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L’Éducation des adolescents au XXe siècle/Volume III/Chapitre I

Félix Alcan (Volume IIIp. 19-47).

Le Respect des Croyances

La division communément adoptée entre « ceux qui croient » et « ceux qui ne croient pas » est incomplète. Tout au moins faudrait-il introduire entre les uns et les autres, une troisième catégorie et non la moindre : la catégorie de « ceux qui doutent ». Mais même ainsi rectifié, le partage ne vaut guère. En réalité les hommes se classent en deux groupes. D’une part ceux qui espèrent. De l’autre, ceux qui, selon la parole de l’Écriture, « sont sans espérance ». Le grand ressort des religions c’est l’Espérance et non la Foi. Les âmes rares qui atteignent au pur amour de Dieu y sont conduites par le désir d’une vie future ou survivra leur personnalité. Et beaucoup de celles qui s’imaginent avoir dépouillé à cet égard tout égoïsme et s’être abîmées en complète abnégation dans le sein de l’Être suprême cèdent à une naïve illusion car c’est en réalité l’instinct de la survivance personnelle qui continue d’opérer en elles.

Tout cela est naturel et normal mais il en découle que l’idée religieuse n’est pas près de disparaître ni même de s’affaiblir sensiblement. « Nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus » s’écriait naguère en plein parlement un orateur célèbre. Et l’étonnant n’est point qu’il se soit trouvé dans cette assemblée un homme que la politique ait empêché de profiter des enseignements de l’histoire au point de l’amener à formuler une telle proposition mais que le reste de l’assemblée n’en ait pas senti sur l’heure la pédanterie un peu ridicule. Aucune lumière n’a encore été éteinte dans le ciel sans qu’il s’en soit presque aussitôt allumé une autre de nature équivalente. Et il en sera ainsi tant que l’espoir de l’au-delà germera dans l’âme humaine.

La moisson en sera toujours abondante et « ceux qui sont sans espérance » demeureront la minorité.

Tout à l’heure nous parlerons de ceux-là en réclamant pour eux aussi le respect auquel ils ont droit. Parlons d’abord de ceux qui espèrent, des diverses formes que revêt leur espérance, des divers leviers qui la soulèvent.

Le plus répandu et le plus puissant de ces leviers est sans contredit le culte des morts. Tel qui se résignerait au néant pour soi-même se révolte contre l’anéantissement des êtres qui lui sont chers. Et revivre a moins de prix à ses yeux que les revoir. Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis chante l’Église Catholique en ensevelissant les défunts et cette prière sublime pourrait être celle de toutes les Églises tant elle répond à la double aspiration de l’homme vers le repos et vers la lumière. Seigneur, donne leur le repos éternel et que la lumière sans fin luise à leurs yeux. Lux perpetua indique ici une espérance précise. Requiem æternam n’implique qu’une foi douteuse. Les deux termes se complètent sans être absolument solidaires. Mais telle qu’elle est, cette invocation est acceptable par tous. Les incroyants eux-mêmes éprouvent quelque douceur à l’entendre répéter.

Plus on examine cet aspect des choses religieuses, plus on se rend compte que le culte des morts représente, au dessus et en dehors des Églises, la religion supérieure de l’humanité, celle dont aucune logique, aucune réflexion, aucune découverte n’auront jamais raison.

Aucun ridicule non plus. Car il y a de l’autre côté de la terre des rites funéraires qui, s’ils n’étaient pas funéraires, mettraient un sourire sur nos lèvres occidentales. Mais la seule présence de la mort donne aux cérémonies les moins compréhensibles une dignité immanente. Et les sombres voyages de l’âme égyptienne à travers les dédales infernaux nous émeuvent encore aujourd’hui à l’égal d’un récit épique.

Pour que cet intérêt passionnant puisse s’épuiser, il faudrait que le mystère s’éclaircît. Le plus déraisonnable des utopistes n’oserait y compter. Une pauvre science désemparée s’efforce autour de ces murailles impénétrables. La lueur qui un moment se montre à elle s’évanouit bientôt et quelque autre donnée vient contredire celle qu’on croyait acquise. Ce qu’on nomme le spiritisme n’est pas en progrès réel mais en progrès relatif. Il paraît vraisemblable que, sur ce sujet, des civilisations antérieures furent aussi avancées que la nôtre. Leurs minimes connaissances s’étaient perdues dans la nuit d’où nous les avons tirées et où l’opinion découragée et distraite les laissera retomber demain. Une seule quasi-certitude s’est formée c’est que, jamais, jamais le tombeau ne livrera son secret parce que les conditions mêmes de la vie exigent qu’il en soit ainsi.

