L’économie politique en vingt-deux conversations/Conversation 19

Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 223-236).

CONVERSATION XIX.


DU COMMERCE EXTÉRIEUR.

Avantages du commerce extérieur. — Il emploie le surplus du capital, et écoule un surplus de marchandises. — Des gratifications. — Effets des gênes apportées au commerce extérieur. — Extrait de l’économie politique de Say. — Extrait des œuvres de Franklin.
CAROLINE.

Vous regrettiez, dans notre dernier entretien, que l’on gênât d’aucune manière notre commerce avec les pays étrangers ; mais après m’avoir expliqué les avantages supérieurs du commerce intérieur, j’aurais cru fort utile toute mesure qui aurait tendu à décourager le commerce étranger et à favoriser notre propre industrie.

MADAME B.

Vous vous seriez aperçue qu’il est difficile de remplir ce double but à la fois ; car pour encourager notre industrie, il faut faciliter la vente des produits de nos manufactures et en étendre le marché autant qu’il est possible ; et d’un autre côté, si nous prohibons l’exportation, nous bornons la production de nos manufactures à la quantité qui peut être consommée dans l’intérieur. Ainsi on ne peut dire d’aucune mesure tendant à décourager le commerce extérieur, qu’elle favorise l’industrie du pays.

CAROLINE.

Mais le commerce extérieur ne peut pas être à la fois avantageux et désavantageux au même pays ?

MADAME B.

Il n’est jamais désavantageux, il est seulement moins avantageux que l’intérieur. Ce n’est qu’après que la demande pour l’intérieur est satisfaite, que le surplus du produit est envoyé dans les marchés étrangers. Quand nous avons à notre disposition plus de capital qu’il n’en faut pour le commerce intérieur, au lieu de le laisser sans emploi et de priver de travail les ouvriers qu’il pourrait occuper, nous nous en servons pour faire des ouvrages destinés aux marchés étrangers. Si, par exemple, les fabricants de Leeds, après avoir satisfait à toute la demande de draps que peut faire l’Angleterre, se trouvent avoir un capital libre, ils l’emploieront à faire quelque étoffe de laine pour l’exportation.

CAROLINE.

Pourquoi pas plutôt à faire quelque autre marchandise, propre à la consommation du pays ?

MADAME B.

Si, dans le pays, quelque autre branche d’industrie manquait de capital, celui qui surabonde en celle-ci s’y jetterait ; mais quand tout le commerce intérieur est satisfait ; quand tous les échanges, qui peuvent être faits dans le pays, ont eu lieu ; on envoie à l’étranger le surplus des marchandises qui s’y trouvent.

CAROLINE.

Il semble bien dur, d’envoyer au dehors des marchandises, dont au dedans tant de pauvres gens ont besoin.

MADAME B.

Avant que cet envoi se fasse, les pauvres sont approvisionnés de tout ce qu’ils peuvent acheter ; sans moyen d’acheter, vous savez qu’il n’y a pas de demande efficace. On ne peut s’attendre que les fermiers et fabricants travaillent par pure charité ; si même ils y étaient disposés, ils ne pourraient longtemps continuer d’exercer leur bienfaisance. Ce serait donc bien injustement que l’on considérerait ce surplus de produit comme enlevé aux pauvres ; car si les pays étrangers ne l’avaient pas demandé, il n’aurait pas été produit.

CAROLINE.

Cela est très-vrai. En tout emploi de capital, les hommes travaillent en vue du profit ; ils ne font donc de l’ouvrage que pour ceux qui peuvent leur en payer la valeur. Or il est aisé de concevoir que ceux qui n’ont plus besoin de marchandises anglaises peuvent désirer certaines marchandises étrangères. Le marchand anglais se dira donc à lui-même : « Puisqu’il n’y a plus ici de demande pour les objets de mon négoce, j’exporterai le reste ; on l’achètera au dehors, et je recevrai des marchandises étrangères en échange. — Quoique mes concitoyens ne demandent plus de toiles de coton, je sais assez qu’ils achèteront des vins, du café, du sucre, etc. »

MADAME B.

