L’Œuvre d’une nuit de mai/07

◄  Chapitre 6
Chapitre 8  ►


VII


Ellenor se rétablit pourtant, — nous l’avons déjà dit, — et dans les premiers temps de sa convalescence, essayant de se reprendre à la vie, elle se faisait porter d’une pièce à l’autre, par toute cette maison qu’elle avait cru ne jamais revoir. Elle évitait celles-là seulement qui donnaient sur le parterre, en souvenir de ses impressions de malade qui lui avaient inspiré une sorte d’horreur pour les fenêtres témoins du crime. Les rayons même du soleil, arrivant par là jusqu’à son lit de souffrances, lui semblaient émaner de l’ange accusateur, chargé de porter la lumière dans les abris les plus cachés.

Un jour que son fauteuil de malade l’attendait à la porte du salon, et qu’elle allait se faire traîner dans ses allées de prédilection, — les plus éloignées du parterre et du bosquet qui le jouxtait, — elle ne put retenir un léger cri de surprise en voyant — à la place de Fletcher, le valet de chambre ordinairement chargé de la promener, — apparaître la tête grisonnante de Dixon… Elle ne l’avait plus revu depuis ce moment où ils luttaient de concert, par un travail assidu, contre les obsessions de leurs âmes bourrelées. Il avait l’air souffrant ; son front sévère exprimait une sorte de mécontentement soucieux qui ne lui était point habituel. Ellenor, presque tremblante, s’enquit, lorsqu’ils se trouvèrent assez loin pour n’être pas entendus, de cette apparence maladive : « Que voulez-vous, miss Nelly ? répondit le vieux serviteur… On n’est pas de fer… et nous n’avons pas assez pensé, dans le temps, à la charge que nous prenions sur nos épaules. Je sais maintenant que pour vieillir un homme, cinquante ans ne font pas toujours la besogne d’une seule nuit… Encore si monsieur me traitait autrement… mais il me rencontre, maintenant, sans lever les yeux, sans m’adresser le moindre mot, comme si j’étais une vermine, un poison malfaisant… Voilà, miss Nelly, qui passe en vérité tout le reste. »

En parlant ainsi le brave homme, du revers de sa manche, essuyait ses yeux humides. Ellenor, faible et nerveuse, se laissa gagner par la contagion des larmes, et de sa petite main amaigrie, prenant la main ridée du fidèle serviteur, se mit à sangloter si amèrement qu’il se repentit à l’instant même d’avoir parlé.

« Mon pauvre Dixon, lui disait-elle… ma vie aussi est flétrie à jamais… Moi non plus, je ne suis plus pour lui qu’un objet de gêne et de crainte.

— Allons donc, enfant, il vous aime encore plus que tout au monde… Mais nous l’importunons, et ceci est tout simple… Au reste, mettez que je n’ai rien dit… J’ai eu tort de prendre si à cœur ses rebuffades et son silence… Savez-vous, du reste, pourquoi j’ai prié Fletcher de me céder sa tâche d’aujourd’hui ?… Le jardinier commence à trouver étonnant que vous ne preniez pas plus d’intérêt à vos plate-bandes et à vos massifs… Je me suis promis de causer un instant avec vous et de vous faire faire ensuite un tour de parterre… Histoire de complimenter un peu ce brave homme… Aussi bien, tôt ou tard, faudra-t-il s’y résoudre, n’est-il pas vrai ? »

Là-dessus il se mit à tirer le fauteuil dans la direction indiquée, et la pauvre Ellenor se mordit les lèvres pour retenir le cri de répugnance qui allait leur échapper : Au moment où Dixon s’arrêtait pour ouvrir la porte du flower-garden : « Ne m’en veuillez pas, reprit-il, ce n’est pas dureté, mais simple prudence… Il faut empêcher que les gens ne bavardent, et votre brave petit cœur affronterait bien autre chose pour l’amour de qui vous savez… Ah ! si ce pauvre maître pouvait seulement ne ne pas me refuser ce bonjour amical auquel j’étais habitué depuis mon enfance ?… Là, voilà qui est fait, lui dit-il encore, en la ramenant. Vous pourrez, en toute connaissance, louer le travail de nos gens, et n’aurez plus besoin de venir respirer ces bonnes odeurs étouffantes… N’est-ce pas que vous préférez l’air de nos étables ? »

Un serrement de mains d’Ellenor lui prouva qu’elle appréciait son affectueuse et délicate sollicitude. Il n’en fallait pas davantage pour rendre courage au brave homme, et lui faire accepter patiemment l’injuste éloignement de son malheureux patron.

