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Félix Alcan (Volume Ip. 124-130).

III

UN QUI N’OUBLIE PAS

Nous donnons ci-dessous l’extrait imaginaire de l’agenda d’un jeune parisien, employé dans une administration, peu libre de son temps et assez soucieux de ses écus. Paris est loin d’être la mieux équipée des capitales au point de vue des sports populaires. Nous plaçons d’ailleurs notre héros dans des circonstances médiocrement favorables et nous supposons que nul établissement de gymnastique utilitaire n’est à portée. L’agenda couvre une période de dix-huit mois, du 31 mai au 1er décembre de l’année suivante.

Lundi 1er juin (lundi de la Pentecôte). — Nous avons fait notre grande ballade nautique, Henri et moi. Nous rentrons suffisamment moulus mais pas fourbus. Il s’agissait de descendre la Marne, puis la Seine de Joinville-le-Pont à Suresnes en traversant Paris la nuit, de façon à rencontrer le Point-du-Jour.……… à son heure. Chacun de nous ramait et barrait tour à tour. Le programme a été suivi exactement. Nous sommes partis hier de Joinville. Devant l’Institut, nous nous sommes offert un petit souper léger mais exquis et le repas matinal a eu lieu au pied du funiculaire de Bellevue. Paris vu de la rivière, illuminé, silencieux et désert donnait une impression inoubliable. À Suresnes, il nous a fallu tournailler dans le bassin en attendant l’homme qui devait prendre soin du canot ; il était en retard. Enfin nous avons pris le chemin de fer pour rentrer, tombant de sommeil. La ballade nous coûte à chacun 14 francs. Cela valait bien ça.

Dimanche 14 juin. — Été aux bains, en Seine, ce matin. L’eau était très froide. Dépense : 1 fr. 50.

Dimanche 19 et 26 juillet. — Bains, bien nagé, eau excellente. Je n’ai presque plus peur en me jetant de l’avant-dernière marche. Dépensé : 3 fr. 50.

Du 26 juillet au 19 août. — Deux semaines de vacances chez la vieille tante d’Arpajon. Existence monotone et paisible. Lu des romans. Aucun sport. Par exemple, je suis revenu à pied ! 41 kilomètres — sans bagages bien entendu. C’est égal ! je ne me serais pas cru capable de fournir une si belle marche sans autres inconvénients qu’un peu de courbature et un bobo au pied dû à un petit caillou malséant que j’ai tardé bêtement à enlever.

Dimanches 23 et 30 août, 6 et 13 septembre. — Paris est abandonné et le bois de Boulogne est roussi. Je m’y rends le dimanche matin de très bonne heure et me livre aux sauts les plus variés sur la piste du tir aux pigeons qu’aucun cavalier ne me dispute. Après quoi je m’exerce à lancer des balles sur une cible en carton, je grimpe à un ou deux arbres, je me rhabille dans un fourré, je vais me baigner à l’établissement du pont de Suresnes, je déjeune, je rentre dans le bois faire une sieste et voilà quatre journées qui m’ont coûté 9 francs — déjeuners à part mais balles comprises — et que j’aurais pu moins bien employer. Par exemple, je risquais le fâcheux procès-verbal pour mes escalades.

Du 27 septembre au 11 octobre. — Mon voisin le professeur d’escrime étant dans le marasme parce que ses élèves habituels tardent à reparaître a consenti à me donner des leçons à 2 fr. 50 tout compris. Grande faveur paraît-il. J’apprécie surtout que sa salle soit vide. Nous avons fait de la boxe, du sabre, du fleuret, de l’épée ; six bonnes séances, trois le dimanche matin et trois dans la semaine, le soir ; je n’aime pas beaucoup travailler le soir.

Dimanche 1er novembre. — Quand le 1er novembre tombe un dimanche, on est volé. Marche maussade dans les bois de Meudon. J’ai marché trop vite et surtout trop couru…

Novembre et décembre. — Rien ; grande flemme ; été au théâtre.

