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Hetzel (p. 219-227).

XXII

une mine d’un nouveau genre.


Cependant, miss Watkins avait appris tout ce qui s’était passé, aussi bien la scène des hommes masqués que la déconvenue si désagréable survenue au jeune ingénieur.

« Ah ! monsieur Cyprien, lui dit-elle, dès qu’il l’eut mise au courant de tout, votre vie ne vaut-elle pas tous les diamants du monde ?

— Chère Alice…

— Ne songeons plus à tout cela, et renoncez désormais à ce genre d’expérience !

— Vous me l’ordonnez ?… demanda Cyprien.

— Oui ! oui ! répondit la jeune fille. Je vous ordonne de cesser, comme je vous avais ordonné d’entreprendre… puisque vous voulez bien recevoir des ordres de moi !

— Comme je veux les exécuter tous ! » répondit Cyprien en prenant la main que lui tendait miss Watkins.

Mais, lorsque Cyprien lui eut appris la condamnation qui venait de frapper Matakit, elle fut atterrée, — surtout quand elle sut quelle part son père avait prise à cette condamnation.

Elle, non plus, ne croyait pas à la culpabilité du pauvre Cafre ! Elle aussi, d’accord avec Cyprien, elle eût voulu tout faire pour le sauver ! Mais comment s’y prendre, et, surtout, comment intéresser John Watkins, devenu l’intraitable plaignant en cette affaire, à ce malheureux qu’il avait chargé lui-même des plus injustes accusations !

Il faut ajouter que le fermier n’avait pu obtenir aucun aveu de Matakit, ni en lui montrant la potence dressée pour lui, ni en lui faisant espérer sa grâce, s’il parlait. Donc, forcé de renoncer à tout espoir de retrouver jamais l’Étoile du Sud, il était devenu d’une humeur massacrante. On ne pouvait plus l’aborder. Cependant, sa fille voulut tenter un dernier effort près de lui.

Le lendemain de la condamnation, Mr. Watkins, souffrant de sa goutte un peu moins qu’à l’ordinaire, avait profité de ce répit pour mettre ordre à ses papiers. Assis devant un grand bureau à cylindre en bois d’ébène, incrusté de marqueterie jaune, — charmante épave de la domination hollandaise, arrivée après bien des vicissitudes dans ce coin perdu du Griqualand, — il passait en revue ses divers titres de propriété, ses contrats, ses correspondances.

Derrière lui, Alice, penchée sur son métier, brodait sans beaucoup s’occuper de son autruche Dada, qui allait et venait à travers la salle avec sa gravité habituelle, — tantôt jetant un regard par la fenêtre, tantôt considérant de ses grands yeux quasi humains les mouvements de Mr. Watkins et de sa fille.

Tout à coup, une exclamation du fermier fit vivement relever la tête à miss Watkins :

« Cette bête est insupportable ! disait-il. Voilà qu’elle vient de me prendre un parchemin !… Dada !… Ici !… Rendez cela tout de suite ! »

Ces mots n’avaient pas plutôt été articulés qu’un torrent d’injures leur succéda.

« Ah ! l’affreuse bête l’a avalé !… Un document de première importance !… La minute même du décret qui ordonne la mise en exploitation de mon Kopje !… C’est intolérable !… Mais je vais lui faire rendre gorge, — et fallût-il l’étrangler… »

John Watkins, rouge de colère, hors de lui, s’était brusquement levé. Il courait après l’autruche, qui commença à faire deux ou trois tours dans la salle et finit par s’élancer à travers la fenêtre, — laquelle était de plain pied avec le sol.

« Mon père, disait Alice, désolée de ce nouveau méfait de sa favorite, calmez-vous, je vous en supplie ! Écoutez-moi !… Vous allez vous rendre malade ! »

Mais la fureur de Mr. Watkins était au comble. Cette fuite de l’autruche avait achevé de l’exaspérer.

« Non ! disait-il d’une voix étranglée, c’est trop fort !… Il faut en finir !… Je ne puis renoncer ainsi au plus important de mes titres de propriété !… Une bonne balle dans la tête va avoir raison de la voleuse !… J’aurai mon parchemin, j’en réponds ! »

Alice, tout en larmes, le suivit.

