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Félix Alcan (Volume Ip. 62-72).

VI

LA LOCOMOTION MÉCANIQUE

Et d’abord le bateau, lequel peut être à rames ou à voile. Les deux apprentissages n’ont point intérêt à se mélanger, au début du moins.

L’aviron.

La gymnastique utilitaire, va se demander plus d’un lecteur, doit-elle préconiser le style-matelot ou le style-canotier ? Et plus d’un, sans doute, conduira à la supériorité du premier, attendu que le matelot a plus de chances de se débrouiller en rivière que le canotier en mer.

La réponse est logique mais la question est mal posée. Elle établit entre matelot et canotier une opposition, qui n’existe pas. « Plumer » et « souquer » ne diffèrent qu’en apparence. En réalité, il n’y a qu’une seule manière de ramer.

Le rameur doit chercher dans la perfection de sa marche mécanique le meilleur résultat en même temps que la satisfaction la plus complète. Ce n’est pas seulement un équilibre qu’il s’agit d’établir, un rythme qu’il s’agit de trouver, — c’est une alternance absolument régulière de mouvements nettement déterminés à laquelle il faut parvenir : mouvements qui provoquent l’action successive ou simultanée des muscles des bras, des jambes, de l’abdomen et du dos et qui en exigent des efforts à la fois précis et nuancés, durs et moelleux. C’est le plaisir du rameur de se sentir une machine pensante, d’éprouver comment la force se forme en lui, se répand et s’écoule.

Mais du canotier au matelot les résistances varient et aussi les aides, c’est-à-dire les bancs, les portants et les avirons. Tandis que le premier peut se fier à l’onde qui le porte, le second est obligé de lui marquer de la méfiance. Le remous qui, par instants, fait le vide sous l’attaque de son aviron et, en tous cas, diminue sa prise et la rend moins stable — il est parfois forcé de « nager à l’embellie » comme on dit, c’est-à-dire dans l’intervalle des lames — le remous arriverait à le renverser de son banc s’il allongeait le corps à l’égal de son camarade de rivière. Pour le même motif, le canot qu’il monte est plus robuste, plus haut de bord et les avirons dont il se sert ont des pelles plus étroites et plus solides.

Il est bon d’avoir actionné l’un et l’autre : la lourde barque de pêche aux aides incommodes et le fragile outrigger aux allures ailées.

Pour débuter, une nappe d’eau tranquille serait préférable : un lac ou une rivière assez large et de cours peu rapide. Le novice y fera usage d’un canot dit « yole de mer » ou s’en rapprochant. S’il débute en mer, une chaloupe de yacht peut convenir mais non pas un youyou.

Les premières fois, il ramera en couple pour passer aussitôt à la pointe — successivement à tribord et à bâbord — et revenir ensuite à la couple. On soignera surtout : l’attaque qui doit être franche, ni trop brusque ni trop molle, le tirage dans lequel les jambes doivent apporter au moment voulu leur renfort, le dégagement enfin qu’il faut léger, rapide et suivi d’un retour agile et immédiat à la position d’attaque ; tous les commençants ont une tendance à marquer le temps d’arrêt juste après le dégagement au lieu qu’il soit juste avant l’attaque ; c’est une mauvaise habitude à combattre dès le premier jour.

Une bonne « machine à ramer » pourrait rendre parfois des services. Malheureusement l’appareil qu’on désigne dans le commerce sous ce nom est très coûteux en même temps qu’assez fragile. Dans les piscines d’entraînement que possèdent certaines universités d’Amérique, les rameurs montent un bateau immobile et se servent d’avirons dont les pelles sont perforées. Ce système est encore le plus économique et le plus pratique si l’on ne dispose, par exemple, que d’un très petit lac ou d’un cours d’eau navigable sur une très faible étendue. Les pelles, en ce cas, doivent être complètement ajourées et consolidées par des armatures de fer. Pour peu qu’on ait le vent ou le courant contre soi, le bateau n’avancera guère et le même instructeur pourra, de la berge, diriger à la fois la nage de plusieurs embarcations. Mais il va sans dire que de tels procédés ne sont jamais que des pis-aller.

