L’Évangéliste/VII

E. Dentu, éditeur (p. 129-148).


VII

PORT-SAUVEUR


De tous les villages dispersés entre Paris et Corbeil sur la rive gauche de la Seine, de ces jolies villégiatures à noms de soleil, Orangis, Ris, Athis-Mons, — Petit Port, malgré sa dénomination plus bourgeoise, est le seul qui ait un passé, une histoire. Comme Ablon, comme Charenton, il fut à la fin du seizième siècle un centre calviniste important, un des lieux de réunion accordés aux protestants de Paris par l’Édit de Nantes. Le temple de Petit-Port voyait chaque dimanche les plus grands seigneurs de la Religion assemblés autour de sa chaire, Sully, les Rohan, la princesse d’Orange, dont les grands carrosses chamarrés d’or défilaient entre les ormes du Pavé du roi. Des théologiens fameux y prêchèrent. Il compta quelques beaux baptêmes et mariages, des abjurations retentissantes : mais cette gloire ne dura pas.

À la Révocation, la population calviniste fut dispersée, le temple rasé ; et lorsqu’en 1832, Samuel Autheman vint établir là ses affineries, il trouva un petit village maraîcher, obscur, sans autre mémoire de son histoire enfouie dans la poussière des archives, que le nom donné à un terrain vague, une carrière abandonnée qu’on appelait « Le Prêche ». C’est sur Le Prêche, à la place même de l’ancien temple, que les ateliers furent construits, tout en haut de la propriété grandiose achetée du même coup par le marchand d’or déjà fort riche à cette époque. Le domaine était historique comme le village, ayant appartenu à Gabrielle d’Estrées ; mais là non plus il ne restait rien d’autrefois qu’un vieil escalier de pierre, rouillé de soleil et de pluie, arrondissant sa double rampe de chaque côté de l’entablement tout noir de vigne vierge et de lierre, « l’escalier de Gabrielle » dont le nom évoquait sur sa descente courbe des groupes de seigneurs et de dames aux satins éclatants dans la verdure.

Sans doute bien des arbres du parc étaient contemporains de la favorite ; mais les arbres ne parlent pas comme la pierre, ils ne racontent rien, et perdent la mémoire avec leurs feuilles à chaque mouvement de saison. Tout ce qu’on sait de l’ancien château, c’est qu’il devait dominer la propriété et que les communs occupaient au bord de l’eau la place où s’élève aujourd’hui la maison moderne, restaurée et agrandie par les Autheman.

Malheureusement, quelques années après leur installation, ils eurent à subir, comme tous les riverains entre Paris et Corbeil, le passage du chemin de fer qui a tranché tout le long de la Seine tant de riches domaines d’autrefois. La voie d’Orléans passa juste devant le perron intérieur, le séparant des corbeilles fleuries, abattant deux sur quatre des magnifiques paulownias qui ombrageaient le parterre. Et à toute heure du jour, dans la splendide propriété ouverte aux deux bouts, reliant par de légers ponts de fer ses tronçons coupés, les trains jetaient leur vacarme de ferraille et leur fumée longue, encadrant à leurs petites fenêtres la vision d’une terrasse bordée d’orangers en boule, où la famille Autheman prenait le frais sur des fauteuils américains ; et plus loin, des écuries de briques rouges, des serres vitrées, le potager divisé en deux par la voie ferrée, tout en longueur comme un jardin de chef de gare.

Lorsqu’à la mort de sa belle-mère, Jeanne Autheman se trouva maîtresse de la fortune et de la volonté de son mari, elle fut retenue à Petit-Port par les souvenirs calvinistes, une prédestination pour son œuvre. Elle transforma la maison de campagne comme celle de Paris, rétablit l’ancien temple, construisit des écoles pour filles et garçons, et, les ouvriers affineurs s’en allant avec l’oncle Becker à l’usine de Romainville, il ne resta à Petit-Port que des paysans, maraîchers, vignerons, et les quelques fournisseurs d’un petit pays. C’est parmi ces derniers que Jeanne, secondée par Anne de Beuil, exerça son prosélytisme. La vieille fille allait de porte en porte, promettant la clientèle ou la protection du château à tous ceux qui viendraient au temple, enverraient leurs enfants aux écoles évangéliques, écoles gratuites, annexées d’ouvroirs, à la sortie desquelles les élèves trouvaient une position conforme à leurs aptitudes.

