L’Âme bretonne série 2/Goélettes d’Islande

Honoré Champion (série 2 (1908)p. 177-187).


GOÉLETTES D’ISLANDE




À Hené-Marc Ferry.


C’est demain qu’elles appareillent de Paimpol. Elles sont une cinquantaine qui se serraient les unes contre les autres dans les bassins et qui palpitaient d’un obscur frémissement aux approches de leur migration. Et si jolies toutes, radoubées, astiquées, peintes de couleurs tendres, fleuries comme pour une noce ! On leur avait fait toilette avant le départ. Et il fallait de bons yeux, certes, pour reconnaître en ces pimpantes voyageuses les livides « rescapées » du pôle qui s’abattaient sur nos rades, l’automne dernier, membrures craquantes, vergues en pantenne, dans un relent de saumure, de charnier et d’huile rance.

Elles s’appelaient, elles s’appellent encore l’Anémone, l’Alcyon, la Mouette, le Cyclamen, l’Étoile d’Arvor, la Pâquerette, le Gardénia, la Perce-Neige, la Marjolaine… Noms idylliques ! Là-bas, où vont les goélettes, il y a aussi des fleurs, des oiseaux, même, jusqu’au 30 avril, des étoiles.

Ce ne sont plus les étoiles du ciel breton. Les oiseaux appartiennent à des espèces inconnues, eiders, pingouins, lagopèdes, cagnats mantelés, si peu farouches qu’on les prend à la main et que chaque bateau en rapporte un couple ou deux « pour les jardins de M. l’armateur ». Quant aux fleurs, aux « fleurs d’Islande », Dieu vous en garde ! Elles éclosent sur les poignets bleuis des pêcheurs ; en couronnes, en chapelets de furoncles, elles s’étendent, brûlent, rongent. On en viendrait à bout avec des soins et quelque antisepsie. Mais la propreté, l’hygiène, c’est bon pour les terriens ; ces hommes-ci, qui couchent tout habillés et bottés sept mois de rang sur une paillasse pourrie, le blason populaire a trouvé leur vrai nom : paotred-an-taouen, comme qui dirait les « Jean-Vermine »…

Jean-Vermine, bien entendu, ils ne le sont qu’à bord, le temps que dure la campagne de pèche.

Remplumés par cinq mois de farniente sous le toit familial, savonnés et « capelés » de frais comme leurs goélettes, non plus qu’elles vous ne les reconnaîtriez aujourd’hui. Pour la première fois, leur flottille appareille un 11 février. C’est un peu tôt sans doute. Et je songe à une belle toile de Dabadie, acquise par l’État au Salon de 1902 : égrenées sur l’eau grise, les goélettes, lentement, comme à regret, gagnent leur mouillage de la haute rade ; quand elles passent devant la chapelle de Notre-Dame de Perros, elles saluent du drapeau, quelques unes d’un cantique, presque toutes d’une génuflexion ou d’un signe de croix de l’équipage. Pourtant, les Islandais sont de fortes têtes. Ce n’est plus eux qu’on verrait, le béret en main, suivre par les rues de Paimpol la procession qui se rendait aux bassins, pour la bénédiction de la flottille ; ils ne chantent plus, dans ces rues, l’humble et naïf cantique :

Gardez bien notre nacelle
Contre la fureur des flots
Contre la fureur des flots,
Gardez bien nos matelots.

Un conflit entre la municipalité et le clergé local fit supprimer, en 1904, la procession et la bénédiction des Islandais. Le « pardon religieux » fut remplacé par un « pardon laïque » avec l’habituel programme de ces sortes de réjouissances : bal populaire, bataille de confettis, distribution de secours aux indigents, banquet et jeux divers, sans préjudice — pour que l’utile s’unit à l’agréable — d’une conférence de M. Feugard sur La Chalotais et les Jésuites.

On eût rêvé d’un autre viatique pour les pauvres gens. Si les radicaux paimpolais voulaient à toute force instruire nos pêcheurs en les distrayant, que ne leur payaient-ils tout simplement les « chevaux de bois » ?