L’élève ne devra prendre le banc à coulisse que la seconde année. Dès la première, au contraire, il s’exercera à godiller ce qui ne se peut que dans un canot et avec un aviron de mer mais présente autant d’utilité que d’intérêt. On godille à l’aide d’un aviron unique placé à l’arrière dans un système ou simplement posé dans un creux en demi-cercle pratiqué à la partie supérieure de l’étambot. L’homme se tient debout soit face à l’arrière, soit (ce qui est préférable pour la conduite de l’embarcation) face à tribord. L’aviron manié avec les deux mains fend l’eau en biais alternativement de tribord à bâbord et de bâbord à tribord de façon à décrire une série de zig-zags à la surface.

Il existe des types d’embarcations dont il est absolument inutile et même nuisible d’apprendre le maniement — tel le podoscaphe — parce qu’ils provoquent à des attitudes défectueuses. Pour le motif inverse, d’autres sont au contraire recommandables : tels le punt et la gondole. Le punt a seulement le défaut d’exiger une rivière comme la Tamise, à fond plat et caillouteux. Le canot canadien qui progresse en ligne droite au moyen d’une pagaie à une seule palette attaquant de côté est aussi intéressant qu’éducatif. Quant au pagayage alternatif en périssoire, il est si facile qu’il suffit de s’y être essayé une fois pour savoir en user, Apprendre à barrer est superflu ; un rameur sait barrer d’instinct hormis en course et nous n’avons point à nous occuper du style de course.

La voile.

Trop d’accidents adviennent chaque année en mer ou sur les lacs pour qu’on puisse discuter l’intérêt d’inscrire au programme de la gymnastique utilitaire la manœuvre de la voilure. Ces accidents sont dûs généralement à l’ignorance totale de marins de hasard qui non seulement ne savent point ce qu’il faut faire mais ne savent point ce qu’il ne ne faut pas faire, comme de fixer une drisse ou d’attacher une écoute de façon qu’elle ne puisse être filée rapidement.

Connaître les noms et le maniement des principales voiles, foc, misaine, grand-voile, tape-cul, brigantine… pouvoir se servir de la dérive d’un clipper, savoir ce que c’est que de courir une bordée, de virer ou de prendre un ris, distinguer les différentes allures : au plus près, vent arrière, largue, grand largue, voilà le bagage que nous jugeons nécessaire.

Après cela, qu’on ait l’aspect plus ou moins loup de mer, qu’on possède plus ou moins le pittoresque argot du métier, qu’on soit plus ou moins ferré sur les règlements maritimes, qu’on puisse discourir congrument sur les questions de jauge, peu importe.

Il est souvent difficile d’avoir des voiliers à sa disposition. On ne peut du reste y exercer beaucoup d’élèves à la fois et les embarquements et débarquements prennent un temps précieux. Aussi ne saurions-nous trop recommander ces « mâtures à terre » comme en possèdent diverses écoles navales d’Europe. Un bordage grossier simule le bateau ; les mâts sont solidement enfoncés dans le sol. Si l’appareil est édifié en plein air, on ajoure les voiles par en haut de manière à diminuer la prise du vent. Un beaupré et une hune avec une vergue et des haubans complètent fort utilement l’ensemble et permettent d’excellents exercices de grimper.

La bicyclette.

Peu de chose à dire sur l’aimable petite machine ; tout le monde aujourd’hui est sensé savoir rouler dessus ; le moindre gamin s’arrange pour profiter des occasions d’apprendre qui s’offrent à lui. Il semble donc que la gymnastique utilitaire n’ait aucunement à s’en préoccuper. Que peut-elle vouloir de plus ? De l’endurance ? Non point. Pour un garçon bien portant et ayant quelque usage du cyclisme, l’endurance en terrain plat s’obtient assez facilement ; en terrain montueux ou pénible elle ne va pas sans dangers d’autant plus redoutables qu’ils sont sournois.

