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Félix Alcan (Volume Ip. 100-105).

XI

LE MAÎTRE ET LE GYMNASE

À première vue, une des difficultés principales de la gymnastique utilitaire réside dans le recrutement des maîtres susceptibles de suffire à un enseignement aussi complexe.

Cette difficulté pourtant s’amoindrit par la réflexion. Un professeur de gymnastique se tient prêt habituellement à donner des leçons de boxe et d’escrime ; s’il sort d’une école spéciale civile ou militaire, du type de celle de Joinville-le-Pont en France, il peut davantage encore. Même si tel n’est pas le cas, beaucoup de temps et de travail ne lui seront pas nécessaires pour parcourir notre programme, se perfectionner sur certains points et s’initier aux autres.

Le lancer, la course, la gymnastique équestre sur le cheval de bois et jusqu’à l’aviron lui deviendront rapidement familiers. Restent l’équitation, la natation, le tir… pour lesquels une intervention spéciale demeurera nécessaire — et, bien entendu, l’automobile. Encore pourrait-il, dans toutes ces matières, acquérir des connaissances suffisantes pour en devenir en quelque sorte le « répétiteur » aux côtés de l’instructeur principal — et suppléer celui-ci à l’occasion.

L’obstacle, en somme, c’est bien moins la complexité des matières que l’esprit si différent dans lequel on les doit enseigner.

Il faut sacrifier les beaux principes, les recherches de correction et d’élégance, la lenteur et le fignolé pour viser au plus pratique et au plus rapide : toute une révolution sans doute mais qui dépend de la volonté du maître. À lui de savoir s’il adopte le point de vue de la gymnastique utilitaire et veut s’astreindre à suivre ses prescriptions.

Une des nouveautés qui découleront de cette adoption sera de forcer le professeur de gymnastique à sortir souvent de chez lui.

Le jour viendra probablement où se créeront des établissements de culture physique comprenant manège, stand, piscine… ; de tels établissements seraient certainement moins coûteux à installer, même dans les pays à climats extrêmes, (le Tattersall de Stockholm en est une preuve) que nombre de ces luxueux Athletic clubs dont se glorifient les sportsmen d’Amérique ; et ils rendraient en même temps plus de services. Ainsi pourrons-nous voir renaître une sorte de gymnase antique approprié aux coutumes et aux besoins du jour mais servant, comme jadis, de centre aux activités fécondes de la jeunesse.

Des années s’écouleront toutefois avant que n’intervienne cette résurrection ; d’ici là, la gymnastique utilitaire devra errer quelque peu, à la recherche des lieux propices et des concours nécessaires.

École ambulante, elle ira de l’atelier aux bains, du manège au stand, du pré à la rivière. Ses gants de boxe et son matériel d’escrime la suivront, ou bien ses perches à sauter, ses balles, ses ballons et ses javelots. Il n’y a pas grand mal à cela. Le plein air y gagnera si le confort en souffre. Les municipalités, les régiments, les salles d’armes, les sociétés de tir, d’aviron, de sports athlétiques lui viendront en aide pour diminuer ses frais. Comment en douter puisqu’au moment où s’imprimaient ces lignes et avant que ce manuel n’eut été présenté au public, il avait suffi de quelques conférences et de quelques articles de journaux pour provoquer de semblables propositions de la part de plusieurs associations.

Le matériel à créer, celui dont l’usage n’est pas répandu et que, par conséquent, le professeur ne peut emprunter, consiste en plusieurs chevaux de bois avec leurs selles, deux planches de plongeon avec bascule et, si possible, une mâture à terre, avec son gréement. Ce dernier appareil augmente évidemment la mise de fond qui, sans cela, n’excéderait pas 450 à 500 francs, mais on peut s’en passer à la rigueur. Si l’on ajoute quelques accessoires tels que cordes, javelots, lasso… on arrive au bout du chapitre.

D’autre part, un calcul serré nous a permis de comparer le prix de revient, dans une ville de quelque importance, des trente leçons dont le plan est détaillé ci-dessus avec les enseignements séparés que ce plan fusionne. Le professeur, s’il réunit 20 élèves à son cours de gymnastique utilitaire, trouvera encore un bénéfice en abaissant jusqu’à 120 francs le prix à forfait par élève des 30 après-midi (soit 120 heures) qu’il leur consacrera chaque année[1]. Actuellement, sous le régime des enseignements séparés, ces 120 heures coûteraient plus de 340 francs et il serait impossible d’espérer un résultat suffisant avec moins de 200 à 220 heures.

Le besoin d’un sous-maître pour vingt élèves n’est pas absolu. Si, comme il est à croire, certains élèves sont plus avancés que les autres pour tel ou tel exercice, le professeur pourra en faire des moniteurs et ainsi économiser le sous-maître. D’ailleurs, au manège, à l’école de natation, au stand… il sera tout naturellement suppléé par des maîtres spéciaux.

On ne peut édicter de règles générales pour la discipline. Elle variera selon le tempérament du maître, la nature des élèves, les habitudes locales, les circonstances. Mais en bien des cas, et tout en se gardant de l’excès, nous croyons qu’il y aura avantage à militariser quelque peu la tenue des cours de gymnastique utilitaire.

  1. En première année, par exemple, voici son budget. Recettes : 2400 francs. — Dépenses extérieures : Équitation, 480 francs. — Tir, 80 francs. — Aviron et chantier, 180. — Natation, 70. — Atelier, 70. — Frais divers, 150. — Total, 1020. — Reliquat, 1380 francs. Nous parlons, bien entendu, d’un professeur possédant un gymnase et non d’un professeur en chambre.