent. Lady Clonbrony pensa qu’il serait très-sage de s’assurer de lui pour sa nièce, avant qu’il fut répandu dans Londres, où beaucoup de mères et de filles ne tarderaient pas à lui faire sentir sa propre importance. M. Berryl, en sa qualité d’ami intime de lord Colambre, fut admis le soir dans le petit comité de lady Clonbrony, et il contribua à l’agrément de ces réunions. Son instruction, sa façon de penser, ses vues, étaient tout-à-fait différentes de celles de M. Salisbury ; et de leur entretien résulta ce choc d’opinions et cette variété qui plaisent tant dans la conversation. L’éducation, le caractère, les goûts de M. Berryl étaient très-analogues au rôle qu’il était destiné à jouer dans la société, celui d’un homme comme il faut, vivant dans ses terres. On ne doit point entendre par cette expression ces campagnards du vieux temps, tout-à-fait ignorans, qui mangeaient, buvaient et chassaient ; cette espèce de gens dont la race est aujourd’hui à peu près éteinte ; mais un propriétaire de terres, Anglais, instruit, éclairé, indépendant, le plus heureux peut-être de tous les hommes. La comparaison entre le bonheur de la vie de Londres et celui de la vie de la campagne, la dignité, l’utilité, l’intérêt des occupations, l’emploi du temps, dans ces deux situations différentes, furent, un soir, entre M. Berryl et M. Salisbury, le sujet d’une conversation, enjouée, amusante, et peut-être instructive ; et comme il arrive le plus souvent, chacun, en fin de cause, garda son opinion. On remarqua que miss Broadhurst avait secondé fort habilement, et avec chaleur, M. Berryl ; et lord Colambre vit dans leurs vues, leurs plans et leurs idées, une conformité frappante, et, suivant lui, heureuse. Quand miss Broadhurst fut appelée à prononcer définitivement entre la vie de la ville et celle de la campagne, elle dit que si elle était condamnée aux extrêmes de l’une ou de l’autre, elle préférerait la vie de la campagne, d’autant que le journal de Robinson Crusoé lui paraissait préférable à celui de l’oisif du Spectateur.

« Dieu me bénisse ! mistriss Broadhurst, entendez-vous ce que dit votre fille ? » s’écria lady Clonbrony, qui de sa table de jeu prêtait l’oreille à la conversation. « Est-il possible que miss Broadhurst, avec sa fortune, ses prétentions et son bon sens, dise sérieusement qu’elle s’accommoderait de la vie de campagne ? »

« Que parlez-vous de vivre à la campagne, mon enfant ? » dit mistriss Broadhurst.

Miss Broadhurst répéta ce qu’elle avait dit.

« C’est ce que disent toutes les filles qui ont habité la ville, » dit mistriss Broadhurst ; « elles ne rêvent que de moutons et de houlettes ; mais le premier hiver qu’elles passent à la campagne les guérit radicalement : une bergère est en hiver un triste personnage partout, excepté dans une mascarade. »

« Colambre, » dit lady Clonbrony, « je suis sûre que les sentimens de miss Broadhurst sur la vie de la campagne, et tout ce qu’elle vient de dire, vous charment ; car, savez-vous bien, madame, qu’il me prêche continuellement pour me persuader de quitter la ville ? Colambre et miss Broadhurst sont parfaitement d’accord. »

« Soyez à votre jeu, par pitié pour votre partenaire, lady Clonbrony, » dit mistriss Broadhurst, en se pressant de l’interrompre. « Il faut que M. Pratt soit aussi patient que Job ; vous avez déjà renoncé deux fois dans cette main. »

Lady Clonbrony se confondit en excuses, eut les yeux sur ses cartes, et tâcha d’y avoir aussi son esprit ; mais on dit quelque chose à l’autre bout de l’appartement, sur une terre dans le Cambridgeshire, qui attira son attention. M. Pratt eut en effet besoin de toute la patience de Job ; elle renonça, et perdit la levée avec quatre d’honneurs.

Dès que la partie fut finie, et qu’elle put causer avec mistriss Broadhurst, elle lui fit part de toutes ses appréhensions.

