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Félix Alcan (Volume Ip. 120-123).

II

ATTRAIT, OCCASION, VOLONTÉ

Nous avons examiné les conditions — pour ainsi dire matérielles — de la conservation des connaissances acquises par le moyen de la gymnastique utilitaire. Quelles en sont les conditions morales ? Comment l’homme sera-t-il incité à se livrer dans les délais opportuns, aux exercices nécessaires ?

L’attrait, l’occasion et sa propre volonté sont les trois forces susceptibles d’atteindre ce résultat.

L’attrait dont nous voulons parler n’est pas tout à fait la même chose que cet instinct sportif dont il était question au début de notre manuel ; l’un et l’autre assurément procèdent de la même source. Ce sont bien la joie des muscles et « l’orgueuil de la vie » qui se manifestent en eux. Mais l’instinct sportif se complique d’une ambition de lutte et de victoire, d’un besoin de se comparer et de se surpasser qui le rendent plus fécond et aussi plus difficile à contrôler. L’instinct sportif, avons-nous dit, pousse où il veut. Il ne semble pas, jusqu’à nouvel ordre, qu’on puisse le faire naître artificiellement. L’attrait, au contraire, doit pouvoir résulter fréquemment d’un apprentissage bien conduit.

On imagine à merveille qu’un homme ayant appris comme adolescent les éléments de la plupart des sports prenne, tout le long de sa vie active, un vif plaisir à les pratiquer de temps à autre et à s’y livrer à tour de rôle ; en sorte que, maniant en telle ou telle circonstance un fusil, il souhaite de tenir la fois suivante une épée ou un sabre, qu’ayant boxé il désire ramer, qu’ayant roulé sur une bicyclette il se réjouisse d’enfourcher un cheval : tout cela sans qu’à aucun moment le souci ait agi sur lui d’un succès quelconque à remporter ou d’un rival à dominer.

Voilà, direz-vous, qui n’est pas « sportif ». D’accord ; trouvez un autre qualificatif alors, car ce type existe et il se répandra de plus en plus.

Sa rareté provenait jusqu’ici des obstacles sans nombre que lui oppose l’organisation actuelle. Rien n’est préparé en vue de satisfaire la fantaisie athlétique, l’impromptu musculaire. Les adeptes d’un même sport sont groupés en petits cénacles qui, volontiers, se décrient les uns les autres et dont les privilèges sont réservés jalousement aux seuls adhérents. Si même on y pouvait pénétrer en passant, une fausse honte naturelle empêcherait de le faire. Un jeune homme n’aime guère à étaler sa médiocrité de jouteur occasionnel parmi les habitués d’un sport qui cherchent à y exceller. Or cette même médiocrité cessera de l’intimider s’il peut la manifester dans une série d’exercices différents.

Tant par les organisations nouvelles qu’elle suscitera que par les modifications qu’elle introduira dans les organisations anciennes, la gymnastique utilitaire est appelée à favoriser l’éclosion et la diffusion de cet heureux éclectisme.

Que s’il ne se fait pas sentir avec assez de force pour que le sujet aille de lui-même au-devant des occasions, ce dernier peut s’appliquer du moins à ne pas laisser échapper celles qui passent à sa portée. Elles seront plus nombreuses qu’il ne paraît à première vue. Combien souvent l’opportunité se présente de manier une automobile ou un bateau, de nager, de tirer, de faire une excursion à pied ou à bicyclette ? si l’escrime ou l’équitation s’offrent moins aisément, le manège ou la salle d’armes ne sont cependant jamais bien loin.

Évidemment le vouloir doit se manifester — plus ou moins selon que l’attrait est plus ou moins faible, que l’occasion est plus ou moins lointaine — mais sans qu’il soit possible en aucun cas d’en faire abstraction. Est-ce que l’homme peut agir en quoi que ce soit sans une participation quelconque de sa volonté ?… Le tout est qu’un mobile capable de le faire vouloir agisse sur lui ; nous croyons que l’idée utilitaire est, en exercice physique, un mobile qui agira efficacement en bien des circonstances où les autres échoueraient.