L’Énigme de Givreuse/02

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916 (p. 460-463).


II


Ils étaient engourdis depuis soixante heures. On les avait transportés à Gavres, dans un hôpital où leur présence produisait une émotion étrange, qui, chez quelques femmes, confinait à l’épouvante.

Pour des raisons multiples, le major Formental ne les fit pas installer dans la même salle. Leur cas l’intéressait et le choquait. C’était un homme double. Dans le mystère magnifique et horrible de la vie, il voyait un aboutissement décisif : la mort sans lendemain ; et toutefois il avait un tréfonds religieux.

Au rebours, l’infirmière en chef, Louise de Bréhannes, avait une foi indiscutable, immuable et dénuée de mysticisme.

Le mardi matin, Louise de Bréhannes et Formentai se trouvaient au chevet d’un des deux Givreuse. On l’avait nommé Givreuse I, pour le distinguer de l’autre, qui était devenu Givreuse II. Le soldat demeurait immobile, insensible aux êtres, aux voix et à la lumière. Son sommeil était profond ; il respirait régulièrement et sans effort. On voyait le rythme de sa poitrine.

— Température 37.1, — dit Louise de Bréhannes. — Pouls 75.

— Je ne comprends pas, — fit pensivement Formental. — Un engourdissement aussi anormal ne devrait pas être accompagné d’un état aussi normal…

— C’est simplement bon signe ! — affirma Louise de Bréhannes. — La vraie cure de repos…

Elle eut un sourire sévère. Cette grande femme, aux yeux minéraux, au nez en proue et aux lèvres brillantes, avait l’humeur tyrannique.

Deux jeunes infirmières se tenaient à courte distance. Elles étaient émues. L’une d’elles murmura :

— Les longs sommeils suivent souvent la réincarnation…

Celle-là s’appelait Diane Montmaure, une occultiste, en qui persistaient des lambeaux évangéliques.

Formental avait entendu. Il répondit :

— Si le rapport Herbelle est exact, et les pièces officielles tendent à le prouver… ce serait presque le contraire d’une réincarnation…

L’occultiste regarda le médecin. On ne savait pas exactement si elle était châtain clair ou blond foncé : les jeux de la lumière et de l’ombre faisaient prédominer alternativement l’une et l’autre nuances.

Formental eut un pâle sourire.

— Jusqu’à présent, l’aventure dépasse à la fois le surnaturel classique et le naturel classique.

— Qu’entendez-vous par surnaturel classique ? — demanda rudement Louise.

— J’entends tous les faits religieux et tous les faits mystiques catalogués, madame.

Madame de Bréhaimes se mit à rire silencieusement :

— Comment ! Les Ménechmes… Sosie… nous sommes dans le naturel et le surnaturel les plus classiques, au contraire.

— Je ne crois pas. N’oubliez pas que les deux hommes ne se connaissent pas, que les soldats du ne régiment n’ont jamais vu qu’un seul Givreuse, que cependant chacun des deux Givreuse déclare être né à Avranches, en 1889, que leurs livrets individuels sont identiques comme leurs personnes, et enfin qu’ils ont les mêmes… absolument les mêmes blessures

Diane Montmaure suggéra timidement :

— L’un ne serait-il pas le double de l’autre ?

— Le double est par définition une sorte d’ombre… Ici, nous avons deux corps de même espèce.

— Ils sont tous deux extrêmement légers… le poids d’un enfant ! — intervint l’autre jeune femme.

Cette remarque frappa Formental.

— Il faut les peser, — dit Louise de Bréhannes.

Formental donna des ordres. Les chariots qui transportaient les blessés dans la salle d’opérations vinrent prendre les deux Givreuse. On les pesa.

— Trente-sept kilos deux cents… Trente-sept kilos deux cent quinze grammes, — annonça un aide nommé Charles.

— C’est pratiquement le même poids… et c’est en effet une densité anormale… la moitié de la densité prévisible, — dit fiévreusement Formental. — Charles, mesurez-les…

Charles alla quérir un appareil horizontal, d’origine américaine, où l’on étendit successivement les deux blessés.

— Un peu moins d’un mètre soixante-quatorze, — articula Charles.

Formental vérifia avec soin :

— Oui, deux millimètres de moins environ. Voyons l’autre…

— Presque exactement un mètre soixante-quatorze, — reprit bientôt Charles. — Un rien de plus… un millimètre.

— Le livret marque un mètre soixante-quatorze… La moindre différence de position suffit à expliquer l’écart. Ils ont en définitive la même stature et le même poids… anormal. La logique du mystère, la logique de l’absurde, se confirme. Et ils continuent à dormir !

— C’est qu’ils n’ont pas encore quitté entièrement l’autre monde, — murmura Diane Montmaure.

Personne ne répondit. Même Louise de Bréhannes vivait dans une sorte de transe où la vie terrestre se perdait dans la vie astrale.