L’Énigme de Givreuse/15

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris24e année, Tome 1, Jan-Fev 1917 (p. 398-408).


XV


Thérèse jouait une de ces sonates slaves où frémit la même âme révoltée, inassouvie et fraternelle que dans la Guerre et la Paix ou le Crime et le Châtiment. Les fantômes passaient sur la steppe, dans le déferlement des vents du large ; des vagues de mysticisme gonflaient les cœurs ; les hommes pleuraient leur destinée chagrine et leur isolement éternel…

Philippe contemplait le corps rythmique et ce cou rond comme le cou de la Sulamite, sur lequel retombait une chevelure fabuleuse. Les fées sonores évoquaient son propre destin. Il s’étonnait de ne pas le trouver plus étrange…

— Aimez-vous cela ? — demanda-t-elle.

— Par instants c’est trop fluide… tout m’échappe, puis, c’est un enveloppement impérieux, presque morbide et pourtant très doux…

Les yeux changeants de Thérèse palpitaient entre les cils ténébreux ; l’amour s’exhalait d’elle comme le parfum des tilleuls ; et Philippe songeait avec ébahissement qu’elle avait été sa maîtresse, qu’elle l’ignorait, et qu’ils étaient en face l’un de l’autre comme des êtres qui s’aiment pour la première fois…

Il fallait la conquérir ! Elle se tenait là, énigmatique et neuve, et lui qui, jadis, l’avait pressée innombrablement contre son cœur, ne savait pas même s’il obtiendrait un baiser de ses lèvres…

— M’aimez-vous toujours ? — fit-elle avec un mélange de câlinerie et de sarcasme.

— Vous êtes trop femme pour n’en être pas sûre !

— Sûre ?… Le plus décevant des mots. Comment des êtres autour de qui tout change et qui changent eux-mêmes, pourraient-ils être sûrs de quelque chose ?

E pur si

— Vous le croyez… et ce n’est pas faux… Mais il est impossible que ce soit déjà vrai… Ou alors, c’est un pauvre amour dont il faudrait avoir peur…

— Ne dites pas cela, — fit-il d’une voix suppliante. — Que savez-vous si un grand amour ne peut pas naître en peu de jours !

— Soit… Disons qu’il n’est pas vérifié… Je suis classique, j’ai le sens du temps — et je ne me fie qu’à ce qui a duré ! Il faut d’abord que je sache si l’amour qu’on m’offre sera une grande aventure, sinon à quoi bon ? Dans ce monde tragique, où nous recevons si peu de bonheur et si peu de beauté, que reste-t-il à la femme si l’amour n’est qu’un caprice ?

Elle pencha sa tête étincelante :

— Vous ne me déplaisez pas… Mais comment savoir si je vous aimerai ? Combien de fois vous verrai-je encore avant mon départ ? Une dizaine de fois peut-être, et combien de fois vous ai-je vu ? Nous sommes des étrangers. Est-il possible que nous cessions de l’être dans un si court intervalle ?…

— Si vous m’aimiez pourtant !

— Eh bien ! — dit-elle avec son petit rire ambigu, — je vous aimerais, et c’est tout. Vous ne croyez pas que je céderais au dernier moment, en coup de foudre… Ce serait le plus sûr moyen d’être oubliée…

— Je ne vous oublierais point.

— Et qu’en savez-vous ? Vous n’êtes pas encore à l’âge où l’homme se connaît ; et je ne sais si cet âge arrive pour un sur mille !… Ce que je sais, c’est que les perfides moralistes masculins ont menti, à travers les siècles, en chargeant la femme de cette infidélité qui est l’essence même de l’homme !

Elle s’était rapprochée ; elle posa ses petites mains sur les épaules de Philippe, et lui dardant son regard dans les prunelles :

— Mystère ! Mystère ! — chuchota-t-elle.

Il avait tressailli. D’un geste irrésistible, il s’empara de Thérèse, et l’attira contre sa poitrine. Elle résistait à peine ; la chevelure était là, si douce et si sauvage ; il y plongea farouchement les lèvres, et il sentait palpiter le corps délicieux de la jeune femme.

— Thérèse ! — balbutia-t-il.