Il n’est pas nécessaire qu’un Islandais soit anticlérical ; mais il n’est pas inutile qu’il soit bon écuyer ; si sa goélette fait côte à 3 ou 400 kilomètres de Reikiavik ou d’Akoreyri, il n’a de chances de rapatriement qu’à dos d’un de ces petits bidets d’Islande dont l’élevage est la grande richesse des indigènes et qui, pour l’endurance et l’alacrité, ne connaissent point de rivaux. Et quelle intelligence ! Sans guides ils vont où on leur dit d’aller, s’en retournent de même et, dans un pays qui n’a pas de routes, n’égarent jamais les équipages qu’on leur confie.

Encore ces équipages sont-ils — relativement — des privilégiés. Que de navires perdus corps et biens pendant la traversée de Paimpol « à » Islande ! Elle est longue, cette traversée, — longue et périlleuse. Au-delà des Shetland, plus de phare. Reste la boussole : mais l’aiguille, comme affolée par le voisinage des volcans, dévie souvent de 25 degrés en quatre heures à la même place… Et la pêche commence. Loti l’a décrite ; il n’y faut plus toucher. Tout de même, depuis Loti, la vie du Pêcheur d’Islande s’est un peu améliorée. L’armement paimpolais ne ressemble plus guère à l’armement d’il y a vingt ans ; elles ne seraient plus exactes pour toutes les goélettes, ces lignes navrantes du Dr Forterre, médecin-major de la marine :

« Les logements sont mal distribués, mal aérés, encombrés. L’hygiène le plus élémentaire y est méconnue. L’éclairage le plus souvent est obtenu au moyen d’une lampe alimentée avec l’huile de foie de morue. Odeur nauséabonde… Malpropreté… Jamais de pain, jamais de viande fraîche, sauf pendant les courtes relâches dans les fiords… »

J’ai visité, à Paimpol, des postes d’équipage qui ne ressemblaient pas aux porcheries flottantes décrites par le Dr Forterre : propres, clairs, ils faisaient plaisir à voir : mais ils étaient encore l’exception et il faudrait qu’ils devinssent la règle. On y arrivera.

Autre progrès : l’Islande, depuis l’année dernière, est rattachée au confinent par un câble qui traverse les Féroë et aboutit aux Shetland ; les familles des pêcheurs auront donc de leurs nouvelles régulièrement si l’administration de la marine, comme je pense, veut bien prendre la peine de les tenir au courant des mouvements de la flottille. Et je vois encore, dans mes notes, que trois observatoires météorologiques ont été installés au sud, à l’est et à l’ouest de l’Islande. Ces observatoires rendront les plus grands services à nos goélettes qui n’avaient jusqu’ici que le baromètre pour se renseigner sur l’état probable du temps. Enfin les journaux, au mois d’août dernier, nous apprirent que M. Philippe Crozier, ministre de France à Copenhague, s’était rendu en Islande et aux Féroë, pour y étudier « les améliorations qu’il convenait d’apporter à nos établissements hospitaliers ». On parlait même de la création d’un nouvel hôpital maritime aux Féroë… J’ai peur que la nomination de M. Crozier à Vienne n’ait renvoyé aux calendes l’exécution de tous ces beaux projets.

Son successeur aurait quelque mérite à les reprendre. 4.000 pêcheurs français s’expatrient chaque année dans les mers d’Islande. C’est un chiffre. Et, en moyenne, quand elles ne se perdent pas corps et biens, une dizaine de goélettes font côte chaque année sur quelque point de l’île.

Mais cette île est grande comme quinze de nos départements réunis. Or, jusqu’en 1896, il ne s’y voyait qu’un seul hôpital, à Reikiavik, « tenu, dit l’abbé Gicquello, par une bonne femme qui ne savait pas deux mots de français. » S’il y a aujourd’hui, à Handkot et à Faskrud-Fiord, deux établissements hospitaliers à peu près dignes de ce nom, on les doit aux efforts combinés de la Mission catholique danoise et de M. l’abbé Pitte, curé de Grand-Port-Philippe, près de Dunkerque. Je crois que les îles Wetsmann possèdent aussi un embryon d’hôpital depuis 1903. Mais aucun médecin n’y est attaché. Bref, n’était le navire que les Œuvres de mer expédient chaque année en Islande et qui reçoit et traite gratuitement à son bord les éclopés de la flottille moruyère, on pourrait dire que nos pêcheurs sont à la merci des événements. Guérisse qui peut ; meure qui ne peut guérir : le gouvernement français n’en a cure… Je me trompe : en 1804, par décision de M. Pelletan, le ministère de la marine supprima la modique subvention qu’il accordait jusque-là aux navires-hôpitaux des Œuvres de mer.

L’initiative privée s’est substituée aux pouvoirs publics défaillants : nullement découragée par l’hostilité ministérielle, on l’a vue qui redoublait d’efforts, apportait chaque année quelque perfectionnement nouveau à sa grande et complexe entreprise de sauvetage, — sauvetage des corps, sauvetage des âmes. Et la reconnaissance des pêcheurs l’en a récompensée en somme. Parlons sans feinte : tout n’est pas que deuil et misère dans la vie des Islandais. Les plus tristes ciels ont leurs éclaircies. Et ces hommes sont jeunes pour la plupart. Quel émoi chez eux, par exemple, quel brouhaha d’allégresse, quand est signalé le stationnaire qui apporte le courrier de France ! Fête encore, l’arrivée du navire-hôpital des Œuvres de mer. Fête surtout, les relâches dans les fiords, où on livrera la première pèche aux « chasseurs ». Le séjour dans ces fiords, désignés à l’avance par l’armateur, dure quelquefois plus d’une semaine. On en profite pour renouveler la provision d’eau douce, réparer les avaries, écrire au pays, enfin binicasser.

Binicasser ? Ne cherchez pas. Binicasser est un verbe qui n’a pas encore ses droits d’entrée à l’Académie et dont l’étymologie est assez mal connue d’ailleurs. L’abbé Gicquello le fait dériver de Binic, petit port breton qui arme pour la morue. Du moins, le sens du mot est il parfaitement clair. Dix, quinze goélettes sont souvent réunies dans le même fiord ; les amis, les originaires d’une même commune se visitent d’un bord à l’autre et, pour égayer la partie de bavette, emportent avec eux l’eau-de-vie qu’ils ont économisée à cette intention, deux mois durant, sur leur ration quotidienne. Merveilleuses saoûleries ! D’un pochard qu’on ramène à son bord, couché au fond du canot, les Islandais disent avec admiration :

— Celui-là, aussi donc, il a fameusement binicassé !…

Quelquefois même on descend à terre.

Elle n’est pas très gaie, cette terre d’Islande, dont les petits bœrs trapus, sur leur toiture de planches et de tourbe, font flotter au printemps de véritables prairies. Cinq fois sur douze, la neige y endort toute vie. Quand elle se décide à fondre, c’est pour découvrir de grands steppes nus, au pied de collines de lave violette qu’opprime la formidable stature de l’Hécla. Nulle végétation que de l’herbe, des lichens et des mousses. À Akoreyri pourtant, la seconde ville de l’Islande, on montre un phénomène : c’est un arbre, un arbuste plutôt, le seul de toute l’île, pauvre sorbier rachitique, poussé là on ne sait comment et qui n’en fait pas moins l’orgueil des indigènes.

Qu’à plus juste titre ils se prévaudraient de la beauté de leurs filles ! Peut-être le renom des « vierges islandaises » n’est-il point aussi universel que le pensait lord Dufferin, qui, dans un toast en latin, chez le gouverneur de Reikiavik, affirma sérieusement que la beauté de ces vierges « était appréciée du monde entier ». Il est vrai, du moins, que, dans leurs corsages aux riches agrafes étroitement collés sur le buste, avec leurs mîtres de fête comme sous la petite calote plate de drap noir qu’elles portent en semaine et dont la pointe, qui bat sur l’épaule, passe dans un coulant de métal, les filles d’Islande ne laissent pas d’être de dangereuses rivales pour les filles de Bretagne.

Elles ont, comme les laitières de l’Oberland, de longues nattes de cheveux blonds qui leur pendent jusqu’à la ceinture, des yeux couleur de fiord, de grands fronts lisses, la peau blanche, la taille souple et le cœur sur la main.

Si l’on en croit les méchantes langues, nos pêcheurs n’auraient pas toujours été insensibles à tant de perfections. Vingt récits en courent aux veillées, qui témoignent de la redoutable puissance des « vierges islandaises ». Jeté par un naufrage sur les rochers de Patrix-Fiord et recueilli dans un des petits bœrs du voisinage, il y eut, entre autres, un frère de Yann qui oublia, toute une année, près d’une de ces sirènes, la Gaud qui l’attendait à Paimpol. Le remords, quelque lassitude aussi peut-être et cette nostalgie dont ne guérissent jamais les Bretons, l’arrachèrent enfin à son péché. Il s’évada sur une goélette en partance, retrouva au pays sa fiancée et l’épousa. Mais, de ses amours passagères, une fille naquit, merveille de grâce et de fraîcheur, qui tenait, il y a quelques années, le petit débit de Patrix-Fiord, où nos pécheurs aimaient venir fumer leur pipe autour du poêle. Cette jeune Celto-Islandaise flattait obscurément leur fatuité : elle symbolisait l’accord des deux races ; fidèle aux rites de l’hospitalité islandaise, elle leur présentait, à leur entrée dans le bœr une jatte de lait où elle avait trempé ses lèvres, puis ces lèvres mêmes à goûter…

À Pâques, à la Saint-Jean d’été, les goélettes encore sont en fête.

Dans la nuit du 24 juin principalement, tandis que la Bretagne lointaine, là-bas, derrière l’horizon, s’étoile de points d’or et danse autour de ses tantads, la mer d’Islande, à son exemple, se fleurit de soudaines constellations.

Un baril, depuis le matin, sur la goélette, oscille lourdement à l’extrémité de la grande vergue. On y a empilé d’antiques défroques, mouffles, « cirages », vareuses, préalablement trempées dans le goudron et l’huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque homme y est allé de sa contribution personnelle de vieux chiffons. L’équipage, vers huit heures, a formé le cercle au pied du mât. Il ne fait pas nuit « à » Islande, du premier mai au premier octobre. Est-ce le jour, pourtant, ce crépuscule perpétuel, ces limbes blafards, où grelotte un soleil chlorotique ?… Le novice grimpe dans les enfléchures, boute le feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d’opaque fumée noire, la flamme éclate, bondit, se propage, dirait-on, de bord en bord.

Phénomène explicable, toutes les goélettes, ce soir là, ayant leur fouée traditionnelle, leur tantad aérien suspendu à l’extrémité de la grande vergue et qui déchaîne, dans l’instant qu’il s’allume, les acclamations frénétiques de l’équipage. Le tumulte s’apaise pour la récitation de la prière. Puis, le capitaine descend dans le poste payer « la double » à ses hommes. Au réveil encore, s’il est content d’eux, il leur offrira le café et les « accessoires »…

Mais combien, parmi ceux qui s’en vont demain, verront la Saint-Jean d’été ? God made the world, but the devil made Iceland[1], dit un proverbe anglais. Au Minotaure polaire, il faut son tribut annuel de jeunes hommes, et il n’y a point d’exemple qu’une campagne d’Islande ait été heureuse jusqu’au bout… Trois goélettes, l’an passé, se perdirent au début de la pêche. Elles s’appelaient la Walkyrie, l’Aristide, l’Henriette. Et le nom de gloire qui flamboyait à sa poupe n’empêcha pas, un an plus tôt, une autre goélette de connaître le même destin près de Torlak.

Celle-là s’appelait le Pierre-Loti.




  1. « Dieu a créé le monde, mais c’est le diable qui a créé l’Islande. »