Les lettres de Ralph Corbet comptaient au premier rang parmi les distractions de notre convalescente. Elle en recevait constamment, mais jamais sans trouble et quelquefois avec une véritable angoisse. Surpris, indigné de la conduite que le bruit public attribuait à M. Dunster, il sollicitait à chaque instant, de sa fiancée, les détails qu’il supposait lui être connus, s’abstenant d’ailleurs, par délicatesse, de la questionner sur les pertes pécuniaires que la fuite d’un infidèle associé avait pu faire encourir à M. Wilkins. C’était, en effet, une opinion généralement admise parmi les habitants d’Hamley, que Dunster avait emporté une certaine quantité des valeurs journellement déposées dans l’étude, et que M. Wilkins serait, en définitive, rendu responsable de ce détournement. Ralph Corbet aurait voulu savoir à quoi s’en tenir là-dessus, et promit à son père de ne rien négliger pour obtenir les informations les plus complètes, avant de donner suite aux arrangements convenus. Mais il fallait attendre pour cela qu’il se rendît, de sa personne, sur le théâtre des événements, car il sentait la parfaite inutilité des démarches qu’il pourrait faire par écrit auprès de M. Wilkins, ou même de M. Ness. Tout fut donc remis au mois d’août, c’est-à-dire au commencement de la long-vacation pendant laquelle il s’était promis de conclure définitivement et de faire célébrer son mariage avec Ellenor.

Il arriva effectivement, un samedi du mois d’août, et au lieu de prendre, comme à l’ordinaire, ses quartiers chez M. Ness, il descendit à la porte de Ford-Bank ; — ainsi était désignée, dans le pays, la demeure des Wilkins.

La maison était comme assoupie sous les brûlantes clartés du couchant, lorsque la voiture qui l’amenait s’arrêta devant le perron fleuri. Les persiennes étaient baissées ; la porte d’entrée, largement béante, laissait entrevoir, dans la pénombre du vestibule, les grands vases garnis d’héliotropes, de géraniums et de roses. Mais aucun autre signe de bon accueil ne saluait l’arrivée du voyageur. Il trouva singulier qu’Ellenor ne fût pas venue à sa rencontre, et l’eût abandonné aux soins hospitaliers de Fletcher qui, après l’avoir aidé à descendre les bagages, le conduisit dans la bibliothèque sans plus de cérémonie que le premier visiteur venu. Là, par exemple, cessa le mécontentement produit chez Ralph pour ces apparences de froideur. Comment aurait-il gardé rancune à la pauvre Ellenor quand il la vit, appuyée contre la table et la main sur son cœur palpitant, incapable de faire un pas vers lui, l’appeler seulement du regard. Quel changement, quels ravages, quelle faiblesse ! Aucun des détails qu’il avait reçus ne le préparait au spectacle de cette pâleur mortelle, de ces grands yeux noirs comme perdus dans leurs caves orbites, de cette tête dépouillée où, çà et là, quelques mèches de cheveux commençaient à boucler. La jeune fille, qui d’ordinaire ne portait pas de bonnet, avait imaginé d’en mettre un pour atténuer le fâcheux effet de ce dernier détail, mais cette coiffure la vieillissait encore, au point qu’on lui aurait donné quarante ans.

À la vue de Ralph, néanmoins, ses joues si pâles se couvrirent d’un vif incarnat, et, pour peu qu’elle se fût laissée aller à son émotion, un éclat de pleurs devenait inévitable ; mais elle savait qu’il détestait les « scènes » et parvint à réprimer toute expansion inopportune : « Je suis heureuse de vous revoir, murmura-t-elle… Et j’avais grand besoin de votre présence… » Mais, tandis qu’elle cherchait les plus douces paroles, les intonations les plus caressantes, et lissait de ses doigts effilé la chevelure du jeune homme, il n’osait lui laisser lire dans ses yeux à quel point il la trouvait changée.

