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Hetzel (p. 228-234).

XXIII

la statue du commandeur.


L’heureux John Watkins, maintenant le plus riche fermier du Griqualand, après avoir donné un premier repas, afin de fêter la naissance de l’Étoile du Sud, ne pouvait faire mieux que d’en donner un second, afin de fêter sa résurrection. Seulement, cette fois, on pouvait être sûr que toutes les précautions seraient bien prises pour qu’elle ne disparût pas, — et Dada ne fut point invitée à la fête.

Aussi, le festin, dans l’après-midi du lendemain, était-il déjà dans toute sa splendeur.

Dès le matin, John Watkins avait convoqué le ban et l’arrière-ban de ses convives habituels, commandé chez les bouchers du district des pièces de viande, qui auraient suffi à nourrir une compagnie d’infanterie, entassé dans son office toutes les victuailles, toutes les boîtes de conserves, toutes les bouteilles de vins et de liqueurs étranges que les cantines d’alentour avaient pu fournir.

Dès quatre heures, la table était dressée dans la grande salle, les flacons rangés en bon ordre sur le dressoir, et les quartiers de bœuf ou de mouton en train de rôtir.

À six heures, les invités arrivaient dans leurs plus beaux atours. À sept, le diapason de la conversation avait déjà atteint un ton si élevé qu’il aurait été difficile à un clairon de dominer le brouhaha. Il y avait là Mathis Pretorius, redevenu tranquille, depuis qu’il n’avait plus à redouter les mauvais tours d’Annibal Pantalacci, Thomas Steel, rayonnant de force et de santé, le courtier Nathan, des fermiers, des mineurs, des marchands, des officiers de police.

Cyprien, sur un ordre d’Alice, n’avait pu refuser d’assister à ce festin, puisque la jeune fille était forcée d’y paraître elle-même. Mais tous deux étaient bien tristes, car — cela n’était que trop évident — le cinquante fois millionnaire Watkins ne pouvait plus songer à donner sa fille à un petit ingénieur « qui ne savait même pas fabriquer du diamant ! » Oui ! l’égoïste bonhomme en était à traiter ainsi le jeune savant, auquel il devait en réalité sa nouvelle fortune !

Le repas se poursuivait donc au milieu de l’enthousiasme peu contenu des convives.

Devant l’heureux fermier, — et non plus derrière lui, cette fois, l’Étoile du Sud, déposée sur un petit coussin de velours bleu, sous le double abri d’une cage à barreaux de métal et d’un globe de verre, scintillait au feu des bougies.

On avait déjà porté dix toasts à sa beauté, à sa limpidité incomparable, à son rayonnement sans égal.

Il faisait alors une chaleur accablante.

Isolée et comme repliée sur elle-même, au milieu du tumulte, miss Watkins semblait ne rien entendre. Elle regardait Cyprien, aussi accablé qu’elle, et les larmes n’étaient pas loin de ses yeux.

Trois coups, bruyamment frappés à la porte de la salle, vinrent soudain suspendre le bruit des discussions et le cliquetis des verres.

« Entrez ! cria Mr. Watkins de sa voix rauque. Qui que vous soyez, vous arrivez au bon moment, si vous avez soif ! »

La porte s’ouvrit :

La silhouette longue et décharnée de Jacobus Vandergaart se dressa sur le seuil.

Tous les convives se regardèrent, très surpris de cette apparition inattendue. On savait si bien, dans tout le pays, les motifs d’inimitié qui séparaient les deux voisins, John Watkins et Jacobus Vandergaart, qu’un sourd frémissement courut autour de la table. Chacun s’attendait à quelque chose de grave.

Un profond silence s’était fait. Tous les yeux étaient tournés vers le vieux lapidaire en cheveux blancs. Celui-ci, debout, les bras croisés, le chapeau sur la tête, drapé dans sa longue lévite noire des grands jours, semblait le spectre même de la revanche.

Mr. Watkins se sentit pris d’une terreur vague et d’un frisson secret. Il pâlissait sous la couche de vermillon que de vieilles habitudes d’alcoolisme avaient plaquée à demeure sur ses pommettes. Pourtant, le fermier essaya de réagir contre ce sentiment inexplicable, dont il ne pouvait se rendre compte.

