L’Évangéliste/VIII

E. Dentu, éditeur (p. 149-177).


VIII

LE TÉMOIGNAGE DE WATSON


Avenue des Ternes, à côté d’une station d’omnibus, Mme Ebsen et sa fille s’engageaient à la nuit dans une cour de cité ouvrière, qu’éclairait vaguement d’un demi-jour rougeâtre de fanal de police un large transparent de verre avec ces mots : Salle Évangélique. À l’entrée, dans l’entre-deux d’une double porte en toile verte, un homme distribuait des petits livres, des traités, des cantiques, auxquels il joignait le programme de la réunion du soir, déjà commencée lorsqu’elles arrivèrent.

Le local était vaste et haut, un ancien atelier tout récemment transformé en salle de prières, et gardant sous le badigeonnage des murailles, où tombait, de place en place, la lumière crue d’un bec de gaz, la trace noire des cheminées de forge, les trous du râtelier aux outils. Là dedans, sur une quarantaine de bancs, dont à peine la moitié se trouvait occupée, le public le plus disparate : de vieilles femmes bien mises, quelques étrangères, puis des commis de la maison Autheman, des curieux, des flâneurs du quartier, trouvant plus économique de somnoler au bout d’un banc qu’au café, des blouses ouvrières, des marmottes de balayeuses, le corps de métier où l’on compte à Paris le plus de luthériens, cinq ou six militaires, la tête rase, les oreilles écarlates, enfin les loques, payées à l’heure, de quelques vieux débris de porches d’église, des faces vineuses, terreuses, abruties, et parmi elles une pauvresse au milieu d’un tas de petits dépenaillés, immobiles, mangeant du pain.

Sur l’estrade, où la longue taille d’Anne de Beuil marquait d’un geste en bois noir la mesure d’un cantique, Mme Autheman trônait dans un grand fauteuil, correcte et froide à l’habitude, en avant d’une double rangée de pèlerines évangéliques, de blouses en lustrine des écoles de Port-Sauveur, avec la tache blanche et voltigeante des petits cantiques sur tout ce noir. Éline, assise au fond, près de sa mère, ouvrit machinalement le programme imprimé avec luxe et portant ceci :

RÉUNION DES DAMES ÉVANGELISTES
Salle B. – 59, Avenue des Ternes.
* * *

1° Cantique IV           Le sang précieux de Jésus

Me blanchit comme la neige.

2° Conférence            La paresse de l’âme, par Mme J. AUTHEMAN.

3° Témoignage du jeune NICOLAS, des écoles de Port-Sauveur.

4° Témoignage de WATSON de Cardiff : Une nuit dans les larmes.

5° Cantique XI           Pécheurs, craignez la folie ;

Tournez vos pas vers Chanaan.

Elle achevait de déchiffrer ce jargon, quand on vint les prier, elle et sa mère, de passer sur le premier banc, ce qui flatta singulièrement la vanité de Mme Ebsen, toute fière de se trouver parmi les panaches des vieilles dames dont elle avait vu devant la porte les équipages à la file de celui de la présidente et des omnibus de Port-Saveur. C’était son faible, à cette pauvre femme, les titres, la fortune ; et elle se carrait, s’épanouissait dans son mantelet de soie, jetant des petites sourires à droite et à gauche, de l’air aimable d’une maîtresse de pension à une distribution de prix. Éline s’abritait contre elle, gênée d’être en vue juste sous le regard de la présidente.

La musique venait de finir. Automatiquement, tous les cantiques se fermèrent. Il y eut dans la salle ce piétinement, ces petites toux d’un auditoire qui s’installe pour écouter ; et Mme Autheman s’avança au bord de l’estrade, ses cheveux noirs bien lissés sous un chapeau de la bonne faiseuse, – car saint Paul interdit aux femmes de prier ou prophétiser la tête découverte, – et se mit à parler du marasme de la foi, de la paresse universelle des âmes… Plus de chrétiens parmi l’homme et la femme modernes ! On ne lutte plus, on ne souffre plus, on ne meurt plus pour Christ. On se croit quitte envers lui pour quelques pratiques routinières : prières du bout des dents, faciles sacrifices qui ne gênent en rien l’égoïsme des affections…

Éline reconnaissait au profond de son être cette voix qui l’avait tant remuée, froide pourtant, mais pénétrant en aiguilles de glace. « C’est pour moi qu’elle parle… » pensait-elle, et elle s’en voulait d’être venue, sachant l’effet dominateur, sur sa nature, de cette autre nature de femme.

