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L’Éducation des adolescents au XXe siècle/Volume III/Chapitre II

Félix Alcan (Volume IIIp. 49-72).

Le Respect des Conditions

Certains trouvent l’inégalité des conditions naturelle ; elle est inévitable, ce qui est bien différent. L’homme doit en prendre son parti socialement mais jamais moralement. Celui qui en prend son parti moralement n’est pas digne du nom d’homme.

La « condition » ne se confond pas avec la « profession ». La profession est un fait ; la condition est une estimation. C’est en quelque sorte, l’angle conventionnel sous lequel s’envisage la situation sociale de l’individu. On a cherché à établir, sur ce terrain comme partout, des classifications ; l’intellectualisme a distingué la profession dite libérale de la profession dite manuelle ; la politique a trouvé son intérêt à opposer le capitaliste au prolétaire… Ces points de vue sont fragmentaires, donc incomplets. En réalité, nous n’apercevons pas d’éléments de démarcation nettement déterminés. Mais serait-il donc avantageux d’en découvrir ? Cela ne ferait qu’accentuer les divisions et rendre plus âpres les antagonismes.

Ces divisions et ces antagonismes ont, avec les siècles, peu changé de forme ou d’aspect. Rien ne permet de penser qu’ils disparaitront jamais. L’inégalité en effet n’apparaît pas seulement comme un mal dont l’homme ne saurait avoir raison mais comme un mal sans lequel il ne saurait vivre. L’ambition, l’esprit de lutte et de concurrence semblaient à nos ancêtres une sorte de privilège à rebours, la rançon de notre suprématie sur l’animal. La nature, par contre, leur apparaissait comme un règne harmonieux et paisible ; ils en opposaient le doux mécanisme au heurt brutal des passions humaines. Or aujourd’hui ce naturisme romanesque n’est plus de mise car les découvertes de la science nous ont révélé que tout ce qui vit obéit à cette même loi de guerre d’où découle fatalement la loi d’inégalité.

La guerre en effet crée des vainqueurs et des vaincus et la postérité du vainqueur bénéficie de l’héritage de la victoire de même que l’héritage de la défaite pèse sur la postérité du vaincu, principe injuste évidemment si on en considère les conséquences du point de vue de l’autonomie morale de l’individu mais principe inéluctable contre lequel il serait enfantin de perdre son temps à disputer.

Le vaincu de la vie, c’est celui dont la subsistance est précaire, qui vit au jour le jour ; le vainqueur est celui dont le lendemain est assuré. Ici du moins nous pouvons établir une démarcation sans hésiter car ce « souci du lendemain » fut la base du repos et le but du labeur humains depuis l’âge des cavernes jusqu’à notre civilisation présente. Nous touchons là une des assises inébranlables de l’humanité.

Il est logique et obligatoire que le vaincu aspire à la victoire et s’efforce de la remporter à son tour de même que le vainqueur travaille à conserver ce qui lui est venu par elle. De là une action et une réaction constantes de l’un sur l’autre.

L’action du vainqueur sur le vaincu s’exerce en somme de deux façons ; ou bien le premier réussit à inspirer au second la résignation à son sort, ou bien il le contente provisoirement par l’exercice de la bienfaisance. S’il échoue, la réaction du second s’exerce à son tour sur le premier soit par la violence du mouvement révolutionnaire soit par l’organisation d’un régime légal de redressement compensateur lequel ne peut s’établir et se maintenir que par l’union étroite de tous les intéressés. Examinons ces différents cas qui se sont si fréquemment reproduits dans l’histoire du monde qu’on peut les envisager comme en constituant toute une portion et non la moins importante.

La résignation est une vertu facile à préconiser, difficile à pratiquer, du moins volontairement. Mais il advient que, très souvent, sa pratique est involontaire. La résignation sociale s’établit par lassitude, par exemple à la suite de tentatives de révolte infructueuses et ayant abouti à des insuccès répétés. Si à cette lassitude se superpose la prédication, on conçoit qu’un effet durable soit produit et c’est ainsi que les périodes résignées abondent dans les annales de toutes les nations, anciennes et modernes.