« Sérieusement, chère madame, » dit-elle, « j’ai eu grand tort de recevoir M. Berryl comme je l’ai fait, quoique ce fût à cause de miss Nugent ; mais je ne savais pas que miss Broadhurst eût des propriétés dans le Cambridgeshire. Je viens de leur entendre dire que leurs terres se touchent, et nous voilà bien tombées, pour le coup, madame, dans le danger du voisinage ! »

« Il n’y a point de danger, il n’y en a point ! » dit mistriss Broadhurst. « Vous me permettrez de vous dire que je connais ma fille mieux que vous ; personne ne songe moins qu’elle à la fortune et à des terres. »

— « Cela se peut ; tout ce que je sais, c’est qu’elle vient d’en parler, et même très-sérieusement. »

— « Oui, je ne le nie pas ; mais ignorez-vous que les jeunes filles ne songent jamais à ce dont elles parlent, ou plutôt qu’elles ne parlent pas de ce qui les occupe ? Et elles ont toujours dix fois autant à dire à l’homme dont elles ne se soucient pas, qu’à celui qui leur tient au cœur. »

« C’est fort extraordinaire ! » dit lady Clonbrony, « tout ce que je souhaite, c’est que vous ayiez raison. »

« J’en suis sûre, » dit mistriss Broadhurst. « Souffrez seulement que les choses aillent leur train ; et demain au soir, soyez un peu plus à votre jeu qu’aujourd’hui ; vous verrez que mes prophéties s’accompliront. Lord Colambre en viendra à offrir carte blanche avant la fin de la semaine, et il sera accepté, ou je ne m’appelle pas Broadhurst. Voyez-vous, pour parler clairement, je suis sûre qu’il plaît à ma fille ; et cela étant, vous ne devez pas avoir de doutes sur la manière dont la chose finira. »

Mistriss Broadhurst raisonnait à merveille sur tous les points ; elle ne se trompait que sur un seul. Habituée depuis long-temps à voir et à croire qu’une héritière comme sa fille était maîtresse d’épouser qui elle voulait ; ayant toujours vu qu’il avait dépendu de sa fille d’accepter ou de refuser, mistriss Broadhurst tenait pour chose vraie, à la lettre, que les inclinations de sa fille décideraient entièrement la question. Dans l’occasion actuelle, elle ne se trompait pas en supposant que la jeune personne ne serait point contraire à lord Colambre, s’il en venait à une déclaration précise, et il ne lui était jamais entré dans la tête qu’un homme pour lequel sa fille serait tant soit peu favorablement disposée, pût songer à en épouser une autre. Quelque clairvoyante qu’elle se crût en affaires de ce genre, elle ne voyait qu’un côté de la question ; et, tout en croyant lady Clonbrony aveugle et de peu d’entendement sur ce sujet, elle avait elle-même les yeux si fascinés par ses préjugés, qu’elle était incapable de voir ce qui était évident, à savoir, que lord Colambre était épris de miss Nugent.