… Non, Jésus ne veut pas de cette dévotion de commande, de ce christianisme officiel. Ce qu’il exige, c’est un renoncement complet aux splendeurs, au bien-être, à toutes les affections du monde…

Dehors, les voitures roulaient, mêlées aux coups de timbre des omnibus, aux trompes des tramways, aux cadences lourdes et criardes d’une « musette » d’Auvergnats dans la cité. Mais les rumeurs de Babel et de ses faubourgs n’arrivaient pas aux oreilles de l’Évangéliste, ne la troublaient pas plus que les grignottements de souris des petits pauvres rongeant leur pain là-bas au fond, et les ronflements nasillards de quelques âmes indolentes.

Droite et calme, ramenant d’une main sa pèlerine contre sa taille, de l’autre tenant entr’ouvert un petit cantique, elle continuait à prêcher le déliement des affections et des biens terrestres, et terminait par une citation de l’Écriture : « En vérité, je vous le dis, il n’y a personne qui ait quitté sa maison, son père, sa mère, sa femme, ses enfants, pour l’amour de moi et de l’Évangile, qui n’en reçoive cent fois autant. »

L’orgue et les chants respirent, rafraîchissants à entendre dans cette suspension de l’atmosphère où il y avait comme un étirement, une fatigue de ce long discours désolé. Un des militaires se leva et sortit. Ça l’ennuyait. Et puis il faisait chaud sous ce vitrage. « Ils devraient baisser le gaz… » disait tout bas la grosse Mme Ebsen. Et Lina, croyant lui répondre : « Si… Si… C’est dans la Bible… » fit-elle vivement, comme irritée.

Tout à coup une voix d’enfant glapit sur l’estrade, avec l’intonation faubourienne à lèvres tordues des marchands de contremarques. C’était le jeune Nicolas des écoles de Port-Sauveur. Quinze ans, les joues creuses, un teint de fabrique sous des cheveux plats et luisants, il se balançait dans sa longue blouse, soulignant chaque mot d’un geste de voyou.

« Gloire à Dieu ! Je suis lavé dans le sang de Jésus… Je servais le démon, mon âme toute noire croupissait dans l’iniquité… Non, je n’oserai jamais vous dire l’énormité de mes fautes… »

Il reprit haleine une minute, et l’on put croire qu’il allait donner le détail de ses péchés. Or, comme avant d’entrer à Port-Sauveur il avait passé deux ans à la Petite-Roquette, les auditeurs en auraient entendu de raides. Heureusement il passa outre.

« Maintenant, tout est gloire et lumière dans mon âme. Jésus m’a tiré du torrent de perdition, il vous en tirera aussi, si vous l’appelez à l’aide… Pécheurs qui m’écoutez, ne résistez pas davantage… »

Il s’adressait aux vieilles dames du premier banc, avec un sourire entendu, des petits frisements d’yeux, comme à d’anciens compagnons de bagne ; il les engageait « à fuir les mauvaises sociétés, à s’abandonner à Jésus dont le sang précieux lave les plus grands crimes… » Puis, roulant des épaules, la tête en avant avec son cou de tortue ridé et grêle, il s’éloigna pour faire place à Watson de Cardiff. Quand on la vit, un frémissement remua la salle, comme à l’entrée de l’actrice en vedette. C’était l’attrait du programme, cette Watson, et dans le monde de la Présidente « un témoignage » attendu depuis longtemps. Éline reconnut, sous la passe en auvent d’un chapeau anglais noué de larges rubans, la figure bouffie et molle de larmes, les yeux brûlés, sanglants, de l’apparition qui l’avait tant frappée à sa visite chez Mme Autheman. Ce matin-là, sans doute, on lui faisait répéter son « témoignage », et Lina aurait pu dire aux prix de quels déchirements.

« Elle rechigne, mais elle ira !… »

Eh bien ! non, en vue de tout ce monde, avec cet éclairage, ces regards sur sa douleur et sa laideur, la parole lui manqua subitement. On voyait haleter cette pauvre poitrine plate, et deux mains blanches à grosses veines remonter jusqu’à cette gorge sifflante, y chercher instinctivement l’obstacle maladif qui l’étouffait, empêchait les mots de sortir.

