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Félix Alcan (Volume Ip. 48-61).

V

LA LOCOMOTION ANIMALE

Nous rappelons ici ce que nous avons dit au début touchant le caractère des divisions adoptées ; leur but est de bien sérier les exercices et d’apporter à traiter un sujet si complexe le plus de clarté possible ; elles ne visent à aucune supériorité logique ou philosophique sur telles autres divisions que le lecteur se plairait à y substituer dans sa pensée.

La marche.

En sera-t-il de la marche comme de la course ? S’en déshabituera-t-on ? Est-elle destinée à disparaître en tant que moyen de locomotion et à n’être plus qu’un sport ? Certains indices pourraient le faire croire.

Un proverbe de Californie dit qu’un bon californien enfourche son cheval « to ride two blocks » [1] pour faire deux pas — et nous connaissons des chauffeurs qui mettent leur moteur en mouvement pour moins que cela. Quand la navigation aérienne aura apporté son contingent de progrès pratiques, où en sera-t-on ?

On peut se poser ces questions et y répondre à sa fantaisie mais ce n’est qu’un jeu et si même la nécessité de la marche devait diminuer de fréquence, ce ne serait qu’un motif de plus de se maintenir par l’exercice en état d’y recourir quand l’occasion s’en présenterait.

La marche n’est point la promenade. Si vous suivez les Champs-Élysées, le Corso ou la perspective Newsky, vous arrêtant de ci de là pour regarder l’étalage d’une boutique ou admirer la belle tenue d’un équipage, vous ne faites point de la marche — pas plus qu’un cavalier ne ferait de l’équitation en se bornant à flâner de groupe en groupe le long de Rotten row ou de l’allée des Poteaux.

L’essence de la marche est dans sa régularité et dans sa durée. Elle présente cette particularité que la fatigue ne s’y fait pas sentir en raison directe de l’accélération.

Il est plus fatigant à proportion, pour un homme valide, de marcher en plaine à 85 pas [2] par minute qu’à 110. C’est que la première de ces deux allures n’est pas en rapport avec le poids du corps et qu’elle en contrarie l’élan si bien que, pour s’y tenir, le marcheur est forcé d’exercer sur chacun de ses mouvements une sorte de retenue, de ralentissement volontaire. La seconde allure, au contraire, est en harmonie avec l’organisme. L’expérience l’avait dès longtemps démontré et la science n’a fait que corroborer son dire.

Le pas ordinaire (de 0 m. 75) à 110 par minute donne près de 5 kilomètres à l’heure. Le pas accéléré à 120 donne environ 5 kilomètres 400. Le pas très accéléré à 140 donne 104 mètres à la minute, soit 6 kilomètres 240 à l’heure ; le résultat serait le même si le pas avait 0 m. 80 et que la cadence descendit à 130, mais cette seconde combinaison serait bien plus avantageuse au point de vue de la fatigue. Il faut tendre à allonger son pas autant que possible en même temps que l’on contrôle sa cadence.

Après le pas et la cadence il reste à déterminer l’étape. Pendant combien d’heures peut-on et doit-on s’efforcer de soutenir la marche ordinaire à 110 ? César, pour ses troupes, se tenait entre 20 et 25 kilomètres par jour. Napoléon monta jusqu’à une moyenne de 30 en 1815 mais, dans les précédentes campagnes comme dans celles, plus récentes, de 1859 et de 1866, la moyenne tourna autour de 22.

Disons qu’à notre avis l’homme non entraîné et non enrôlé (agissant individuellement) doit se trouver capable de fournir de 15 à 20 kilomètres en une fois ou de 35 à 40 kilomètres en trois jours. C’est là ce que nous appellerons tout à l’heure (voir iie partie chap. vi), un record moyen. Chacun peut y tendre sans danger.

Les chiffres que nous venons de donner ne s’appliquent qu’à la marche sur route en terrain plat ou légèrement vallonné. Il ne faut pas craindre d’aborder les mauvais terrains et notamment la terre labourée mais il va de soi que le pas de 0 m. 75 et la cadence 110 ne peuvent s’y obtenir. Quant à la marche en montagne, la lenteur, au début de l’étape surtout, est une condition sine qua non de succès. Les montagnards considèrent d’autre part qu’on ne doit pas s’élever de plus de 300 mètres par heure.

Il existe une manière de marcher vite « en flexion » qui a de rares mais enthousiastes disciples ; elle ne nous paraît devoir être ni découragée ni encouragée. Sa valeur physiologique a été reconnue mais nous croyons que les avantages pratiques qu’elle peut comporter dépendent pour beaucoup de la constitution individuelle de chacun et des circonstances.

Le cheval.

L’enseignement de l’équitation, dans les pays civilisés, est dirigé exclusivement vers la formation du cavalier professionnel, de l’homme qui aura un cheval à sa disposition et pourra le monter quotidiennement. En dehors de lui, il ne saurait exister, semble-t-il, que le légendaire cavalier du dimanche, le sonntagsreiter, être gauche, mal placé et prompt à s’émouvoir dès que sa monture dresse l’oreille. Personne ne s’inquiète de former le cavalier occasionnel, celui qui sans avoir pioché l’épaule en dedans, l’appuyer ou les départs au galop saura aborder un cheval moyen, le monter avec confiance et s’en servir utilement.