D’un mouvement vif, fort et souple, elle se dégagea :

— Vous n’avez pas le droit de m’appeler ainsi ! — se récria-t-elle.

Un instant, l’émotion demeura sur elle et détendit sa bouche. Ses pupilles s’étaient dilatées au point que l’iris ne formait plus qu’une bague brillante.

Elle se reprit ; le visage devint grave et dur :

— Me voilà sur mes gardes ! Ne comptez sur aucune surprise ! — fit-elle d’un ton de défi.

Il la connaissait bien. Il savait qu’elle demeurerait maîtresse d’elle-même, jusqu’à la minute où elle consentirait librement…

Six heures sonnèrent. Elle dit :

— Je vais recevoir une visiteuse. Vous verra-t-on demain ?

— Je ne sais pas… Nous allons essayer un canot électrique… un grand canot insubmersible, qui pourra peut-être, quand il sera au point, servir contre les sous-marins…

— Ah ! — fit-elle intéressée… — On prétend qu’il y a des sous-marins près du littoral… Comment un canot pourrait-il combattre ces monstres ?

— Le canot est extrêmement rapide… avantage qui s’accroît de sa petitesse… il peut lancer une torpille légère… qu’on croit efficace…

L’anxiété se répandit sur le visage de Thérèse. Elle serra nerveusement la main de Philippe…

— Venez dès que vous serez rentré… à n’importe quelle heure !


L’aube allait venir. On ne sait quels haillons de lumière traînaient sur la mer et dans l’immense ténèbre du ciel. Il y avait des ébauches de moires, des miroitements blafards, de vagues et fugitives phosphorescences. Puis on commença de discerner des nuages gris de limaille et des vagues gris de boue.

De l’orient blême, la piquette du jour se répandit sur les plaines sauvages de l’Océan ; des nuées laineuses bourraient le firmament.

Une petite barque venait de surgir des falaises. Elle avait presque la couleur des flots et les deux hommes qui la montaient semblaient des fragments de la coque, dont leurs vêtements avaient la nuance. Une partie seulement de leurs bustes émergeait de deux concavités creusées dans la superficie de l’embarcation.

Ils tournèrent un rocher à double cime, redouté par les navigateurs, et filèrent vers le sud-ouest, à toute allure. Cette allure était surprenante pour un si petit bâtiment ; elle devait atteindre près de trente nœuds. Des deux hommes qui le montaient, l’un était vieux, un collier de barbe rouge et blanche, une face de cuir bistre, deux yeux de marcassite sous de rudes sourcils fauves, des yeux de marin, rapides et sûrs. L’autre était Philippe.

La mer grondait faiblement. Les vagues étaient longues, point hautes cependant, très lentes.

— Ça va ferme ! — dit le vieux.

Philippe inclina la tête. Le vieux homme dirigeait la manœuvre. Devant Philippe, il y avait des manettes et des commutateurs. Il n’existait point d’autre communication entre l’extérieur et l’intérieur de l’esquif : dessus comme dessous, toute la coque était strictement étanche ; la barque se nommait l’Insubmersible — et elle l’était.

Des yeux de matelot pouvaient discerner, très loin, quelques navires perdus sur la mer. L’un d’eux était plus visible que les autres, et beaucoup plus proche. C’est vers celui-ci que s’orienta la barque. Il filait vers le nord-ouest, à toute vitesse ; cette vitesse était fort inférieure à celle de l’Insubmersible. Après dix minutes de course, la distance avait sensiblement décru.

Philippe, à travers sa longue-vue, discerna le nom du voyageur : Old Queen-Elizabeth. C’était probablement un cargo, un bâtiment déjà ancien, de quinze cents à deux mille tonnes, avec deux cheminées.

— Attention ! — grommela le vieux marin.

Son doigt désignait quelque chose à la surface des flots, et que Philippe n’aperçut pas tout de suite :

— Un périscope, — précisa l’autre.

Philippe le distingua péniblement, minuscule sur l’immensité.

— Vous avez raison…

— Pas d’erreur, monsieur… le bateau là-bas est signalé… la sale bête est en chasse.

— En plongée ?

— Elle doit avoir ses raisons… On ne me fera pas croire qu’elle a pas vu !

— Au Queen-Elizabeth mon camarade… avec des circuits.