Cette impression fut quelque peu atténuée quand elle reparut, un peu plus tard, en toilette du soir. Ses cheveux bruns, repoussant à peine, étaient déjà légèrement ondés. On n’en discernait pas les lacunes sous la barbe de dentelles noires qu’elle avait négligemment nouée autour de sa tête ; sur sa robe de transparente mousseline, un grand châle, aussi de dentelle noire, étalait ses riches broderies. Ses joues, ses lèvres surtout — ses lèvres parfois frémissantes, — avaient repris quelque animation. Ralph se rapprocha d’elle, attiré comme autrefois. Comme autrefois, debout auprès d’elle, il contempla ce paysage riant qui était en quelque sorte le cadre de leur amour, les longues pentes revêtues d’herbages fraîchement fauchés, et allant expirer par degrés au bord d’un petit cours d’eau babillard qui bondissait gaiement sur un lit de cailloux, en se hâtant du côté d’Hamley. Seulement il eut à se demander pourquoi le moindre bruit, venant à se produire, déterminait dans la petite main abandonnée à l’étreinte des siennes, un tressaillement convulsif.

À un moment donné, — sans que son oreille, moins susceptible sans doute que celle de la jeune fille, eût perçu le moindre son, — ce tressaillement prit le caractère d’une commotion nerveuse. Deux minutes plus tard, M. Wilkins entra dans la pièce où se tenaient les deux fiancés. Il s’empressa de prodiguer à M. Corbet les assurances de la plus cordiale bienvenue, parlant avec une extrême volubilité, mais n’accordant aucune attention à Ellenor qui, dès son entrée, s’effaçant elle-même, était retombée sur le sofa, près de miss Monro. Ce jour-là, naturellement, on dînait en famille. Ralph constata, sans trop s’en étonner, vu les circonstances, l’envieillissement de son futur beau-père. En revanche il le trouva, pendant et après le repas, plus causeur que jamais. Il est vrai que cette exubérance de paroles, cette verve brillante, objets d’envie pour le futur avocat, perdirent beaucoup à ses yeux lorsqu’il put les attribuer aux trop fréquentes rasades que Fletcher versait à son maître, et que celui-ci absorbait aussitôt, avec le sang-froid d’un buveur émérite. Elles ne firent longtemps que l’animer et servir de stimulant à ses étincelantes divagations, mais peu à peu le désordre se mit dans ses idées, et l’incohérence de ses propos révolta son bénévole auditeur. Aussi, désirant cacher le dégoût qui succédait à son admiration, il se leva pour aller rejoindre les deux dames du logis, dans la bibliothèque où elles s’étaient retirées. Wilkins l’y suivit, riant et plaisantant à grand bruit. — Ellenor avait-elle conscience de d’état où son père s’était mis ? — M. Corbet se posa cette question sans pouvoir l, résoudre avec assurance. Le regard triste et sérieux qu’elle dirigea sur les deux convives, au moment où ils rentraient auprès d’elle, n’exprimait ni surprise, ni contrariété, ni honte quelconque. Ce regard, à la vérité, produisit immédiatement sur l’attorney l’effet d’un puissant réactif. Il s’assit près de la fenêtre, et n’ouvrit plus la bouche que pour laisser échapper, de temps à autre, un profond soupir. Miss Monro prit un livre pour laisser aux jeunes gens la liberté d’une sorte de tête-à-tête, et après quelques propos à voix basse, Ellenor alla s’apprêter pour une promenade qu’ils venaient de concerter.

Cette excursion dans les prairies situées au bord de l’eau, fut assez triste et contrainte, malgré les splendeurs de la soirée, la grâce champêtre des tableaux qui s’offraient à leurs regards. On parla peu, Ellenor, épuisée par la marche, était forcée de faire halte à chaque instant. Son prétendu s’absorbait malgré lui dans les réflexions assez tristes que lui suggérait la conduite de M. Wilkins, bien évidemment dominé par une habitude pernicieuse et dégradante.

Ce fut avec un sentiment général de fatigue et d’ennui que nos gens rentrèrent à Ford-Bank. Miss Monro, souvent maladroite, se mit à quereller Ellenor sur l’extrême lassitude qu’elle laissait paraître après une si courte promenade. Pour échapper à ces reproches importuns, la jeune fille remonta chez elle. M. Wilkins avait disparu, sans dire où il allait. Ralph et miss Monro furent ainsi laissés à eux-mêmes pour le reste de la soirée, c’est-à-dire pour une bonne demi-heure. Le jeune avocat, qui sans cela eût trouvé pareille conférence assez insipide, avisa fort à point qu’elle pouvait lui procurer quelques-uns des éclaircissements après lesquels il courait.