Ce cavalier là existe mais seulement dans les pays neufs où il se forme tout seul, loin des manèges et du respect humain. Comment, il est vrai, arriverait-on à le former avec des méthodes qui, si l’on peut ainsi dire, créent la défectuosité pour la corriger ensuite à force d’exercice ?

L’équitation exige avant tout la fixité des cuisses et des genoux, la mobilité du tronc et l’indépendance des bras. Parvenir à cet état de choses doit être la base de la gymnastique équestre.

Au manège, pourtant, on place dès sa première leçon un garçon à cheval sans étriers ; on lui met les rênes dans les mains et on l’invite à « faire les angles ». Le déplacement continuel engendré par les dits angles venant s’ajouter aux affres d’une position pénible qu’empire le trot le plus doux, l’élève prend immanquablement son point d’appui sur la bouche du cheval et raidit le corps pour pallier à l’incertitude des jambes. De la sorte les bras cessent d’être libres, les cuisses et les genoux oscillent et le tronc s’immobilise. Ce résultat, exactement inverse de celui qu’il fallait obtenir, s’accentue aux leçons suivantes à moins que celles-ci, très nombreuses et très fréquentes, ne permettent de « rompre » l’élève aux attitudes et aux mouvements anormaux qu’on attend de lui. N’y saurait-on réussir d’une façon plus simple, plus rapide et par conséquent à moins de frais ? Tout le problème est-là.

Dès qu’on s’attache à le résoudre, l’usage préalable du cheval de bois s’impose — non pas, bien entendu, de l’appareil trop bas, trop court et trop étroit qu’on emploie dans les gymnases et qui est absolument dépourvu d’utilité directe — mais d’un cheval de bois avant les dimensions et les contours d’un animal véritable et porteur d’une selle ordinaire[3].

Avec ce cheval, l’élève commencera par s’exercer à monter et à descendre rapidement des deux côtés en se servant de l’étrier. De même, étant à cheval, il fera des passements de jambes par dessus la tête du cheval et par dessus la croupe.

Ensuite, les cuisses et les genoux bien placés et bien appuyés, il prendra dans chaque main des haltères d’abord très légers puis de plus en plus pesants (sans toutefois dépasser 10 à 15 livres). À la position de repos les bras doivent tomber naturellement, les haltères se plaçant derrière et contre les cuisses. Les mouvements à exécuter sont les suivants : aux épaules — en l’air — aux épaules — repos. — Aux épaules — de côté (extension latérale) — aux épaules — repos. — Aux épaules — en avant. — Aux épaules — repos.

L’élève se renversera ensuite sur le cheval de façon que sa tête vienne toucher la croupe, ses jambes s’efforçant à demeurer immobiles ; dans cette position, il exécutera avec des haltères légers les extensions verticale et latérale.

On lui donnera encore une massue de bois d’un poids gradué avec laquelle il exécutera, successivement de chaque main, des moulinets autour de sa tête, en avant et de côté : ces derniers en se penchant de façon à allonger le moulinet le plus possible.

Il s’exercera ensuite à répéter à cheval les lancers de la balle et du javelot déjà exécutés à pied. Enfin il prendra une barre à sphères qu’il passera derrière son dos à plusieurs reprises ; puis la tenant en l’air, à bras tendus, il se dressera sur les étriers faisant successivement face à droite et face à gauche une douzaine de fois. Dans tous ces exercices la position des jambes et des genoux ne doit pas changer.

Cette gymnastique, qu’on répétera au bout de quelque temps sans étriers, donnera à l’élève une bonne assiette et l’habitude des déplacements rapides du centre de gravité que produisent les mouvements d’un vrai cheval.

Ce sera le moment de lui faire enfourcher l’animal mais non pas encore de lui remettre les rênes en mains : car les résultats obtenus risqueraient fort d’en être compromis.

La leçon à la longe, préconisée d’ailleurs par les meilleurs maîtres d’autrefois, s’emploierait ici fort à propos ; nous n’en parlerons pas pourtant car y recourir reviendrait à aristocratiser davantage un exercice qu’il s’agit précisément de démocratiser ; ce serait, en quelque sorte, substituer d’office la leçon particulière au cours. Comment y suppléer ? Par les exercices couplés.

Il est utile au jeune cavalier de deuxième année de s’accoutumer à tenir un second cheval à côté de celui qu’il monte. Sur ce second cheval on placera le cavalier novice qui pourra, de la sorte, trotter et galoper les bras croisés.