Le vieux cligna de l’œil en connaisseur ; la barque se mit à décrire des zigzags et des paraboles. Là-bas, une sorte de bête apocalyptique émergea :

— Il monte, monsieur. Foi de Pierre Salaun, ça sera la chasse.

— Maintenant, c’est lui qu’il faut suivre !

C’était un sous-marin de grande envergure, un cruiser puissamment armé et plus véloce que le cargo. Plus de six kilomètres séparaient les deux navires. L’Insubmersible formait avec eux un triangle presque équilatéral ; il était environ à cinq kilomètres de l’un et de l’autre.

Pendant quelque temps, les trois embarcations voguèrent en silence.

Enfin, on aperçut un jet de fumée, bientôt suivi d’une détonation.

L’Old Queen-Elizabeth continuait sa route.

— Trop court ! — ricana le vieux.

Le sous-marin était à cinq kilomètres du cargo, l’Insubmersible à trois kilomètres du sous-marin, sur lequel il fonçait à belle vitesse.

Le sous-marin continuait le tir. Graduellement ses projectiles encadraient le fugitif.

— Touché ! — grommela rageusement Philippe.

Il pouvait voir la trouée faite par l’obus.

— Ils nous en veulent aussi, monsieur ! — grogna Pierre Salaun.

Jusqu’alors, l’équipage du sous-marin n’avait pas paru s’apercevoir de la présence de l’Insubmersible. Le canot n’était qu’un insecte perdu sur la mer. À la longue, en voyant la manœuvre de l’insecte, le capitaine du cruiser s’étonna.

— Quand je vous le disais ! — remarqua Salaun.

Une bombe venait de s’enfoncer dans les flots, à trois ou quatre encablures et, tout de suite, d’autres la suivirent. La vitesse extrême de l’Insubmersible, ses embardées et sa petite taille, en faisaient un objectif difficile…

Pour l’Old Queen-Elizabeth, l’aventure devenait sinistre. De larges fissures béaient dans sa coque, dont l’une à la ligne de flottaison. L’eau entrait ; le navire commençait à se pencher, l’équipage s’empressait aux canots de sauvetage… Un énorme jet de vapeur, une détonation prolongée annoncèrent que la machinerie était atteinte :

— Les pauvres ! — murmura Salaun, en faisant un rapide signe de croix… — ils sont flambés !

Le canot n’était plus qu’à quelques centaines de mètres du sous-marin. Les projectiles l’enveloppaient furieusement ; mais la petite embarcation aussi rapide que les goëlands et aussi déconcertante que les hirondelles, semblait jouer à cligne-musette avec les obus.

— Ah ! ben, — ronchonna le marin…

Un projectile venait de s’enfoncer à moins de dix toises.

— Pas encore de ce coup ! — clama sauvagement Salaun…

— Il faut ralentir… puis s’arrêter… le cap sur eux ! — commanda paisiblement Philippe.

Le vieux obéit. Là-bas, l’Old Queen-Elizabeth coulait, des embarcations chétives fuyaient sur la plaine glauque. Les hommes du sous-marin riaient.

— Stop ! — dit Philippe, l’œil fixé sur l’ennemi.

Il toucha successivement trois boutons électriques… Une poussée sourde, un sillage, puis une vague aux flancs du submersible, une clameur et des imprécations :

— Ils en tiennent ! — reprit le jeune homme… — Au large !

L’Insubmersible s’éloignait à toute vitesse ; le sous-marin semblait indemne ; il continuait à bombarder la barque :

— Il en tient tout de même, allez ! — remarqua le vieux.

Un quart d’heure s’écoula. L’Insubmersible était hors de portée. L’Old Queen-Elizabeth avait coulé ; le sous-marin demeurait en surface.

— Doucement ! — dit Philippe.

Il avait repris sa longue-vue, il examinait l’ennemi :

— Il a certainement quelque chose !

— Hé là ! — exclama Salaun. — Voyez voir là-bas… au fond, monsieur… y a quelqu’un…

À son tour, Salaun exhibait une lorgnette…

— Ma tête !… c’est un contre-torpilleur… Seulement, ce porc de sous-marin va plonger…

Le contre-torpilleur avançait à grande allure.

