L’Œuvre d’une nuit de mai/06

◄  Chapitre 5
Chapitre 7  ►


VI


La femme de chambre vint, comme d’habitude, gratter à la porte d’Ellenor, qui la renvoya sans lui ouvrir, prétextant une horrible migraine : « Vous direz à miss Monro, ajouta-t-elle, que je la prie de déjeuner seule et vous m’apporterez une tasse de thé. » Mason à peine partie, Ellenor s’élança de son lit, se déshabilla précipitamment et se recoucha de telle façon qu’en lui apportant la boisson demandée, sa suivante ne put rien noter d’extraordinaire dans l’état de sa personne, si ce n’est une excessive pâleur, à propos de laquelle cette fille manifesta une sollicitude empressée. Mais, sourde à ses questions, Ellenor s’enquit de son père, tout en s’étonnant elle-même de ce que lui coûtaient des paroles si banales, et s’effrayant par avance de la contrainte et des efforts auxquels elle se voyait désormais condamnée. C’en était fait de cette existence une, simple et loyale dont elle s’inquiétait si peu et qui ne lui avait jamais commandé le moindre déguisement.

Avant qu’elle eût achevé de s’habiller, on vint la prévenir que M. Livingstone l’attendait au salon.

M. Livingstone !… ce nom la frappa comme un écho du passé. Il appartenait à sa vie d’hier, pour jamais close. Quelques informations sommaires lui apprirent que M. Livingstone avait d’abord demandé M. Wilkins, mais que, celui-ci n’étant pas encore en état de paraître, le visiteur avait insisté pour parler au maître de la maison ou à sa fille.

« Un mariage !… est-il bien possible qu’il soit question d’un mariage, aujourd’hui, et dans cette maison ? » se demandait Ellenor qui descendit le plus promptement possible, et dont la physionomie rigide frappa, dès qu’elle eut paru sur le seuil du salon, le malheureux prétendant qui l’y attendait avec une émotion toujours croissante. Le négligé de sa toilette, l’expression de son visage, attestaient chez la jeune fille une indifférence absolue. Par le fait, elle ne songeait qu’à congédier, et sans le moindre délai, ce soupirant importun. En la voyant, il avait fait deux ou trois pas vers elle, mais il s’arrêta terrifié, devant cette pâle et sinistre évocation : « Je crains, miss Wilkins, que vous ne soyez souffrante, balbutia-t-il dans son premier étonnement… Sans doute je suis venu de trop bonne heure : mais je quitte Hamley d’ici à une demi-heure… et j’ai cru… Grands dieux, miss Wilkins, qu’ai-je donc fait ? »

Cette dernière exclamation était motivée par un geste désespéré d’Ellenor, qui venait de s’affaisser sur le siège le plus proche, comme écrasée sous le poids de ses terribles souvenirs. M. Livingstone, qui s’attribuait cet accablement singulier, eut un moment la pensée de la relever, de la prendre sur son cœur, de la consoler, mais il la vit, au premier mouvement, se redresser par un surprenant effort d’énergie, et, debout en face de lui, attendre ce qu’il avait encore à dire. Plus décontenancé que jamais, il ne trouva plus une parole, et la jeune fille eut à reprendre le discours interrompu. « J’ai reçu votre lettre, lui dit-elle avec effort… Je désirais me rencontrer aujourd’hui avec vous, M. Livingstone, pour vous empêcher de voir mon père et de lui parler… Sans m’expliquer cette affection subite que vous dites éprouver pour moi, pour moi que vous ne connaissez point, et après une seule entrevue… j’ai à vous demander l’oubli complet d’un sentiment que j’envisage comme une folie… »

En ce moment, elle s’exprimait avec l’aplomb quelque peu dédaigneux d’une femme beaucoup plus âgée, beaucoup plus expérimentée que son interlocuteur. Cette affectation de supériorité la lui fit croire hautaine, alors qu’elle était simplement désolée : « Vous vous trompez, répliqua-t-il aussitôt avec plus de dignité que sa conduite un peu hasardée n’en aurait dû faire prévoir, ma présomption peut vous paraître excessive, mais je ne crois pas qu’elle mérite le nom de folie. Telles circonstances peuvent se rencontrer, qui justifient un honnête homme de s’éprendre ainsi, à première vue, lorsqu’il trouve réunis tous les charmes, toutes les qualités qu’il avait rêvées. Ma folie n’est donc point où vous la voyez ; ce qui est insensé, je l’avoue, c’est d’avoir cru que je pouvais vous intéresser à moi, si peu que ce fût, lorsque vous me connaissiez à peine. De ceci seulement je m’accuse, et j’en ai honte, surtout lorsque je pense à l’état où semble vous avoir mise une démarche évidemment intempestive. »