Les morts d’autre part sont, en quelque façon, présents parmi nous. C’est ce qu’exprimait en termes saisissants un grand écrivain. « L’humanité se compose de morts et de vivants ; les premiers sont de beaucoup les plus nombreux. » Et non seulement nous sommes leurs héritiers mais cet héritage pèse sur nous. Il ne peut être accepté sous bénéfice d’inventaire. Il nous est imposé. Chaque génération est solidaire des précédentes, qu’elle ait à en continuer l’œuvre ou à réagir contre cette œuvre. Par bonheur le poids si lourd de cette solidarité — si lourd et bienfaisant en même temps — ne se révèle pas à la foule. Celle-ci le porte sans le savoir. Une élite seule a conscience du fardeau et, parfois, s’en montre accablée. Mais si complète que soit l’inconscience de la foule, une sorte de notion du passé flotte autour d’elle qui l’inféode à ceux qui sont disparus. Par là l’action des morts se fait sentir et contribue au maintien du culte qui leur est voué.

Voilà donc la source des choses religieuses et le motif de leur pérennité. Laissons les théoriciens curieux des origines insondables sur lesquelles s’exercent leurs ingénieuses spéculations, développer des thèses sur le principe initial du sentiment religieux : animisme, totémisme, respect craintif des forces de la nature… ces idées sont soutenables et discutables. Mais pratiquement, il n’y a qu’une pierre angulaire ou qu’une clé de voûte et c’est le culte des morts. Là convergent pour y puiser un perpétuel renouvellement de force, toutes les institutions : dogmes, rites et sacerdoce.

Ceci déjà leur devrait assurer le bénéfice du respect qu’unanimement les peuples portent aux morts. Si ces institutions en dépendent, il faut les respecter aussi.

Pourquoi ne les respecterait-on pas ?… Parce que, répètent certains esprits forts qui ne sont en réalité que des esprits courts, les dogmes et les rites sont des résidus des époques d’ignorance qui n’ont pas droit de cité sous le règne de la Science et de la Raison.

Il faudrait dire : les Sciences et ne pas parler de la Raison. Certaines sciences en effet, ont progressé de façon vertigineuse, depuis un siècle surtout. Des applications merveilleuses en furent tirées. La vie matérielle y a puisé les éléments de toutes sortes de conforts et de commodités. Qui oserait dire pourtant que la vie de l’Esprit y ait vraiment gagné ni surtout qu’une seule vérité d’ordre moral ait été ajoutée à la liste de celles, que déjà nous possédions ? Ce domaine ne s’est donc pas accru. Il est plus peuplé, il n’est pas plus étendu. À y regarder de près, voilà en effet ce qui constitue la civilisation : terme exact auquel nous aurions tort de renoncer mais qui signifie simplement que le nombre va croissant de ceux qui participent à la culture supérieure. Jadis ce nombre était petit : il est devenu grand ; il deviendra encore plus grand. Cependant la culture elle-même ne s’est pas modifiée dans son essence. Un Platon, un Épictète, un Marc-Aurèle avaient atteint des sommets auxquels l’ambition des modernes serait d’atteindre à leur tour. Ils s’en approchent difficilement. On ne saurait donc considérer la Science et la Raison comme des personnes récentes et opposer les clartés qu’elles nous dispensent au prétendu obscurantisme du passé. Si le passé a connu des périodes d’obscurantisme, il est malheureusement probable que l’avenir en tient d’autres en réserve. Une partie de ces efforts scientifiques qui nous rendent vains a consisté d’ailleurs à établir l’exactitude de données acquises jadis par intuition ou empirisme et dont certaines s’étaient effacées ou avaient été rejetées par les générations suivantes à l’aide d’une critique qui semblait suffisamment armée et ne l’était pas. En tous cas rien n’est venu nous renseigner ou même guider nos inquiétudes en ce qui concerne les origines ou la raison d’être de la matière et de la vie. Par conséquent l’intelligence humaine reste ouverte à l’espérance d’une existence future. Ce grand réservoir d’alimentation de la pensée religieuse renferme inévitablement l’idée de mérite et la distille. Et cette idée là, à son tour, contient en germe tout ce qui est nécessaire et suffisant à la formation des Églises. Une Église est un agrégat de gens, qu’unit la communauté d’espérance. La communauté de foi ne s’y trouve guère qu’à l’origine et ne subsiste ensuite qu’en apparence, grâce aux dogmes formulés et aux rites accomplis. Au fond des âmes, dans l’Église la plus unie, existent d’innombrables fissures qui se forment, se ferment, se rouvrent en une sorte de mouvement invisible et perpétuel. Parfois ces fissures agrandies et multipliées deviennent nettement visibles. Ses ennemis déclarent alors que l’Église ainsi atteinte est moribonde ; ils proclament son inévitable déchéance. Un demi-siècle, un siècle passent et l’on crie au miracle en constatant que nulle dissolution ne s’est produite dans ce corps que semble maintenant vivifier un sang nouveau. C’est que l’affaiblissement et les défectuosités étaient tout de surface. Au fond subsistait intacte, vivace, une certaine conception de l’utilisation des mérites (si l’on peut ainsi dire) en vue de la réalisation d’une commune espérance. Voilà le vrai piédestal de toute Église.

