L’Énigme de Givreuse/16

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris24e année, Tome 1, Jan-Fev 1917 (p. 408-415).
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XVI


Le docteur Savarre revenait de sa clinique lorsqu’on lui remit la carte d’un visiteur, accompagnée d’une lettre. Le nom lithographié sur la carte, inconnu à Savarre, prenait pourtant une signification intéressante à cause de l’adresse qui le suivait : « Château de Grantaigle. »

— Ce n’est pas là une carte de domestique… Et le préparateur est mort.

Il regarda la lettre et ne l’ouvrit pas tout de suite ; il aimait à exercer sa divination :

— S’il n’était pas mort ?

Enfin, il décacheta l’enveloppe et lut :


« Monsieur,

« M. Charles Gourlande est le préparateur ou plutôt le collaborateur dont je vous ai parlé lors de votre visite. À ce moment, il avait disparu et, par erreur, on l’avait rayé du nombre des vivants. Il pourra vous renseigner infiniment mieux que je ne le pourrais moi-même : de plus, il sait exactement quelles sont les découvertes que mon oncle voulait cacher aux hommes, parce qu’il les jugeait néfastes, sinon pour toujours, du moins pour notre génération et la suivante.

» Vous pouvez faire confiance à M. Charles Gourlande : il n’existe pas de plus honnête homme.

» Veuillez croire, monsieur, à mon sincère dévouement.

» ABEL DE GRANTAIGLE


Savarre relut la lettre :

— Des découvertes néfastes ? Vais-je vraiment apprendre quelque chose ?

Il haussa les bras, du geste qui exprime l’incertitude, et ordonna d’introduire Charles Gourlande.

C’était, presque un géant. Au-dessus d’épaules massives et sèches, il montrait un visage en losange, semé de poils tabac, mal agglomérés. Des mâchoires lourdes bossuaient les lèvres. Les yeux vastes et creux décelaient la nyctalopie.

— Je vous remercie d’être venu ! — fit Savarre, en lui tendant la main.

L’autre avança un bras encore tout ankylosé par de récentes blessures. Il y eut une courte pause, durant laquelle Savarre et Charles Gourlande s’observaient anxieusement :

— Monsieur, — dit enfin le dernier… — je ne sais ce que vous désirez savoir… mais, comme vous l’apprend sans doute la lettre de monsieur Abel de Grantaigle, mes confidences seront limitées par des promesses — formelles et inconditionnelles que j’ai faites à mon maître. Sa mort ne me délie point.

— Est-il donc vraiment mort ?

— Aucun doute n’est possible. On a retrouvé ses restes ensevelis sous les ruines…

— Vous connaissiez, je crois, tous ses secrets, je veux dire ses secrets de laboratoire.

— Pas tous. Il y a quelques formules essentielles… quelques expériences capitales, qu’il a tenues cachées même pour moi… Mon maître était certainement le plus puissant génie scientifique, et de beaucoup, qui ait paru sur la terre… Un Faraday, un Ampère, un Carnot, un Maxwell, un Curie, si grands soient-ils, ne sauraient lui être comparés…

Un éclair de mauvaise humeur traversa Savarre. Il discerna que c’était un mélange d’indignation, de jalousie et de dédain. Mais il s’exerçait depuis trop longtemps à l’objectivisme pour qu’un tel sentiment ne s’éteignît pas aussitôt : « D’ailleurs, se dit-il, avec une ironie qui s’adressait à soi-même… il est mort… donc… »

Il sourit ; et ce sourire signifiait que le scepticisme remplaçait la jalousie.

— Vous ne me croyez pas, — fit Gourlande, qui sourit à son tour, — C’est trop naturel !… Au reste, cela n’a aucune importance… Revenons à notre sujet. Que désirez-vous savoir ?…

— Je voudrais, — répondit le neurologue avec une nuance d’hésitation, — connaître la nature des découvertes de monsieur de Grantaigle… et leurs résultats positifs… je veux dire leurs réalisations… Ce n’est pas la curiosité qui me pousse.