« Je vous en supplie, mon père, faites grâce à la pauvre bête ! disait-elle. Ce papier est-il si important, après tout ?… Ne peut-on en obtenir un double ?… Voudrez-vous me faire le chagrin de tuer devant moi ma pauvre Dada pour une faute si légère ? »

Mais John Watkins ne voulait rien entendre, et il regardait de tous côtés, cherchant sa victime.

Il l’aperçut enfin, au moment où elle se réfugiait du côté de la case occupée par Cyprien Méré. Aussitôt, épaulant son fusil, le fermier la mit en joue ; mais Dada, comme si elle eût deviné les noirs projets tramés contre elle, ne vit pas plutôt ce mouvement qu’elle s’empressa de se mettre à l’abri de la maison.

« Attends !… Attends !… Je saurai bien te rejoindre, maudite bête ! » cria John Watkins en se dirigeant vers elle.

Et Alice, de plus en plus épouvantée, ne manqua pas de le suivre pour tenter auprès de lui un dernier effort.

Tous deux arrivèrent ainsi devant la maison du jeune ingénieur et en firent le tour. Plus d’autruche ! Dada était invisible ! Cependant, il était impossible qu’elle eût déjà descendu le monticule, car on l’aurait aperçue aux environs de la ferme. Elle avait donc dû chercher un refuge dans la case par une des portes ou fenêtres qui s’ouvraient en arrière.

Voilà ce que se dit John Watkins. Aussi s’empressa-t-il de revenir sur ses pas et de frapper à la porte principale.

Ce fut Cyprien lui-même qui vint ouvrir.

« Monsieur Watkins ?… miss Watkins ?… Enchanté de vous voir chez moi !… » dit-il assez surpris de cette visite inattendue.

Le fermier, tout haletant, lui expliqua l’affaire en quelques mots, mais avec quelle fureur !

« Eh bien, nous allons chercher la coupable ! » répondit Cyprien en faisant entrer John Watkins et Alice dans la maison.

— Et je vous réponds que son affaire sera bientôt réglée ! » répéta le fermier, qui brandissait son fusil comme un tomahawk.

Au même instant, un regard suppliant de la jeune fille dit à Cyprien toute l’horreur qu’elle avait de l’exécution projetée. Aussi, son parti fut-il bientôt pris, et ce fut bien simple : il résolut de ne pas trouver l’autruche.

« Lî, cria-t-il en français au Chinois, qui venait d’entrer, je soupçonne que l’autruche doit être dans ta chambre ! Attache-la, et tâche de la faire évader adroitement, pendant que je vais promener monsieur Watkins du côté opposé ! »

Malheureusement, ce beau plan péchait par la base. L’autruche s’était précisément réfugiée dans la première pièce où les recherches commencèrent. Elle était là, se faisant toute petite, la tête cachée sous une chaise, mais aussi visible que le soleil en plein midi.

Mr. Watkins se jeta sur elle.

« Ah ! coquine, ton compte est bon ! » dit-il.

Pourtant, si emporté qu’il fût, il s’arrêta un instant devant cette énormité : tirer un coup de fusil, à bout portant, dans une maison qui, provisoirement du moins, n’était plus sienne.

Alice se détournait en pleurant pour ne rien voir de tout cela. C’est alors que son profond chagrin suggéra au jeune ingénieur une idée lumineuse.

« Monsieur Watkins, dit-il tout à coup, vous ne tenez qu’à ravoir votre papier, n’est-ce pas ?… Eh bien, il est parfaitement inutile de tuer Dada pour le recouvrer ! Il suffit de lui ouvrir l’estomac, que ce document ne peut guère avoir dépassé encore ! Voulez-vous me permettre de pratiquer l’opération ? J’ai suivi un cours de zoologie au Muséum, et je crois que je me tirerai assez bien de cette tentative chirurgicale ! »

Soit que cette perspective de vivisection flattât les instincts de vengeance du fermier, soit que sa colère commençât à tomber ou qu’il fût touché, malgré lui, du réel chagrin de sa fille, il se laissa fléchir et consentit à accepter ce moyen terme.