— Le sous-marin ne plonge pas ! — dit Philippe.

— Alors, c’est qu’il ne peut pas… Notre dragée lui a détraqué quelque chose… Attention… Hourra…

Un coup de canon lointain venait de retentir.

— Trop court ! — constata Salaun.

La canonnade s’enflait ; le sous-marin était proprement encadré. Il tenta de riposter. Salaun jubilait.

— Pas de taille, vieille drogue !… S’en faut de deux kilomètres. Et tu ne plonges toujours pas… Je constate…

Une gerbe de feu et de fumée s’éleva du sous-marin. Un tir impitoyable le trouait et faisait sauter la chaudière. Le monstre donna de la bande et commença de s’enfoncer. Deux gros obus l’achevèrent ; il coula dans un maelstrom ; bientôt une large nappe huileuse s’étendit sur les flots :

— La bête elle est crevée ! — exclama Salaun, en faisant le signe de la croix… — Et vous savez, monsieur Frémeuse… c’est tout de même nous qui avons commencé le boulot… Sans notre petite torpille, le gros frère n’aurait pas eu le temps… le requin serait rentré dans la mer : David a eu Goliath.

Une joie étrange, tellement elle était abstraite, emplissait le cœur du jeune homme, tandis que chez le vieux c’était une explosion farouche.

L’Insubmersible se rapprocha de l’endroit où avait disparu le pirate. La nappe grasse et moirée commençait à disparaître ; quelques carcasses flottaient :

— Assassins ! — hurlait Salaun. — Dieu sait ce qu’ils ont fait claquer de brave monde… En v’là un qui remue…

Un homme se débattait faiblement sur l’immensité glauque. Il semblait jeune encore, le visage glabre, les joues minces.

— Où qu’on le mettrait ? — demanda le vieux homme.

— On verra !

L’homme disparut, mais pour émerger plus loin. Philippe lui jeta une amarre ; le naufragé s’y accrocha ; il murmura quelque chose, puis ses bras s’ouvrirent et sa tête fonça dans les vagues… On ne le revit plus.


Des nuages épars, en se soudant, formèrent une nuée colossale. On discernait encore des fissures bleues. Elles disparurent avec une rapidité fantasmagorique ; un vent sournois tourbillonna et la nuée devint un nimbus couleur de fumée et d’ardoise, ourlé de lueurs palpitantes. Des vagues courtes, très rudes, faisaient vaciller le canot :

— Ça va faire du sale café ! — marmonna Salaun. — Faut rallier la côte à grand’erre…

La côte était à huit nœuds quand la tourmente éclata dans sa force. Le frêle Insubmersible vacillait dangereusement. À chaque instant, son hélice fonctionnait à vide. Salaun, froncé, crispé, attentif et pâle, cherchait à éviter les passes dangereuses. Subitement tout s’arrêta : le moteur ne fonctionnait plus :

— On est entre les mains du Diable ! — fit le marin. — Ça m’aurait été égal encore… Mais pas aujourd’hui… Si encore y avait pas ces cochonneries d’écueils…

Pendant près d’une heure, l’embarcation flotta au hasard de la bourrasque. Les deux hommes tâchaient de lutter… Des lueurs livides traînassaient dans l’étendue ; le fond du firmament était si sombre qu’on avait l’impression d’être à la fin d’un crépuscule… Un haut écueil, fait de trois roches, s’élevait vers la gauche…

La pluie roula par rafales, un voile plombagineux couvrit l’Atlantique et Salaun, malgré sa longue expérience, ne reconnaissait plus sa route… Ils scrutaient l’étendue ; et la petite embarcation semblait une épave emportée au gré des météores. Soudain, un profil sinistre se profila dans la brume…

— L’écueil ! — grogna Salaun.

L’Insubmersible fit entendre un craquement sourd ; ils étaient dans le roc…

Cela formait une sorte de crique étroite, assez longue ; entre deux blocs, on entr’apercevait une échancrure.