Gourlande pencha le front, songeur, puis :

— Vous ne vous souvenez peut-être pas exactement de l’objet de ses premiers travaux ?

— Exactement, non. Il s’agissait, je crois, de polarisation.

— Mon maître précisait d’une part les théories de la polarisation rotatoire, et, d’autre part, il créait en quelque sorte la polarisation mécanique, mais pour des systèmes circulaires, ou pseudo-circulaires, seulement. Dans sa dernière note, restée incomprise jusqu’à ce jour, il donnait une théorie sur la transformation des ondes transversales en ondes longitudinales et réciproquement… À partir de ce moment, il cessa de communiquer avec les sociétés aussi bien qu’avec les personnalités savantes. Il commençait à devancer de trop loin nos contemporains. Ses découvertes se multipliaient, de plus en plus profondes et de plus en plus diverses. Je puis vous révéler ses recherches sur la polarisation électrique, non pas appliquée à la polarité négative et positive, mais à la polarisation de chacun des électrons, ou si vous préférez, des atomes électriques. Cette découverte l’a mené aux phénomènes de la pré-électricité. Le résultat le plus étonnant de ses recherches fut la bipartition des atomes.

Savarre eut un grand sursaut et ses tempes s’enflèrent.

— Il ne faut pas que le terme prête à équivoque, — continua Gourlande. — La bipartition des atomes est un phénomène absolument différent de la bipartition des cellules animales. Dans celle-ci, il se forme deux pôles-noyaux, qui président à la formation de deux cellules nouvelles, en tout semblables à la cellule-mère. Dans la bipartition des atomes, il y a aussi formation de deux atomes complets, mais chacun de masse réduite, et formé d’éléments pré-atomiques, orientés, dans chaque nouvel atome, à angle droit avec les éléments pré-atomiques de l’autre. On obtient ainsi deux systèmes de corps simples, par exemple deux hydrogènes, deux oxygènes et par suite deux espèces d’eau ordinaire et deux espèces d’eau oxygénée. Pour un même volume, ces hydrogènes, ces oxygènes, ces eaux, ont la moitié de la masse, et conséquemment, du poids des hydrogènes, des oxygènes et des eaux ordinaires. Ils ont aussi des propriétés lumineuses et électriques particulières…

Savarre s’était levé ; une émotion violente bouleversait ses prunelles ; un jet de lumière l’éblouissait jusqu’au tréfonds de l’inconscient.

Il ne put retenir un cri :

— C’est prodigieux !

Car, subitement, il n’avait plus aucun doute. Les paroles de Gourlande s’ajustaient fatalement à l’énigme des Givreuse :

— J’ose présumer, — murmura le neurologue d’une voix rauque, — que Grantaigle a étendu ses découvertes à la matière organisée.

Gourlande se taisait. Son regard nyctalope, étrangement lointain, semblait venir vers Savarre du fond d’une caverne.

Après une longue pause, il reprit :

— Oui, mais là doivent s’arrêter mes confidences… Les formules que je pourrais vous communiquer ne vont pas même aussi loin. Elles s’arrêtent aux phénomènes pré-électriques. Pour obtenir la bipartition des atomes, il faut résoudre des problèmes qui, je crois, ne seront pas résolus avant deux ou trois siècles… car un homme comme mon maître ne se produira peut-être jamais plus… comme il ne s’en était jamais produit dans le passé !…

— Je suis sûr, — cria Savarre avec une extrême agitation… — je suis sûr que Grantaigle avait appliqué la bipartition aux êtres vivants…

— Sûr ! — dit Gourlande d’une voix assombrie… — Sûr ?

Absolument sûr.

Ils demeuraient face à face, les yeux fixes et tout pâles.

— Monsieur, — fit doucement le visiteur, — j’ai répondu à vos questions… autant que me le permet l’engagement sacré que j’ai pris avec mon maître. Vous ne refuserez pas à votre tour de me répondre : pourquoi vous intéressez-vous à ses découvertes ? Elles ne ressortissent pas à vos propres travaux…

— Je vous le dirai !… Mais auparavant, je désire faire, en votre présence, une vérification décisive. Pouvez-vous me consacrer une demi-heure ?