« Watson !… » fit une voix brève et sévère. La catéchumène inclina la tête de ce côté pour dire que oui, qu’elle allait parler ; et l’effort fut tel qu’on entendit comme un craquement, le déroulement d’une chaîne d’horloge dans son cou.

« Oune nuit dans le larme !… » commença-t-elle, mais si bas que personne n’entendit.

« Plus fort ! » commanda la voix de tout à l’heure. Alors, elle se lança, et d’une haleine, avec un accent anglais épouvantable : « J’avais très beaucoup souffert pour le croyance de Jiésou ; et je volais raconter vos le long patience j’avais suppoté. »

Au Palais-Royal, c’eût été un fou rire. Ici, on s’interrogeait avec stupeur : « Qu’est-ce qu’elle dit ? » Sur l’estrade, Mme Autheman et Anne de Beuil chuchotaient. Puis la présidente appela : « Éline Ebsen !… » avec un signe de venir auprès d’elle. La jeune fille hésitait, regardait sa mère.

« Allons !… »

Elle obéit comme dans un rêve, comprit qu’on lui demandait de traduire à mesure le témoignage que Watson prononcerait dans sa langue. Elle, que deux personnes à côté de son piano paralysaient, parler là, devant ce monde ! « Jamais elle n’osera… » pensait la mère. Elle osa pourtant, et se mit à traduire docilement, en suivant les inflexions de la catéchumène, pendant que Mme Ebsen, animée d’une puérile vanité maternelle, regardait fièrement autour d’elle, pour juger de l’effet produit.

Ah ! malheureuse mère, c’est son enfant qu’elle aurait dû regarder, ses joues qui s’allumaient d’un éclat de fièvre, ses yeux d’abord baissés sous leurs cils de soie claire et qui s’ouvraient brillants et fixes ; elle eût compris alors que cela se gagne ces attaques mystiques, comme la crise nerveuse qui abat parfois sur leur lit d’hôpital toute une rangée de malades, et que cette démente, hagarde et flétrie, debout à côté d’Éline, l’effleurant de son geste, de son haleine chaude, lui passait à mesure un peu de sa folie contagieuse. Sinistre et féroce, ce « témoignage » de Watson. Un jour, un de ses enfants s’était noyé, sous ses yeux, presque entre ses bras ; et cette mort l’avait jetée dans une horrible torpeur de chagrin que rien, personne, ne pouvait secouer. Alors une femme était venue, disant : « Watson, lève-toi et ne pleure plus. Ce qui t’arrive est un premier avertissement du Père, la punition d’avoir livré tout ton cœur aux affections terrestres, car il est écrit : N’aimez point. Et, si ce premier avis ne suffit pas, le Père t’avertira encore, il te prendra ton mari, les deux enfants qui te restent, il te frappera sans relâche jusqu’à ce que tu aies compris. »

Watson demanda : « Que dois je faire ?

– Renoncer au monde et travailler pour le divin maître. Il y a des milliers d’âmes abandonnées par ignorance au démon. Va les délivrer, apporte-leur le salut de l’Évangile. La vie des tiens est à ce prix.

– Je pars… » dit Watson ; et profitant d’une absence de son mari – gardien-chef au phare de Cardiff et de service la moitié du mois, – elle quitta sa maison, une nuit, pendant que les petits dormaient. Oh ! cette nuit du départ, cette dernière veille auprès des deux couchettes que berçait un même souffle innocent et égal, le cramponnement désespéré à ces petites mains, à ces petits bras jetés dans l’abandon du sommeil et la grâce caressante de l’enfance… Quels adieux ! Que de larmes ! Elles coulaient encore, de souvenir, le long de ce pauvre visage, dans deux creux de lave dévorante… Mais avec l’aide de Dieu, Watson triompha des pièges de l’esprit du mal. Et maintenant, la voilà en règle avec Jésus… heureuse, oh ! bien heureuse, le cœur inondé de joie… Watson de Cardiff est sauvée, gloire à Dieu dans les cieux ! sauvée par la gloire de Dieu en Jésus-Christ… Et sur l’ordre de ses chefs, elle ira proclamer l’amour de Jésus, en chantant et prophétisant, fût-ce au sommet de la montagne la plus haute.