Tous les clergés d’églises établies ont préché et continuent de prêcher la résignation parce que c’est une vertu éminemment religieuse, si l’on ose ainsi dire, et qui ajoute un relief certain à la compensation des biens futurs dont presque toutes les églises font espérer la possession à leurs fidèles. Mais, parmi les maux auxquels ceux-ci sont invités à se résigner, figure naturellement l’inégalité des conditions. Et ceux que cette inégalité favorise apprécient grandement, celà va de soi, le renfort que la religion se trouve apporter de la sorte à l’état de choses dont ils bénéficient. Là aussi, il faut bien prendre garde de ne point s’indigner en face de phénomènes qui s’enchaînent avec une parfaite logique. Le paradoxe apparent devient d’autant plus flagrant quand il s’agit d’une religion comme le christianisme à laquelle l’égalité évangélique sert ou plutôt est censée servir de base. Avouons le, il n’est pour ainsi dire pas une des grandes agglomérations nationales se réclamant aujourd’hui du christianisme qui ne tourne le dos à l’Évangile. Cette bizarrerie s’explique par le fait que l’Évangile intégralement appliqué serait destructif de toute société et, d’ailleurs, celà ne doit pas nous détourner de constater tout le bien social qu’a engendré l’esprit évangélique que nous allons retrouver sur le terrain de la bienfaisance et qu’il sera permis alors de louanger selon ses justes mérites. Mais enfin, il n’en est pas moins vrai que la vie future et ses espérances constituent un thème facile à utiliser pour justifier et faire accepter par ceux qui en souffrent l’inégalité sociale d’ici-bas. Encore une fois ne nous indignons pas si, sur ce terrain, de fréquentes et solides alliances se sont nouées entre « l’autel et le capital ». Cela est vieux comme le monde et fatal comme la Destinée.

À la résignation, la révolte succède volontiers. Et ce n’est pas d’hier non plus. Toutefois les mouvements révolutionnaires n’ont pas tous une origine sociale. Une certaine école historique s’est fourvoyée en voulant établir que des questions d’alimentation se trouvaient à l’origine de toute insurrection et même de toute guerre. Rien n’est plus inexact. Cette thèse ne conduit pas seulement à de grandes erreurs en histoire, elle aboutit à une grosse erreur en philosophie car elle abaisse l’humanité en retranchant du nombre des mobiles qui décident des actes collectifs ceux qui sont nobles et désintéressés. Il est consolant au contraire de recueillir, en étudiant les annales des peuples les plus divers, anciens et modernes, orientaux et occidentaux, tant de témoignages de la puissance directrice et motrice de l’Idée. La nation dont on a le plus dit qu’elle suivait le culte exclusif du dollar est, de nos jours, l’une de celles dont il est le plus malaisé de comprendre l’évolution si l’on ne fait dans son passé la juste part des sentiments qui présidèrent à sa fondation et aux phases décisives de son développement.

Mais, d’autre part, la liste est copieuse, le long des siècles, des soulèvements ayant un caractère très net de revendications sociales, formant pour dire le mot, des épisodes de l’éternelle « guerre des classes ». Ce mot joue actuellement le rôle d’épouvantail… Pourquoi ? Il énonce un fait. La guerre des classes a toujours été. Elle découle inévitablement de la coexistence des deux catégories humaines dont nous parlions tout à l’heure à savoir la catégorie de ceux dont la subsistance est précaire et la catégorie de ceux dont le lendemain est assuré.