Fort bien. Examinons maintenant ce qui arriverait, si l’emploi du capital mercantile était borné au commerce intérieur. Si les habitants des îles des Indes Occidentales, par exemple de la Jamaïque, défendaient l’exportation du café et du sucre, et si les planteurs étaient réduits à ne commercer que dans l’intérieur de leur île, il arriverait que la demande du café et du sucre serait très-peu considérable, et qu’il n’y aurait qu’une très-petite partie du capital de la colonie qui trouvât de l’emploi. On éprouverait la même chose en Russie, si l’on n’y permettait pas aux marchands étrangers d’acheter le chanvre et le lin, que ce pays produit avec tant d’abondance. Si, au Pérou et au Chili, l’exportation de l’indigo, du quinquina, et d’autres drogues était défendue, les Européens, qui les achètent, ne seraient pas les seuls à en souffrir ; les Américains seraient appauvris, faute d’emploi pour leur capital.

CAROLINE.

Tout cela est très-clair, j’en conviens. Mais quelle sûreté avons-nous que les marchands n’emploieront pas leurs capitaux dans le commerce extérieur, avant que la demande de l’intérieur soit pleinement satisfaite ?

MADAME B.

Cette sûreté résulte de la distribution naturelle du capital au taux commun des profits. Si le commerce extérieur employait plus de capital que le pays n’en peut épargner pour cet usage, la demande de capital croîtrait dans l’intérieur ; elle élèverait les profits du commerce intérieur ; et bientôt la tentation de partager ces profits élevés rendrait à ce commerce le capital qu’on lui aurait enlevé sans nécessité.

CAROLINE.

Quel excellent moyen ce taux des profits fournit pour juger de l’emploi du capital, qui est le plus avantageux à la communauté ! Lors donc que le commerce extérieur offre de plus grands profits que l’intérieur, cela prouve qu’il y a, dans cette branche d’industrie, une plus grande demande de capital ?

MADAME B.

Oui ; cela prouve que le pays possède un surplus de produit agricole ou fabriqué, que l’on ne peut pas vendre au marché de l’intérieur ; et si les propriétaires de ce surplus ne pouvaient pas l’échanger contre des marchandises étrangères, il cesserait dans la suite d’être produit, et ceux qui auraient travaillé à le produire seraient mis hors d’activité.

Les premières marchandises qu’un pays exporte sont ordinairement ses produits agricoles, qu’il échange contre des ouvrages fabriqués. Tel est encore le commerce des États-Unis, parce qu’ils sont un pays nouveau. Tel est aussi celui de la Pologne et de la Russie, parce que ces pays-là ont fait des progrès plus lents en richesse et en population que les autres communautés de l’Europe. Quand une nation est très-avancée en richesse et en population, toute la nourriture qu’elle peut produire est demandée chez elle, et des manufactures y sont établies pour employer le nombre croissant des habitants. À la longue elle trouve qu’il lui convient d’exporter des marchandises manufacturées contre des grains, parce que ce qu’elle produit en grain, qui était ci-devant surabondant, ne peut plus suffire à l’entretien de sa population au point où elle s’est accrue. C’est à ce période que l’Angleterre est maintenant arrivée.

CAROLINE.

Je m’étonne que le commerce extérieur, qui a lieu avec des pays fort éloignés, puisse donner des profits assez grands pour compenser le désavantage de la lenteur des retours.

MADAME B.

S’ils ne le compensaient pas, aucun marchand n’entreprendrait ce genre de commerce. Plus est grande la distance du marché où le négociant envoie ses marchandises, plus ses profits à la vente doivent être grands, de manière à compenser, non-seulement la lente rentrée de son capital, mais aussi les frais de transport. Le fret et l’assurance contre les risques de mer sont deux déductions à faire des profits de celui qui fait le commerce au loin.

CAROLINE.

Puis donc qu’on est obligé de vendre ses marchandises à si haut prix dans les marchés éloignés, je m’étonne qu’on y trouve des acheteurs. Ne serait-il pas plus avantageux à ces contrées lointaines de produire elles-mêmes ces marchandises ?

MADAME B.

