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Félix Alcan (Volume Ip. 139-142).

VI

LE RECORD

Le record est considéré d’ordinaire comme la quintessence de l’effort. À ce titre, les disciples de la gymnastique utilitaire, pour qui le souci de la moyenne prime la recherche de la perfection, ne devraient point frayer avec lui. Mais en réalité, ils ont besoin de lui.

On ne saurait se passer de toute concurrence. Dans les cours d’apprentissage, le seul fait de plusieurs élèves travaillant ensemble engendre une émulation à laquelle le gymkhana apportera, comme nous l’avons dit, un surcroît d’intensité à la fois efficace et inoffensif. Pour les exercices d’entretien — forcément individuels — cet avantage et cette possibilité disparaissent ; c’est alors qu’on fera utilement appel au record.

Il est bon d’observer que, si le record est susceptible d’applications outrées, il comporte pourtant dans son principe moins de tendances à l’exagération que le concours. La raison en est simple. Le concours met l’homme en lutte directe avec ses semblables ; le record ne dresse en face de lui qu’un fait inerte, un chiffre, une mesure d’espace ou de temps.

Lorsque vous cherchez à égaler un record, votre ambition et votre volonté constituent l’unique moteur qui vous actionne. Si vous perdez un instant le contrôle que vous exercez sur elles, si elles parviennent à vous emballer, ce ne sera que par une rapide griserie impuissante à annihiler la protestation de l’organisme. Combien différent est votre état d’âme dès que, devant, derrière, à côté de vous travaillent d’autres muscles et d’autres cerveaux dont la présence inquiète et surexcite vos nerfs. Vous aurez beau les avoir étudiés, avoir mesuré déjà leurs forces, connaître leurs habitudes, leurs avantages, leurs faiblesses, vous n’en serez pas moins à leur merci. L’emballage auquel vous vous livrez alors est inspiré et dirigé pour une bonne part, non plus par vos muscles et votre cerveau mais par les muscles et les cerveaux des concurrents dont la victoire menace la vôtre.

Voilà pourquoi, redoutant à la fois la solitude et l’adversaire, ce que le recordman préfère, c’est l’entraîneur. Mais, bien entendu, nous n’envisageons ici que le record sans entraîneurs.

Il y a trois catégories de records dont l’homme a à tenir compte pour son entretien musculaire. Tout d’abord, il doit connaître ces éloquents maximums qu’on appelle les « records du monde » et que détiennent les grands champions — non pour y aspirer ou les envier mais simplement pour savoir jusqu’où peuvent atteindre les facultés humaines et sentir combien les siennes sont éloignées de la limite possible : comparaison qui, demeurant présente à l’esprit, enseigne simultanément la valeur de la persévérance et l’opportunité de la modestie.

À côté de ces chiffres sensationnels, il convient de placer ce que nous appellerons les « records moyens », c’est-à-dire les résultats auxquels peut viser, selon son âge, la condition de sa santé et la fréquence de ses exercices, un homme de force moyenne. De tels chiffres n’ont pas encore été recueillis et groupés ; ils le seront[1]. Nul travail n’est plus recommandable. D’un coup d’œil nous saurons alors quelle course à bicyclette ou quelle marche en plaine ou en montagne nous avons le droit d’oser — combien d’heures nous devons pouvoir rester à cheval ou combien de minutes sur la planche, quelle distance franchir en sautant ou en ramant, etc…

Enfin, en regard des records moyens, chacun inscrira ses propres exploits, au hasard de ce qu’il lui sera donné d’accomplir.

Que ces trois records — le mondial, le moyen, le personnel — apprennent à voisiner en un petit carnet de poche qui sera peu encombrant et infiniment intéressant. Ils fourniront la matière d’un examen de conscience physique répondant au précepte fameux de la Sagesse antique « connais-toi toi-même ».

  1. Ils l’ont été pour le Congrès Olympique de Bruxelles, par le sportsman et écrivain très connu, Frantz Reichel.