« Eh ! voilà bien longtemps, voisin Vandergaart, dit-il en s’adressant le premier à Jacobus, que vous ne m’avez donné l’avantage de vous voir chez moi ! Quel bon vent vous amène ce soir ?

— Le vent de la justice, voisin Watkins ! répondit froidement le vieillard. Je viens vous dire que le droit va triompher enfin et se dégager, après une éclipse de sept ans ! Je viens vous annoncer que l’heure de la réparation a sonné, que je rentre dans mon bien, et que le Kopje, qui a toujours porté mon nom, est désormais légalement à moi, comme il n’a jamais cessé de l’être devant l’équité !… John Watkins, vous m’aviez dépossédé de ce qui m’appartenait !… Aujourd’hui, c’est vous que la loi dépossède et condamne à me restituer ce que vous m’avez pris ! »

Autant John Watkins s’était senti glacé au premier abord par l’apparition soudaine de Jacobus Vandergaart et par le danger vague qu’elle semblait annoncer, autant sa nature, sanguine et violente, le portait à aborder de front un péril direct et bien défini.

Aussi, après s’être renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit-il à rire de la façon la plus dédaigneuse.

« Le bonhomme est fou ! dit-il en s’adressant à ses convives. J’avais toujours pensé qu’il avait le crâne fêlé !… Mais il paraît que, depuis quelque temps, la lézarde s’est élargie ! »

Toute la table applaudit à cette grossièreté. Jacobus Vandergaart ne sourcilla pas.

« Rira bien qui rira le dernier ! reprit-il gravement en tirant un papier de sa poche. John Watkins, vous savez qu’un jugement contradictoire et définitif, confirmé en appel et que la Reine elle-même ne pourrait plus casser, vous a attribué dans ce district les terrains situés à l’occident du vingt-cinquième degré de longitude à l’est de Greenwich, et m’a assigné ceux qui se trouvent à l’orient de ce méridien ?

— Précisément, mon digne radoteur ! s’écria John Watkins. Et c’est pourquoi vous feriez beaucoup mieux d’aller vous mettre au lit, si vous êtes malade, que de venir troubler d’honnêtes gens en train de dîner et qui ne doivent rien à personne ! »

Jacobus Vandergaart avait déployé son papier.

« Voici une déclaration, reprit-il d’une voix plus douce, — une déclaration du Comité cadastral, contresignée par le gouverneur et enregistrée à Victoria à la date d’avant-hier, — qui constate une erreur matérielle introduite jusqu’à ce jour dans tous les plans du Griqualand. Cette erreur, commise par les géomètres chargés, il y a dix ans, de l’arpentage du district, qui n’ont pas tenu compte de la déclinaison magnétique dans leur détermination du nord vrai, cette erreur, dis-je, fausse toutes les cartes et tous les plans basés sur leurs relevés. Par suite de la rectification qui vient d’en être faite, le vingt-cinquième degré de longitude, notamment, se trouve reporté sur notre parallèle à plus de trois milles vers l’occident. Cette rectification, désormais officielle, me remet donc en possession du Kopje qui vous était échu, — car, de l’avis de tous les jurisconsultes et du chef justice en personne, la lettre du jugement ne saurait rien perdre de sa force ! Voilà, John Watkins, ce que je viens vous dire ! »

Soit que le fermier n’eût compris qu’imparfaitement, soit qu’il préférât se refuser systématiquement à comprendre, il essaya encore de répondre au vieux lapidaire par un éclat de rire méprisant.

Mais cette fois, le rire sonnait faux, et il n’eut pas d’écho autour de la table.

Tous les témoins de cette scène, stupéfaits, tenaient leurs yeux fixés sur Jacobus Vandergaart, et paraissaient vivement frappés de sa gravité, de l’assurance de sa parole, de la certitude inébranlable que respirait toute sa personne.

Ce fut le courtier Nathan qui se fit, le premier, l’interprète du sentiment général.