Ne cherchant pas à pénétrer sur le terrain philosophique au delà de ces régions frontières qui confinent immédiatement à la pédagogie, nous ne discuterons pas sur l’idée de mérite. Il suffit de constater que cette idée est naturelle à l’homme et cela à un degré tel que toutes les manifestations de son activité en paraissent imprégnées Les institutions humaines sont assises d’aplomb sur cette idée depuis celles qui visent à pétrir l’enfance malléable jusqu’à celles qui se proposent d’adoucir les maux de la vieillesse. Ce n’est pas que l’idée de mérite n’ait jamais été discutée ni combattue mais elle ne l’a été et ne saurait l’être qu’au nom et au profit de l’anarchie. Il n’existe en effet aucun principe positif à lui opposer. On ne peut imaginer pour lui être substitué que du négatif, et le bon sens indique qu’une société d’hommes est vouée, par sa nature même, à toujours construire. Jamais elle ne s’installera sur des ruines que pour y camper en attendant d’avoir édifié une construction nouvelle. Les hommes qui auraient obéi un moment aux doctrines anarchiques retourneraient d’eux-mêmes à l’idée de mérite comme au seul architecte capable de leur préparer une demeure habitable. Les leçons de l’expérience corroborent cet égard la certitude établie par l’évidence.

Ainsi nous tenons deux faits certains et si durables que leur durée dépasse nos horizons : l’espérance de survie et l’idée de mérite. Ces deux faits font de la religion quelque chose d’irréductible et d’indestructible en soi, bien que — cela va sans dire — susceptible d’évoluer grandement dans la forme.

Après l’idée de mérite, l’idée de sacrifice et même l’idée de grâce apparaissent susceptibles d’applications laïques et exerçant de fait leur action sur le monde laïque. Comment s’étonnerait-on dès lors de leur voir jouer un rôle essentiel dans le domaine religieux ?… Même la doctrine un peu irritante du rachat du coupable par le juste domine notre mentalité générale. Enfer, purgatoire, paradis correspondent ainsi à des notions normales de justice et de compensation. Et ce qui est puéril, ce n’est pas tant la représentation aux contours plus ou moins naïvement précis que s’en font les croyants que le dédain prétentieux de l’esprit-fort méconnaissant la genèse et le développement logiques de telles croyances.

Inutile de s’appesantir davantage sur l’illusion de ceux qui, considérant la religion comme une étape du développement mental de l’homme, s’imaginent la voir s’affaisser prochainement au contact de l’électricité ou du radium. Mais l’évolution à laquelle nous venons de faire allusion n’autorise-t-elle pas à penser que le monde est en marche vers un état de choses nouveau : la religion sans Églises ou, à tout le moins, des Églises sans prêtres, sans catéchisme et sans cérémonies ?

