L’Énigme de Givreuse/03

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916 (p. 463-470).


III


Vers le déclin du jour, Diane Montmaure s’était assise auprès du lit de Givreuse I. Une curiosité mystique la ramenait toujours là. Elle considérait avec ardeur le visage clair du blessé. Elle songeait aux ténèbres incommensurables qui enveloppent les astres et les êtres. Elle n’était plus étonnée. La vie la plus simple ne dépassait-elle pas infiniment la frêle imagination des hommes ?

Soudain, elle tressaillit jusqu’au fond des fibres : deux grands yeux couleur de jade la regardaient. Puis, une voix encore endormie bégaya :

— Je suis fils unique.

Elle demanda, éperdue :

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce qu’on me l’a demandé !

Les yeux fixèrent un moment le visage pâle de Diane, puis se détournèrent :

— Où est le major ? On m’a changé de salle ?…

Elle se pencha, elle répondit avec douceur :

— Vous n’êtes plus à l’ambulance…

— Alors, j’ai dormi ?

— Vous avez dormi.

— Longtemps ?

Elle hésita, mais il lui fut impossible de biaiser :

— Deux jours.

— Deux jours ! — fit-il, effaré. — C’est effrayant… Ah ! je sais… ce sont mes blessures=… j’ai été atteint à la tête et… où donc ?

— À la jambe.

— C’est juste… à la jambe. Est-ce dangereux ?

— Oh ! pas du tout.

— Alors, je pourrai écrire ?…

— Un peu plus tard.

— Un mot seulement… ma mère… et…

Il s’interrompit ; il épiait Diane :

— Vous êtes bien sûre ? Pas dangereux ?

— C’est l’opinion du docteur.

Il se tut. Sa face demeurait trouble, un peu roide et vaguement spectrale :

— Et ce long sommeil, c’est bizarre, — remarqua-t-il. — Pourquoi ? Je devrais être reposé… et je suis las, si las et si faible !

— C’est naturel.

— Naturel ? Peut-être… On dirait pourtant qu’il m’est arrive quelque chose d’extraordinaire.

— Pourquoi ? — fit-elle, avide.

— Je ne sais guère… c’est une impression. Tout semble si loin… si loin ! oh ! prodigieusement !

— Si loin… dans l’espace ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’il y a un intervalle sans bornes entre le moment où j’ai été blessé et maintenant…

Pendant une minute, tous deux demeurèrent plongés dans un rêve :

— Je voudrais boire ! — dit-il, enfin.

Elle lui donna à boire. Il but avidement et toutefois sans voracité, puis :

— Sommes-nous encore vainqueurs ?

— Nous sommes vainqueurs.

Il eut un vague et lent sourire :

— J’ai cru que les temps étaient venus et que la France allait mourir. Qu’est-ce qui nous a sauvés ? Quelle force est venue du fond des choses ?… Ou du fond des hommes ?

Sa voix était frêle, comme émiettée, assez grave pourtant et d’un timbre indéfinissable. Elle ressemblait au bruit de l’eau qui tombe très loin, dans un abîme.

Elle ne put s’empêcher de lui demander :

— Vous disiez que vous êtes fils unique.

— C’est, exact. Je n’ai pas de frère.

— Ni de cousins… nés comme vous à Avranches ?

— Je n’ai que des cousines… des fillettes : la plus âgée a treize ans… Pourquoi me demandez-vous cela ?

Elle se troubla, ses tempes rosirent ; il ne s’en aperçut point :

— C’est ce que le major, là-bas, m’a demandé au moment où je me suis endormi… Et c’est bizarre… Qui ça peut-il intéresser ?

— Si on avait trouvé sur le champ de bataille quelqu’un qui vous ressemble beaucoup ?

— Et qu’on ne peut pas identifier ?

— Peut-être…

En ce moment, le docteur Formentai parut au seuil de la salle.


Dans la salle voisine, madame Louise de Bréhannes s’était arrêtée auprès du lit de l’autre Givreuse. Il venait de s’éveiller. Une infirmière rousse lui donnait à boire.

Quand il eut bu, le malade regarda les deux femmes avec inquiétude. Puis, il demanda :

— Ai-je dormi ? Il me semble que l’on m’a changé de lit.

— Vous étiez à Viornes, — répondit Louise de Bréhannes, de sa belle voix d’airain… — On vous a transporté ici pendant vôtre sommeil.

— J’ai donc dormi longtemps ?