C’était effrayant, le contraste de ce vivant désespoir aux traits brûlés, convulsionnés, et de cet hosannah mystique, essayant de s’envoler dans un anglais roucoulant et zézayant – delicious, very delicious, – comme un pauvre oiseau blessé qui chanterait sa mort, les ailes sanglantes. Son témoignage fini, elle resta debout à la même place, inconsciente, anesthésiée, remuant ses lèvres mortes, pour une prière qu’on n’entendait pas.

« Emmenez-la… » dit Mme Autheman, pendant que l’orgue et le chœur entonnaient dans le brouhaha de la salle réveillée :

Pécheurs, fuyez la folie ;
Tournez vos pas vers Chanaan.

Tout le monde, en effet, paraissait pressé de fuir, d’échapper à cette atmosphère étouffante et démentielle. À la sortie, chacun respira longuement ; et les yeux s’étonnaient de revoir les trottoirs bruyants, la foule autour des tramways et des omnibus, les avenues encombrées de voitures roulant vers le Bois par ce beau soir de dimanche et d’été, dans les grands rayons électriques projetés de l’Arc-de-triomphe, qui aveuglaient les chevaux et faisaient reluire comme en plein jour les affiches de théâtre et les enseignes des magasins. Tandis que toute agitée du succès de son enfant et des compliments que lui avait faits la présidente, Mme Ebsen essayait de causer avec Éline dans le bruit des roues et les cahots de l’omnibus sur le pavé, la jeune fille assise au fond ne prononça pas dix paroles pendant le long trajet des Ternes aux Luxembourg.

« Hein, Linette, traduire au pied levé comme ça !… Lorie eût été fier, s’il t’avait vue… mais quelle chaleur !… Dis donc, et cette Watson… C’est tout de même terrible ce qu’elle a fait là… Son mari, ses enfants… Est-ce que tu crois ça possible, voyons, que Dieu commande de pareilles choses ?… »

Sous son intonation, il y avait tout ce qu’elle n’osait dire, l’absurde, le cruel qui ressortait pour elle de cette étrange cérémonie, et le « tout çà, c’est des bêtises » dont elle aurait conclu sans la mine fermée de sa fille, avec qui elle ne se sentait pas en confiance comme à l’ordinaire. Instinctivement elle se rapprochait d’elle, cherchait la main de son enfant qu’elle trouvait froide et lourde :

« Qu’est-ce que tu as, chérie ?… tu es gelée… relève donc cette vitre.

– Non, non, laisse… » disait Éline tout bas, agacée pour la première fois par les paroles inutiles, le bourdonnement affectueux de sa mère. Et puis cet omnibus du dimanche l’écœurait. Tout ce monde qui vous heurtait à monter et à descendre, la trivialité de ces figures entrevues dans l’ombre, ces expansions encombrantes et vides… Et s’accoudant au cadre de la glace, elle essayait de s’isoler, de ressaisir son émotion de tout à l’heure. Mais qu’avait donc Paris, ce soir-là, ce Paris où elle était née par hasard et qu’elle aimait comme une vraie patrie ? Il grouillait dans un air lourd au bord de ruisseaux puants, plein de chansons d’ivrognes, de cris d’enfants affamés, de commérages avachis au pas des portes. Plus loin, le luxe des beaux quartiers, les cafés débordant jusque sur la chaussée, ces hommes, ces femmes, ce va et vient blafard sous le gaz, l’attristaient encore davantage. C’était comme un bal masqué dont on n’entendait pas la musique, un tourbillon de mouches folles dans le soleil, autour de l’arbre de la mort… Oh ! la riche moisson d’âmes. Que ce serait beau de montrer le Sauveur à tous ces repus du plaisir ! Et elle ressentait à cette idée, comme là-bas sur l’estrade, quelque chose qui la soulevait intérieurement, une montée douce et puissante…