De la religion sans Églises, c’est-à-dire sans groupements, on pourrait penser ce que Lavater disait de la morale : « La morale c’est la diète. Celui qui a faim et soif veut un aliment et une boisson. » Cela revient à indiquer que toujours on verra des hommes dont l’espérance est vacillante se rapprocher de ceux dont l’espérance est ferme afin de recevoir d’eux un réconfort. Telle est, parmi plusieurs causes de recrutement des groupes religieux, la plus solide, la plus digne aussi, celle qui assure le prestige et la permanence de ces groupes.

Dès qu’ils se forment, des chefs s’y révèlent, convaincus, exaltés, qui entraînent les autres, les dirigent et deviennent des sortes d’intermédiaires entre la terre subie et le ciel entrevu. Ainsi nait le sacerdoce. Sans doute le caractère du prêtre se modifie ici et là. Non seulement il diffère d’une Église à une autre mais il diffère d’une période à une autre du développement d’une même Église. Reportons-nous aux élections sacerdotales du christianisme primitif, ces élections souvent brusquées par l’intervention impétueuse des fidèles. Qui reconnaitrait dans de pareilles mœurs, le catholicisme actuel ?… En vérité, il ne peut exister d’Églises sans prêtres et lorsque sont issus, soit de l’initiative d’une pensée individuelle inquiète soit d’un malaise social, quelques uns de ces groupements à demi-philosophiques, à demi-religieux qu’on a qualifiés d’« Églises laïques » et auxquels manquait précisément pour durer le lien d’une espérance bien définie, les pontifes y sont de suite apparus et parfois, avant même que le Credo n’eût reçu sa formule officielle.

Tout chef religieux se sent inspiré de Dieu. Considérez le fait sous cet angle absolument naturel et vous n’aurez plus la tentation de tourner en ridicule qu’un dogme soit né de la révélation. Qu’est-ce que la révélation sinon une inspiration ?… Mais, en ces matières, les mots exercent une tyrannie incroyable. Tel admettra parfaitement qu’il y ait eu dans l’histoire troublante de l’âme humaine de grands « initiés » qui sourira de pitié à l’énoncé d’une vérité « révélée ». Au fond quelle différence y a-t-il donc entre ces expressions ? Initiation, inspiration, révélation sont des termes à peu près similaires impliquant une communication directe ou indirecte, intense ou effacée entre l’homme et la divinité.

L’inspiration ne peut demeurer vague au sein d’une Église. La nécessité d’instruire des catéchumènes exige que la doctrine prenne corps, soit codifiée. De là, le catéchisme. Cherchez bien. Vous verrez que toutes les Églises en possèdent. C’est que ces institutions découlent les unes des autres. De même que l’espérance de l’au-delà implique l’Église, l’Église engendre le prêtre et le catéchisme. Elle engendre aussi le culte. Et ce serait une grande erreur de croire que le culte évolue nécessairement vers la simplification des cérémonies et que les formes y vont en diminuant d’importance. Il y a plusieurs motifs pour qu’il n’en soit pas ainsi. Les cérémonies religieuses ont facilement un caractère esthétique qui séduit. En second lieu, elles soulignent bien mieux que la doctrine le caractère ethnique ou national d’une Église. Par conséquent l’art et le patriotisme leur servent de soutiens naturels. Mais il y a encore un autre point de vue à considérer. Le sermon c’est-à-dire le commentaire oral de la doctrine, formulé du haut de la chaire, n’a d’action que pour autant que le commentateur domine ses auditeurs par sa science ou son intelligence et c’est là une condition que la diffusion de la culture réalise de moins en moins fréquemment. Le respect voulu d’un auditoire pour le caractère sacré de celui qui parle ne saurait empêcher de s’exercer une critique aiguisée par la connaissance ou la réflexion. Or les rites ne prêtent guère à critique, chacun étant libre en son for intérieur d’en interpréter les aspects de façon plus ou moins littérale ou symbolique. L’individualité se meut, en somme, avec une bien plus grande aisance dans cette sphère que dans celle du dogmatisme.

Aussi bien le ritualisme est partout. Les hommes l’introduisent en quelque sorte inconsciemnent au sein des institutions les moins faites pour le contenir. De modestes célébrations civiques en sont imprégnées. Par quelle aberration reprocherions nous aux groupements religieux, traditionnalistes par essence et obligation, de sacrifier au ritualisme quand un groupement quelconque y verse si aisément ? Mais voilà encore ce travers déjà dénoncé tout à l’heure. Dès que le caractère religieux se manifeste quelque part, les poids et mesures changent. On jauge de façon différente. Les abus à peine relevés dans d’autres domaines prennent ici figure de scandale, comme si toute Église devait participer du caractère parfait du Dieu qu’elle honore. De ce que les hommes s’assemblent pour honorer Dieu, s’ensuit-il donc qu’ils cessent d’être des hommes ?