« Mais il n’entendait pas perdre son document ! déclara-t-il. S’il ne se retrouvait pas dans l’estomac, on le chercherait ailleurs ! Il le lui fallait à tout prix ! »

L’opération n’était pas aussi facile à faire qu’on aurait pu le croire à première vue, en considérant l’attitude résignée de la pauvre Dada. Une autruche, même de petite taille, est douée d’un organisme dont la force est véritablement redoutable. À peine effleurée par l’acier du chirurgien improvisé, il était certain que la patiente allait se révolter, entrer en fureur, se débattre avec rage. Aussi, Lî et Bardik furent-ils appelés pour assister Cyprien en qualité d’aides.

On convint d’abord d’attacher préalablement l’autruche. Pour cela, les cordes, dont Lî avait toujours une provision dans sa chambre, furent mises en réquisition. Puis, un système d’entraves et de nœuds eut bientôt lié pieds et bec à la malheureuse Dada, qui fut mise dans l’impossibilité de tenter la moindre résistance.

Cyprien ne s’en tint pas là. Afin de ménager la sensibilité de miss Watkins, il voulut épargner toute souffrance à son autruche, dont il enveloppa la tête d’une compresse mouillée de chloroforme. Cela fait, il se mit en devoir de procéder à l’opération, non sans quelque inquiétude sur ses suites.

Alice, émue de ces préliminaires, pâle comme une morte, s’était réfugiée dans la pièce voisine.

Cyprien commença par promener sa main à la base du cou de l’animal, pour bien reconnaître la position du gésier. Ce n’était pas chose difficile, car ce gésier formait à la partie supérieure de la région thoracique une masse considérable, dure, résistante, que les doigts sentaient fort bien au milieu des parties molles avoisinantes. À l’aide d’un canif, la peau du cou fut alors entamée avec précaution. Elle était large et lâche comme chez un dindon, et couverte d’un duvet gris qui se laissait aisément écarter. Cette incision ne donna presque pas de sang et fut proprement épongée avec un linge mouillé.

Cyprien reconnut d’abord la position de deux ou trois artères importantes, et il eut soin de les écarter avec de petits crochets de fil de fer, qu’il donna à tenir à Bardik. Puis, il ouvrit un tissu blanc, nacré, qui fermait une vaste cavité au-dessus des clavicules et eut bientôt mis à découvert le gésier de l’autruche.

Qu’on imagine un gésier de poulet, à peu près centuplé en volume, en épaisseur, en poids, et l’on aura une idée assez exacte de ce qu’était ce réservoir.

Le gésier de Dada se présentait sous l’aspect d’une poche brune, fortement distendue par les aliments et par les corps étrangers que le vorace animal avait avalés dans sa journée ou peut-être même à des époques antérieures. Et il suffisait de voir cet organe charnu, puissant, sain, pour comprendre qu’il n’y avait aucun danger à l’attaquer résolument.

Armé de son couteau de chasse que Lî avait placé sous sa main, après lui avoir préalablement donné le fil, Cyprien opéra dans cette masse une profonde entaille.
« Maudite bête ! » cria John Watkins. (Page 221.)

Cette fissure produite, il était facile d’introduire la main jusqu’au fond du gésier.

Tout aussitôt fut reconnu et ramené le document tant regretté de Mr. Watkins. Il était roulé en boule, un peu froissé, sans doute, mais parfaitement intact.

« Il y a encore autre chose, dit Cyprien, qui avait replongé, sa main dans la cavité, d’où il retira, cette fois, une bille d’ivoire.

– La bille à repriser de miss Watkins ! s’écria-t-il. Et quand on pense qu’il y a plus de cinq mois que Dada l’avait avalée !… Évidemment, elle n’avait pu franchir l’orifice inférieur ! »
« L’Étoile du Sud ! » (Page 226.)

Après avoir remis la bille à Bardik, il reprit ses fouilles, comme un archéologue eût fait sur les restes d’un camp romain.

« Un bougeoir de cuivre ! » s’écria-t-il stupéfait, en ramenant presque aussitôt un de ces modestes ustensiles, broyé, écrasé, aplati, oxydé, mais pourtant reconnaissable.

Ici les rires de Bardik et de Lî devinrent si bruyants qu’Alice elle-même, qui venait de rentrer dans la chambre, ne put s’empêcher d’y joindre les siens.

« Des pièces de monnaie !… Une clef !… Un peigne de corne !… » reprenait Cyprien en poursuivant son inventaire.