On dit bien : les intérêts de ces catégories sont solidaires. Une expérience séculaire l’enseigne en effet mais si les intérêts sont solidaires, les aspirations ne le sont pas. Et à moins de recourir au procédé qu’avait utilisé la civilisation antique — l’esclavage — aucune organisation sociale ne saurait se prémunir contre les chocs en retour des rancunes engendrées par l’inégalité des conditions. Il en est donc de la guerre entre les classes, comme de la guerre entre les nations. De longues périodes de paix et d’entente peuvent la rompre et l’interrompent effectivement. Mais il n’apparaît pas que les parties en conflit puissent aspirer à autre chose qu’à un modus vivendi, dont la durée sera plus ou moins éphémère selon que les conditions en seront plus ou moins appropriées aux circonstances, aux tendances et aux besoins de l’époque.

Les tentatives de révolution sociale sont presque toujours vouées à de rapides échecs. Ce qui est très aisé à comprendre. La révolution politique vise, ouvertement le plus souvent, à des déplacements de partis. Les programmes d’action y recouvrent presque toujours des ambitions personnelles réunies en faisceau pour la satisfaction d’intérêts communs. Et pratiquement ce sont les hommes qui changent bien plus que le système, et la forme bien plus que le fond des institutions. La révolution politique peut parfois s’accomplir dans un calme relatif et sans rencontrer de fortes résistances ce qui permet à ceux qui la dirigent de ne point commettre de trop fâcheux excès. Il en va autrement de la révolution sociale. Celle-là est toujours excessive parce qu’elle est dirigée contre la propriété et non contre le pouvoir. L’homme accepte de renoncer à sa part du gouvernement, mais il se défend unguibus et rostro dès que ses biens personnels, son argent, sa terre sont menacés. Or l’excès n’engendre jamais de stabilité et appelle forcément une réaction qui s’affirme d’autant plus violente que l’action s’est dessinée avec plus de vigueur. C’est le jeu des vagues sur l’océan.

Le leader des mouvements de revendication sociale sait cela et c’est pourquoi à la révolution, il préfère le plus souvent les voies légales, surtout s’il sent en lui-même les qualités de souplesse, de patience, de subtitilité qui lui donneront quelque chance d’y réussir. La difficulté ici, c’est l’union à réaliser et le danger, c’est le transfuge qui, détaché de la cause commune par les avantages personnels qu’il a réalisés en la servant, abandonne ses compagnons de lutte et passe à l’ennemi pour les conserver. Quand nous voyons des faits de ce genre se produire sous nos yeux, nous leur attribuons volontiers un caractère exceptionnel mais, bien au contraire, il s’agit de cas habituels qui se sont reproduits à chaque essai de reprise légale exercée par les non-possédants sur les possédants. De tels essais supposent une longue période de préparation et d’organisation et plutôt une série de petites batailles s’enchaînant l’une l’autre qu’une seule bataille, violente et brève. Surtout il y faut de très nombreuses troupes, une armée véritable et bien disciplinée. Une armée ne se forme ni ne s’entraîne en peu de temps. Il faut la recruter et ensuite l’exercer. Il faut des chefs et des fonds. On trouvera le dévouement et aussi l’argent. L’idée est de celles qui peuvent engendrer de l’enthousiasme et inspirer l’esprit de sacrifice. La cotisation minime se mue par le nombre de ceux qui l’acquittent en trésor de guerre et il n’est pas rare que les généraux qui dirigent le tout fassent preuve d’abnégation et d’intégrité. Mais il est inévitable aussi qu’autour de tout ce mouvement et dans son sein, ne se trouvent des hommes qui en tirent profit. Leur absence de scrupules, aidée par les circonstances, les porte au pinacle. Et dès qu’ils s’y trouvent, leur point de vue change ; ils n’aperçoivent plus les choses sous le même aspect que ceux dont ils sont censés représenter les appétits. Devenus eux-mêmes des possédants, ce n’est que par leur habileté d’équilibristes qu’ils demeurent les délégués des non-possédants. Et on conçoit qu’une semblable situation ne puisse être durable.

