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Félix Alcan (Volume Ip. 111-119).

I

LA MÉMOIRE DES MUSCLES

L’opportunité de l’apprentissage dont nous venons d’exposer le détail serait quasi-nulle si les résultats atteints devaient être éphémères.

Ils semblent devoir l’être. Qu’il reste de la force acquise et une bonne provision de santé, nul ne saurait s’en étonner. Ce sont là des effets généraux consécutifs à toutes façons d’exercices physiques pour peu qu’on s’y soit livré avec intelligence et modération.

Mais la connaissance de tous les procédés de sauvetage, de défense et de locomotion usités dans le monde moderne — cette connaissance propre à faire selon nous l’homme débrouillard et sûr de lui, comment ne s’évanouirait-elle pas rapidement ? Le difficile n’est-il pas de la préserver bien plus que de l’acquérir ?

Et, à l’appui de cette objection, chacun se souviendra d’avoir maintes fois entendu des hommes encore dans la force de l’âge parler de leurs exploits d’escrimeurs ou de canotiers auxquels les soucis de la carrière ont mis fin — et ajouter d’un ton mélancolique qu’il leur serait impossible aujourd’hui de tenir un fleuret ou de manier un aviron.

La phrase effectivement est courante mais, avant que d’en faire état, il serait sage de vérifier le dire de ceux qui s’en servent. Vous auriez des chances d’apprendre ainsi que le grand escrimeur fréquenta mollement pendant quelques mois de sa vie une salle d’armes peu athlétique et que le puissant rameur, aux environs de ses vingt ans, exécuta une dizaine de fois en compagnie de quelques camarades la descente d’une rivière tranquille, entre deux localités médiocrement distantes l’une de l’autre.

Et, si peu d’entraînement que représente ce passé anodin et lointain, il serait encore suffisant pour que, remis en garde sur la planche ou assis dans un canot les avirons en mains, l’un et l’autre retrouvassent quelque chose des gestes appris et des mouvements enregistrés. La paresse accumulée et surtout la routine de l’existence quotidienne les ont retenus d’en faire l’expérience et de franchir le très léger obstacle que dresse devant eux la sensation d’une ankylose toute de surface.

C’est qu’il existe une mémoire des muscles et que cette mémoire est plus longue qu’on ne pense. Déterminer sa durée a une grande importance afin de fixer les délais par delà lesquels la prescription s’établit au détriment du corps ; il convient de savoir aussi comment elle se forme pour connaître les moyens de la bien entretenir.

La première fois que vous vous livrez à un exercice quel qu’il soit — le piano, par exemple — vous éprouvez combien vous y êtes maladroit ; les mouvements qui paraissent les plus simples, les plus aisés à exécuter rencontrent en vous une résistance inattendue et, si vous persistez, la fatigue, la crispation, l’énervement interviennent à bref délai.

La raideur et la gaucherie qui se révèlent de la sorte peuvent provenir pour une part de l’inaptitude ou de la faiblesse des muscles auxquels vous avez fait appel ; mais quand même ces muscles-là auraient été à même de répondre à ce que vous désiriez d’eux, ils auraient encore été contrariés dans leur action par la foule de ceux dont vous n’aviez pas besoin et qui, ne connaissant pas leur affaire, se sont crus appelés eux aussi et sont arrivés en grande hâte ; de sorte que, si d’un côté c’est l’insuffisance, c’est de l’autre l’excès de l’effort qui, en pareil cas, fait échouer la manœuvre. Par là s’explique une fatigue si prompte. Nos muscles sont des serviteurs aussi ignorants que bien intentionnés ; volontiers ils font du zèle et leur premier besoin est d’être fortement disciplinés. Représentez-vous, au moment où l’on donne le signal du branle-bas de combat, un navire de guerre dont l’équipage serait entièrement composé de novices. Imaginez les allées et venues, les confusions, les erreurs et tout le désordre qui en résulteraient. Ainsi en est-il du corps humain : les muscles doivent apprendre selon le commandement venu du cerveau, les uns à agir, d’autres à appuyer leurs camarades, d’autres enfin à se tenir tout à fait tranquilles et c’est peut-être là le plus difficile à obtenir.

Le principal résultat de l’apprentissage sportif est d’opérer, pour toutes les formes d’exercice physique, le classement musculaire ; il ne faut point le confondre avec l’entraînement.

L’entraînement est une accoutumance dont l’effet est de rendre les muscles plus forts et plus souples, de prolonger par conséquent leur résistance à la fatigue. Mais à quoi cela leur sert-il, s’ils ne connaissent pas leurs devoirs, d’être à même de les bien remplir ? Si la mobilisation n’est pas réglée, s’ils n’ont pas pour ainsi dire leur feuille de route et ne savent pas ce qu’ils ont à faire, que représente la résistance dont ils disposent ?