Les « retours païens » sont des accidents inévitables de la vie des Églises. Le paganisme est à l’idolâtrie, un peu ce que le catholicisme est au trafic des indulgences. Dans les deux cas, il y a eu déformation. En réalité, le paganisme ne consiste pas en l’adoration de quelques divinités plus ou moins grossières, installées par l’imagination des peuples dans un Olympe de fantaisie. Il ne faut pas non plus l’identifier avec l’institution des augures et le répugnant usage de consulter les entrailles fumantes des victimes. Dans son principe fondamental, le paganisme est exactement le culte de l’humanité, ou mieux le culte de la vie présente. Comme tel, il est indestructible. Sa réapparition périodique est pour ainsi dire un phénomène nécessaire. Il est infaillible, en effet, qu’incité par l’idéalisme religieux à chercher un point d’appui extérieur à son existence actuelle, l’homme n’en vienne à réagir, par moments, contre une semblable impulsion. Il se répète alors ce proverbe bien connu en lequel se reflète le bon sens populaire : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ; bon sens court, mais difficile à réfuter. L’esprit animal contraint et dominé se rebelle d’autre part et dès que les Églises ont, par leurs exigences, quelque peu lassé l’attention publique et abusé de la ferveur des fidèles, une réaction fatale intervient : non plus vengeresse et violente comme au temps d’autrefois, mais ironique et impertinente. L’indifférence alors prévaut. La foule ne se détourne pas complètement des autels mais elle ne s’en approche plus que distraitement. Son intérêt, sa passion sont autre part. La vie future a soudain reculé dans un lointain brumeux et l’homme, s’émerveillant devant lui-même, se demande s’il n’est pas naturel et normal de jouir premièrement des biens qui l’entourent plutôt que de les négliger en vue d’en mériter d’autres dont le caractère problématique le frappe et l’inquiète. Tels sont le sens et la genèse de toutes les réactions païennes qui interviennent en quelque sorte fatalement. Si l’on voulait bien se donner la peine d’y réfléchir et d’en comprendre le pourquoi et le comment, on cesserait de s’indigner contre de tels mouvements lorsqu’ils se produisent, de les dénoncer avec une virulence inutile et de les maudire comme portant atteinte à la morale générale, ce qui n’est pas toujours le cas. Ce sont le plus souvent des crises d’équilibre, nécessaires au raffermissement de la santé humaine. Du moins l’admettront ainsi tous ceux qui n’aspirent point à cet universel ascétisme que glorifiai un chrétien d’ordinaire mieux inspiré lorsque, prônant le célibat et ses conséquences, il en venait à s’écrier : le monde finirait ?… Eh ! le beau malheur ! parole qui, même du point de vue chrétien, constitue une manière de blasphème.

Nous avons dit que le paganisme moderne n’était pas violent. Il ne tend pas à supprimer les Églises : il les écarte. Celles-ci ont donc toute latitude pour s’organiser en vue de reconquérir l’influence perdue. Tout naturellement leurs prétentions — excessives la veille encore — s’abaissent. Le ton de leurs objurgations s’atténue. Elles se défendent de mépriser la vie et la jouissance légitime des biens de ce monde. Ceux qui font, en leur nom, de telles déclarations sont le plus souvent sincères parce qu’ils se trouvent eux-mêmes influencés de façon inconsciente par la réaction générale qui s’opère autour d’eux.

Les « retours païens » ont une grande importance historique. Ils aident beaucoup à suivre dans le passé les courbes d’évolution de l’esprit humain. On ne les discerne pas toujours aisément surtout lorsqu’ils ne s’accompagnent d’aucun mouvement iconoclaste. Mais l’historien doit s’attacher à en retrouver les traces ainsi que des périodes de « pénitence » qui les suivent d’ordinaire. (Tous ces termes sont trop hauts en couleur pour caractériser des nuances subtiles mais il n’y en a point d’autres). La « pénitence » dont nous voulons parler reste intérieure ; elle s’affirme en une sorte de tendance à rentrer en soi-même, en un mélange d’inquiétude, d’émoi, de sévérité. Ces allées et venues de l’âme font partie du grand mouvement de balancier auquel est vouée l’humanité.