Tout justement, la disparition de Dunster était (après la maladie d’Ellenor) le sujet de conversation qu’elle abordait le plus volontiers, et elle le traitait, fidèle écho, d’après les données admises par les habitants de Hamley. Le jeune Corbet apprit d’elle que l’ex-associé de Wilkins inspirait une antipathie générale ; — que jamais il ne regardait en face les personnes auxquelles il parlait ; — qu’il semblait toujours avoir à dissimuler sa pensée ou ses actes ; — qu’il avait, la veille même de son départ, tiré une forte traite sur la banque locale, sans doute en vue de sa fuite prochaine ; — qu’un individu assurait l’avoir entrevu, deux jours plus tard, dans les docks de Liverpool (malheureusement ce précieux témoin, pressé d’aller à ses affaires, n’avait pas abordé le fugitif, n’ayant encore aucun motif de suspecter ses démarches) ; — qu’après le départ de Dunster, de graves désordres, constatés dans sa gestion, avaient expliqué sa disparition soudaine. En revanche on ignorait absolument ce qu’étaient devenues les sommes détournées par lui…

« N’avait-il donc pas un ami à qui on pût s’informer de ses actions et de qui on eût droit d’attendre quelques indications au sujet de cet argent ? demanda Ralph, dont l’esprit sagace tâchait de suivre ces pistes incohérentes.

— Wilkins a écrit de tous côtés, lui fut-il répondu. Un seul parent a donné signe de vie, un cousin, négociant de la Cité. J’ai vu sa lettre ; elle se bornait à cette unique information que Dunster, il y a dix ans, avait prémédité de se transporter en Amérique, et qu’il avait lu, par manière de préparatifs, plusieurs relations de voyage en ce pays.

— Ces intentions, à dix ans de date, ne prouvent pas grand’chose, remarqua l’interlocuteur de miss Monro, secrètement égayé ; mais, reprenant aussitôt son sourire habituel : — A-t-il laissé des dettes à Hamley ?

— Pas que je sache, répliqua la bonne institutrice avec une sorte de regret, car elle se regardait comme obligée, envers les Wilkins, de jeter sur l’homme qui les avait trahis tout le blâme non contredit par la vérité des faits.

— Étrange histoire ! s’écria l’avocat.

— Pas si étrange, reprit-elle. Si vous aviez vu ces deux longues mèches qu’il ramenait sur son front chauve, son regard qui évitait sans cesse celui des autres, sa façon de manger avec son couteau lorsqu’il ne se croyait pas observé, mille autres détails enfin, vous ne trouveriez pas si étrange…

— Qu’il ait frauduleusement disparu, emportant l’argent de son associé ?… Pardon, miss Monro, mais je ne vois là aucune de ces habitudes extravagantes ou vicieuses qui expliqueraient un détournement pareil, un vol d’autant plus incompréhensible que la participation du coupable dans les bénéfices annuels de l’étude devait lui procurer, sans lui faire encourir, le moindre péril, plus de profits qu’il n’en a réalisés par son crime. M. Wilkins a-t-il pris quelques mesures pour le faire arrêter en Amérique ?… Ce n’est pas, en somme, si malaisé.

— Vous ne connaissez guère les dispositions bénignes de votre hôte, cher monsieur Ralph. Il aurait sacrifié bien plus encore et supporté avec résignation de bien autres ennuis, plutôt que de courir après une vengeance.

— La vengeance est ici hors de cause ; il s’agit simplement de justice, de justice envers les autres comme envers soi-même. On y manque lorsqu’on laisse impunis des actes dont l’exemple peut devenir contagieux. N’en doutez pas, M. Wilkins a dû agir en ce sens.

— Il y a eu des annonces, effectivement. Une prime de vingt livres a été promise par la voie du Times.

— Vingt livres ?… Ce n’était guère.