Ellenor, en effet, à qui ses jambes refusaient service, venait de se rasseoir en dépit de tous ses efforts, pour rester debout. M. Livingstone avait déjà la main étendue vers le cordon de la sonnette : « Non, lui dit-elle, attendez !… donnez-moi une minute de répit… » Et ses yeux rencontrant le regard respectueusement sympathique du jeune vicar, se remplirent de larmes involontaires, mais elle réprima cette malencontreuse émotion, et, par un nouvel acte de volonté, se retrouva debout. « Il me semble, reprit M. Livingstone, que je vous rendrais service en me retirant. Me serait-il, en revanche, permis de vous écrire, de vous exprimer à loisir ?…

— Non, interrompit vivement Ellenor, ne songez point à m’écrire. Vous avez ma réponse… Nous sommes, nous devons rester étrangers l’un à l’autre… Ma main est promise. Je ne vous l’aurais pas dit, croyez-le, sans le touchant intérêt que vous me témoignez aujourd’hui… Acceptez mes remerciements, mais retirez-vous. »

Le pauvre jeune homme était maintenant aussi pâle qu’Ellenor elle-même. Après un moment de réflexion s’emparant d’une de ses mains : « Que Dieu vous bénisse, lui dit-il avec émotion, vous et celui que vous me préférez !… mais le moment peut venir où vous aurez besoin d’une amitié fidèle… Laissez-moi penser que vous compterez toujours sur la mienne… ! »

À ces mots, baisant la main qu’elle lui abandonnait, il la laissa seule, assise, immobile, et comme lasse de vivre. Miss Monro, fort heureusement ne tarda pas à la venir rejoindre, pour s’enquérir de cette mystérieuse conférence avec un gentleman inconnu. Mais, sans écouter les réponses de son élève, elle lui raconta comme quoi la femme de ménage de M. Dunster s’était présentée, dès le matin, pour savoir ce qu’était devenu son patron, lequel n’était pas rentré la veille au soir : « Croiriez-vous, ma chère enfant, qu’il a fallu réveiller monsieur votre père pour qu’il donnât réponse à cette femme ?

— Et qu’a-t-il répondu ? demanda Ellenor dont les lèvres sèches purent à peine articuler cette question.

— Qu’il ne savait en rien ce que M. Dunster était devenu. La chose allait de soi, n’est-il pas vrai ? Aussi mistress Jackson s’est-elle excusée de son importunité, sur ce que, dînant ensemble chez un des clients de l’étude, M. Wilkins et son associé auraient fort bien pu revenir ensemble. Je suis allée moi-même, à travers la porte, expliquer à votre père les raisons et questions de cette femme obstinée.

— Et il vous a dit ?…

— Il m’a dit qu’il avait effectivement fait, à pied, en compagnie de M. Dunster, une partie de la route ; mais que celui-ci l’avait quitté vers le dernier carrefour afin de prendre, à travers champs, le plus court chemin. Du moins c’est ce que j’ai cru comprendre. Mistress Jackson suppose qu’en longeant Moor-lane, son maître aura pu trébucher et tomber dans le canal. Au surplus, il est peut-être déjà retrouvé. Votre père a demandé son cabriolet pour se rendre immédiatement à l’étude… Eh ! tenez, le voilà qui part !… Il n’a pas perdu grand temps à son déjeuner. »

Ellenor qui tenait le Hamley Examiner, en partie pour dérober son visage, en partie pour se donner une contenance, poussa justement alors une sorte de joyeuse exclamation : « — Ah ! quelle rencontre, disait-elle ; le colonel Macdonald met en vente ses fameuses orchidées !… Il faut que j’expédie James au prieuré d’Hartwell… je veux qu’il suive les enchères ; elles doivent durer trois jours… »