Le mécanisme social de l’univers civilisé nous apparaît ainsi sous la figure d’un sablier, au dedans duquel la Démocratie travaille à établir l’égalité, sans autre perspective certaine que d’aboutir un jour au retournement du sablier. Ou du moins il en serait ainsi si une donnée morale ne venait modifier l’âpre certitude de ce destin. Et cette donnée morale, c’est l’intervention de ce que nous avons appelé tout à l’heure : la bienfaisance.

Il convient d’écarter de notre vocabulaire les expressions usuelles et qu’on a opposées l’une à l’autre de « charité » et de « solidarité ». C’est ici une petite querelle de mots sur laquelle il ne vaudrait pas de s’attarder : mais à tort ou à raison, l’idée de charité comporte quelque chose d’un peu humiliant : la notion du surplus que le riche abandonne à l’indigent. Et d’autre part, l’idée de solidarité suppose l’existence d’une sorte de droit extrêmement vague sur lequel il est manifeste qu’on cessera d’être d’accord dès qu’on en voudra pousser l’analyse un peu loin. Si notre semblable a le droit de « ne pas mourir de faim » il a le droit à un peu plus que cela. Et où s’arrêtera son droit ?

La bienfaisance est la forme spontanée de l’entr’aide et je n’hésite pas à dire que, dans une démocratie moderne, voilà la seule condition formelle de stabilité et de progrès ; stabilité relative évidemment, progrès relatif aussi. Mais éléments bien supérieurs en tous cas à ce qu’on peut attendre de la « résignation » ou des entreprises de revendication, que celles-ci revêtent un caractère révolutionnaire ou qu’elles se maintiennent dans les voies légales.

La bienfaisance étant donc la forme spontanée de l’entr’aide s’exerce de deux manières : matériellement et moralement. Dans les deux cas, elle suppose un effort et, par là, celui qui l’exerce se différencie du pharisien de l’Évangile dont le geste n’en suppose aucun. L’effort matériel existe dès que le donateur se prive de quelque chose pour donner, ou dès qu’il prend une peine certaine pour que son obligé tire du bienfait reçu le maximum de profit. L’effort moral apparaît quand l’homme se penche vers celui qu’il veut secourir et lui apporte le réconfortant témoignage qu’il voit en lui un égal moins fortuné.

Si l’on examine les sept formules principales de civilisation qui se partagent le monde, à savoir : l’asiatique, la britannique, la française, la germanique, l’hellénique, l’hispanique et la slave [1] aperçoit que la bienfaisance est surtout prédominante au sein de deux de ces civilisations, la britannique et la slave, et que la première des deux est celle qui, pratiquement, en a organisé l’exercice de la façon la plus complète.

C’est en Angleterre, dans les classes moyennes, que l’épargne et le gain de chaque famille ont cessé d’abord d’être considérés comme devant être employés en totalité à l’accroissement de la fortune ou à l’agrandissement de la situation familiales. C’est aux Anglais qu’appartient l’initiative de s’être peu à peu détachés d’une conception si exclusivement cellulariste et d’avoir fait entrer dans leurs calculs individuels la préoccupation altruiste. Les États-Unis ont, par la suite, développé largement cette innovation, au point que souvent le père de famille américain s’est trouvé faire dans son héritage la part du bien public beaucoup plus vaste que celle de ses propres enfants, et cela sans que l’opinion en marquât la moindre désapprobation.

Les Anglo-Saxons ne se sont pas montrés moins enclins à pratiquer la bienfaisance moralement que matériellement. Il est très frappant de constater que le sentiment de la dignité humaine et de l’égalité morale des hommes, se manifeste aussi fortement dans la vie anglaise, malgré la persistance de hiérarchies compliquées, que dans la vie américaine plus complètement libérée qu’aucune autre de distinctions sociales, maintenues ailleurs par la loi ou la coutume.