Il eût fallu des convictions religieuses bien arrêtées, et comme il ne s’en trouve guère parmi nos paysans, pour résister à tant d’avantages. Quelques enfants vinrent d’abord, les parents prirent l’habitude de les accompagner le dimanche aux assemblées ; et Mme Autheman, après avoir suffi toute seule à un « culte de famille », s’adjoignit un pasteur de Corbeil, âgé et timide, qui faisait les communions, les mariages, les enterrements, mais ne fut jamais qu’un sous-ordre. Jeanne, très autoritaire, gardant la suprême direction de son église et de ses écoles. Quand ce vieillard mourut, au bout de quelques années, elle eut beaucoup de peine à le remplacer malgré sa grande fortune et son crédit auprès du consistoire parisien. Les pasteurs se succédaient à Petit-Port, vite lassés du rôle de « lecteur » ou de sacristain auquel on les réduisait, jusqu’au jour où elle rencontra M. Birk, de l’église scandinave, vrai mercenaire, prêt à tout, sachant juste assez de français pour lire la bible et faire les cérémonies.

Jeanne se réserva le prêche, l’interprétation des versets ; et l’on s’imagine la stupeur des paysans en voyant la jolie dame du château monter en chaire. C’est qu’elle parlait bien, dame ! et aussi longtemps que le curé le plus malin. Puis, ce beau temple tout neuf, bien plus grand que leur église, la sévérité des hautes murailles nues, l’autorité du nom et de la fortune du banquier… Ils sortaient étonnés, impressionnés, racontaient ce qu’ils avaient vu et la façon dont Mme Autheman la jeune « disait sa messe ». Après l’office, la châtelaine se tenait dans la sacristie, recevant ceux qui voulaient lui parler, se faisant conter leurs affaires, les conseillant, et non plus dans la langue mystique de la chaire, mais familièrement, au sens le plus pratique.

C’est ainsi qu’elle instituait une prime d’argent et de vêtements, payable le jour de la communion, à tous ceux qui accepteraient la religion réformée. Le facteur commença, puis le cantonnier et sa femme. Leur « réception » se fit en grande pompe ; et quand on les vit vêtus de drap neuf, de bonne laine chaude, avec l’argent clair qui tintait dans leurs poches et la protection du château désormais assurée, cela en entraîna beaucoup d’autres.

Pour résister à cette propagande effrénée, il n’y avait à Petit-Port que le curé et la sœur. Le curé, pauvre saint homme, vivait péniblement de cette cure sans casuel et aussi, disait-on, du produit de sa pêche que sa servante vendait en sous-main aux cabarets d’Ablon. Habitué d’ailleurs à respecter au village le propriétaire riche, l’influence prépondérante, ce n’est pas lui qui eût osé faire tête aux Autheman. Il se permettait quelques allusions voilées, le dimanche, en chaire, adressait rapport sur rapport à l’évêché de Versailles, mais cela n’empêchait pas son église de se vider comme un vase fêlé d’où l’eau s’échappe, et les rangs du catéchisme de s’éclaircir d’année en année, laissant la place de délicieuses parties de cache-cache entre les bancs aux rares gamins qui venaient encore.

Plus ardente, comme sont les femmes quand la passion les tient, sœur Octavie, la directrice de l’école des filles, lui faisait honte de sa faiblesse et se posait très carrément en antagoniste du château. Elle s’agitait, car elle aussi avait des loisirs, courait le village, la coiffe battante, avec le bruit querelleur de son grand chapelet, et tâchait à la sortie des classes évangélistes de reprendre ses élèves : « Tu n’as pas honte, petite effrontée. »

Elle relançait les mères au lavoir, les pères en plein champ, invoquait Dieu, la Vierge, les saints, montrait le ciel mystique où le paysan, lui, ne voit que de l’eau ou du soleil pour ses récoltes, se heurtait à des clignements d’yeux, de gros soupirs hypocrites : « Ben oui, ma sœur, sûrement… ça serait ben mieux comme vous dites. » Le terrible, c’est quand elle se rencontrait sur le même terrain avec Anne de Beuil : les deux femmes en présence, prototypes des deux religions, l’une maigre, serrée et jaune, sentant – malgré les années écoulées – la révolte et les persécutions ; l’autre grasse, l’air aimable, les joues débordant la mentonnière, les mains potelées, l’assurance carrée de sa guimpe protégée ordinaire de la richesse. Seulement, ici, le château faisait la guerre à la sœur ; et la partie était inégale.