« Ce que dit monsieur Vandergaart n’a rien d’absurde à première vue, fit-il observer en s’adressant à John Watkins. Cette erreur de longitude a parfaitement pu être commise, après tout, et peut-être vaudrait-il mieux, avant de se prononcer, attendre des renseignements plus complets ?

— Attendre des renseignements ! s’écria Mr. Watkins, en frappant un grand coup de poing sur la table. Je n’ai que faire de renseignements !… Je me moque pas mal des renseignements !… Suis-je chez moi, ici, oui ou non ?… Ai-je été maintenu en possession du Kopje par un jugement définitif, et dont ce vieux crocodile reconnaît lui-même la validité ?… Eh bien ! que m’importe le reste ?… Si l’on veut m’inquiéter dans la paisible possession de mon bien, je ferai ce que j’ai déjà fait, je m’adresserai aux tribunaux, et nous verrons qui aura gain de cause !

— Les tribunaux ont épuisé leur action, répliqua Jacobus Vandergaart avec sa modération inexorable. Tout se réduit maintenant à une question de fait : le vingt-cinquième degré de longitude passe-t-il ou ne passe-t-il
« Je viens vous dire que le droit va triompher. » (Page 230.)

pas sur la ligne qui lui est assignée par les plans cadastraux ? Or, il est officiellement reconnu, maintenant, qu’il y avait eu erreur sur ce point, et la conclusion inévitable, c’est que le Kopje me fait retour. »

Ce disant, Jacobus Vandergaart montrait la constatation officielle qu’il avait en main, et qui était munie de tous timbres et cachets.

Le malaise de John Watkins augmentait visiblement. Il s’agitait sur son siège, essayait de ricaner, y parvenait mal. Ses yeux tombèrent par hasard, en ce moment, sur l’Étoile du Sud. Cette vue sembla lui rendre la confiance qui commençait à l’abandonner.
« Au nom de la loi, » dit l’officier du shérif. (Page 231.)

« Et quand cela serait, s’écria-t-il, quand il me faudrait renoncer, contre toute justice, à cette propriété, qui m’a été légalement assignée et dont je jouis en paix depuis sept ans, que m’importe après tout ! N’ai-je pas de quoi me consoler, ne fût-ce qu’avec ce seul joyau, que je puis emporter dans la poche de mon gilet et mettre à l’abri de toute surprise ?

— C’est encore une erreur, John Watkins, répliqua Jacobus Vandergaart d’un ton bref. L’Étoile du Sud est désormais mon bien au même titre que tous les produits du Kopje retrouvés en vos mains, que le mobilier de cette maison, que le vin de ces bouteilles, que les viandes restées dans ces plats !… Tout est à moi, ici, puisque tout provient du dol qui m’a été fait !… Et n’ayez crainte, ajouta-t-il, mes précautions sont prises ! »

Jacobus Vandergaart frappa dans ses longues mains décharnées.

Aussitôt, les constables, en uniforme noir, parurent sur la porte, immédiatement suivis d’un officier du shérif, qui entra vivement et mit la main sur une chaise.

« Au nom de la loi, dit-il, je déclare saisie provisoire de tous les objets mobiliers et valeurs généralement quelconques, qui se trouvent dans cette maison ! »

Tout le monde s’était levé, à l’exception de John Watkins. Le fermier, anéanti, renversé dans son grand fauteuil de bois, semblait frappé de la foudre.

Alice s’était jetée à son cou et cherchait à le réconforter par ses douces paroles.

Cependant, Jacobus Vandergaart ne le perdait pas de vue. Il le considérait même avec plus de pitié que de haine, tout en surveillant l’Étoile du Sud, qui étincelait plus radieusement que jamais au milieu de ce désastre.

« Ruiné !…! Ruiné !…! »

Ce mots pouvaient seuls s’échapper maintenant des lèvres frémissantes de Mr. Watkins.

En ce moment, Cyprien se leva, et d’une voix grave :

« Monsieur Watkins, dit-il, puisque votre prospérité est menacée d’une catastrophe irréparable, permettez-moi de ne voir dans cet événement qu’une possibilité de me rapprocher de mademoiselle votre fille !… J’ai l’honneur de vous demander la main de miss Alice Watkins ! »