Il pleuvait maintenant ; une averse d’équinoxe balayant les boulevards, remplissant les bureaux de correspondance, les dessous de porche, de gens effarés et pataugeant dans l’eau en fourmis noyées. Mme Ebsen dormait, bercée par la voiture, sa bonne figure abandonnée sur les brides de son chapeau. Éline pensait au terre à terre égoïste de leur vie. Avait-elle bien le droit d’être méprisante pour les autres ? Que faisaitelle de mieux et de plus ? Comme c’était court et puéril, le bien qu’elle essayait !… Dieu n’exigeait-il pas autre chose ? Et si elle le lassait par tant de paresse et d’indifférence. Déjà, il venait de l’avertir comme Watson, en lui prenant cette pauvre grand’mère brusquement, sans le temps d’un retour vers Jésus. S’il la frappait d’un nouveau coup au cœur… Sa mère !… Si sa mère mourait à son tour, subitement !…

Ce fut l’angoisse de toute sa nuit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’impression de cette soirée, au lieu de s’effacer au courant des jours, au train laborieux de sa vie, grandit, s’enfonça en elle, la hantait même aux heures de leçons, dans ces maisons amies et riches où elle enseignait l’allemand et l’anglais aux enfants dont Mme Ebsen avait eu les mères pour élèves. Malgré l’accueil bienveillant et la douceur de confort qui allait si bien à sa nature délicate, Éline s’ennuyait maintenant à la table de travail bordée de petites têtes blondes aux cheveux frisés sur de grands cols anglais et les jerseys ancrés de rouge. Elle s’énervait des questions interrompantes, des envolements de tout ce petit monde, arrivait à trouver, comme Henriette Briss, sa besogne abêtissante, inférieure aux forces qu’elle se sentait. Et les parents !… Quels esprits grossiers et futiles que ces hommes !… Les femmes, quelles étagères à bibelots !

La baronne Gerspach, une bonne personne, mon Dieu oui ; mais si nulle, toute à l’écurie du baron qui faisait courir, toujours préoccupée d’un nom à effet pour la pouliche qu’on allait lancer, ou de quelque remède – poudre ou pommade – à cette malheureuse maladie de peau, la maladie des Autheman, qui la dévorait à chaque mouvement de saison, comme au pensionnat, lorsqu’elle n’était encore que Déborah Becker. Aussi, la leçon finie, Éline se sauvait bien vite et trouvait un prétexte pour échapper au déjeuner, préférant un gâteau, un verre d’eau glacée pris en hâte sur un comptoir de pâtissier, à ces plantureux repas de viandes rouges et de porto où le baron, avec son gros rire lippu à lèvre double, la plaisantait lourdement sur ses projets de mariage.

Elle se plaisait mieux chez la comtesse d’Arlot, dans le petit hôtel de la rue Vézelay, dont le voisinage d’un couvent de Barnabites semblait imprégner les murs, les tapis, d’une odeur d’encens et de dévotion. Il y avait là, derrière ce luxe et ce calme, une grande douleur de femme, un drame de ménage qu’Éline connaissait bien ; car les jeunes filles dans sa position sociale sont vite initiées aux réalités tristes de l’existence. Mariée depuis quelques années à un homme qu’elle aimait profondément, la comtesse recevant un jour la visite de noces d’une nièce, orpheline, élevée chez elle, par elle, acquérait la preuve, – et quelle preuve, cynique, brutale, une étreinte à pleins bras, à pleine bouche, surprise entre deux portes, – que cette jeune femme avait été, était encore la maîtresse de son mari.

À cause du monde, d’un grand nom toujours respecté, et surtout pour sa fille dont elle ne voulait pas faire l’enfant d’une femme séparée, Mme d’Arlot évita tout éclat, garda les apparences d’un intérieur uni, les politesses, les égards qu’on se doit entre ennemis forcés de vivre côte à côte. Mais elle n’oublia jamais, ne pardonna pas, s’abîma dans un catholicisme passionné, maladif, laissant livrée à des gouvernantes l’enfant qui déjà devinait bien des choses à cet abandon, et dont les petits yeux, souvent aux repas, allaient de ce père trop poli à cette mère silencieuse, avec une curiosité inquiète et sournoise.