À côté de ces réactions collectives qui passent à la façon de grandes brises sur l’océan, interviennent les émancipations individuelles et ces émancipations se classifient d’une quadruple façon. Ou bien elles demeurent internes, l’émancipé se soustrayant au contrôle intime de l’Église à laquelle il appartient, sans juger nécessaire de rompre les liens extérieurs qui l’y rattachent ou bien la rupture s’affirme publiquement et s’étend aux formes les plus anodines et les plus usuelles du culte. D’autre part l’émancipé s’installe dans le doute et se contente, tant bien que mal, de l’incertitude qui règne définitivement dans son esprit, à moins que son effort de conception ou de raisonnement ne le conduise à la paroi terminale de la certitude négative, c’est-à-dire du matérialisme intégral. Telles sont les différentes modalités sous lesquelles l’homme s’échappe individuellement des Églises.

Pour en juger équitablement, il faut accepter le principe supérieur et essentiel que la Foi n’est pas un mérite. Or c’est là un point que la Doctrine a évité souvent de fixer, mais que les fidèles, dans la plupart des Églises, ont interprété dans le sens affirmatif, en considérant par conséquent la Foi comme un mérite. « Vous êtes sauvés par la foi et cela ne vient pas de vous ; c’est un don de Dieu », dit l’apôtre Paul (Éph. II 8). On peut arguer que si Dieu vous fait ce don, c’est que vous en êtes digne et qu’ainsi vous l’avez mérité. Mais ce sont là subtilités théologiques dont la vie sociale ne peut s’accommoder. Vous ne pouvez faire grief à un homme de n’avoir point la Foi. C’est un tel grief précisément qui a fait germer dans le passé les intolérances et les persécutions envers les non-croyants, et la paix religieuse ne peut régner dans un État où l’on professerait ouvertement que la Foi est un mérite.

Un second point à considérer, c’est que toutes les Églises sont à deux degrés, si l’on peut ainsi s’exprimer et qu’il en a toujours été de la sorte, hormis peut-être à de certaines brèves périodes d’exaltation religieuse où les fidèles se trouvaient n’avoir qu’une âme et qu’un cœur. En vain a-t-on essayé, par exemple dans certaines communautés protestantes, de réaliser une religion de niveau à laquelle il faudrait, comme plate-forme, une égalité mentale correspondante. Toute Église comporte la cohabitation de tendances symbolistes et de tendances superstitieuses. Une Église est un agrégat humain où, par conséquent, l’inégalité intellectuelle se reflète avec ses aspects essentiels. Le même dogme qui, chez un fidèle d’esprit cultivé, représentera une idée morale d’un ordre élevé agira sur le fidèle peu cultivé dans le sens de l’attachement à une pratique littérale.

Ceci étant, revenons à notre distinction de tout à l’heure. L’homme dont l’émancipation demeure intérieure participe du respect que nous réclamons pour les adhérents convaincus de l’Église à laquelle il appartient. S’il est séparé de cette Église par le doute ou par une certitude négative, rien n’en transpire au dehors. C’est affaire à sa conscience. La société le classe parmi les croyants.

Dès que l’émancipation se révèle à l’extérieur, on est porté à lui refuser le droit de cité qu’elle réclame. C’est que l’incroyant, par là même qu’il tient tête à la majorité de ses concitoyens, est facilement enclin à la violence et au prosélytisme. Tout aussitôt on le soupçonne d’obéir à des arrière-pensées intéressées, à des ambitions politiques, à des rancunes mauvaises. Sans doute les mêmes mobiles inavouables actionnent trop souvent le prosélytisme inverse. Les exploits du cléricalisme politique l’ont maintes fois révélé. Mais il est certain aussi que, sous cet habit, ils choquent moins. On s’attend bien à voir quelque intolérance cheminer côte à côte avec une foi tapageuse sinon ardente. De l’homme qui se proclame « libre-penseur », on tend au contraire à exiger une sorte de sérénité indulgente vis-à-vis de la « crédulité » de ceux dont il s’est séparé.