Tenez-vous pour assurée qu’aucune nation n’achètera au dehors ce qu’elle peut se procurer au dedans à meilleur prix et d’aussi bonne qualité. Mais tous les pays ne peuvent pas produire également les mêmes choses, soit qu’il s’agisse de produits bruts ou d’ouvrages faits. Les dons de la nature sont encore plus diversifiés que les différents climats de la terre, que les habitudes et les dispositions des hommes. Il nous serait impossible, à quelque prix que ce fût, de produire les vins de Portugal, à cause de la froideur de notre climat. Nous ne pouvons nous les procurer que par un échange de marchandises. Les Portugais prennent nos draps en retour. Ces draps, ils pourraient sans doute les fabriquer chez eux ; mais comme notre climat est particulièrement favorable aux pâturages, et que nos ouvriers sont particulièrement habiles dans ce genre de manufactures, les draps que fabriquent les Portugais ne pourraient pas être aussi bons au même prix que ceux qu’ils nous achètent, en comprenant dans ce prix le fret et l’assurance : or, tant que les Portugais peuvent les acheter de nous à meilleur marché qu’ils ne les fabriqueraient chez eux, il est certainement de leur intérêt de se les procurer par voie d’échange pour des marchandises dont la culture ou la fabrication est mieux assortie à la nature de leur climat et de leurs habitudes.

Mais la différence des prix des produits de nos manufactures, chez nous et dans l’étranger, n’est pas si grande que vous pourriez l’imaginer. Dans les ouvrages d’un petit volume, elle est très-peu de chose. Je me souviens d’avoir acheté à Turin il y a quelques années un portefeuille anglais presqu’au même prix qu’il aurait coûté à Londres.

CAROLINE.

Comment donc les frais de transport se trouvaient-ils payés, et où était la compensation pour la lenteur du retour du capital ?

MADAME B.

Probablement ces frais ne faisaient que contre-balancer la forte rente et les taxes payées par les marchands en détail de Londres, qui, je crois, sont infiniment moindres à Turin ; il se peut aussi qu’il y eût quelque gratification à l’exportation de cette sorte de marchandises, qui mît le marchand en état de les vendre à plus bas prix.

CAROLINE.

Qu’est-ce, je vous prie, qu’une gratification sur les marchandises ?

MADAME B.

C’est une récompense pécuniaire donnée par le gouvernement pour l’exportation de certaines marchandises. Les gouvernements, loin de partager vos préjugés contre le commerce extérieur, croient souvent convenable d’encourager l’exportation des produits de leurs manufactures par de telles mesures artificielles.

CAROLINE.

Ainsi une gratification sur une certaine marchandise a l’effet d’engager les marchands à en exporter plus qu’ils ne le feraient sans cela, parce qu’elle augmente leurs profits. Mais en conséquence le capital doit être attiré dans cette branche de commerce au delà de la juste proportion ?

MADAME B.

Certainement. Souvent une gratification engage les marchands à placer leur capital dans un commerce qui sans cela ne donnerait pas de bénéfice, c’est-à-dire, à exporter des marchandises qui, sans cet encouragement et déduction faite des frais de transport, ne laisseraient pas de profit ; et ce même capital, s’il n’avait pas été détourné artificiellement de son cours naturel, aurait coulé dans des canaux, où il aurait donné des profits, sans causer au gouvernement aucune dépense.

CAROLINE

Ici donc, la crainte que j’avais du commerce extérieur était bien fondée, car on y applique plus de capital qu’il n’est requis pour maintenir l’égalité des produits.

MADAME B.

Cela arrive quelquefois ; mais il peut aussi se faire que le capital soit détourné mal à propos d’une branche du commerce extérieur dans quelque autre espèce de commerce. Du reste l’effet des gratifications est généralement contre-balancé par les nations avec lesquelles nous commerçons. Elles prennent l’alarme en voyant que nous forçons nos marchandises à passer chez elles ; et de peur que ces marchandises ne fassent une concurrence funeste à leurs propres manufactures, elles se hâtent de charger d’un droit la marchandise à laquelle nous accordons une gratification et l’obligent de payer, à l’entrée de leur territoire, une somme au moins équivalente à celle que nous lui accordons quand elle quitte le nôtre.

CAROLINE.

Quel dommage que chacune des parties intéressées vienne ainsi arrêter ou gêner le cours naturel du commerce ! Le mal toutefois semble appeler le remède, comme un poison est quelquefois l’antidote d’un autre.

MADAME B.

Si nous sommes assez généreux, ou assez fous, pour mettre les étrangers en état d’acheter nos marchandises à meilleur marché, en payant pour eux une partie du prix, ne leur rendons-nous pas service, et ne nous faisons-nous pas du tort à nous-mêmes ? Est-il donc sage à eux de chercher à contre-miner cette mesure ?

CAROLINE.

Non ; je n’avais pas envisagé la chose sous ce point de vue. Il est réellement risible de voir deux nations, dont l’une s’efforce de se faire tort, et l’autre évite d’en profiter ; et qui, par l’action contraire de leurs mutuels artifices, laissent le commerce suivre son cours naturel.