Que de fois Mme Ebsen et Éline s’étaient dit que la pauvre comtesse eût mieux fait de donner moins de son temps aux églises et d’en garder le meilleur pour son enfant, sa maison, sa tâche de mère et de femme, aussi consolante et moins stérile que son perpétuel agenouillement ! Maintenant Éline la comprenait et ne lui reprochait plus sa dévotion outrée, seulement ce que cette dévotion avait d’égoïste et d’improductif, la plainte profane dominant toujours ses effusions vers Dieu. Quelle différence avec le prosélytisme d’une Jeanne Autheman, le renoncement d’une Watson ?

« Par où allez-vous, Lina ? Je vais vous conduire… » disait Mme d’Arlot après la leçon ; et, dans sa voiture bien suspendue, tout à son chagrin et le berçant, le ressassant, elle s’abandonnait à de ces confidences découragées dont les femmes s’excitent et s’attristent entre elles, prêchait à cette enfant déjà troublée le dégoût, le mépris de la vie, le détachement de toutes les joies sans durée pour celle qui ne s’épanouit qu’au ciel. Quelquefois on s’arrêtait, on entrait dans une église. Éline n’y mettait aucun scrupule, les temples protestants restant fermés en semaine, et tout lieu de prière gardant l’atmosphère de mysticité où se plaisent les âmes religieuses. Dans Sainte-Clotilde déserte, elle était encore mieux pour se recueillir et s’interroger devant Dieu, que le dimanche au culte officiel et mondain de la rue Chauchat.

C’est une des surprises de Paris, que ce temple scandinave en plein quartier Montmartre, à deux pas de l’Hôtel-des-Ventes. En quittant le boulevard des Italiens, rien n’est plus saisissant que de se trouver tout à coup dans ce jour froid tombant d’une voûte en arceaux à demi vitrée, devant ce pasteur en long mantelet noir prêchant dans un dialecte dur, guttural, qui roule en quartiers de roche, rebondit sur des bancs de bois massifs où s’inclinent des nuques blanches à lourdes nattes fauves, de solides carrures d’hommes, toute la colonie danoise, norvégienne, suédoise, – teints chauds, regards clairs, barbe de dieux du Nord, – qui a ses noms inscrits sur le « livre des Scandinaves » au café de la Régence, et pour lui les boulangers de la rue Saint-Honoré cuisent un pain spécial de seigle et de miel. Longtemps ç’avait été pour Éline un repos charmant, cette heure passée là, le dimanche, à accompagner sur l’orgue des cantiques danois qui lui parlaient de la patrie inconnue. Aujourd’hui, elle accompagnait distraitement… Que pouvaient bien faire à Dieu ces rapsodies chantées par des voix indifférentes, sur un ton vulgaire et machinal ? C’était bien cela le Christianisme officiel, avec ses rites routiniers, sa foi sans chaleur qui indignait tant Mme Autheman. Il y a au Japon des machines à prier, mues à la façon des vielles et déroulant les oraisons, qui sont tout aussi capables d’émouvoir les cœurs.

Et ces jeunes filles coquettes, renversant leurs jolies tailles où battent des flots de cheveux argentés comme par la mousse des cascades, ne s’occupant, même là, que de toilette et de vanité, s’observant, se jalousant du coin de l’œil. Et les bonnes dames tranquilles, aux faces pleines, vraies « têtes de bouillie », comme en Allemagne on appelle les Danois, – se saluant et s’invitant, avant d’être hors du temple, à des dîners, à des thés copieux. Jusqu’au sacristain, en habit de maître d’hôtel, tendant pour la quête, d’un air endormi et placide, son filet à papillons au bout d’un long manche ; jusqu’au pasteur Birk, les cheveux en rouleaux, sa tête de côté, ses regards langoureux et voraces qui guettaient les dots à la sortie. Partout et dans tous elle reconnaissait cette paresse de l’âme, s’étendant en moisissure au fronton du temple, comme une rouille aux barreaux de sa grille extérieure. Et, lorsqu’en rentrant chez elle, elle apercevait le vieil Aussandon dans son petit verger, l’arrosoir ou le sécateur à la main, même celui-là, après tant de preuves données de son zèle orthodoxe, si droit et si ferme dans sa foi ; Aussandon, le maître, le doyen de l’Église, lui semblait atteint autant que les autres et qu’elle-même. Paresse de l’âme ! Paresse de l’âme !