— Deux jours et deux nuits…

— Deux jours, madame ?

— Deux jours.

— C’est effrayant… Et pourquoi ? Mes blessures sont-elles graves ?

— Non ! Dans quinze jours, vous serez debout.

— Je voudrais avertir ma mère…

— Nous lui écrirons…

Comme l’autre, le blessé avait un visage trouble, roide et un peu spectral.

— Je suis encore bien fatigué, — dit-il. — Pourtant, ce long sommeil…

— Vous avez perdu du sang.

— Il n’y a pas d’autre cause ?

— Non, puisque vos blessures ne sont pas dangereuses.

— Est-ce que, vraiment, il n’y a que mes blessures ?… J’ai le sentiment d’une aventure prodigieuse

— Ah ! — fit-elle.

Une curiosité différente, mais aussi avide que celle de Diane Montmaure lui fit demander :

— Quelle aventure ?

— Mes souvenirs sont confus comme un brouillard… On dirait qu’il y a longtemps… très longtemps…

Madame de Bréhannes fixait sur lui ses yeux verts et durs.

— J’ai encore soif ! — dit-il.

Quand il eut bu, il demeura quelque temps rêveur, puis :

— Sommes-nous loin de la bataille ?

— À plus de trois cents kilomètres.

— Les Allemands continuent à reculer ?

— Oui.

— Quel miracle !

— C’est Dieu ! — affirma-t-elle.

Il ne répondit pas. Ses cils battirent. Une grande incertitude embrumait son regard.

Louise de Bréhannes ne put réprimer davantage sa curiosité :

— Vous avez un frère, je crois ?

— On m’a déjà demandé cela. Non, je n’ai pas de frère.

— Ni aucun parent qui vous ressemble ?

— Aucun… J’ai peu de famille.


Dans la salle voisine, Formental auscultait Givreuse. Il ne lui trouva pas de fièvre ; le pouls était faible ; la température normale :

— Un sang pur ! — grommela-t-il.

Mais la faiblesse du malade était évidente.

— Avez-vous faim ?

— Un peu.

Formentai était agité. Dans le déferlement des forces féroces, cette aventure prenait on ne sait quelle signification formidable. C’était comme une réplique dédaigneuse du génie créateur qui tressaille dans les profondeurs des choses…

Il échangea un regard avec Diane Montmaure et, devinant qu’elle avait déjà questionné le soldat, il demanda seulement :

— Vous ne souffrez pas ?

— À part une singulière impression de « fragilité » et une lassitude désagréable… non… je ne souffre pas !

Comme la jeune infirmière, le médecin fut frappé de cette voix plutôt légère que voilée, plutôt lointaine et discontinue qu’éteinte :

— C’est tout simple, — déclara-t-il… – Songez que vous n’avez rien mangé depuis soixante heures et que vous avez perdu du sang… Bientôt, il n’y paraîtra plus.

Il fit un signe discret à Diane. Elle le suivit. Dans le couloir, ils rencontrèrent Louise de Bréhannes et un jeune homme, un interne des Quinze-Vingts :

L’autre aussi est réveillé ?

Madame de Bréhannes fit un signe affirmatif.

— C’était fatal.

Ils entrèrent tous quatre dans le réduit du chef. C’était une petite chambre blanche et ennuyeuse. Des sièges tristes occupaient les encoignures. Elle était à l’abri des microbes et dés rêves :

— Il est presque inutile de vous interroger. — dit le major. avec un sourire résigné ! – Ils ont confirmé tout ce qu’ils avaient dit là-bas.

Louise de Bréhannes et Diane Montmaure se regardèrent.

— Tout ! — fit enfin Louise.

Diane acquiesça d’un signe.

— Est-ce terrible, est-ce consolant ? — murmura Formental, d’une voix creuse. — Je l’ignore. Me voici prêt à tous les mysticismes.

— La religion suffit ! — dit sèchement Louise.

— Je ne crois pas ! — soupira Diane… — Du moins aucune religion définie.

— Ni même aucune croyance, — intervint doucement le jeune interne.

Il était développé en hauteur, avec de longs bras dont il semblait ne pas savoir se servir et qui étaient singulièrement adroits. Il ressemblait à Pierre Curie :

— Et pourquoi une croyance ? — reprit-il.