Je suis actuellement tout à fait convaincue de l’avantage d’obtenir, par le commerce extérieur, ce que l’on ne peut produire chez soi ; mais j’avoue que je n’ai pas la même conviction par rapport aux marchandises, que l’on pourrait produire chez soi, quoiqu’avec un peu plus de dépense.

MADAME B.

Pourquoi ne serait-il pas de l’intérêt d’un pays, comme il est de celui d’un individu, d’acheter les marchandises partout où l’on peut se les procurer à meilleur marché ; il serait très-possible à l’Angleterre, comme l’a observé un écrivain ingénieux[1], de produire, avec une grande dépense de travail, le tabac qu’actuellement nous importons de Virginie, et les Virginiens pourraient, avec non moins de difficulté, fabriquer les draps que nous leur fournissons. Mais si notre climat est plus propre aux pâturages et celui de la Virginie à la culture du tabac, il est évident que l’échange de ces marchandises est un mutuel avantage.

CAROLINE.

Les marchandises que l’on échange dans le commerce ne sont-elles pas d’égale valeur ? Si nous envoyons aux Virginiens pour mille livres sterling de draps, ils ne nous envoient que pour mille livres sterling de tabac en retour. Ce peut être là une opération convenable, et les marchands qui la font peuvent des deux côtés y trouver leur compte ; mais je ne saurais voir comment ce trafic peut ajouter la moindre chose à la richesse du pays.

MADAME B.

Rappeliez-vous que le commerce donne une valeur additionnelle aux marchandises, en les portant des lieux où elles abondent dans ceux où elles sont rares. Quand nous expédions des draps, de la valeur de 1 000 liv. st., pour la Virginie, et que les Virginiens exportent pour 1 000 liv. st. de tabac en Angleterre, les marchandises échangées sont bien d’égale valeur ; mais chacune d’elles acquiert, par le transport, une valeur additionnelle. Le tabac ne valait pas en Virginie autant qu’il vaut quand il est rendu en Angleterre ; parce que, comme il n’est pas cultivé dans ce dernier pays, il y est plus rare et plus demandé. Le drap en Angleterre ne valait pas ce qu’il vaut en Virginie, parce que n’étant pas fabriqué en Virginie, il y est plus rare et il en est fait plus de demandes.

CAROLINE.

C’est bien vrai ; mais si nous cultivions le tabac en même temps que nous fabriquons les draps ; et si les Virginiens en usaient de même, chaque pays s’approvisionnerait chez lui, et l’on épargnerait les frais de deux cargaisons.

MADAME B.

Si nous pouvions produire du tabac à aussi peu de frais qu’on le fait en Virginie ; et si les Virginiens pouvaient fabriquer le drap à aussi bon marché que nous, votre raisonnement aurait beaucoup de force ; mais c’est ce qui n’est pas. Pour rendre ceci plus clair, voyons quelle quantité de travail est nécessaire pour la production de ces diverses marchandises. Si le drap que nous envoyons en Virginie nous coûte le travail d’un homme pendant un espace de 1 000 jours, tandis que le tabac reçu en échange nous aurait coûté à produire chez nous 2 000 journées de travail, ne faisons-nous pas une épargne de 1000 journées ? Et les Virginiens ne font-ils pas un gain semblable, si le tabac produit chez eux par 1 000 journées de travail est échangé contre du drap anglais, qu’ils n’auraient pu fabriquer chez eux avec moins de 2 000 journées ?

CAROLINE.

Ainsi, par cet échange, chaque pays fait une économie de 1 000 journées de travail ?

MADAME B.

Oui ; et épargner, c’est gagner ; car les mille journées ainsi épargnées s’emploient à produire quelque autre marchandise, qui est un gain net pour chacun des deux pays.

CAROLINE.

Chacun des deux pays se procure donc la marchandise dont il a besoin avec la moitié de la dépense qui aurait été nécessaire pour la produire chez lui ?

MADAME B.

Précisément. Pour dire la même chose, en d’autres termes ; si, avec 50 000 liv. st. employées dans le commerce de Virginie, nous pouvons avoir autant de tabac que nous en aurions avec 100 000 liv. st. en le cultivant chez nous, il y aura 50 000 liv. st. d’épargnées, que l’on emploiera à produire quelque autre chose. Il est rare à la vérité que les avantages du commerce extérieur soient tels, qu’il en résulte une épargne de la moitié des frais de production ; mais ces avantages existent à un degré plus ou moins élevé ; car il est évident qu’une nation n’ira jamais acheter au dehors ce qu’elle peut acheter à aussi bon marché et aussi bon chez elle.