Une exigence moins aisée à satisfaire est celle de la ligne droite. Les premiers temps de trot et de galop devraient pouvoir se prolonger sans tournant. On cherche, en effet, au point de vue gymnastique, à créer un automatisme et il conviendrait d’éviter tout ce qui peut détruire le rythme ou le troubler. À ce compte-là, nul manège ne vaudrait les allées cavalières de la forêt de Compiègne ou d’une forêt similaire. Mais de tels terrains n’abondent point. Du moins les manèges pourraient-ils avoir des formes moins défectueuses : la plus propice serait un double stade ou un rectangle terminé par deux cirques.

Nous pensons que l’école d’équitation de l’avenir sera un simple champ bien drainé, mesurant 150 à 200 mètres de long sur 60 à 70 de large et dans lequel s’inscriront deux pistes, l’une plate, l’autre avec obstacles. Au centre se dressera, pour les jours de pluie, une légère construction composée simplement d’un toit supporté par des piliers.

Reprenons, en attendant, la suite de notre programme. Après le trot et le galop couplés, l’élève montera le sauteur ; puis, à la longe, on lui fera passer deux ou trois fois la barre avec un surfaix de voltige dont il tiendra les crampons.

Alors seulement il lui sera permis de toucher aux rênes dont on lui apprendra à se servir. Les écuyers ont, en général, des opinions très arrêtées sur la manière de tenir les rênes. C’est un point sur lequel il nous paraît inutile de formuler une préférence.

Il en va autrement en ce qui concerne la selle. Autrefois on préconisait la selle à piquet. « Les messieurs d’Abzac, a écrit le comte d’Aure, voulaient en commençant un élève, pour le placer et le fixer à cheval, qu’il fût mis en selle à piquet ». Et lui-même adhère à cette façon de voir. Tous les progrès réalisés depuis lors par la selle anglaise n’en ont pas fait une meilleure aide de début. Rien ne surpasse à cet égard la selle que les Américains appellent Mexican saddle [4] mais qui se nommerait plutôt Américaine, car elle corrige d’une façon très intelligente les exagérations de la véritable selle mexicaine. Elle est admirablement faite pour donner rapidement de l’assurance et une bonne position.

Dès que l’élève aura quelque peu conduit son cheval, on lui mettra le sabre en main ; il répétera (d’abord de la main droite cette fois, puis de la main gauche) les attaques et les parades qu’il aura apprises de pied ferme — celles du moins qu’autorise la position du cavalier ; on proscrira le coup de pointe de crainte d’un écart qui le rende trop brutal.

Les cavaliers seront divisés en deux cercles qui tourneront au pas, puis au petit trot, puis au grand trot et au galop en sens inverse l’un de l’autre ; alternativement chaque cercle attaquera et parera en passant au point tangent.

Plus tard on pourra disposer les cavaliers sur deux rangs se faisant face et en appeler deux à l’improviste, celui de droite pour attaquer, celui de gauche pour parer, laissant au premier le choix de son attaque et au second celui de sa parade et de sa riposte.

On leur apprendra également les exercices de poursuite en commençant toujours par le pas et le petit trot. On peut se servir indifféremment de sabres de bois ou de métal ; aucun costume spécial n’est nécessaire mais le masque à bourrelets ne doit jamais être oublié.

Il y aurait encore différents exercices recommandables : monter à poil, passer d’un cheval sur l’autre, entrer dans l’eau à cheval. Selon les circonstances et le temps dont ils disposent, les maîtres feront bien d’y recourir.

Quelques leçons de guides doivent compléter cette instruction équestre sommaire. On attellera au cheval de bois une voiture légère de façon que l’élève s’accoutume à la tenue et à la reprise des guides, à former le carré, à l’usage du fouet, à l’appuyer, au reculer. Puis on le fera conduire un et deux chevaux.

  1. Dans les villes américaines, où les rues se coupent régulièrement à angle droit, un block est l’espace compris entre quatre rues ; c’est, en général, un carré de petites dimensions.
  2. Nous employons ici le mot de pas dans son sens grammatical et usuel. Les physiologistes considèrent qu’un pas se compose de deux demi-pas correspondant à l’avance de chaque jambe ; les deux demi-pas, disent-ils, ne sont pas égaux. Mais pratiquement, si l’on compte en marchant, il en résulte qu’en employant cette méthode le chiffre s’énoncera toujours sur la retombée de la même jambe, ce qui tend à défigurer la cadence.
  3. Il est inutile que le bas de l’appareil simule les jambes du cheval ; quatre appuis quelconques feront aussi bien l’affaire ; il suffit qu’ils soient solides et donnent à l’ensemble la hauteur d’une bête de forte taille. Par contre la tête, les épaules, le dos et la croupe doivent reproduire la nature très exactement. Tous rembourages de crin et revêtements de cuir sont inutiles de sorte que l’appareil n’est pas bien coûteux à établir. Il existe d’ailleurs comme cheval d’escrime dans maints régiments et aussi au manège de la rue Troyon à Paris où le professeur Lalanne s’en sert pour l’application de son ingénieux système de contre-poids.
  4. « All my boys, when young, always ride with a Mexican saddle ». (Extrait d’une lettre du Président Roosevelt à M. de Coubertin).