Or cette sérénité existe, et elle est moins rare qu’il n’y paraît. Là où elle existe, elle est infiniment respectable. « Oh ! comme nous savons peu ce qui se passe au fond de l’âme d’un homme dont l’opinion diffère de la nôtre… Ô amour, toi seul sais combien noble, combien pur, combien grand devant Dieu est plus d’un sceptique. » Ainsi parlait un croyant. L’émancipé qui avoue son état d’esprit ne peut être jugé pour celà repréhensible. Sans blâmer celui qui, pour des raisons souvent très défendables, maintient des liens apparents avec les coreligionnaires dont il ne partage plus les espérances, on doit encore moins en vouloir à celui qui a la franchise et le courage de proclamer la rupture de tels liens. Mais c’est d’après l’usage qu’il fera de sa liberté qu’il conviendra de l’apprécier.

Cette liberté est en général, chèrement payée. Elle comporte l’isolement pendant la vie et la désespérance en face de la mort.

L’isolement est plus ou moins complet mais-il est fatal. On s’imagine qu’avec le progrès des sciences, le nombre des émancipations individuelles a énormément augmenté. C’est une erreur. À l’époque présente, nous traversons un de ces retours païens dont il a été question dans les pages précédentes. L’indifférence domine. Or l’indifférence, ce n’est ni la certitude négative, ni même le doute réfléchi et accepté. Ces états là, certitude négative ou doute réfléchi, supposent que l’homme ait passé en revue les problèmes fondamentaux de l’existence : destinée, responsabilité, relativité… et jugé satisfaisantes les solutions offertes par le matérialisme. Un pareil examen n’est pas à la portée de tous ; il suppose une vaste culture, des loisirs de pensée, de l’indépendance et une certaine fermeté d’esprit. N’est-il pas plus simple et plus réconfortant tout à la fois de professer — sans devoir, pour cela, recourir au surnaturel — que Dieu se sert pour exécuter son plan providentiel, des lois naturelles qu’il a lui-même établies ?

Du reste, si loin que soit poussé l’examen, l’éclaircissement qu’il peut fournir cesse au point où se fait sentir la limite des capacités cérébrales. N’y a-t-il pas des certitudes incompréhensibles ? La notion de l’espace sans limites dans lequel se meuvent les astres, n’est-elle pas à la fois évidente à nos sens et inacceptable à notre raison ?… Ainsi subsiste une sorte de mystère général planant sur les choses. Autour de ce « culte du feu » voltigent peut-être pour le libre-penseur, et comme à son insu, de très vagues espoirs…

Dans ces conditions les émancipations individuelles ne risquent pas d’être bien nombreuses et l’émancipé qui se proclame tel est voué à un isolement redoutable. Cet isolement s’accentue nécessairement à mesure que « l’ombre s’étend sur la montagne ». Il lui arrive de donner lieu alors à l’exaltation d’un sentiment très particulier envers le prochain, la vie et soi-même. Le croyant qui approche du terme de son existence terrestre ne se dévoue que pour acquérir des mérites, mais ses semblables ne l’intéressent plus en tant que collectivité. Que chacun songe à son salut. Lui ne veut plus penser qu’à Dieu dont il sent la venue prochaine. Il y a là une sorte de saint égoïsme qui n’est pas sans grandeur, mais qui souvent dessèche et durcit l’âme. Par un effet inverse, l’incroyant près de quitter la vie se rattache à celle des autres qui, seule, va prolonger la sienne. L’espèce de panthéisme chimique que lui découvre la science moderne l’y rattache d’un autre côté par la notion des transformations de la matière. Tandis que la vanité du monde apparaît de la sorte au croyant, sous un aspect de plus en plus précis, sa beauté s’impose à l’incroyant avec une force croissante ! Les tendances à l’altruisme qui sont déjà en lui s’avivent et se colorent. Son sourire prend parfois une douceur et un charme qui surprennent et qui émeuvent ceux qui l’approchent. Ainsi s’explique la rencontre de voyageurs qui s’en vont vers le néant d’un pas tranquille et qui, ayant conservé la chaleur du cœur et acquis l’indulgence des lèvres, laissent derrière eux une impression inoubliable. Pour ceux-là aussi ne convient-il pas de réclamer le respect de tous ?