De ces troubles de la jeune fille, de cette lente pénétration de tout son être par l’idée fixe, personne dans son entourage n’avait le moindre soupçon. Mme Ebsen, toute à l’ivresse de ce mariage qui comblait ses vœux, – sa fille près d’elle et un gendre dans le gouvernement, – s’occupait déjà de l’installation et du trousseau. Éline avait beau dire : « plus tard… nous avons le temps… » La mère, sans se préoccuper du peu d’entrain de la fiancée, ayant fait elle-même un mariage de tranquille raison, remuait ses armoires, dépliait ses draps, triait dans un tas de vieilles reliques les bijoux qu’elle donnerait à son enfant : une broche ornée du portrait du père, un rang de perles, de ces parures montées en filigrane, comme on en porte aux pays du Nord. Elle aunait des dentelles, combinant, cherchant à en tirer le meilleur parti :

« Vois donc, Linette, j’ai pour les manches… si nous trouvions la pareille pour le cou… c’est ça qui serait joli, ta robe de noces garnie de bruges… »

Puis elle courait les magasins, pour se monter en linge, en vaisselle, car les deux ménages vivraient ensemble, et il ne fallait pas beaucoup compter sur l’apport du rez-de-chaussée. Elle était allée faire un tour par là, voir un peu avec Sylvanire ce qui manquait ; et, dam ! c’était comme dans ces pays neufs dont parlait Lorie… beaucoup de place et tout à faire !… Mais, avec de l’économie bien entendue, les leçons et les traductions de Lina, les appointements du ministère, on y arriverait encore ; sans compter que l’ancien sous-préfet ne désespérait pas de rentrer en grâce. Chemineau avait parlé de cela chez la baronne. Et les voyez-vous installés dans une sous-préfecture de première classe, mettons même de seconde, un grand jardin sur la mer, comme à Cherchell, des chevaux, une voiture, un salon à lustre, dont Mme Ebsen aiderait sa fille à faire les honneurs !

C’est avec Lorie, lorsqu’il montait le soir, épanoui, sûr de son bonheur, que la mère faisait tous ces beaux rêves. Heureuse du prétexte de la leçon, Éline échappait à ces bavardages qui l’ennuyaient, l’outrageaient même, à tourner toujours autour de son mariage… Mariée ! Pourquoi ?… Et dans la grêle monotonie d’une récitation d’enfant, elle songeait, loin, le regard perdu, n’éprouvant plus le moindre intérêt aux progrès de son élève, ni le moindre plaisir à l’installer sur une petite chaise dans ses jupes, à son ancienne place aux pieds de grand’mère, pour lui montrer un point de tapisserie ou de couture… Non, elle avait hâte de se mettre elle-même au nouveau travail de traduction dont l’avait chargée une résidente : ENTRETIENS D’UNE ÂME CHRÉTIENNE AVEC DIEU, par Mme ***

Dès sa jeunesse, Jeanne Autheman avait eu des conversations familières avec le Sauveur. Le livre les rapportait par demandes et par réponses ; et, dans une préface exaltée, J.-B. Crouzat, directeur des écoles de Port-Saveur, expliquait comment ces entretiens avec l’Inaccessible, si choquants pour les habitudes de l’esprit moderne, n’avaient rien que de très simple et de très orthodoxe chez celle qu’il appelait La Grande Mystique. « En effet, dans cette âme tout absorbée en Dieu… »

« Linette, écoute donc la bonne idée de M. Lorie… Un escalier intérieur, reliant les deux étages… Il a fait le plan… »

Lorie s’approchait et montrait du bout de son lorgnon un plan superbe lavé à l’encre de Chine pendant les loisirs du bureau. L’escalier viendrait là, comme ceci…

« Charmant ! » disait Éline sans tourner la tête, et elle s’abîmait dans ce mysticisme sinistre où la Lyonnaise enveloppait des brumes molles de son pays natal tous les rancœurs de sa jeunesse. Puis, dix heures sonnant à Saint-Jacques, la petite Fanny l’entourait de ses deux bras serrés avec confiance, lui disait un « bonsoir, maman, » dont l’intonation gentille réconciliait pendant une minute la pauvre Éline avec l’idée de son mariage.