— Que voulez-vous dire ? — fit Louise avec rudesse…

— Excusez-moi, madame… — répondit-il en s’inclinant. Je veux dire que les faits ont de tout temps confondu l’imagination. Quelle que soit, par exemple, l’extravagance d’un philosophe ou d’un conteur, est-ce que les plus humbles phénomènes ne la dépassent point ? La nature ne cesse de nous démontrer qu’elle n’a aucun souci de logique… mais nous, chaque fois qu’elle abat un de nos systèmes, nous nous empressons d’en construire un autre. Pourquoi voulez-vous que le cas de ces hommes soit plus étonnant que la gravitation, que le magnétisme ou que la radio-activité ? Ou même que la métamorphose d’une chenille en papillon ?

— Plus étonnant ? répliqua Formental. — La question n’est pas là… Il est en dehors.

— Oui, en dehors ! — soupira Diane. — Il est dans un autre plan…

— Donc surnaturel ! – formula Louise.

— Si notre plan est seul naturel… Mais cela prouve-t-il quelque chose ?

— Voyons, — fit doucement l’interne… — cela se passe pourtant bien parmi nous, avec la plus éclatante évidence et dans le domaine le plus accessible de nos sens… Nous n’avons pas besoin de microscope comme pour les bactéries. Nous n’avons pas besoin d’hypothèses comme pour les atomes. Ils sont là, bien visibles, en chair et en os !

— Mais beaucoup plus inexplicables que mille choses invisibles, — reprit Formental.

— Inexplicables présentement ! — insista le jeune homme.

— Allons donc ! — exclama le major, avec une nuance de colère… — Ils ne sont pas jumeaux… leurs livrets en font une seule et même personnalité… leurs blessures sont identiques… les soldats de leur régiment ne connaissent qu’un seul Givreuse.

— Leurs poids réunis font le poids d’un seul homme, — ajouta Diane avec véhémence.

— Et qui sait s’ils ne sont pas jumeaux tout de même ! — dit l’aide-major. — Peut-être un des livrets est-il un duplicata et un seul des deux hommes a-t-il servi dans le régiment. Un romancier arrangerait cette histoire : je vois déjà trois ou quatre manières… soit qu’ils se connaissent, et ne veulent pas le dire, ou qu’ils l’aient oublié à la suite du choc… soit qu’ils ne se connaissent pas et que quelqu’un… ennemi ou ami mystérieux soit intervenu… soit que l’un des deux seulement connaisse l’autre… Notez qu’il n’est même pas nécessaire qu’ils soient jumeaux et alors on peut recourir à d’autres conjectures. Avec de l’imagination, tout cela peut se résoudre…

— Mais non l’identité des blessures…

— Ici, nous recourrions à un autre procédé d’explication. Ceux qui ont étudié le calcul des probabilités admettent comme possibles toutes les coïncidences. Depuis des trillions de trillions de millénaires que notre nébuleuse existe, pourquoi non seulement deux hommes, mais deux jumeaux, n’auraient-ils pas pu, une fois, être blessés de même sur un même champ de bataille. C’est indéfiniment improbable… Ce n’est pas impossible.

— Et les poids ?

— Il y a des hommes qui pèsent peu proportionnellement à leur taille… ceux-ci pèseraient très peu, voilà tout…

— Tous deux ?

— Tous deux. Leur ressemblance l’exige presque.

— C’est du plus mauvais paradoxe ! — déclara durement madame de Bréhannes.

— J’en conviens, madame. La vérité est sans doute tout autre. Mais le paradoxe donne une direction à la pensée.

Formental écoutait à peine. Toute parole lui semblait illusoire. Il était en proie aux faits ; ils l’entraînaient vers des réalités inconnues.

À la fin, on l’entendit dire :

— Il faudrait pouvoir les confronter !

— Ce n’est pas difficile ! — fit Louise.

— Ah ! vraiment ?… Et l’effet moral ?

— Je crois qu’ils le supporteraient à merveille.

— Moi aussi ! — fit timidement Diane.

— Vous êtes bien téméraires ! — grogna le docteur.

Il regarda, par la vitre, un tendre et modeste paysage qui descendait vers la rivière. Au loin, des peupliers très hauts, très frêles, oscillaient sous un nuage couleur de schiste. Les herbes expiraient ; des fleurs épuisées se penchaient sur leurs pédoncules ; trois brebis pelées broutaient misérablement ; un vieil âne levait sa tête, pareille à un manchon rongé des mites…

— Je vous prie de ne plus les interroger sur leurs origines, — fit enfin Formental, — et surtout de ne les inquiéter par aucune insinuation. Leur état nerveux est bon, mais je les crois très faibles…