— Je suis libre tout ce jour…


Savarre se rendit en automobile au château de Givreuse, où il demanda à voir Pierre. C’était vers l’heure du déjeuner : le jeune homme était au jardin.

— Voulez-vous me confier, pendant une ou deux heures, vos deux livrets individuels… car je suppose qu’ils sont au château ? — demanda le neurologue.

De sa part tout semblait normal. Pierre alla prendre les livrets, sans faire aucune question, sachant que, s’il avait quelque chose à dire, Savarre le dirait spontanément.

Le docteur retourna chez lui, fouilla dans une armoire, exécuta rapidement quelques expériences à la loupe, fit deux ou trois pesées sur une petite balance de précision, et alla retrouver Charles Gourlande.

Celui-ci attendait, en feuilletant une revue, il n’avait pas repris son calme ; son visage dénonçait une manière d’inquiétude :

— Excusez-moi, — dit Savarre, — si je vous demande de garder le secret sur ce qui va se passer ici et sur ce que je vais vous dire.

Gourlande eut un sourire triste :

— Sur tout ce qui n’engage pas mon honneur et mon honnêteté ; je vous promets le silence.

Savarre sentit que ce n’étaient pas de vaines paroles. Il montra un des deux livrets des Givreuse et un autre livret, qu’il avait retiré de l’armoire :

— Matériellement, — dit-il… — je veux dire en ne tenant compte que du papier, ces deux objets apparaissent à peu près semblables… Mais si je ne me trompe pas dans mes conjectures, ils doivent différer profondément : l’un des deux est polarisé !…

L’œil nocturne de Gourlande parut s’emplir d’une ombre plus épaisse. Il considéra intensément les deux livrets. Puis, d’un ton de défi :

— Pourquoi serait-il polarisé ?

— Regardez les feuilles par transparence, et comparez ?…

On perçoit une indéfinissable différence entre les feuilles des deux livrets. À la loupe, c’est plus sensible pour le livret Givreuse, on a le sentiment que la lumière passe mieux dans le sens de la longueur que dans le sens de la largeur, pour l’autre livret, rien de semblable… Enfin les poids diffèrent d’une manière surprenante :

Savarre attira une petite balance et, pesant l’un après l’autre les documents, il constata :

— À peu de chose près, le livret banal pèse le double du livret Givreuse !… Et ce n’est pas tout…

Le neurologue tira de sa poche le deuxième livret Givreuse et le superposant au premier sur la balance :

— À eux deux, ils ont le poids d’un seul livret… et si vous les comparez, à la loupe, les transparences apparentes sont égales dans les deux documents, mais dans des directions perpendiculaires !

Gourlande vérifiait avec soin chacune des assertions de Savarre.

— C’est exact ! — acquiesça-t-il. — Où voulez-vous en venir ?

— Vous le devinez ! — répondit doucement le médecin. — J’affirme que ces deux livrets proviennent d’un seul livret, divisé par les méthodes de Grantaigle !

— Ce n’est pas impossible, et cela ne dépasse pas, comme fait expérimental, les confidences que je suis autorisé à faire.

La fièvre avait saisi Savarre ; il cria avec force :

— Le livret appartenait à un soldat… qui le portait sur lui au moment de l’expérience !…

Un grelottement secoua Gourlande :

— Vit-il encore ?

— Il vit… ils vivent !

Une sorte de joie craintive parut dans le regard nyctalope.

— Vous saviez ! — fit impérieusement Savarre.

Charles Gourlande haussa les sourcils :

— Comprenez-vous, — dit-il à voix basse, — pourquoi mon maître a voulu que ses expériences restent secrètes ? Comprenez-vous à quel point elles pouvaient être dangereuses dans la période humaine, si barbare encore, où nous vivons ?… Surtout ne l’accusez pas. Il est innocent. Il n’a pas voulu cette effrayante aventure. La note que j’ai retrouvée est brève, mais nette. C’est par hasard que le soldat blessé est arrivé dans le laboratoire… c’est accidentellement qu’il s’est évanoui à l’endroit précis où étaient concentrées les énergies polarisantes… Mon maître était, lui aussi, blessé et sans conscience. Lorsqu’il est revenu à lui… la métamorphose était accomplie… ils fuyaient… Mon maître a encore eu le temps d’écrire la note… Ensuite, le laboratoire et lui-même ont été détruits.