Nous saurons, plus tard, à quel degré l’entr’aide a fécondé la civilisation slave. Dès à présent, nous apercevons la force immense qu’en tire la civilisation britannique, au point de vue de la stabilité et du progrès. Certes la paix sociale n’est nulle part absolue et aucune institution ne parvient à la préserver de tout ébranlement ; mais heureuses sont les nations qui parviennent à l’établir aussi solidement et à la maintenir pendant d’aussi longues périodes.

Parmi les professions essentielles, il en est deux qui n’ont pas bénéficié, en ce qui concerne la bienveillance mutuelle, des progrès du bien-être général. Les ouvriers ont vu, à bien des égards, leur situation s’améliorer, mais leurs rapports, avec ceux qui les emploient, ont été s’aigrissant de plus en plus. D’autre part, le service domestique est devenu inquiétant par le mélange d’indifférence et d’hostilité dont est aujourd’hui pénétrée l’intimité forcée qu’il comporte entre maître et serviteur. Ces deux points demandent à être brièvement étudiés.

On a tout dit sur les causes et le caractère de la tranformation subie par l’industrie et l’on connaît par là même les avantages et les inconvénients résultant de l’agglomération, dans de vastes usines, d’ouvriers spécialisés ; mais on ne réfléchit pas suffisamment à ce que peut produire le contact du luxe patronal avec le travail manuel sur lequel il s’appuie. Le luxe de nos jours s’affirme par des signes extérieurs ignorés du passé. Au fond de la mentalité ouvrière subsiste toujours quelque chose de la mentalité paysanne. L’ouvrier et le paysan envisagent sans jalousie l’édification d’une belle demeure entourée de vastes jardins. L’équipage et la parure font naître en eux des sentiments tous différents. L’abus des autos et de la toilette engendre l’envie mêlée de dédain, d’où sort finalement la haine.

D’un autre côté, l’ouvrier est mauvais juge du point où commence pour le patron le superflu. Et pourtant il s’érige en juge. Il ne comprend pas que le patron cesserait de donner un effort et de courir des risques considérables du jour où il ne serait pas assuré d’y trouver la satisfaction de certains besoins raffinés qui existent peu ou point chez ses ouvriers et prennent rang, chez lui, immédiatement après le boire et le manger. L’ouvrier, lui aussi du reste, a besoin d’un certain superflu dont on doit tenir compte en l’employant. C’est là le grand aliment de la guerre des classes : la question du superflu est celle sur laquelle on ne s’entend jamais parce qu’on néglige le plus souvent de la considérer, lui attribuant une importance secondaire. Un écrivain n’a-t-il pas soutenu que le nécessaire dans la vie ne comptait guère en regard du superflu ? Il ne faut pas rire de ce paradoxe. C’est l’honneur de la nature humaine d’en avoir fait une vérité.

De telle sources de malentendus sont assez sérieuses pour n’être pas aggravées encore par l’ingérence de la politique. Si le patron se croit investi de la mission de faire « bien voter » (c’est-à-dire pour le parti auquel il appartient) ceux qu’il emploie, la paix sociale autour de lui a toutes chances de se trouver définitivement compromise. La bienfaisance patronale doit s’exercer à la fois matériellement et moralement mais avec beaucoup de prudence et de discrétion. Les meilleures intentions y peuvent produire de détestables conséquences.