Trois jours ! répétait-elle avec une ardeur fébrile, en courant donner ses ordres au jardinier de la maison. Effectivement, il n’en fallait pas davantage pour donner au gazon remué le temps de reprendre son aspect naturel. D’ici là, miss Monro se promènerait seule dans le jardin, et miss Monro, lectrice acharnée, myope par-dessus le marché, n’était pas une observatrice fort à craindre. Mais, une fois le jardinier expédié, lorsqu’elle n’eut plus aucun soin à prendre, aucune activité à se donner, la pauvre enfant demeura aux prises avec les tristes réflexions que lui suggérait le mensonge délibéré dont venait de se rendre coupable l’homme qu’elle honorait, qu’elle aimait le mieux au monde. Il y avait là quelque chose d’inouï, de monstrueux, que sa conscience ne pouvait admettre, un ébranlement de ses croyances les plus intimes et les plus fermes. Cette catastrophe intérieure produisit en elle une immense lassitude qui amena bientôt à sa suite un irrésistible besoin de sommeil. Miss Monro, sans se douter de rien, la voyait fort souffrante et ne la quittait plus. Ellenor bientôt ferma les yeux pour ne plus rien voir et n’avoir plus rien à dire. Son père en rentrant la trouva profondément endormie, mais au moment où il se penchait vers elle avec une affectueuse sollicitude, elle s’éveilla tout à coup, et son premier mouvement fut d’enfouir sa tête sous les coussins du sofa qui lui servait de lit. Puis se ravisant, et songeant à l’interprétation que le malheureux pouvait donner à ce geste involontaire, elle se retourna vers lui, l’entoura de ses bras, et couvrit ses joues glacées de baisers qu’il n’osait pas lui rendre. Comme elle n’avait encore rien pris de la journée, miss Monro voulait lui aller chercher un bouillon.

« Ne bougez pas ! s’écria tout à coup M. Wilkins ; je vais sonner, Fletcher apportera ce qu’il faut… »

Il craignait, hélas, de rester seul avec sa fille, et celle-ci ne redoutait pas moins ce pénible tête à tête. Elle notait dans la voix de son père une singulière altération. Il ne parlait plus que par saccades et avec une contrainte évidente. Ses moindres gestes semblaient de parti pris. Il calculait une à une toutes ses phrases, en garde contre la plus légère imprudence. Ellenor devinait sous chaque réticence, sous chaque intonation affectée, le sens et la portée qu’il leur attribuait. Or elle n’avait pas prévu, au moment critique, ce mensonge, cette fraude auxquels ils allaient être condamnés ; mensonge de chaque minute, fraude permanente, hypocrisie infatigable et portant un masque a demeure. Maintenant qu’elle voyait son père désireux de la quitter et cherchant un prétexte pour s’éloigner sans donner prise aux remarques par une démarche si simple, elle comprit qu’ils allaient être désormais l’un à l’autre un perpétuel embarras, une occasion de gêne mutuelle. La présence de miss Monro leur devenait un soulagement. Un tiers quelconque, étranger à leur fatal secret, les mettrait désormais à l’aise. Et cependant, alors même que la dissimulation paternelle lui répugnait le plus, — alors qu’elle rougissait, bouleversée en face de ces honteux déguisements indispensables à sa sécurité, — la pauvre enfant ne pouvait se défendre d’une profonde commisération, en voyant peu à peu se flétrir la jeunesse longtemps conservée de cet homme jusque-là si vigoureux et de si belle apparence. Ses cheveux déjà grisonnants semblaient avoir pris une teinte plus argentée depuis la nuit fatale. Sa taille s’était voûtée. Il marchait les yeux à terre, avec une allure intimidée. Mais ce n’était pas trop de ces tristes symptômes pour éteindre, dans l’immense pitié qu’ils lui inspiraient, le mépris que ressentait Ellenor quand son père se dégradait devant elle par un des mille subterfuges auxquels il était réduit pour mieux détourner de lui tout soupçon.