Une après-midi que Mme Ebsen était seule à la maison, à faire des comptes, il lui arriva une visite si imprévue, si extraordinaire, que le nez de la bonne dame en laissa glisser ses lunettes de surprise… Mme Autheman chez elle !… Elle aurait voulu écarter les murs de l’antichambre, faire un passage digne de sa fortune à la femme du grand banquier. Heureusement que le salon était, comme toujours, bien en ordre, les persiennes tirées, les cuivres de la console étincelants, les fauteuils à leur place, sous leurs beaux dossiers de guipure. Mais, elle-même, à quoi ressemblait-elle avec cette vieille robe de maison, ce bonnet fatigué ? Mon Tieu ! mon Tieu !… Et Linette qui n’était pas rentrée.

« Nous nous passerons d’elle… » dit Mme Autheman dont le calme sourire faisait avec l’agitation de la Danoise, un contraste aussi frappant que le luxe discret et vraiment mondain de sa toilette aux couleurs sombres, soie et jais, en face des franges éperdues de la brave femme.

« Madame vient peut-être pour les Entretiens ?… C’est qu’Éline n’a pas tout à fait fini… La pauvre petite n’a que ses soirées… » Et la voilà racontant la vie laborieuse de sa fille, ses courses, ses leçons, son obstination à vouloir tout faire elle-même. « Comme elle dit toujours : Tu as assez travaillé, maman, il faut que tu te reposes… Ah ! c’est une enfant, voyez-vous… »

Ce « voyez-vous » ponctué par deux grosses larmes en dit plus long que la phrase qu’elle cherchait et que la femme du banquier semblait chercher aussi aux angles du petit salon dont son œil clair faisait le tour minutieusement.

« Que gagne votre fille avec ses leçons ?… » demanda-t-elle, quand la mère eut fini de parler.

« Oh ! c’est selon, madame… »

Il y avait des mortes-saisons, les eaux, les bains de mer, les villégiatures lointaines que Line refusait toujours pour ne pas la laisser seule. Justement elle était en train d’examiner leurs petits comptes. Cette année, ça irait dans les quatre mille francs. « Je lui offre le double, si elle veut se consacrer à nos écoles… » Ce fut dit négligemment, jeté avec un dédain de millionnaire. Mme Ebsen était éblouie. Huit mille francs, quelle aubaine pour le petit ménage ! Mais à la réflexion, cela ne lui parut pas possible. Toutes leurs belles relations auxquelles il faudrait renoncer, les d’Arlot, la baronne sur qui l’on comptait pour l’avancement de Lorie. Jamais sa fille ne voudrait.

Mme Autheman insista alors sur la fatigue d’Éline et le danger pour une jeune et jolie personne de battre ainsi Paris toute seule, tandis que leur coupé serait venu la prendre tous les matins. Enfin, à force d’instances, la mère consentit à trois jours par semaine. On convint du prix, des heures. Éline déjeunerait à Port-Sauveur et rentrerait avant la nuit. En tout cas, si elle s’attardait, les chambres ne manquaient pas au château…

Mme Ebsen eut un beau cri indigné : « Ça, non, par exemple ! jamais je ne pourrais dormir, si je ne sentais pas ma petite près de moi… » L’autre coupa court, et se levant pour partir :

« Vous aimez beaucoup votre enfant, Madame ? » dit-elle d’un ton grave.

« Oui, beaucoup… » répondit la mère, gagnée à son insu par l’accent sérieux et profond de cette étrange demande… « je n’ai que ma fille au monde. Nous ne nous sommes jamais quittées. Jamais nous ne nous quitterons.

– Pourtant elle se marie…

– Oh ! mais nous resterons toujours ensemble. Ç’a été la première condition. »

Elles arrivaient sur le palier.

« On m’a dit que ce M. Lorie n’était pas de la véritable église… » fit Mme Autheman en prenant la rampe, et sans paraître attacher autrement d’importance à sa question. La maman, qui descendait derrière elle, fut un peu embarrassée pour répondre, connaissant la dame. Effectivement, M. Lorie n’était pas… Mais le mariage se ferait au temple. Oh ! Éline y avait tenu.

« Je vous salue, Madame… » dit la femme du banquier d’une voix brusque ; et lorsque Mme Ebsen arriva sur la porte, tout essoufflée, son bonnet au vent, le coupé partait au grand trot, lui enlevant la joie vaniteuse de mettre sa belle visite en voiture devant toute la rueémerveillée