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Félix Alcan (Volume Ip. 135-138).

V

LE RAID

Ce terme de raid a été, depuis quelques années, employé un peu à tort et à travers ; il a été appliqué par exemple à une invasion armée (le raid Jameson), à une course sur route (le raid Bruxelles-Ostende), à une excursion rapide en pays lointain (un raid en Asie centrale), etc… Il est bon de remarquer que ces acceptions diverses impliquent toutes des idées de surprise, de hâte, d’improvisation qui sont effectivement de l’essence même du raid mais ne suffisent pas pourtant à le définir.

Un raid est un effort vigoureux d’aller et retour dirigé vers un but éloigné, accompli sans répétitions partielles préalables et visant, par l’action combinée de l’endurance et de l’adresse, de l’énergie et du savoir-faire à obtenir le meilleur résultat possible, le plus rapidement et dans les meilleures conditions possibles.

Expliquons-nous. Un marcheur s’entraîne régulièrement sur des distances de plus en plus grandes et arrive ainsi à pouvoir fournir une course d’une longueur surprenante ; le jour où il la fournit, fait-il un raid ? Non. Un cycliste abaisse le record du kilomètre dans un vélodrome. Est-ce là un raid ? Non plus. Un parieur audacieux s’enferme dans un tonneau et franchit de la sorte les chutes du Niagara. Exécute-t-il un raid ? Pas davantage. Voici, par contre, un officier de l’armée française, le capitaine Lancrenon qui, il y a quelques années, employa son congé à gagner Saint-Pétersbourg en bicyclette puis à descendre le Volga en périssoire et qui revint enfin chez lui à cheval. Celui-là a fait un triple raid[1].

Il y a, on le voit, un certain air de famille entre le raid et le gymkhana. Le gymkhana est un raid en miniature, pour rire ; le raid est un gymkhana de grande taille, pour de bon.

Nul besoin toutefois d’en fixer le terme à 500 lieues de chez soi non plus que de rechercher les périlleuses aventures que le capitaine Lancrenon ne devait guère manquer de rencontrer sur sa route.

Vous pouvez débarquer à Southampton avec votre bicyclette, aller de là à Oxford, descendre la Tamise à l’aviron jusqu’à Londres, reprendre votre bicyclette et gagner Douvres. Vous pouvez partir d’Édimbourg à pied, gagner le lac Katrine puis le lac Lomond, les traverser en yole et rentrer par Glasgow. Vous pouvez circuler en périssoire à travers le réseau des canaux hollandais ou en bateau pliant dans le dédale des fjords qui environnent Stockholm. Vous pouvez, depuis Luchon au début de la saison et depuis San-Francisco en tout temps, vous procurer à bon marché d’excellents chevaux de selle qui vous conduiront au val d’Andore ou à la Yosemite. Vous pouvez aller en steamer de Leith à Reykiawik et traverser l’Islande, y compris les rivières, sur un poney chevelu qui ne vous coûtera pas lourd. Vous pouvez pousser des pointes rapides de Damas à Palmyre comme de Berlin à Kiel, ou de Salonique au Mont Athos, ou de Paris à Aix-la-Chapelle par les Ardennes, ou de Mexico à Uxmal, ou d’Insbruck à Vienne par les Dolomites, ou de Pnom Penh à Angkor. Regardez bien autour de vous : partout le raid vous sollicite, sous une forme ou sous une autre : plus ou moins long, plus ou moins ardu, plus ou moins complexe, mais exigeant toujours ce mélange intime de qualités physiques et de qualités intellectuelles et morales qui doublent à la fois son attrait et son mérite.

Au premier abord, on s’imagine y réussir par la violence et l’emportement : mais le violent et l’emporté éprouvent bien vite l’insuffisance de leur méthode et la pauvreté de leurs résultats.

Celui-là est le premier de fait qui a su le mieux tourner les obstacles, ménager ses forces et ses aides, choisir sa route, ordonner ses étapes, et non pas celui qui, pour gagner quelques minutes, a crevé sa monture ou s’est épuisé lui-même.

Car l’un pourra au besoin recommencer le surlendemain et l’autre en sera incapable.

  1. Le capitaine a publié, entre autres documents, la moyenne de ses frais de voyage. Le renseignement est intéressant. Il dépensait 5 fr. par jour en bicyclette, 4 fr. en périssoire et 8 fr. à cheval.