Les choses, au reste, prenaient de ce côté le tour le plus favorable. On plaignait généralement M. Wilkins d’avoir placé sa confiance dans « un drôle comme ce Dunster, » capable de s’enfuir à la suite de détournements que la renommée commune disait très-considérables. On attribuait la consternation peinte sur ses traits à la conscience des embarras où cette désertion et ce vol allaient le jeter. Le sort, d’ailleurs, ne s’acharnait-il pas contre lui d’une étrange façon ? Avec la disparition de son associé coïncidait la maladie de sa fille. Aussi l’intérêt de tous leur était-il acquis. On eût regardé comme honteux de se montrer exigeant envers l’attorney et pas un de ses riches clients ne songeait à le presser, pour les rentrées dont il était chargé. Il n’y eut pas jusqu’à sir Frank Holster et son altière moitié, qui, mettant de côté leurs anciens, griefs, vinrent savoir des nouvelles d’Ellenor, et lui envoyèrent, par boisseaux, les fruits de leur serre.

M. Corbet se conduisait en amoureux bien appris, et manifestait les plus vives inquiétudes. Il écrivait chaque jour à miss Monro, réclamant d’elle un bulletin régulier. Il envoyait de Londres tous les appareils, tous les remèdes que les médecins de la capitale signalaient comme pouvant servir à la jeune malade. Il accourait en personne, pour peu qu’on fît luire à ses yeux l’espoir d’être admis auprès d’Ellenor, et lorsqu’il lui était permis de la voir, il la comblait de paroles si tendres, de caresses si vives, qu’elle se dérobait comme effrayée à ces témoignages d’un attachement devenu presque inexplicable pour elle.

Pourtant, une belle nuit où miss Monro devait veiller auprès de son élève endormie, une femme de chambre accourant sur la pointe du pied, et restant sur le seuil qu’elle n’osait franchir, fit signe à l’institutrice qu’un visiteur réclamait sa présence. Elle descendit aussitôt, et dans le salon trouva un ecclésiastique dont la figure lui était inconnue. M. Livingstone, car c’était, lui, ne lui laissa guère le temps de le questionner : « J’ai voyagé toute la journée, lui dit-il supprimant les préliminaires d’usage ; on m’a dit qu’elle était au plus mal, qu’elle se mourait… Ne puis-je obtenir de voir un instant son visage ?… Oh ! soyez tranquille, je ne dirai pas un mot… à peine si j’oserai respirer… mais faites en sorte que je la revoie au moins une fois. »

Miss Monro fut étrangement prise à court. Elle crut cependant devoir rassurer par quelques détails favorables, un jeune homme si vivement affecté, mais il ne la laissa pas achever, et, au premier mot d’espérance, il saisit sa main qu’il baisa deux ou trois fois avec une ferveur extraordinaire. Cette inconvenance, une fois pardonnée, sembla lui donner des droits sur miss Monro qui, après lui avoir recommandé de marcher avec toutes les précautions imaginables, le conduisit jusqu’à la porte d’Ellenor, dont la tête brune se détachait nettement sur la blancheur immaculée de ses oreillers. M. Livingstone tenait strictement sa parole. Pas un mot, pas un souffle ne sortait de ses lèvres. Il donna lui-même, une fois satisfait, le signal de la retraite, et quand ils rentrèrent au salon, l’institutrice et lui, la bonne miss Monro vit sur sa joue la trace humide encore de quelques larmes récentes : ceci, elle l’avouait volontiers depuis, lui alla tout droit au cœur. Aussi ne put-elle se refuser aux instances de l’intéressant vicar, lorsqu’il implora d’elle une lettre de temps à autre. Elle le put d’autant moins, qu’elle était fort pressée de mettre fin à une scène passablement extraordinaire, et de fermer la porte de la maison derrière ce sensible et romanesque jeune homme. À peine avait-elle poussé le verrou que deux légers heurts la contraignirent à le tirer de nouveau. M. Livingstone, que les rayons de la lune faisaient paraître plus pâle, voulait s’assurer que la malade ne serait pas informée de sa visite : « il craignait, disait-il, qu’elle n’en fût offensée.

— Allez en paix, répondit miss Monro. Il se passera longtemps avant qu’elle se formalise de pareilles attentions… Le nom même de M. Corbet ne la ranime pas toujours.