Dans son ardeur, sœur Octavie ne ménageait pas ses paroles, ne se contentait pas de ridiculiser Mme Autheman et son prêche, mais portait encore contre elle les accusations les plus graves, comme de séquestrer les enfants, d’user de toute sorte de violences, drogues et maléfices, pour les forcer à abjurer leur religion. La mort inexplicable et subite d’une jeune fille, Félicie Damour, employée au château, donna du crédit à ces fables. Il y eut même un commencement d’enquête, qui aboutit au renvoi de la sœur Octavie dans une autre résidence. Elle ne fut pas remplacée.

Le curé, lui, garda son poste, vécut dans son coin, prêchant devant une église vide, restant quand même en rapports de politesse avec les Autheman qui lui envoyaient du gibier au temps des chasses. « Ces gens sont trop forts… Il faut manœuvrer… » avait dit l’évêque ; et, dégagé par son supérieur de toute responsabilité, le bon curé pêchait ses chevennes et laissait couler l’eau.

Singulière physionomie que celle du village, dès cette époque. Entre les maisons uniformes à toit rouge construites jadis par le vieil Autheman pour ses ouvriers, entre les allées droites de petits ormes plantés par sa bru, circulait un peuple d’enfants vêtus de la même blouse de lustrine noire, conduits par un instituteur à longue redingote ou par des jeunes filles avec la robe à pèlerine d’Anne de Beuil. Tous les gens du château portaient le noir aussi, relevé d’un P. S. en métal sur le collet d’habit. On eût dit un de ces villages des Frères moraves, Hernnhout ou Nieski, sortes de communautés libres, d’une organisation si curieuse ; mais la dévotion de ces demi-religieux est sincère, tandis que les paysans de Petit-Port sont d’abominables hypocrites. Ils savent trop qu’on tient compte de leurs grimaces, et de leur allure contrite, ployée sous le péché originel, et des centons bibliques qu’ils mêlent à leur jargon campagnard.

Oh ! cette bible… L’air de tout le pays en est imprégné. Les murs suintent des versets, au fronton du temple, et des écoles, chez tous les fournisseurs du château. La boucherie porte en grandes lettres noires au-dessus de l’étal : MEURS ICI POUR VIVRE LÀ ; et l’épicier a écrit dans sa boutique : AFFECTIONNEZ-VOUS AUX CHOSES QUI SONT EN HAUT. Justement ce qu’il y a en haut, ce sont des flacons de prunes et de cerises à l’eau-de-vie. Mais les paysans n’en consomment guère, de peur d’Anne de Beuil et de sa police ; et lorsqu’ils veulent s’offrir quelque ribotte, ils vont à Athis, ou chez Damour, à l’Affameur. Du reste, voleurs, menteurs, paillards et lâches, de vrais paysans de Seine-et-Oise, se contentant de cacher leurs vices et les gardant très précieusement.

Ce qui distingue Petit-Port, ce village de la Réforme si curieusement surgi de ses cendres après trois cents ans, des autres fondations protestantes dans le rayon de Paris, des écoles de Versailles, de Jouy-en-Josas, des colonies agricoles d’Essonne, du Plessis-Mornay, c’est qu’au lieu d’être soutenu par des collectes de tous les Réformes de France, d’Angleterre, d’Amérique, il ne relève que de la caisse des Autheman dont il est la chose, la propriété, et peut se soustraire à tout autre contrôle.

Jeanne Autheman reste le pontife en chef, l’influence occulte au-dessus de l’activité d’Anne de Beuil. Pendant ses huit mois de séjour, on ne la voit guère dans le pays. Le matin, elle entretient la volumineuse correspondance que nécessite l’œuvre des Dames Évangélistes, l’ŒUVRE, comme elle et les siens l’appellent, reçoit les catéchumènes, puis s’enferme l’après-midi à « la retraite », ce pavillon isolé au milieu du parc, qui donne lieu à tant de mystérieux commentaires. Le dimanche, elle est toute aux écoles et au temple, le temple lugubre et blanc, dont la lourde croix de tombe domine la propriété et l’oppresse, lui donne sa physionomie conventuelle, complétée par la belle et sévère ordonnance des choses, la netteté des avenues désertes, le recueillement religieux de la maison, toute sa longue façade close, avec l’ombre d’une pèlerine noire découpée sur le sable d’une allée ou sur la dalle du perron, et des bouffées lointaines de cantiques et d’orgue traversant la torpeur silencieuse des longues après-midi d’été.