— Précisément, je l’ai pensé comme vous ; j’en ai même parlé à Ellenor. Elle s’est mise à trembler de la tête aux pieds : — Ah ! me disait-elle, ce n’est pas vingt livres que je donnerais, c’est ma fortune…, c’est ma vie !… » Vous comprenez bien que lui voyant cette agitation, ce désordre d’esprit, je ne suis plus revenue avec elle sur cet inabordable sujet. »

Ralph, ainsi averti, se promit de ménager, lui aussi, la pauvre enfant dont l’état nerveux lui inspirait une pitié profonde. Le lendemain était un dimanche, et, pour la première fois depuis son rétablissement, Ellenor se sentait la force d’assister au service. Encore fallut-il l’intervention de son père pour l’y décider, car elle redoutait de se trouver au pied des autels, en face de l’omniscience divine. Elle partit de bonne heure pour l’église, appuyée au bras de son futur, et tâchant d’oublier le passé, de s’abstraire dans l’heure présente ; comme ils longeaient lentement les champs où les blés d’or ondulaient encore, attendant la faucille, Ralph lui cueillit en riant un bouquet de bluets et de coquelicots, qu’elle prit de ses mains pour le passer à sa ceinture. Un vague sourire, à ce moment, errait sur ses lèvres.

Une fois dans le banc de famille, situé sur un des côtés de la nef, elle avait en face d’elle, dans la galerie supérieure, le compartiment réservé aux domestiques de Ford-Bank, placés ainsi, de temps immémorial, sous l’œil de leurs maîtres. Ellenor, déterminée à ne point écouter ce qui pouvait raviver en elle le ressentiment d’une blessure à peine close, et promenant machinalement son regard autour d’elle, aperçut en haut le visage de Dixon, plus triste, plus macéré, plus sombre que jamais. Il écoutait, lui, de toutes ses forces, cherchant une consolation dans les solennelles promesses de clémence que le prédicateur faisait entendre. Sa jeune maîtresse se sentit humiliée et punie par ce contraste frappant. Aussi sortit-elle du temple dans une extrême agitation. Elle voulait remplir son devoir ; mais ce devoir, quel était-il ? À qui s’adresser pour que la droite route lui fût montrée ? À celui-là, sans doute, qu’elle allait rendre l’arbitre de son avenir ? Mais, à celui-là même, la piété filiale lui interdirait de tout dire. Il fallait donc prendre quelque détour et personne ne possédait moins que cette loyale enfant l’art des réticences calculées, des hypothèses obscures, des énigmes insolubles. Elle entra cependant en matière, aussitôt qu’elle se trouva seule avec lui, foulant aux pieds l’herbe odorante des vastes prairies : « Ralph, lui dit-elle, affectant une sorte de gaieté, j’aurais à vous soumettre un cas de conscience… Supposez une jeune fille sur le point de se marier…

— Supposition facile, quand je vous ai à mon bras, interrompit galamment son prétendu qui la voyait un peu embarrassée de continuer.

— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, reprit-elle, étonnée de s’entendre mentir ainsi… J’imagine simplement une situation possible. Un des proches de cette jeune fille, — un frère, si vous voulez, — a commis un acte qui, s’il devenait avéré, jetterait un fâcheux discrédit sur toute la famille, — un acte peut-être moins coupable, en réalité, que l’opinion publique, appelée à se prononcer, ne le jugerait immanquablement… Eh bien, cette jeune fille doit-elle rompre l’engagement contracté, dans la crainte où elle est d’exposer son mari au déshonneur qui peut, d’un moment à l’autre, rejaillir sur elle ?

— Certainement non,… à moins qu’elle ne lui ait fait connaître, au préalable, les motifs d’une résolution si extrême.

— Permettez !… Il faut encore supposer qu’elle ne le peut point.

— À votre tour, permettez !… je ne puis pas m’ériger en juge de cas de conscience purement hypothétiques. Avant de me prononcer, je veux avoir des faits réels à peser et à débattre… Voyons, Ellenor, de qui parlez-vous là ? continua-t-il un peu brusquement.

— De personne, en vérité,… de personne, répliqua-t-elle effrayée… Pourquoi supposer que j’aie quelqu’un en vue ? Ne m’arrive-t-il pas, chaque jour, de me placer dans telle ou telle situation critique, et de me demander ce que j’aurais à faire, ce que je ferais pour en sortir honorablement ?

— En ce cas, c’est bien de vous qu’il est question ?… Cette fiancée en l’air, dont le frère fantastique s’est rendu coupable d’un forfait imaginaire, est bien miss Ellenor Wilkins ?

— J’y consens, si cela vous arrange, répondit-elle assez contrariée de se voir ainsi mise en scène… Et, cela étant, quel est votre avis ? »

Il se taisait, absorbé dans ses réflexions.