La semaine se passa, et lord Colambre ne fit point de propositions ; mais mistriss Broadhurst attribua cela à un incident qui empêcha que les choses allassent leur train rondement, comme auparavant. Sir John Berryl, père de M. Berryl, fut soudainement attaqué d’une maladie grave. La nouvelle en parvint un soir à M. Berryl, chez lady Clonbrony. Les chagrins et les embarras domestiques qui affligèrent ensuite la famille de son ami, occupèrent entièrement lord Colambre. Les idées d’amour furent suspendues, l’amitié réclama et obtint toutes ses pensées, et ses soins les plus actifs. La maladie de sir John Berryl répandit l’alarme parmi ses créanciers, et révéla à son fils, qui n’en avait aucune connaissance, aucun soupçon, le désordre de ses affaires. Lady Berryl avait toujours aimé la dépense, surtout en équipages ; et Mordicai se montra en cette occasion le plus inexorable des créanciers. Sachant très-bien que son compte était horriblement enflé, et qu’il serait réduit en justice ; que c’était une dette contractée par l’ignorance et l’extravagance, et prodigieusement grossie ensuite par des intérêts exorbitans, et des intérêts d’intérêts, Mordicai était impatient de se faire payer avant la mort de sir John, ou du moins, d’obtenir de son héritier des sûretés légales, pour la somme entière. M. Berryl offrit son billet pour le montant de ce qui était raisonnablement dû. Mordicai rejeta cette proposition ; il déclara qu’en ayant le pouvoir, il exigerait jusqu’au dernier schelling de sa créance ; qu’il ne laisserait pas aller ce qui était en ses mains ; qu’aucun de ses débiteurs ne lui avait échappé, ni ne lui échapperait jamais ; qu’un homme au lit de mort n’était pas chose qui dût l’arrêter ; qu’il n’était pas assez imbécille pour se faire scrupule de troubler les derniers momens d’un mourant ; qu’il ne se laissait pas duper par ces considérations de délicatesse, et qu’il était déterminé à exercer ses droits dans toute leur étendue, s’embarrassant fort peu de ce qu’on dirait de lui. « Couvrez-vous tant que vous voudrez le visage de vos mains, M. Berryl, vous pouvez en avoir honte pour moi ; mais je n’en suis nullement honteux ; je n’ai pas cette faiblesse. » La physionomie de Mordicai en disait encore plus que ses paroles ; livide de méchanceté, atroce dans son regard : « Oui, monsieur, » ajouta-t-il, « regardez-moi tant qu’il vous plaira : cela est très-possible, et c’est tout de bon que je vous le dis. Consultez-vous maintenant sur ce que vous avez à faire ; devant moi ou derrière moi, cela reviendra au même ; car rien n’y fera que mon argent ou votre billet, M. Berryl. La personne de votre père est arrêtée, heureusement, tandis qu’il respire encore. Oui, avancez-vous sur moi, et frappez, si vous l’osez : votre père, sir John Berryl, malade ou sain, est mon prisonnier. »

Lady Berryl et les sœurs du jeune Berryl se précipitèrent dans la chambre, dans un transport de douleur.

« Tout cela est inutile, » s’écria Mordicai en tournant le dos à ces femmes ; « ces ruses contre les créanciers ne servent de rien avec moi : je suis accoutumé à ces scènes ; je ne suis pas du bois que vous imaginez. Laisser un homme en paix dans ses derniers momens ! Non. Il ne doit pas mourir, il ne mourra point en paix, s’il ne paie pas ses dettes : et si vous êtes si prodigieusement affligées, mesdames, voilà monsieur, devant lequel vous pouvez-vous agenouiller ; s’il est question de tendresse, c’est à son fils à montrer la sienne, et non pas à moi. Allons donc : à la bonne heure, M. Berryl, » ajouta-t-il en voyant que le jeune homme prenait le billet pour le signer, « vous commencez à comprendre que je ne suis pas un imbécille dont on puisse se jouer. Retirez votre main, ravisez-vous, ne signez pas : ce sera tout comme il vous plaira ; ça m’est égal. Je ne sortirai de cette maison qu’avec le prisonnier ou avec mon argent. »

M. Berryl signa le billet, et le lui jeta :

— « Tiens, monstre, et sors d’ici ! »

« Monstre ! ne me donnez pas action contre vous ; je voudrais que vous m’eussiez appelé coquin, » dit Mordicai avec un affreux sourire ; et, prenant d’un air résolu le billet, il le rendit à M. Berryl. « Ce papier ne vaut rien pour moi, monsieur ; votre signature n’est certifiée par aucun témoin. »

M. Berryl sortit brusquement, et revint, l’instant d’après, avec lord Colambre. Mordicai changea de visage et pâlit un moment, en voyant lord Colambre.

« Puisque cela se rencontre ainsi, milord, je ne serai point fâché, » lui dit-il, « que vous certifiez la signature de ce papier, ni même que vous soyiez témoin de toute ma conduite ; car je pense qu’il me sera facile de vous l’expliquer à votre satisfaction. »

« Je ne suis point ici, monsieur, » interrompit lord Colambre, pour écouter l’explication de votre conduite que je comprends parfaitement ; j’y suis pour certifier la signature de mon ami, M. Berryl, si vous jugez à propos de lui extorquer ce billet. »

« Je n’extorque rien, milord. M. Berryl, c’est un acte tout-à-fait volontaire de votre part, prenez-y garde ; signez ou ne signez pas, certifiez ou ne certifiez pas, tout comme vous voudrez, messieurs, » dit-il, en mettant ses mains dans ses poches, et en reprenant son air décidé.