Tout à coup, il pâlit. Ses doigts venaient de rencontrer un objet d’une forme exceptionnelle !… Non !… Il ne pouvait guère y avoir de doute sur ce que c’était !… Et pourtant, il n’osait croire à un pareil hasard !

Enfin, il retira sa main de la cavité et il éleva l’objet qu’il venait d’y saisir…

Quel cri s’échappa de la bouche de John Watkins !

« L’Étoile du Sud ! »

Oui !… Le fameux diamant était retrouvé intact, n’ayant rien perdu de son éclat, et il scintillait, au grand jour de la fenêtre, comme une constellation !

Seulement, chose singulière et qui frappa à l’instant tous les témoins de la scène, — il avait changé de couleur.

De noire qu’elle était jadis, l’Étoile du Sud était devenue rose, — d’un rose charmant, qui ajoutait encore, s’il est possible, à sa limpidité et à sa splendeur.

« Ne pensez-vous pas que cela diminue son prix ? demanda vivement Mr. Watkins, dès qu’il put parler, car la surprise et la joie lui avaient d’abord coupé le respiration.

— Pas le moins du monde ! répondit Cyprien. C’est, au contraire, une curiosité de plus, qui classe cette pierre dans la famille si rare des « diamants caméléons !… » Décidément, il paraît qu’il ne fait pas froid dans le gésier de Dada, puisque c’est ordinairement à une variation subite de température que sont dus ces changements de teinte des diamants colorés, qui ont été signalés assez souvent aux sociétés savantes !

— Ah !… grâce au ciel, te voilà retrouvée, ma toute belle ! répétait Mr. Watkins, en serrant le diamant dans sa main, comme pour bien s’assurer qu’il ne rêvait pas. Tu m’as causé trop de souci par ta fugue, ingrate étoile, pour que je te laisse jamais t’enfuir ! »

Et il l’élevait devant ses yeux, et il le caressait du regard, et il semblait prêt à l’avaler, à l’exemple de Dada !

Cependant, Cyprien, se faisant donner par Bardik une aiguille garnie de gros fil, avait soigneusement recousu le gésier de l’autruche ; puis, après avoir refermé au moyen d’une suture l’incision du cou, il la débarrassa des liens qui la réduisaient à l’impuissance.

Dada, très abattue, baissait la tête et ne semblait aucunement disposée à s’enfuir.

« Est-ce que vous croyez qu’elle en reviendra, monsieur Cyprien ? demandait Alice, plus émue des souffrances de sa favorite que de la réapparition du diamant.

— Comment, miss Watkins si je crois qu’elle en reviendra ! répondit Cyprien. Pensez-vous donc que j’aurais tenté l’opération, si je n’en avais pas été sûr ?… Non ! Dans trois jours, il n’y paraîtra plus, et je ne donne pas deux heures à Dada, pour se remettre à regarnir la curieuse poche que nous venons de vider ! »

Rassurée par cette promesse, Alice adressait au jeune ingénieur un regard reconnaissant qui le payait de toutes ses peines.

À ce moment, Mr. Watkins, ayant réussi à se convaincre qu’il était dans son bon sens et qu’il avait bien véritablement retrouvé sa merveilleuse étoile, quitta la fenêtre.

« Monsieur Méré, dit-il, d’un ton majestueux et solennel, voilà un grand service que vous m’avez rendu, et je ne sais comment je pourrai jamais m’en acquitter ! »

Le cœur de Cyprien se mit à battre violemment.

S’en acquitter !… Eh ! Mr. Watkins avait un moyen bien simple ! Lui était-il donc si difficile de tenir sa promesse, de lui donner sa fille qu’il avait promise à qui lui rapporterait l’Étoile du Sud ! Et, en vérité, n’était-ce pas comme s’il venait de la rapporter du fond du Transvaal ?

Voilà ce qu’il se disait, mais il était trop fier pour exprimer cette pensée à haute voix, et se croyait presque certain, d’ailleurs, qu’elle allait naître d’elle-même dans l’esprit du fermier.

Cependant, John Watkins ne dit rien de tout cela, et, après avoir fait signe à sa fille de le suivre, il quitta la case et rentra dans son habitation.

Il va sans dire que, quelques instants après, Matakit recouvrait sa liberté. Mais, il s’en était fallu de bien peu que le pauvre diable n’eût payé de sa vie les gloutonneries de Dada, et, en vérité, il l’avait échappée belle !