L’Énigme de Givreuse/04

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916 (p. 470-474).


IV


La santé des Givreuse se rétablit avec une rapidité surprenante. Ils n’avaient plus de fièvre, leurs blessures évoluaient favorablement et ils montraient un appétit dévorant, que Formental leur permettait de satisfaire.

Cependant, ils demeuraient fort maigres. Leurs joues étaient caves, leurs mains semblaient presque transparentes, la finesse de leurs paupières avait quelque chose de bizarre : on aurait dit des pétales d’églantine.

— Ils n’engraissent pas ! — remarqua un matin l’interne… — Si on les pesait ?

Formental y consentit. Charles amena sa balance américaine auprès du premier Givreuse.

— Quarante kilos cent dix grammes, — annonça-t-il… — C’est étonnant… J’aurais cru qu’il avait plutôt maigri.

Formental et Diane Montmaure se regardèrent. Ils étaient de l’avis de Charles :

— Alors, — balbutia le docteur… sa densité se serait accrue ?

— J’en suis sûre ! — répondit Diane.

Mais le blessé, après un instant de silence, demanda d’une voix émue :

— Quarante kilos !… Vous ne voulez pas dire que ce soit là mon poids ?

— Quarante kilos cent dix ou onze, oui, c’est exactement ça… Pas d’erreur…

— Voyons ! — fit l’autre avec une nuance d’excitation… — ce n’est pas possible. Je pesais, avant mon départ, soixante-seize kilogrammes.

— Il y eut un long silence. La tête de Formental s’inclinait sur sa poitrine. Puis, il chuchota :

— C’est encore plus formidable !


Une scène presque identique se passa avec l’autre blessé. Lui aussi pesait maintenant une quarantaine de kilogrammes, et lui aussi prétendait en avoir pesé soixante-seize au moment de la mobilisation.

Formental résolut alors de risquer une confrontation que semblait permettre l’état des blessés, leur émotivité moyenne, et même plus faible que la moyenne.

En un sens, ils y étaient déjà préparés. L’un et l’autre savaient, par les propos de madame de Bréhannes et de Diane Montmaure qu’il avait une sorte de sosie. Des confidences graduelles achevèrent de les prédisposer à une scène singulière.

Elle eut lieu vers quatre heures de l’après-midi, heure que Formental jugeait la plus favorable. Les deux Givreuse attendaient l’entrevue avec impatience, mais cette impatience n’avait rien d’extrême : leur nervosité demeurait inférieure à la normale.

On les amena presque simultanément dans le cabinet du docteur.

Ils se regardèrent profondément. On voyait palpiter leurs poitrines. Leurs yeux, un peu las d’habitude, s’emplirent de flamme et de joie. Leur émotion se décelait inouïe : elle n’avait rien de déprimant ; elle ressemblait à de l’extase :

Spontanément leurs mains s’unirent :

— Vous vous connaissez donc ? — demanda Louise de Bréhannes ?

Ils répondirent ensemble :

— Nous ne nous sommes jamais vus… et pourtant !

— Lequel de vous deux est Édouard-Henri-Pierre de Givreuse, né à Avranches, en 1889 ? – demanda anxieusement le major.

Chacun des deux dit :

— C’est moi !

Alors, seulement, ils parurent étonnés.

— Il est sûr qu’un seul de vous deux est parti avec le ne régiment, — dit Formental.

Comme ils acquiesçaient ensemble, Diane intervint :

— Où vous êtes-vous rendu d’abord ? — demanda-t-elle au premier Givreuse.

— À Montargis. Je suis arrivé le matin, — répondit-il.

— Une colonne immense montait vers la caserne, — continua l’autre.

— L’enthousiasme était enrayant…

Ils s’arrêtèrent toute leur attitude marquait une perplexité intense, mais aussi la plus ardente sympathie.

— Êtes-vous parti d’Avranches ? — demanda Louise.

— Oui, — firent-ils ensemble.

Tous deux dirent ensuite :

— Je me suis arrêté à Paris.

— À l’hôtel ?

— Non, chez moi !

— Attendez ! — dit Fermental. — Il est préférable que vous parliez chacun à votre tour. Je vais alterner les questions. Où habitez-vous à Paris ?

— 15, rue Cimarosa.

— Quel étage ?

— Ma mère et moi occupons un hôtel.

— Où avez-vous dîné le dernier soir ?

— Au Carlton.

— Comment vous êtes-vous rendu à la gare ?

— J’ai pris un fiacre, faute de taxi-auto.

— À quelle heure vous êtes-vous embarqué ?

— À vingt-deux heures vingt.

— Vous n’avez gardé aucun souvenir caractéristique de votre arrêt à Paris ?

— Si. Lorsque je suis revenu du Carlton, deux jeunes femmes m’ont donné des fleurs.

Le docteur avait rigoureusement alterné les questions.

— Êtes-vous d’accord ? — fit-il d’une voix tremblante.

— Oui.

Un même frémissement sembla se communiquer aux autres témoins ; les deux soldats étaient presque calmes.

— Eh bien ! — cria Formental avec fièvre… — Que pensez-vous vous-mêmes de votre aventure ?

Celui vers qui il s’était tourné répondit :

— Elle devrait me confondre… et cependant, d’une façon étrange, elle correspond à quelque chose de mystérieux qui est en moi. Je sens profondément, sans que je puisse en rien définir pourquoi ni comment, qu’un événement extraordinaire a rompu l’unité de mon être. Une part de moi-même est hors de moi !

L’autre écoutait, comme on écouterait l’écho de sa propre voix. Il dit :

— Une part de mon être est en vous !


Le docteur tira sa montre et constata que la confrontation avait duré beaucoup plus longtemps qu’il ne l’avait prévu.

— J’espère que cela ne vous a pas fatigués ? — fit-il avec une nuance de remords.

Les blessés eurent un sourire grave :

— Cela nous a reposés. Nous sommes bien plus forts et plus dispos.

— Cependant, — reprit craintivement Formental, — l’entrevue ne peut-être prolongée…

Ils baissèrent la tête. L’interne pressa sur un bouton qui commandait une sonnerie électrique. Deux infirmiers se présentèrent et, sur l’indication du major, enlevèrent un des blessés.

Une demi-minute s’écoula :

— Ah ! soupira l’autre…

Et, d’une voix éteinte :

— La fatigue !… Elle avait disparu… Elle retombe sur moi comme un bloc. Tout est ralenti… tout est nébuleux et sinistre…

On eût dit qu’il avait diminué. Ses yeux étaient plus creux, une pâleur tragique envahissait les joues. Il ajouta :

Il a emporté ma force… Docteur, ne me laissez pas seul, ne me laissez pas sans l’autre. Maintenant, j’en ai la certitude : sans lui, ma vie est fragmentaire

— J’en étais sûre ! — balbutia Diane Montmaure.

La porte se rouvrit. L’interne, qui avait accompagné le blessé, entra vivement :

— Il se plaint là-bas… Il prétend que sans son… semblable, il n’a plus d’énergie et qu’il souffre.

Formental mit sa main sur ses yeux. Ses lèvres s’agitaient, mais on n’entendait qu’un chuchotement incompréhensible. À la fin, il dit :

— Il faut nous rendre à leurs vœux… ils savent mieux que nous ce qui leur convient.

Louise de Bréhannes murmurait :

« Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »