Ouvrir le menu principal

L’Éducation des adolescents au XXe siècle/Volume III/AVANT-PROPOS

< L’Éducation des adolescents au XXe siècle‎ | Volume III

Félix Alcan (Volume IIIp. 7-17).

Avant-Propos


En étudiant les conditions de l’éducation des adolescents au xxe siècle, je me suis constamment laissé guider dans mes recherches par la notion des besoins présents. Les théories pédagogiques sont chose séduisante mais vaine. On y verse d’autant plus volontiers qu’il s’agit d’élaborer des règles pour le gouvernement non point d’un être déterminé mais d’un être en espérance dont, en somme, on ignore les capacités et les caractéristiques et chez lequel on se flatte que l’influence du maître réussira précisément à fixer ces caractéristiques de la façon souhaitée. Ce n’est pas là, du reste, une ambition déplacée mais pour autant que les idées et les efforts du maître seront en harmonie suffisante avec les tendances et les forces de l’époque. Or le pédagogue est facilement utopiste. Tandis que peu de courants peuvent être remontés, il croit qu’il aura raison des plus violents ; il s’inquiète uniquement de son idéal et point des circonstances.

La science de l’éducation doit évoluer largement avec l’humanité. Certes les grands principes qui lui servent de base demeurent identiques d’un siècle à l’autre. Toutefois ces principes eux-mêmes veulent pour agir efficacement être plus ou moins accommodés au goût et aux aspirations du jour. Tout éducateur qui ne tient point compte de cette évidente nécessité voue son entreprise à la stérilité. C’est pourquoi son premier dessein doit être de s’inquiéter des besoins présents pour y conformer la conception et la pratique de la tâche qu’il entreprend.

Nous avons reconnu l’impérieuse nécessité d’une éducation physique énergique et suivie. Cette nécessité est de tous les temps. Le nôtre cependant la subit d’une façon spécialement intense. Il se trouve que le développement musculaire et l’entraînement corporel constituent pour les adolescents d’aujourd’hui à la fois la sauvegarde morale la plus active et la mise en valeur la plus féconde de leur personnalité. La constatation de ces faits conduisait à chercher dans la notion utilitaire le meilleur sinon le seul stimulant efficace en matière d’éducation physique. Une pareille notion toutefois, lorsqu’elle fut formulée pour la première fois[1], parut heurter les habitudes acquises. Il me sera permis de faire observer qu’après plus de quatorze années écoulées, plus rien ne subsiste des hostilités du début. La doctrine de la « gymnastique utilitaire » s’est répandue à travers le monde entier, renversant les divers préjugés qui se dressaient sur sa route. Désormais cette doctrine a pénétré les milieux qui semblaient le moins accessibles et inspire plus d’un faiseur de système. Les techniciens du sport ont également eu recours à ses enseignements et les applications qu’ils en ont tenté les ont satisfaits le plus souvent.

J’ai confiance qu’il en sera de même pour ce qui concerne la doctrine exposée sous le titre d’« analyse universelle » et qui a fait l’objet de la deuxième partie d’une trilogie dont je présente en ce moment au lecteur la troisième et dernière partie. Alors qu’en éducation physique, le besoin dominant était celui d’un stimulant sans lequel l’effort corporel risquait de n’être ni énergique ni constant, l’éducation intellectuelle de l’adolescent s’est révélée comme manquant avant tout de cette clarté centrale que ne sauraient suppléer les multiples flambeaux de connaissances isolées, sans lien entre elles.

La pensée révolutionnaire qui m’a amené à proposer la substitution de l’analyse à la synthèse comme procédé général d’enseignement secondaire ne pouvait être accueillie tout d’abord que d’une façon dédaigneuse ou hostile par tous ceux dont elle dérange les traditions ou compromet les intérêts. Mais l’obligation ne saurait manquer de s’en imposer peu à peu. Quiconque a véritablement souci de l’avenir éprouvera l’urgence d’une réforme propre à rétablir la compréhension d’ensemble jadis existante et qu’a détruite l’émiettement des programmes, résultat forcé du progrès scientifique. Pour le bien de l’esprit comme pour la paix sociale, il faudra bien en venir à l’introduction, entre l’enseignement primaire agrandi et l’enseignement supérieur spécialisé, d’une ère d’idées générales concernant le monde matériel au milieu duquel nous vivons et l’humanité qui nous a précédés et qui nous entoure.

Ayant abordé ces sujets graves et pressants dans les précédents volumes, j’en viens maintenant à l’éducation morale qui, elle aussi, accuse le besoin d’un principe réformateur et régénérateur. Non pas qu’elle mérite les reproches que lui adressent de droite et de gauche de perpétuels mécontents. Autant qu’à bien des époques et plus qu’à d’autres, les bons sentiments sont aujourd’hui répandus et, si l’on y regarde de près, on s’aperçoit qu’en face de telles contraintes morales qui se sont relâchées, d’autres sont nées que nul n’avait songé à s’imposer jusqu’alors. Mais, dans ce domaine, aspirations et tentatives manquent de coordination. Elles se dépassent, se heurtent, s’annihilent. Il leur faudrait une idée régulatrice, propre à les diriger et à les discipliner.

À défaut d’une foi commune, impossible à réaliser dans le monde moderne si tant est du reste qu’elle ait jamais existé autrement qu’en apparence et plus ou moins imposée par la force, on a fait appel à la tolérance dont beaucoup n’ont pas renoncé à vanter les bienfaits et s’indignent d’entendre constater l’évidente faillite. Cette faillite était dans la nature des choses. Rien de solide ne se fonde sur du négatif. Et la tolérance est par excellence une vertu négative. Le principe supérieur auquel il conviendrait de recourir doit avoir toute la largeur de la tolérance sans son habituelle froideur et toute la fécondité de la foi sans son étroitesse ou son intransigeance fréquentes.

Entre la tolérance et la foi, il y a place pour le « respect mutuel ».

Et précisément le « respect mutuel » convient aux sociétés démocratiques dans une si grande mesure qu’à peine peuvent-elles s’en passer sans risquer de verser dans l’anarchie. Les révolutionnaires français sentaient cela lorsqu’à côté des mots : liberté, égalité, ils plaçaient pour les corriger et pour compléter leur devise, le mot : fraternité. Mais c’est trop exiger des hommes. La fraternité est pour les anges. Le respect mutuel représente ce que l’on peut sans exagération réclamer de l’humanité. Il paraîtra étrange qu’ayant osé aller jusqu’à ce maximum utopique, on ne se soit point ensuite rabattu sur un minimum raisonnable. Mais en dehors de la tendance qui nous porte souvent à concevoir l’utopique plus aisément que le raisonnable, la doctrine du respect mutuel a ceci contre elle qu’elle exige la connaissance mutuelle. La tolérance qui n’est après tout qu’une forme de l’indifférence peut régner entre gens qui s’ignorent. Le respect ne s’établira qu’entre gens qui se connaissent.

Admettre de prime abord cette distinction et la placer en évidence équivalent à prévoir toutes les difficultés, toutes les oppositions, toutes les coalitions que le « respect mutuel » doit rencontrer en face de lui, principalement lorsqu’il s’agit d’éducation morale. Car les groupements qui s’attribuent la direction en cette matière sont pour la plupart, il faut l’avouer, retranchés en leurs opinions comme en des forteresses et les églises les plus vertueuses ont toujours eu un trop grand intérêt à s’isoler et à se méconnaître les unes les autres pour n’avoir point cédé à un tel penchant. Le pouvoir civil les a souvent obligées à se tolérer. Il serait impuissant à aller au delà. L’opinion publique seule y parviendra le jour ou les convictions individuelles se superposant détermineront dans ce sens un de ces grands mouvements qu’on dirait doués de la formidable puissance des marées.

Ce jour est encore lointain mais sa venue est fatale. L’évolution actuelle nous achemine visiblement dans cette direction car elle tend à abaisser les barrières et à multiplier les contacts facilitant ainsi la connaissance réciproque et en faisant naître le désir. D’ailleurs il serait bien regrettable qu’il en fût autrement car, je le répète, seule la diffusion des sentiments et des habitudes de respect mutuel pourra vivifier l’éducation morale que la diversité des croyances et l’inégalité des conditions ne permettent point d’unifier et que la pratique de la simple tolérance conduirait à une redoutable léthargie.

Telle est la pensée fondamentale dont s’inspire ce petit livre. Il va de soi qu’il n’a rien d’un traité didactique et se borne à assembler des réflexions et des suggestions propres à créer ou à fortifier la conviction du lecteur. Aussi bien la doctrine du Respect mutuel ne pourra jamais être codifiée. On ne pourra ni la condenser en préceptes précis ni l’appuyer sur des sanctions. C’est un état d’esprit à répandre, ce n’est pas une législation à promulguer. Le livre est fait à l’image de la doctrine.

  1. En 1901 dans divers journaux notamment le New York Herald, en 1902, dans deux conférences organisées à Paris par l’Association des Professeurs de gymnastique et par le Touring Club de France. Je rappelle ces dates puisqu’on m’y oblige ce dont au reste je n’aurai garde de me plaindre. La valeur d’une idée se reconnaît au grand nombre de ceux qui rétrospectivement, en réclament la paternité.