C’est là le point de vue auquel certains théoriciens de l’éducation physique n’arrivent jamais à se placer. Tandis que le premier venu des sportsmen sait parfaitement que les apprentissages se superposent et ne se confondent jamais, de sorte que la bicyclette ne prépare nullement à l’escrime ni le trapèze au cheval, ils ne réussissent pas à échapper au mirage des mouvements généraux, rationnels, savants, habilement inventés, soit ! — mais n’ayant point de but déterminé et ne répondant dans la vie à aucune nécessité précise.

Or le muscle le plus vigoureux est incapable, à lui seul, de faire face à ces nécessités ; on peut le dresser à l’obéissance ; il y a une chose qu’on ne saurait lui donner, c’est de l’initiative ; il répète ce qu’on lui a enseigné, il n’arrive pas à rien trouver par lui-même. Son éducation, en un mot, est presque entièrement une affaire de mémoire.

Ainsi, non seulement il existe une mémoire des muscles, mais cette mémoire est le seul instrument de leur perfectionnement[1]. Quelle est sa durée ?

Sa durée est longue, très longue. À moins d’une sorte de bouleversement de l’organisme comme la maladie ou l’accident en provoquent parfois, les mouvements musculaires fortement enregistrés pendant l’adolescence ou la jeunesse et même le début de l’âge mûr, éveillent des échos distincts jusqu’au seuil de la vieillesse.

Seulement il va de soi que, si l’on sait encore le geste, l’exécution en est pénible. En effet, la mémoire musculaire persiste longtemps mais elle devient vite douloureuse et, pratiquement, le résultat est le même que si elle ne persistait pas.

Là précisément gît la difficulté. Nous avons dit qu’une forme d’exercice ne facilitait guère l’apprentissage d’une autre ; elle ne peut non plus en entretenir la connaissance. Mais comment les pratiquer toutes régulièrement ? où en trouver le temps si même on ne recule pas devant la dépense ?

Nos études, en vue de déterminer la dose et la fréquence minima des exercices nécessaires, ont porté notamment sur l’armée suisse dans laquelle les recrues ne font qu’un service de 45 jours consécutifs pour l’infanterie, de 80 pour la cavalerie, de 55 pour l’artillerie. Les appels sont ensuite : pour l’infanterie de 16 jours tous les deux ans ; pour l’artillerie de 18 jours tous les deux ans ; pour la cavalerie de 10 jours par an. C’est ce qu’on nomme les cours de répétition. Les intervalles entre les périodes d’exercices varient donc de onze mois 1/2 à vingt-trois mois 1/2. Pendant ces intervalles, des institutions particulières à la Confédération helvétique permettent aux hommes d’entretenir leurs connaissances en tir — et pour les cavaliers en équitation ; mais il y a telles autres formes d’exercices ayant également une application dans le service militaire qui sont plus ou moins totalement délaissées selon les cantons ; car les coutumes et le caractère diffèrent d’un canton à l’autre autant que la géographie et le climat. Tous ces motifs font qu’une enquête sur la mémoire des muscles présente en Suisse un intérêt exceptionnel.

À la suite d’une telle enquête, dont les conclusions ont corroboré le résultat d’expériences personnelles, nous considérons que le jeune homme et l’homme fait, doués d’aptitudes physiques moyennes, ont besoin de trois à six séances tous les dix à dix-huit mois ; c’est-à-dire que pour chaque exercice, il faudra de trois à six séances à des intervalles variant de dix à dix-huit mois. À chacun de trouver sa mesure exacte et de s’y tenir.

Il s’agit, cela va de soi, de séances sérieuses dans lesquelles l’homme n’économisera pas sa peine. On entend bien qu’une promenade à cheval au pas ou au petit trot, une leçon de fleuret de cinq minutes ou le tour à l’aviron d’un étang minuscule seraient sans efficacité.

Un seul exercice échappe aux conditions que nous venons de fixer : la course. Si l’on veut conserver la faculté de courir, il faut l’exercer le plus souvent possible et, plus on avance en âge, plus cette fréquence devient nécessaire.

Telle est, à notre avis, la durée de la mémoire des muscles ; au delà elle ne subsiste que par bribes ou de façon à ce qu’on ne puisse y faire appel utilement à l’improviste.

  1. On peut citer des exceptions ; il arrive parfois que des adolescents révèlent une adresse imprévue dans les exercices physiques. Nous avons fait à ce sujet des observations intéressantes desquelles il résulte que cette adresse, d’ailleurs très rare, ne correspond pas au degré d’harmonie corporelle réalisé par le sujet mais qu’elle paraît due le plus souvent à une sorte de « réminiscence » provenant probablement d’influences ataviques.