— En somme, vous saviez ?

— Je savais ce que m’a appris la note… découverte par moi, récemment, après mon retour d’Allemagne où, très malade et dangereusement blessé, j’ai passé de longs mois… À mon retour, ma première visite a été pour Grantaigle… Comme on a dû vous le dire, le laboratoire était anéanti… C’est ailleurs que j’ai retrouvé le dernier carnet de mon maître… la note n’était au reste compréhensible que pour moi seul… Je dois dire que j’ai eu des doutes sur la réalité de l’événement. J’ai supposé que mon maître avait eu une sorte d’ébranlement nerveux… avec délire et hallucination… Il était naturel que son hallucination portât sur le sujet qui l’avait préoccupé jour et nuit durant tant d’années !…

— Alors, vous jugiez l’expérience impossible ?

— Dans ces conditions, oui. Jusqu’alors, mon maître n’avait obtenu des résultats parfaits qu’avec les organismes rudimentaires. La bipartition réussissait bien jusqu’aux batraciens et particulièrement avec les tritons. Le dédoublement des tritons donnait en général des individus résistants, qui se « complétaient » en quelques semaines. La plupart du temps, les grenouilles nouvellement formées n’étaient pas viables… Mon maître a dédoublé cependant des taupes, des souris, même des oiseaux, mais ils ne survivaient pas à l’expérience, ou ne survivaient que pendant quelques heures… Il est remarquable — et ceci vous intéresse — que les mois de juillet et d’août 1914 furent extraordinairement favorables aux expériences. Pendant cette période, plusieurs mammifères dédoublés survécurent assez longtemps… Mon maître affirmait que la terre traversait un milieu interstellaire particulièrement riche en énergies pré-électriques ; il le démontrait par des expériences sur les transformations atomiques. Quoi qu’il en soit, ses découvertes se multiplièrent, et il se croyait sur le point de rendre le dédoublement inoffensif pour les organismes supérieurs… lorsque la guerre l’emporta…

Charles Gourlande ensevelit son visage dans ses mains ; un âpre sanglot souleva sa poitrine ; il murmura d’une voix presque éteinte :

— Quand j’ai revu monsieur Abel de Grantaigle, j’ai été saisi d’inquiétude. Votre démarche auprès de lui ne pouvait être sans motif. J’ai dû me demander si elle ne se rapportait pas à ce que j’avais cru être une hallucination de mon maître. À ce moment, je pensais que l’aventure avait dû se terminer par la mort de l’homme double… Et je ne sais pas encore si…

Gourlande fixait sur le neurologue des yeux suppliants :

— Non seulement ils vivent, — dit ce dernier, — mais, après une période de torpeur, ils n’ont cessé de se développer. Actuellement, ils ont toutes les apparences des hommes normaux…

— C’est bien plus que je n’osais espérer. Sans doute, le jour de leur métamorphose, les circonstances éthériques furent plus favorables que jamais — et elles continuèrent à être excellentes pendant les mois qui suivirent. Ah ! si mon maître avait vécu !… Il nous aurait tous sauvés, car il venait de se résigner à travailler pour la guerre, il préparait des radiations qui eussent engourdi, immobilisé des millions d’ennemis…

— Pourquoi est-il demeuré à Grantaigle ?

Gourlande haussa les épaules :

— Il avait fait de Grantaigle un immense accumulateur d’énergies… qui dépendait plus encore de l’endroit que de l’outillage. Il aurait fallu des années pour refaire une telle œuvre !…

Il y eut un profond silence. Puis, Savarre constata avec une sorte de satisfaction sévère :

— L’aventure n’était donc pas surnaturelle ?

— Elle était surhumaine. Mon maître ne fut pas seulement le plus grand des hommes : il fut à lui seul une humanité nouvelle.