« Certifiez, certifiez, mon cher lord, » dit M. Berryl, en regardant sa mère et ses sœurs qui pleuraient, « certifiez promptement. »

« M. Berryl n’a seulement qu’à repasser sur sa signature, en votre présence, milord, une plume sans encre, » dit Mordicai, en présentant la plume à M. Berryl.

« Non, monsieur, » dit lord Colambre, « mon ami ne signera jamais ce billet. »

« Comme il vous plaira, milord ; le billet ou le prisonnier, avant que je sorte d’ici, » dit Mordicai.

— « Vous n’aurez ni l’un ni l’autre, monsieur ; et vous sortirez de cette maison tout-à-l’heure ».

— « Comment ! comment ! milord, qu’est-ce que cela signifie ? »

— « Monsieur, l’arrestation que vous avez faite, est aussi illégale qu’inhumaine. »

« Illégale, milord ! » dit Mordicai en tressaillant.

— « Illégale, monsieur. Je suis arrivé ici au moment où votre sergent demandait l’entrée de la maison, qui lui a été refusée. Depuis, dans la confusion où était toute la famille, occupée au premier étage, ils ont forcé la porte avec une barre de fer. Je l’ai vu, et je suis prêt à en déposer : maintenait passez outre à vos risques et périls. »

Mordicai, sans répliquer, saisit son chapeau et s’avança vers la porte ; mais lord Colambre tenait la porte ouverte ; cette porte était placée précisément en face de l’escalier, et Mordicai, voyant la contenance fière et l’air indigné de milord, hésita à passer devant lui, car il avait ouï dire que les Irlandais étaient prompts dans l’exécution de la justice.

« Passez, monsieur, » lui dit lord Colambre, avec l’air du plus souverain mépris, « Je sais ce que je me dois, vous n’avez rien à craindre. »

Mordicai se précipita, et descendit l’escalier quatre à quatre ; lord Colambre, avant de rentrer, attendit qu’il l’eût vu, ainsi que son sergent, hors de la maison. Quand Mordicai fut au bas de l’escalier, et se crut en sûreté, il se retourna et pâle de colère, il regarda lord Colambre.

« Charité bien entendue, commence par soi, milord, » lui dit-il, « songez-y. Vous payerez ceci, » ajouta-t-il ; déjà à demi-couvert par la porte de la rue, car lord Colambre avait à ces derniers mots, fait mine d’aller à lui, « et je vous donne cet avis, parce que je sais qu’il vous sera inutile. Votre très-humble, milord. »

On ferma la porte de la rue, dès que Mordicai fut sorti.

« Dieu soit loué ! dit en lui-même lord Colambre, de ce que je n’ai pas roué de coups ce misérable. Je profiterai de cet avis ; mais ce n’est pas le moment d’y songer. »

Lord Colambre, oubliant pour le moment ses propres affaires, ne s’occupa que de celles de son ami, et lui donna tous les secours et toutes les consolations qui étaient en son pouvoir. Sir John Berryl mourut la nuit suivante. Ses filles qui avaient vécu sur le plus grand ton à Londres, demeurèrent dans le dénuement. Sa veuve avait hypothéqué son douaire. M. Berryl héritait de biens fonds, mais il se trouvait sans revenu. Il n’était pas assez malhonnête pour refuser de payer les dettes légitimes de son père ; il ne pouvait laisser mourir de faim sa mère et ses sœurs. Les scènes de détresse dont lord Colambre fut témoin dans cette famille, firent sur lui plus d’impression encore, que les menaces de Mordicai ; la similitude des circonstances qu’il avait sous les yeux avec celles de sa propre famille, le frappa.

Tout le mal provenait de la passion de lady Berryl pour la vie de Londres, et pour celle des lieux où l’on va prendre les eaux. Elle avait fait de son mari un absent ; un absent de sa maison, de ses affaires, de ses devoirs, de ses terres. La mer, le canal d’Irlande ne se trouvaient pas, il est vrai, entre ses propriétés et lui, mais peu importait de quelle manière il était séparé de celle-ci. Les conséquences, la négligence, l’extravagance, étaient les mêmes.

Lord Colambre était du petit nombre des gens de son âge qui sont capables de profiter de l’expérience d’autrui. «  L’expérience, » dit un écrivain élégant, « est chose qu’on peut emprunter commodément, mais qui coûte souvent fort cher quand on l’achète. »