— M. Corbet !… » s’écria Livingstone d’une voix étouffée. Et cette fois il partit pour tout de bon.

Ellenor, cependant, finit par se rétablir. Son organisation fut, en ceci, plus forte que son vouloir. Arbitre de sa destinée, la jeune fille serait descendue par préférence au tombeau qu’elle voyait ouvert à ses pieds et qui l’eût protégée contre les mille désastres dont la menaçait un sombre avenir.

La plupart du temps elle demeurait couchée, les yeux clos, dans un repos absolu ; mais, intérieurement, elle poursuivait ce labeur intense d’une pensée qui cherche à retrouver le calme pour jamais perdu. L’idée commençait à lui venir que si, durant l’horrible cauchemar de cette nuit désastreuse, se fortifiant l’un par l’autre, elle et son père avaient osé confesser une faute grave, un malheur plus grand encore, — qui dans l’origine et avant toute circonstance aggravante, pouvait à peine passer pour un crime, — les conséquences d’un pareil aveu, si tristes qu’elles eussent été, auraient ouvert devant eux une voie plus facile en même temps que plus droite. Mais il ne lui appartenait point de revenir sur des faits accomplis en dénonçant publiquement l’erreur, et la flétrissure paternelles. Elle prit seulement en elle-même le solennel engagement de ne jamais dévier, pour ce qui la concernait personnellement et privément, de la sincérité, de la loyauté la plus complète. Quant à l’avenir et aux terribles chances qu’il pouvait impliquer, elle, les abandonnerait à l’Être-Suprême, si pourtant — reconnaissez ici l’inspiration tentatrice, la suggestion du désespoir, — la Divine bonté voulait encore s’occuper d’une existence désormais fondée sur un mensonge.

En même temps se manifesta le châtiment infligé au principal coupable. M. Wilkins savait fort bien de quoi souffrait sa fille, sous quel poids fléchissait la juvénile énergie de cette enfant si courageuse, et ce qui lui faisait désirer une fin prématurée. Mais il ne lui était permis ni de la consoler, ni de la soigner comme il eût fait en toute autre circonstance ; ne fallait-il pas régler tous ses actes, toutes ses paroles de manière à n’éveiller aucun soupçon ? Des soupçons, il en voyait maintenant partout, et bien gratuitement à coup sûr. L’opinion publique, en effet, s’était si bien édifiée sur les prétendues causes de la disparition de Dunster, que si l’attorney fût venu se déclarer coupable et raconter, en pleine place publique, le jour du marché d’Hamley, comment les choses s’étaient passées, personne n’aurait voulu l’écouter. On n’aurait vu là que la preuve d’un dérangement d’esprit causé par les coups réitérés du destin. Entre un personnage d’excellente race, connu de tous depuis son enfance, et cet aventurier de Londres pour lequel les habitants de la petite ville professaient généralement une méfiance malveillante, pas une âme n’hésitait à se prononcer, et pas une volontiers ne fût revenue de son erreur.

Ajoutons à ceci le suffrage des domestiques, fort important en pareille matière. L’attorney était adoré de ses gens, aux yeux desquels sa générosité, son indulgence habituelle compensaient largement quelques accès d’emportement ; ils ne trouvaient rien d’extraordinaire à ce que, dans une si triste passe, leur maître charmât ses soirées solitaires par des excès de boisson toujours plus prolongés et dont l’abus allait sans cesse croissant.

Wilkins était donc tout aussi bien vu que jamais. Les invitations lui arrivaient de tous côtés, comme au plus beau temps de sa florissante jeunesse. Il s’y refusait invariablement, prenant pour prétexte l’état de sa fille. Mais si sa conduite avait été contrôlée de plus près, bien des gens auraient pu se demander comment, soucieux à ce point de la santé d’Ellenor, il évitait plutôt qu’il ne recherchait les occasions de rester auprès d’elle, depuis que la conscience et la mémoire de la jeune malade étaient rentrées, à peu de chose près, dans leur ancien équilibre. Jamais non plus elle ne l’appelait, jamais elle ne souhaitait sa présence. Cette fatale nuit de mai, sans cesse en tiers dans leurs rares tête à tête, les leur rendait effrayants et presque odieux.