Ouvrir le menu principal

Félix Alcan (Volume Ip. 73-77).

VII

LA THÉORIE DES IMPEDIMENTA

Dans le Roman d’un jeune homme pauvre, Octave Feuillet voulant rehausser le prestige de son héros lui fait conter par quels procédés il est devenu un écuyer de premier ordre. Son père, pour le mieux rompre aux difficultés de l’équitation, le forçait à endosser une des armures ancestrales, conservées dans la salle des gardes du vieux manoir et à sauter, ainsi équipé, les haies et les fossés du parc. On aperçoit tout de suite que l’auteur avait négligé de se documenter préalablement par une expérience personnelle.

Toutefois le procédé qu’il indique n’est qu’une application légèrement fantaisiste d’une théorie ancienne que nous appellerons la théorie des impedimenta. C’est à elle que sacrifiaient les Grecs lorsqu’ils amassaient un sable épais sous les pas de leurs coureurs ou plaçaient dans les mains de leurs sauteurs de lourds haltères voire même des lingots de plomb sur leurs épaules. C’est d’elle aussi que s’inspirait plus récemment Madame de Genlis lorsqu’elle faisait chausser aux jeunes princes ses élèves, pour leurs exercices gymnastique, des bottines à semelles de plomb.

L’idée que ces pratiques puissent avantager directement l’athlète et lui faciliter quelques-uns de ses mouvements est inadmissible. On ne comprend pas sur quoi se basait la doctrine, très répandue dans l’antiquité et endossée par Aristote et Théophraste, qu’on saute mieux en tenant des poids que les mains vides. Le contrôle de cette assertion a été souvent tenté. Ni scientifiquement ni empiriquement elle ne paraît avoir de valeur.

Il est un autre point de vue non dépourvu d’intérêt mais auquel on se place rarement ; c’est celui de l’aide indirecte. La difficulté artificielle, quand elle disparaît, n’accroit-elle pas — par le seul fait qu’elle a exigé un effort supérieur — la facilité subséquente ? Si vous sautez d’abord avec des poids, vous sauterez bien mieux ensuite sans poids ; si vous courez d’abord avec de lourdes chaussures et dans du sable, vous courrez bien mieux ensuite avec des chaussures légères et sur un bon terrain.

Cette aide existe bien, mais dans la mesure seule ou l’impedimentum sert à rectifier, à perfectionner le geste nécessaire et le mouvement prescrit [1] ; cela est rare. En tout autre cas l’aide est surtout imaginative. Il vous semble que vous sautez ou que vous courez mieux ; en fait vous devez plutôt être handicapé défavorablement par la fatigue supplémentaire qu’aura causée l’usage de l’impedimentum. Même ainsi toutefois, l’effet n’est pas complètement à dédaigner si on l’envisage par rapport à l’encouragement moral, à l’accroissement de confiance qui peuvent en découler. Mais c’est un effet d’un ordre purement psychologique.

Nous n’avons à nous occuper ici que de l’impedimentum utilitaire, de celui dont un accident ou une circonstance de la vie peuvent nous charger à l’improviste et auquel il est prudent de s’accoutumer par avance pour n’en n’être point embarrassé, le moment venu.

Plusieurs de ces handicapages ont déjà été indiqués dans les pages qui précèdent : par exemple en natation, tomber à l’eau et s’efforcer de nager tout habillé. Nous avons engagé le coureur à courir parfois en vêtements de ville et l’escrimeur à ne pas redouter les terrains médiocres et les éclairages défectueux — voire une demi-obscurité, ce qui est, par parenthèse, plus amusant et plus instructif qu’on ne suppose.

La boxe, la canne, la lutte sont bonnes à être essayées de temps à autre en pardessus et en chapeau ; rien ne déroute d’une façon plus opportune.

Le saut en tenant un fusil (déchargé bien entendu, mais qu’on doit traiter comme s’il était chargé) à bout de bras au dessus de sa tête, l’escalade en portant un fardeau encombrant sont très recommandables ; ce dernier exercice surtout est un élément essentiel de sauvetage.

Par contre, le jeune marcheur ne devra pas abuser du sac au dos ; le service militaire suffit à ce genre d’entraînement qui n’est pas excellent et que les progrès de la science permettront sans doute d’atténuer considérablement au profit des soldats de l’avenir.

  1. Par exemple des lamelles de plomb, appliquées sur le cou de pied et sur le talon du cavalier novice, maintiendraient la jambe et favoriseraient l’élasticité de la cuisse et l’établissement de l’assiette. D’autre part, dans certaine école américaine, on avait inventé pour atteindre au même but, d’attacher le cavalier sur la selle ; voici comment. Les étrivières d’une selle anglaise étaient passées d’abord par dessus les cuisses d’avant en arrière, puis par dessous d’arrière en avant, de façon que les deux étriers vinssent se juxtaposer sur le devant de la selle. Là, une simple ficelle les réunissait ; il suffisait au cavalier de tirer prestement, en cas de chute du cheval, le bout de cette ficelle pour recouvrer la liberté de ses jambes. Cette invention ingénieuse n’en était pas moins pleine de danger mais il faut reconnaître qu’elle avait, par ailleurs, de bons résultats.