« Ma question, j’espère, n’a rien de déplacé, reprit-elle timidement.

— Ne vaudrait-il pas mieux, répliqua-t-il avec affection, me mettre au courant, sans rien garder à part vous, des préoccupations qui vous tourmentent ? Ces questions vous ont été suggérées par un événement quelconque. Vous mettez-vous à la place d’une personne dont vous auriez tout récemment entendu parler ?… C’était assez votre habitude, quand vous n’étiez encore qu’une enfant.

— Non… et l’interrogatoire auquel je vous soumets me semble, en y songeant, tout à fait ridicule… Voici M. Ness qui vient tout à propos y mettre un terme. »

Le bon ecclésiastique se montrait, en effet, à quelque distance, sur le chemin de halage où il venait de descendre. Mais, plus qu’elle ne le croyait, Ellenor avait laissé pressentir l’intérêt personnel qu’elle pouvait prendre à la solution des questions posées par elle. Ralph, pour le moins aussi surpris de son attitude que de ses propos, demeura persuadé qu’il y avait là un secret à démêler, et l’idée lui vint que ce secret pouvait bien avoir quelque rapport avec la disparition de Dunster.

Les réflexions qui lui furent ainsi suggérées aboutirent, le lendemain lundi, à une espèce d’enquête privée qu’il mena très-adroitement, parmi ses connaissances de Hamley, sur le caractère, la position, les procédés habituels de M. Dunster, comme aussi sur les affaires passablement embarrassées de M. Wilkins. On attribuait ce désarroi momentané à l’importance des sommes que l’associé fugitif avait dû emporter avec lui, et à la brèche ainsi faite dans le capital roulant de l’étude. Mais le jeune Corbet n’admit point cette interprétation. Il s’était habitué de bonne heure à interpréter les actes humains par leurs plus infimes mobiles, et crut comprendre qu’il s’agissait ici d’une honteuse complicité. M. Dunster, selon lui, largement payé par M. Wilkins pour s’éclipser à propos, n’était que le prête-nom d’une faillite concertée, le bouc émissaire des folles dépenses faites par son intempérant patron désormais en mesure de rejeter sur les épaules du fugitif la responsabilité du désordre introduit dans les affaires communes.

Le soir même, trouvant Ellenor occupée devant son chevalet à terminer une aquarelle, il n’hésita pas à reprendre l’entretien de la veille.

« J’ai réfléchi, lui dit-il, à votre question. La jeune fille doit, je le crois encore, avouer à celui qu’elle aime, le déshonneur qui le menace… qui menace, veux-je dire, la famille où il doit entrer… La sincérité dont elle lui aurait ainsi donné preuve ne saurait que la lui rendre plus chère.

— Ne se pourrait-il pas, balbutia Ellenor, plus que jamais appliquée à son travail, que l’aveu dont vous parlez soit de ceux qu’on ne doit jamais faire, quoi qu’il puisse arriver du silence que l’on aura gardé ?

— Toute chose est possible répliqua-t-il avec une froideur plus marquée… Mais jusqu’à ce que j’en sache plus long, il m’est impossible de me prononcer. »

Cette réserve glaciale eut l’effet qu’il devait en attendre. Ellenor posa son pinceau et cacha sa tête dans ses mains. Puis, après un instant de silence, elle se tourna vers lui, et lui dit :

« Je sais que je puis mettre en vous toute confiance. Ne me demandez pourtant pas autre chose que ceci : la jeune fille, c’est moi. Son bien-aimé, c’est vous. Un déshonneur possible menace mon père… si vient jamais à se découvrir une chose… une chose affreuse… dont il n’est cependant qu’à moitié coupable.

Bien qu’il s’attendît à quelque confession de ce genre, et bien qu’il s’imaginât savoir de quoi il était question, Ralph sentit son cœur se serrer, et pour un moment il perdit de vue cette belle tête qui, penchée vers la sienne, épiait, ardemment et dans les moindres nuances, l’expression de sa physionomie. Mais sa présence d’esprit ne lui fit pas longtemps défaut. Il prit Ellenor dans ses bras, il la remercia de sa confiance ; entre deux baisers, il lui promit une fidèle sympathie, un attachement inaltérable,… ce qui ne l’empêcha pas de se trouver fort soulagé lorsque le premier coup du dîner le rendit à la libre disposition de lui-même.