P. F. Fauche et compagnie (Tome IIp. 265-268).


LETTRE LXXII.

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Melle Émilie
à
la Cesse de Loewenstein.


Je sens, ma chère amie, que vous devez avoir besoin de repos, et je voudrais savoir le Marquis en état de partir, ce qui ne peut être long à ce que je crois ; mais en attendant, j’ai pressé ma mère de me permettre d’aller vous voir, et un vieux cousin, qui est presque un grand oncle, s’est chargé de me servir de chaperon pendant ce petit voyage. Ma mère s’en rapporte à vous et à votre mère, quand je serai arrivée ; mais vous connaissez ses scrupules, sa fille seule sur un grand chemin ! cette idée la fait frémir. j’ose dire qu’elle est bien sûre de moi ; mais elle ne veut pas, dit-elle, que jusqu’à mon mariage, il y ait un quart d’heure de ma vie, où la malignité puisse dire que j’ai eu une occasion de mal faire. Ainsi donc grâce à ce cousin, bien connu pour tel dans tout le pays, remarquable par son immense perruque à la brigadière, par une ample cravatte à la mode du temps de l’empereur Charles VI ; enfin par tout ce qui peut imposer silence à la plus subtile méchanceté, je serai, grâce à cet homme respectable, demain pour dîner chez vous. J’aurai grand plaisir à voir votre libérateur, malgré quelques chagrins qu’il nous cause et nous causera peut-être encore ; je débuterai par l’embrasser en présence de tout ce qui le trouvera chez lui, et de ma mère si elle y était ; vous pouvez dès aujourd’hui le prévenir de cette faveur, afin qu’elle ne lui cause pas de trop vives émotions. Aujourd’hui qu’il est à jamais le quatrième dans mon cœur, qu’il est le sauveur de ma Victorine, quels droits n’a-t-il pas sur moi ? J’espère beaucoup de ma visite, ma tendre amie, pour votre tranquillité. Votre cœur sera moins agité, quand il pourra s’épancher dans le sein de l’amitié. Les pleurs, les cris soulagent la douleur ; c’est autant d’issues que la nature semble lui avoir préparées pour diminuer de sa violence, pourquoi les plus grandes douleurs sont-elles muettes et laissent-elles les yeux secs ? c’est qu’elles sont plus fortes que les ressources ménagées par la nature. Il en est de même dans le physique ; lorsque le mal ne peut se faire jour au dehors par des éruptions, il étouffe le malade. Pardonnez à votre métaphysicienne ce petit écart. Je reviens à vous, en laissant toute comparaison ; je crois que vous trouverez du soulagement à parler à cœur ouvert à une autre vous-même. J’ai souvent éprouvé, lorsque j’avais quelque chagrin, qu’après avoir causé avec vous, il me semblait que j’étais soulagée d’un grand fardeau. Vous pensez bien, ma chère Victorine, que si je ne réponds pas en détail à votre lettre, ce n’est pas qu’aucune circonstance m’en soit échappée ; mais si près de vous voir je préfère de vous en entretenir à fond, sans quoi je vous enverrais dix pages : à demain, ma tendre amie.

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