CAROLINE.

Quand les choses que je veux acheter sont aussi bonnes et au même prix dans mon voisinage, j’aime à y faire mes emplettes plutôt que d’aller les faire plus loin, parce que cela m’est plus commode : mais pourquoi les marchands auraient-ils la même préférence ? C’est ce que je ne vois pas clairement. Pourvu que les marchandises dont ils garnissent leurs magasins soient de même qualité et au même prix, je croirais qu’il leur est fort égal qu’elles viennent de près ou de loin ?

MADAME B.

Ils trouvent leur avantage, tout comme vous, à négocier avec leurs voisins. Ils peuvent mieux s’assurer du caractère des personnes avec qui ils ont à faire ; ils ont plus de moyens de prévenir toute tromperie, et d’employer au besoin les moyens légaux d’y remédier. Ainsi dès que les profits sont égaux, même indépendamment du risque, un marchand préfère toujours d’employer son capital dans le commerce intérieur ; il n’y a que la supériorité des profits qui puisse le tenter d’entreprendre un commerce plus périlleux. Vous n’avez pas oublié que les chances de gain doivent être proportionnées aux chances de perte.

CAROLINE.

Je dois avouer qu’avant cette explication, je n’avais jamais pu comprendre comment le commerce extérieur pouvait être un avantage mutuel pour les pays qui le font ; car j’imaginais que ce que l’un gagnait, l’autre le perdait.

MADAME B.

Tout commerce libre, de quelque nature qu’il soit, est un gain mutuel pour les deux parties qui y sont intéressées ; la seule différence qui puisse avoir lieu par rapport aux profits, est qu’ils ne sont pas toujours égaux des deux côtés. Il y a opposition d’intérêt, non entre marchands, ou entre pays, qui échangent entre eux leurs marchandises, mais entre rivaux qui vendent ou achètent la même marchandise ; c’est de là sans doute que vous est venue l’idée fausse que vous vous faisiez du commerce. Ne vous souvenez-vous pas de ce que nous remarquions il y a quelque temps, que la concurrence entre les vendeurs fait baisser le prix de leurs marchandises, et que celle qui a lieu entre les acheteurs le fait hausser. Quand vous faites quelque emplette, ne savez-vous pas que plus il y a de boutiques rapprochées les unes des autres, qui font le même commerce, et plus il est probable que vous achèterez à bas prix ?

CAROLINE.

Oui, parce que les marchands tâchent de se supplanter les uns les autres en vendant au rabais.

MADAME B.

Il est donc de l’intérêt du marchand de limiter la concurrence, et de celui du consommateur de l’étendre. Et maintenant s’il s’agit d’un pays tout entier, lequel de ces deux intérêts doit obtenir la préférence ?

CAROLINE.

L’intérêt des consommateurs ; car tout homme consomme, même les marchands, qui, tout en désirant de prévenir la concurrence dans leur propre négoce, doivent la favoriser dans tous les autres.

MADAME B.

Nul doute ; ce n’est que par la concurrence, libre et ouverte à tous, que les prix désordonnés et les profits exorbitants peuvent être prévenus, et que le public peut être approvisionné de toute espèce de marchandise à aussi bon marché que le vendeur peut la céder.

CAROLINE.

Mais en fait d’objets de luxe, madame B., n’est-il pas permis d’encourager ceux que nous produisons nous-mêmes de préférence à ceux qui nous viennent de l’étranger ?

MADAME B.

L’état commercial de la France, sous le système prohibitif de Buonaparte, peut fournir une réponse satisfaisante à votre question. Les produits des Indes occidentales, dont l’achat était interdit aux Français, consistent principalement en certains objets de luxe, dont ils ne supportaient pas la privation. Ainsi, par exemple, ils s’occupaient, au prix d’un immense capital, à extraire le jus sucré de divers fruits et racines pour suppléer imparfaitement à l’usage du sucre ; ils cultivaient de la chicorée amère, dont la racine leur fournissait un mauvais remplaçant du café ; leur thé se composait d’herbes indigènes d’un parfum très-inférieur à celui de la Chine. En un mot, ils multipliaient le travail, pour produire des denrées d’une valeur inférieure. Sans cela, ils auraient été entièrement privés de plusieurs jouissances dont ils avaient contracté l’habitude, et qui, indépendamment du plaisir, ne pouvaient manquer, d’après nos précédentes observations, d’être un encouragement à l’industrie.

Mais la privation de quelques objets de luxe, sentie par les consommateurs, est le moindre mal produit par de telles gênes ; c’est un mal léger en comparaison des effets qu’en ressentent les classes laborieuses. Les gênes mises au commerce augmentent la difficulté de produire ; par-là même elles diminuent le capital, qui est le fonds sur lequel les pauvres subsistent.

M. Say, qui avait été témoin des pernicieux effets de ce système, s’exprime ainsi à ce sujet : « C’est un bien mauvais calcul que de vouloir obliger la zone tempérée à fournir les produits de la zone torride. Nos terres produisent péniblement, en petite quantité, et en qualité médiocre, des matières sucrées et colorantes, qu’un autre climat donne avec profusion ; mais elles produisent au contraire avec facilité, des fruits, des céréales, que leur poids et leur volume ne permettent pas de tirer de bien loin. Lorsque nous condamnons nos terres à nous donner ce qu’elles produisent avec désavantage, aux dépens de ce qu’elles produisent plus volontiers ; lorsque nous achetons fort cher ce que nous paierions à fort bon marché, si nous le tirions des lieux où il est produit avec avantage, nous devenons nous-mêmes victimes de notre propre folie. Le comble de l’habileté est de tirer le parti le plus avantageux des forces de la nature ; et le comble de la démence est de lutter contre elles ; car c’est employer nos peines à détruire une partie des forces, qu’elle voudrait nous prêter. »

CAROLINE.

La prohibition des marchandises étrangères a donc un effet directement contraire à celui des machines ; elle augmente la quantité de travail au lieu de la diminuer ; et donne des produits inférieurs au lieu de les rendre plus parfaits.

MADAME B.

Et en conséquence la richesse, la prospérité, et les jouissances d’un pays, placé dans de telles circonstances, au lieu d’aller en croissant, diminuent et tombent dans le déclin. Écoutons parler Franklin sur ce sujet des gênes et des prohibitions :

« Peut-être en général serait-il mieux que le gouvernement ne se mêlât du commerce que pour le protéger et lui laisser suivre son cours. La plupart des statuts, actes, édits, arrêts, publications, des parlements, des princes et des États, pour régler, diriger ou restreindre le commerce, ont été, suivant nous, ou de lourdes méprises politiques, ou des artifices suggérés par des hommes artificieux, pour leur propre avantage, sous prétexte du bien public. Quand Colbert assembla quelques sages anciens négociants de France, et leur demanda leurs avis et leur opinion sur les moyens qu’il pourrait employer pour servir et avancer le commerce, leur réponse, après y avoir réfléchi, fut en trois mots : Laissez-nous faire. Un écrivain très-solide de la même nation a dit, que c’est avoir fait beaucoup de progrès en politique, que de sentir la force de cette maxime : ne pas trop gouverner, qui peut-être serait encore d’un plus grand usage en matière de commerce qu’en tout autre. Il serait donc à désirer que le commerce fût libre entre toutes les nations de l’univers, comme il l’est entre les différentes provinces de l’Angleterre. Elles se procureraient, par leur mutuelle communication, de nouvelles jouissances. Les provinces ne se ruinent pas par le commerce qu’elles font entr’elles ; les nations ne se ruineraient pas davantage, Jamais aucune nation ne s’est ruinée par le commerce, même le plus désavantageux en apparence. Toutes les fois que l’on importe des choses désirables qui surabondent, l’industrie est par-là même excitée et la surabondance est produite. »

CAROLINE.

Fort bien ; j’abandonne l’usage exclusif des objets de luxe anglais ; mais l’argument même par lequel vous venez de le combattre me porte à croire qu’il doit être sage de compter sur les produits du pays pour les objets de première nécessité. Si nous dépendions des pays étrangers pour notre approvisionnement de blé, que deviendrions-nous, lorsque ces pays, en temps de guerre, viendraient à en défendre l’exportation ?

MADAME B.

Cette question nous jetterait dans une discussion sur le commerce des grains ; il est trop tard pour l’entreprendre ; nous la renverrons donc à notre prochain entretien.


  1. Sir Francis Divernois.