Dimanche 3 janvier. — Le 1er janvier tombant un vendredi a apporté la revanche de la Toussaint. Trois jours de congé. Été patiné avant-hier et hier et comptais y retourner aujourd’hui car je ne suis pas un fameux patineur ; mais voilà le dégel. Dépensé 4 francs.

Dimanche 10 janvier. — Remis en goût de mouvement par le patinage j’ai essayé de la gymnastique matinale. Mais il fait trop froid dans le gymnase et il faut se lever trop tôt. J’y renonce. J’y ai tout de même été 5 fois. J’étais seul. Le moniteur m’ouvrait la porte et retournait se coucher, je crois. Total 10 francs.

Janvier et février. — Rien ; flemme.

Dimanche 17 mars. — Le professeur d’escrime avec qui j’avais travaillé cet automne m’a invité à des poules à l’épée entre ses élèves. Très amusantes. Il y en a eu trois les derniers dimanches. Pas été par trop maladroit. Aux poules on peut toujours escompter l’aide du hasard qui met parfois en face de vous un adversaire mal couvert. Donné : 2 francs.

Lundi de Pâques 4 avril. — Parti samedi en auto avec Philippe, sa femme et sa fille. Jolie excursion de 48 heures. Avons roulé follement. J’ai conduit à diverses reprises et nettoyé la machine avec le chauffeur. Menus frais : 5 francs.

Avril et mai. — Rien.

Lundi 23 mai. (Pentecôte). — Drôle de fugue Henri et moi. Avons été coucher dans une petite ferme-auberge des bois de Viroflay avec nos affaires d’escrime et nous avons ferraillé hier soir et ce matin sous bois. Dépensé : 12 francs.

Du 12 au 19 juin. — J’ai fait trois promenades à cheval cette semaine, à cinq heures et demie du matin ; une demi-heure de gymnastique dans le manège et une heure dehors. Moyennant mon zèle matinal j’ai le cheval pour cent sous.

Du 26 juin au 3 juillet. — Encore deux sorties à cheval cette semaine.

Dimanche 17 juillet. — Bain en Seine ce matin ; 1 fr. 50.

Samedi 10 septembre. — Flemme tout le mois d’août. J’ai repris une seule fois mes exercices de l’an passé au bois de Boulogne : sauts d’obstacles, escalades, lancers suivis de bain. J’aurais dû continuer. Dépensé 3 francs.

Samedi 10 septembre. — Trois semaines de vacances. Je pars ce soir pour X… sur Mer.

Dimanche 20 octobre. — Excellent séjour — pris dix-neuf bains, fait trois belles courses de bicyclette, passé une rude après-midi d’aviron dans une barque de pêcheur — (35 francs le tout). Chance inespérée pour revenir. Les derniers chevaux de mon manège parisien, venu villégiaturer à X… sur mer, s’en retournaient par la route avec l’écuyer qui m’a proposé de l’accompagner. J’ai pu revendre mon retour en 2e classe ce qui a couvert les trois quarts de mes frais d’auberge. Nous sommes revenus en quatre étapes. J’ai monté chaque jour un cheval différent.

Mardi 1er novembre. — Été ramer sur la Marne pendant trois heures. Presque seul de mon espèce. Paysage d’hiver. Brr !…

Dimanche 13 novembre. — Trois séances de boxe cette semaine avec un peu de canne et de lutte, mais le soir ! Si seulement nous avions nos après-midi du samedi comme ces veinards d’Anglais. Au total, j’ai à mon actif depuis dix mois, 27 séances de natation, 5 sorties à cheval sans compter mes 4 étapes de retour, 3 excursions en bicyclette, 3 séances d’aviron dont 1 en mer, 10 de gymnastique dont 5 au bois de Boulogne, 11 d’escrime, boxe, etc…, 2 de patinage, 1 excursion en auto et 1 marche de 41 kilomètres. J’en suis pour 156 francs 50 et ne les regrette pas.