— On peut s’amarrer, — déclara le vieil homme… — et s’il n’y a pas de trou… on verra moyen de s’en tirer… plus tard…

Il réussit effectivement à fixer la barque à une pointe granifique, et ils débarquèrent. Une demi-heure s’écoula, l’Insubmersible ne coulait pas ; de-ci de-là un ressac le secouait, et déjà la tourmente s’apaisait ; une trouée bleuissante creusait le zénith :

— Chance, monsieur, — remarqua Salaun, — le bachot m’a tout l’air d’être sain… si on pouvait seulement faire marcher la mécanique !

— C’est difficile… et peut-être impossible… Les qualités propres au canot s’y opposent… Il faut un outillage spécial pour entrer là dedans !…

Ils s’étaient réfugiés dans l’échancrure. Cela formait, au centre, une espèce de caverne au plafond fendu. Le sol était lisse, poli par les vagues, presque horizontal. À marée haute, il était submergé.

— On est tranquille pour plusieurs heures… et, à la haute marée, on peut grimper… y a une façon de niche, où on tiendrait deux.

— Le temps s’apaise.

— Faudrait des chances pour accoster là-bas… Bah ! on rencontrera du monde avant…

L’aventure n’inquiétait plus Philippe. Il était content. L’infime Insubmersible venait de rendre un service qui dépassait de loin sa valeur marchande. Toutefois le hasard avait fait les trois quarts de la besogne. Philippe n’ignorait certes pas qu’un ou plusieurs sous-marins s’étaient montrés en vue des côtes, mais rien ne pouvait le guider, d’autant plus que l’indice d’un jour ne signifiait rien pour le lendemain. Son expérience avait été heureuse : si le canot n’était pas au point, il avait pourtant montré des qualités positives…

Pendant que Philippe songeait, le beau temps était revenu, avec cette soudaineté qui semble plus fréquente encore sur l’océan que sur la terre.

Salaun était retourné vers la barque. Il se livra pendant quelque temps à des manœuvres… Puis, sa silhouette trapue se dressa :

— Ça va… la mécanique marche, monsieur Philippe !


Il était dix heures du matin quand Philippe se présenta chez Thérèse. Elle parut dans un grand vêtement de laine, toute moite du bain ; les cheveux de la nuque n’étaient pas secs encore ; elle fixait sur Philippe des yeux ébahis :

— Excusez-moi… vous m’avez dit de venir à n’importe quelle heure…

— Comment ! déjà fini ?

— Nous sommes sortis avant l’aube… Tout est fait depuis longtemps.

Il avait changé de costume. Rien ne révélait l’expédition qu’il venait d’accomplir.

— Vous avez essayé le canot ?

— Dans des conditions très favorables…

— La mer était belle ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire…

Une voix se fit entendre dans la chambre voisine :

— Madame !… Madame !… vous ne savez pas… on a coulé…

Thérèse, curieuse, ouvrit vivement la porte :

— On a coulé ?

— Un sous-marin, madame… en vue de Granville !

Thérèse se tourna vers Philippe :

— Vous le saviez ?

— Oui. Le sous-marin venait de couler un vapeur anglais, l’Old Queen-Elizabeth… un torpilleur l’a coulé à son tour.

— Vous l’avez vu ?

— Comme je vous vois.

— C’est pendant que vous étiez en mer ?

— Oui.

— Oh ! dites comment c’est arrivé !

Elle tournait vers lui un visage où une naïveté de petite fille se mêlait à l’ardeur de la femme.

Il raconta ce qui s’était passé ; il le fit sobrement, sans insister sur le rôle de l’Insubmersible. Avide, elle multipliait les questions ; elle voulait violemment que le rôle de Philippe eût été décisif et elle reconstruisait à sa manière l’aventure de la faible barque attaquant le grand pirate.

— C’est vous qui l’avez blessé ! — affirmait-elle. — C’est vous !

— On ne le saura jamais.

— Mais c’est sûr ! Pourquoi n’aurait-il pas plongé ?

Une teinte rosée envahissait les joues mates. Philippe vit passer dans les yeux éclatants cette lueur d’incendie qui, jadis, précédait leurs étreintes… Le passé s’incarna dans le présent et Philippe, perdant la tête, avança les bras pour saisir la jeune femme. Deux petites mains à la fois se joignirent aux siennes et le continrent, tandis qu’une voix volontaire chuchotait :

— Non !… Vous m’êtes cher, Philippe… Mais je ne vous aime pas encore !