Vers le soir, la maison s’anime un peu. La grille s’ouvre grande, des roues grincent sur le gravier, un grand chien d’Écosse déjà vieux se traîne et aboie autour d’une voiture. C’est Autheman qui revient de Paris dans son coupé, préférant faire une heure de route que d’exposer sa triste figure à la curiosité d’une gare de banlieue toujours grouillante de monde vers cinq heures. Il y a un moment d’agitation, des portes qui battent, des paroles brèves échangées à mi-voix, un seau remué du côté des écuries, le sifflet d’un palefrenier faisant boire ses bêtes ; puis la communauté retombe dans son morne silence que troublent par intervalles la fumée et le vacarme d’un train à toute vitesse.

*

Ce matin-là, un matin de mai frais et splendide, le château présentait une animation extraordinaire. De la grêle était tombée dans la nuit au milieu d’un orage épouvantable, hachant les branches, dépouillant les arbres dont les verts débris pleins de sève, les feuilles et les fleurs trouées, déchiquetées, jonchaient le perron, mêlées aux éclats de vitre de la serre. Les jardiniers activaient leurs râteaux, leurs brouettes, dans un bruit de branchages traînants, de sable, de verre brisé.

Ganté, le chapeau sur la tête, Autheman, toujours un des premiers levés au château comme il était un des premiers arrivés à sa banque, arpentait la terrasse à pas fiévreux, absorbés, avec une agitation que l’on pouvait attribuer au saccage des belles charmilles et des magnifiques plants en caisses. À chaque tour de perron, arrêté par les marches, il revenait automatiquement, jetant parfois un regard vers les persiennes fermées de la chambre de sa femme, s’informant à quelque servante si madame n’était pas encore levée, et repartait, tourmentant et grattant de sa main gantée, d’un geste nerveux qui lui était habituel aux heures préoccupées, l’affreux mal sous son bandeau noir. Dans ce lever limpide et rose, il faisait l’effet d’un fantôme ; et voilà bien comme Éline Ebsen l’avait vu pour la première fois derrière son grillage, avec ce même regard, aigu, dévoré, l’amertume de ce sourire de travers relevant la lèvre sur une interrogation muette et douloureuse, toujours la même : « Hideux, n’est-ce pas ? »

Hideux. C’était le désespoir de cette existence de riche, l’idée fixe qui le torturait depuis l’enfance. Le mariage, la possession de la femme aimée, l’en avaient guéri pour quelque temps. Comme rassuré par ce joli bras sur le sien, il se montrait partout. On le voyait au temple, à la Bourse, aux séances du consistoire dont il devenait un des membres les plus actifs. Il s’était même laissé nommer à la mairie de Petit-Port. Puis subitement l’ancienne hypocondrie revenue, plus forte et craintive, le retirait de tout, l’enfermait dans son château, dans la grille à rideaux bleus du bureau, sans qu’en apparence rien fût changé à la prospérité, à l’accord édifiant du ménage. Lui, toujours épris de sa femme, cédant à tous les caprices coûteux de l’ŒUVRE ; elle, douce, affectueuse, exacte – quand il partait ou revenait – à tendre aux caresses son front uni et blanc, à s’informer des opérations, du mouvement des affaires, car elle était vraiment Lyonnaise, à la fois industrielle et mystique.

Elle lui racontait tout, le sujet de son sermon prochain, le nombre d’âmes arrachées au péché pendant la semaine et dont elle tenait un grand livre par Doit et Avoir. Mais un mystère restait entre eux, comme une rupture secrète, parfois visible aux réponses absentes du pauvre disgracié, au regard fixe, suppliant, avec lequel il cherchait au fond de l’indifférence souriante de Jeanne un point sensible à toucher. Chose bien étonnante chez une personne aussi exaltée, elle ne lui demandait jamais pourquoi il s’était retiré des saintes assemblées et de toute pratique, délaissant le banc des Anciens, même aux trois grands jours de communion de l’année. Elle semblait fuir une explication, se dérober adroitement avec son double instinct de femme et de prêtre, tandis que lui se taisait par fierté, par la crainte aussi d’assombrir ce beau visage, seule lumière de sa vie.