On a beau faire, le service domestique conserve toujours un certain relent d’esclavage ou de servage. Les temps et les pays où cette fâcheuse caractéristique s’est le moins fait sentir ne sont pas ceux où l’égalité théorique a dominé dans la législation, mais plutôt ceux où les mœurs patriarcales se sont affirmées avec le plus de force. C’est qu’alors le serviteur fait partie de la famille. Il y est connu, s’y sent protégé et, même chargé d’une besogne excessive, sa situation lui parait moins dure que ne l’est le régime de prétendue liberté qu’ont développé les habitudes modernes. Il n’est pas exagéré de dire que, dans les ménages vivant dans les villes et ayant plus de trois domestiques, il y a soixante-dix pour cent de maîtres ne connaissant rien de l’origine, de la vie antérieure, des déboires ou des projets de leurs domestiques et quarante pour cent ignorant jusqu’à leurs noms de famille. Un tel état de chose s’aggrave de la promiscuité que le système des « appartements » séparés tend à établir entre les domestiques des divers étages et de la dépravation qui naît des excès du luxe étalé sous les yeux et soutenu bien souvent par des moyens dont ils aperçoivent en détail le mécanisme peu respectable sinon tout à fait immoral. Il advient ainsi que, ne faisant rien pour les y aider, les maîtres réclament de leurs domestiques la pratique de vertus dont eux-mêmes se montrent incapables.

Certains, tout en déplorant qu’il en soit ainsi, n’aperçoivent à ce régime qu’un inconvénient minime parce qu’il s’agit d’un nombre restreint d’individus formant en quelque manière des groupes d’ilotes que leur profession voue à une sorte de déchéance mais qui n’exercent pas d’influence autour d’eux. Il y a là une erreur capitale. L’influence exercée par les domestiques ne peut être négligée. Sur les enfants de la maison elle apparaît considérable et se fait aussi sentir sur les adultes à travers les mille détails du contact quotidien.

Quant au caractère fatal de déchéance que revêtirait la profession, on ne saurait trop protester contre une théorie aussi démoralisante. L’aide et la sécurité apportées par le serviteur transforment souvent son rôle en celui d’associé. Près de l’homme voué à quelque vaste et beau labeur, près de la femme qui se dépense en bonnes œuvres, son concours peut devenir des plus précieux. Le service domestique participe directement en ce cas à un effort ennoblissant dont quelque honneur ne manque pas d’en rejaillir sur lui.

Les démocraties s’indignent volontiers de la survivance dans leur sein des aristocraties auxquelles elles ont succédé. Elles ne conçoivent pas cette survivance du moment que les privilèges sur lesquels s’appuyaient ces aristocraties ont disparu et ne voient plus que la puérile gloriole de se parer de vains titres. Elles sont encouragées dans leur dédain, à cet égard, par le fait que toute aristocratie déchue du pouvoir qu’elle détenait n’est plus défendue contre les usurpations, les fraudes, les parchemins fabriqués, les généalogies retouchées… tout ce qu’une sotte vanité peut inspirer aux gens avides de hausser leur propre médiocrité en la rattachant à un passé imaginaire. Ainsi, en temps de démocratie triomphante, la véritable aristocratie se trouve entourée d’une fausse aristocratie sans que l’opinion sache les bien discerner l’une de l’autre. Or ce qui constitue une aristocratie, ce n’est ni d’avoir exercé certains droits, ni même d’avoir rempli certains devoirs, c’est d’avoir longtemps vécu autour de certaines traditions. Ces traditions sont mêlées. Il en est qui satisfont de nobles instincts et d’autres qui consacrent des protocoles insignifiants ; il en est qui maintiennent d’utiles principes et d’autres qui ne font qu’entretenir de fâcheux préjugés. Mais telles quelles, leur ensemble est d’une belle allure. Il en résulte des façons de penser, d’apprécier, de se tenir, de se conduire qui pénètrent l’aristocrate dès l’enfance le plus naturellement du monde et le différencient de ses concitoyens. Au lieu de se laisser terroriser puérilement par le « fantôme de la réaction », ceux-ci feraient beaucoup mieux, sans avoir à sacrifier pour cela une parcelle des conquêtes du modernisme, d’admettre que le « bon ton » n’est pas à dédaigner et que, dans une certaine mesure, il convient de voir en lui un héritier lointain de l’antique eurythmie.

  1. Je m’attends que cette énumération soit discutée, mais je suis préparé à la défendre. Toutefois ce n’est pas ici qu’il convient d’intercaler les arguments nécessaires.