C’est à un point de vue différent que nous nous plaçons. La bicyclette est un merveilleux instrument d’équilibre, une source par conséquent de grand perfectionnement corporel et, d’autre part, pour tirer d’elle tous les services qu’elle comporte, il faut être à même d’utiliser ce qu’il y a en elle d’instantané ; elle est le seul moyen de locomotion qui soit à la disposition immédiate de qui l’emploie, le seul qu’on puisse saisir et quitter en une seconde.

Chacun n’est pas exposé, sans doute, à devoir sauter sur sa machine assez prestement pour éviter la griffe d’un tigre comme il advint à l’un des héros du romancier J.-H. Rosny, mais en bien des cas on se félicitera de s’être entraîné à déployer la même hâte.

Se mettre en selle par la pédale de gauche aussi bien que par la pédale de droite, la bicyclette étant immobile ou en mouvement — fréner avec le pied — tourner presque sur place — sauter à terre au milieu d’une course rapide, conduire une seconde bicyclette à côté de la sienne, tels sont les exercices qui permettront le mieux d’y réussir ; ils n’ont rien à voir avec les acrobaties qui consistent à se mettre à genoux sur la selle ou à passer les jambes par dessus le guidon.

L’auto.

L’éducation physique confine ici à l’éducation intellectuelle car, pour connaître les bases les plus simples de l’automobile, il faut savoir ce que sont : un kilogrammètre, un cheval-vapeur, une calorie, un piston, une soupape, un manomètre, une bielle, un excentrique, une pile, un accumulateur, un watt, un ampère, un volt, un aimant, un dynamo, etc… Quelle belle leçon de physique et de mécanique n’est-ce pas là et combien le professeur en blouse d’atelier risque de devenir plus compréhensible et plus captivant que ne l’est, dans sa chaire, son collègue en redingote !

Cette leçon s’annexera au travail manuel dont il sera question tout à l’heure. Présentement nous n’envisageons l’auto qu’au point de vue non de la réparation à faire mais de la manœuvre à exécuter. Le champ est immense et il importe de le limiter.

Savoir partir, s’arrêter, fréner, changer de vitesse, tourner et reculer résume les desiderata de la gymnastique utilitaire ; le reste, c’est-à-dire se lancer sur route pas même en grande, mais seulement en moyenne vitesse, est affaire de pratique et d’expérience.

Patin, ski, ballon.

Nous ne pouvons que mentionner ces moyens de locomotion, car ils ne présentent pas un caractère universel. On ne doit négliger aucune occasion d’apprendre à patiner — mais surtout à skier. Le ski est, militairement, bien supérieur au patin. Les contrées les moins septentrionales subissent de périodes neigeuses qui, pour n’être pas régulières, n’en troublent que plus profondément la circulation et la vie journalière ; c’est alors que le ski manifeste sa valeur et que l’homme a lieu de se féliciter d’en avoir appris le maniement. Malheureusement, pour apprendre, il faut la neige comme il faut la glace pour le patin et, si l’on est parvenu à établir des patinoires artificielles dans quelques capitales, la création à volonté d’un champ de neige dépasse encore les pouvoirs de la civilisation.

Le ballon est également à utiliser, si l’occasion s’en présente. Il est, jusqu’ici, d’un emploi trop exceptionnel pour figurer au programme d’un cours de gymnastique utilitaire mais c’est toujours une bonne chose pour un homme d’avoir fait quelques promenades dans les airs — en ballon libre bien entendu — et surtout d’avoir opéré quelques-unes de ces descentes qui demandent toujours du sang-froid, de l’à-propos et souvent de la vigueur musculaire.