Mais, cette fois, Autheman avait pris la résolution d’en finir, de dire ce qui l’étouffait depuis trois ans ; et il attendait, allant et venant sur les dalles, ou s’accoudant à la balustrade, pour regarder les trains qui passaient…

L’express du matin !…

Celui-là s’annonçait par le tremblement lointain du sol, une aspiration qui faisait le vide sur la voie déserte et droite, toute jonchée des bouquets fleuris, des branches vertes coupées par l’orage. Devant les pawlonias, c’était une vraie litière de printemps où il aurait fait bon s’étendre… Oh ! le rêve de sa jeunesse, dormir là, sa joue sur le rail, l’horrible joue que rien ne pouvait guérir… Et maintenant encore, tout son grand corps se tendait par-dessus la rampe, attiré par un vertige, une tentation suprême. Mais déjà le train avait disparu dans un ouragan, hurlant, sifflant, avec l’éclair doré de sa machine en cuivre, toutes ses petites fenêtres qui n’en faisaient plus qu’une, et le tourbillon de poussière, d’étincelles et de feuilles folles, emportées au vent de sa course à toute vapeur. Il y eut, après, une stupeur dans l’air, un arrêt de tout, tandis qu’à droite et à gauche, la voie balayée déroulait en les rétrécissant les ferrures luisantes et noires de ses rails…

« Madame attend monsieur au petit salon…

– J’y vais… » répondit Autheman de la voix d’un homme qu’on réveille, encore pâle et tout suant de son cauchemar.

Dans un petit parloir du rez-de-chaussée, dont le meuble en satin vert passé datait du mariage de la vieille mère Autheman, Jeanne conférait avec Anne de Beuil, tout en déjeunant d’un grand bol de lait froid au coin d’un guéridon chargé de papiers et de livres. « Reste… » fit-elle du bout des lèvres à son acolyte qui avait eu le mouvement de s’en aller, à la vue du mari ; et regardant celui-ci bien en face, de ses yeux clairs :

« Bonjour… Quel orage cette nuit !

– Terrible, en effet… J’avais peur pour vous… J’ai voulu aller vous rassurer ; mais la porte de votre chambre était fermée… comme toujours… » ajouta-t-il tristement tout bas.

Elle n’entendit pas et continua la conversation commencée, en trempant des mouillettes dans son lait :

« Es-tu sûre de cela, Anne ?

– À moins que Birk n’ait menti… » répondit Anne de Beuil de son ton brutal… « Seulement le mariage ne se fera que dans trois mois, à cause de leur deuil…

– Trois mois… Oh ! alors, nous la sauverons… »

Et se tournant vers Autheman que cette présence d’un tiers agaçait :

« Je vous demande pardon, mon ami… Mais il s’agit d’une cure d’âme… Éline Ebsen, cette enfant dont je vous ai parlé… »

Il s’inquiétait bien d’Éline Ebsen.

« Jeanne !… » fit-il tout bas, avec un regard qui suppliait ; mais il vit bien qu’elle ne voulait pas entendre, et brusquement : « Allons, adieu… Je m’en vais… »

D’un geste de sa main fine, elle l’arrêta net, comme au serre-frein :

« Attendez… J’ai une commission à vous donner… Watson est-elle prête ? » demanda-t-elle à Anne de Beuil.

« Elle rechigne encore, mais elle ira. »

Alors elle écrivit sur une feuille de papier à lettres au timbre de l’ŒUVRE un billet qu’elle relut à haute voix.

*

« Ma chère enfant, c’est mercredi prochain que mistress Watson fait son témoignage public à l’Évangile. Nous aurons à cette occasion une bonne réunion à la salle B, 59, avenue des Ternes. Je compte bien vous y voir.


Votre affectionnée en Christ. »
*

Puis elle signa, remit la lettre à son mari en lui recommandant de la faire porter le matin même, lui donna encore plusieurs commissions, des épreuves pour l’imprimerie, une commande de trois cents bibles et d’autant de « Pain quotidien », l’accordeur à prévenir pour l’harmonium de la salle B… Quoi encore ?… Non, plus rien.

Sur le seuil, il se retourna avec le regret de son entrevue manquée, voulut parler, n’osa pas encore et partit à grands pas furieux en faisant claquer les portes.

« Qu’est-ce qu’il a ? » demanda Anne de Beuil.

Jeanne haussa les épaules : « Toujours la même chose… » Elle ajouta : « Tu diras à Jégu de remettre un verrou à ma chambre… Celui qui y est ne tient plus.

– L’orage de cette nuit, sans doute, » dit Anne de Beuil… « toute la maison sautait. »

Et elles se regardaient avec leurs faces fermées et froides.